Des paroles qui font du chemin!

We’re different, and we like it that way.
William and Mary College

La richesse d’aller dans un symposium réside dans la variété des expertises et des points de vue avec lesquels chacun aborde une même réalité. Le symposium sur les études pèlerines auquel Bottes et Vélo a participé récemment, a permis d’ouvrir les horizons sur des facettes du pèlerinage que nous n’aurions pas suspectées. Le symposium rassemblait une communauté de chercheurs de divers domaines tels que la sociologie, les études classiques, les études religieuses, l’anthropologie, la littérature et les langues, l’histoire de l’art, la kinésiologie, le théâtre et la danse, l’histoire médiévale, le droit, l’écologie, l’éducation. L’univers du pèlerinage s’est ouvert sur des fenêtres que nous avons eu plaisir à découvrir. Laissez-moi vous partager les découvertes que j’y ai faites.

Tout d’abord, première belle découverte, l’Institut d’études du pèlerinage du Collège de William & Mary. Et surprenamment, le fait que cet institut fait partie intégrante non pas de la faculté de théologie ou d’histoire, ni même de celle de sociologie, mais bien de la Faculté des arts et des sciences. De quoi déjà annoncer une ouverture sur une approche différente de celle que nous avons l’habitude d’avoir. C’est en 2011 que le professeur George Greenia, du Département de Langues et Littératures Modernes du Collège de William & Mary, fondateur de l’Institut, a mis sur pied le premier consortium. Depuis, avec une équipe d’experts issus de divers champs de recherche, il contribue à la mise en place de plusieurs activités toutes liées au pèlerinage. La mission de cet institut est de promouvoir la réflexion internationale sur le pèlerinage et de faciliter le développement du programme d’études à l’étranger du collège, dont le campus est basé dans la ville de Santiago de Compostelle, en Espagne.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs étudiants universitaires ayant participé à ce programme d’études à l’étranger. Ce programme d’une durée de 6 semaines, se déroule entièrement en Espagne et est divisé en trois phases : 2 semaines d’enseignement en classe, 3 semaines de marche sur le chemin de Compostelle et un atelier d’une semaine pour élaborer un projet de recherche interdisciplinaire permettant d’intégrer les apprentissages pèlerins. Les étudiants, tous dans la jeune vingtaine, nous ont partagé leurs apprentissages et leurs réflexions : avantages et inconvénients de voyager seul et ceux de voyager accompagné, comment réinvestir les habiletés acquises en chemin (confiance, débrouillardise, audace…), pourquoi certains se blessent et d’autres pas, pèlerinage ou randonnée : quelle est la différence, …

Maintenant, concernant les présentations originales, voici celles que j’ai retenues :

  • Le rôle des guides de pèlerinage : Plusieurs questions intéressantes sont posées : comment le guide du pèlerin accompagne le pèlerin tout au long de son pèlerinage. Avant, pendant, après? Qu’est-ce que le pèlerin y annote? Quel est le parcours de vie de chaque guide du pèlerin : il nous est donné, on va le prêter à un ami, on en a déchiré les pages inutiles, on le garde précieusement au retour, …? Qu’est-ce qui a influencé notre choix de guide? Les réponses que chacun apporte décrivent en partie des traits qui nous caractérisent, le type de pèlerin que nous sommes.
  • Un titre accrocheur : Pilgrims in pain : Walking it off
  • Le pèlerinage pour guérir les blessures morales chez les vétérans de guerre : un processus d’accompagnement qui a fait ses preuves auprès d’anciens combattants portant encore les séquelles morales de traumatismes vécus sur les terrains en guerre. Constitué de quelques rencontres préparatoires, puis d’un séjour de plus de 7 jours à Lourdes, ce programme d’aide souligne l’importance de la durée du séjour, de la rupture avec le quotidien, des partages de groupe et des rencontres individuelles faites avec des accompagnateurs spirituels du sanctuaire. Pour grand nombre de vétérans ayant suivi ce programme, la blessure, bien qu’encore présente, ne fait plus autant souffrir et la vie redevient possible.
  • Le pèlerinage pour guérir de la dépendance : Pour tous ceux qui luttent pour sortir du cercle vicieux des dépendances, ceux qui se sentent marginalisés, isolés, seuls dans leur réalité, le pèlerinage peut être une issue, un chemin vers un monde meilleur. C’est souvent lorsque le malaise est rendu insupportable, qu’il prend les visages de la mort, que l’individu acceptera de se mettre en marche. Quitter est essentiel. Quitter plusieurs jours. Vivre en marge du monde, cette fois-ci par choix, dans le but non pas de demeurer sans identité, mais au contraire, pour se reconstruire, retrouver son identité originelle. Certains organismes offrent ce type d’accompagnement spécifiquement pour une clientèle ayant une problématique de dépendance.
  • La réalité des femmes espagnoles qui marchent le chemin : On retrouve plusieurs Espagnoles sur le chemin de Compostelle. Vivent-elles différemment l’impact de cette expérience? Avantages et inconvénients : parcours moins exotique car l’individu connaît les paysages, les mœurs et habitudes, les particularités locales; découverte de son pays sous un autre angle; moins coûteux; accès au chemin plus rapide et facile; possibilité d’avoir de la visite en cours de chemin; sentiment d’être étranger dans son propre pays; facilité avec la langue; moins dépaysant; coupure avec le quotidien moins facile. Il est intéressant de constater que pour nombre d’Espagnoles, l’expérience de pèlerinage à Compostelle n’apparaît pas aussi extraordinaire que pour des étrangers pour qui cela semble être un exploit.
  • Les tatouages du Camino : Pourquoi certains pèlerins ressentent ce besoin de graver de façon indélébile leur passage sur le chemin de Compostelle? Une façon d’afficher son expérience, pour soi mais aussi pour les autres. Pour se la remémorer, et ne jamais oublier ce qui s’y est vécu. Pour s’offrir l’occasion d’en parler régulièrement. Au moyen-âge, il y avait un seul tatouage pour ceux qui avait parcouru le chemin. Aujourd’hui, une vaste variété s’offre à celui qui le désire. Il est intéressant de prendre le temps d’analyser le tatouage : sa taille, sa couleur, son motif, son sens ou sa symbolique, son emplacement sur le corps, s’il est le même que celui d’autres pèlerins avec lesquels on a voyagé. Le tatouage, tout comme le pèlerinage est une expérience ancrée/encrée dans la chair.
  • Un autre titre accrocheur : Finding the « ped » in pedagogy.
  • Apprendre pendant que l’on marche : Plusieurs universités organisent des voyages étudiants à l’étranger. Une équipe de professeurs analyse le processus d’intégration des nouveaux apprentissages. Plus les liens avec la vie quotidienne et les anciennes connaissances sont élaborés, plus les nouveaux apprentissages seront maîtrisés. On va de la simple connexion, à l’application, puis finalement à la synthèse. Pour maximiser le processus d’intégration, on recommande d’amener l’étudiant à parler de ses apprentissages et de ses prises de conscience, l’aider à faire des liens avec son quotidien, à cerner pourquoi certains éléments apparaissent importants pour lui, et à réinvestir ses apprentissages selon l’approche de son choix. Il y a même un audacieux cours universitaire qui accompagne les étudiants dans le pèlerinage des immigrants qui fuient le Mexique pour entrer aux États-Unis. Un chemin parsemé de rituels et de traces de passages que les étudiants découvrent en le marchant. Ce cours ne se limite cependant pas au chemin. Avant et après avoir marché ce pèlerinage, les étudiants en apprennent davantage sur la réalité de l’immigration, dans un contexte légal. Des apprentissages sur le terrain!
  • Le pèlerinage du point de vue de l’Hospitalero: Il existe une formation pour celui qui désire être Hospitalero sur le chemin de Compostelle. Cette figure du chemin joue un rôle important dans l’expérience du pèlerin.
  • L’expérience écologique du pèlerinage: Le pèlerin chemine dans un environnement qu’il ne cherche souvent pas assez à connaître. Cette professeure a parcouru le camino, transportant ses lunettes d’approche et son appareil photo. À l’aide de photo aérienne, elle nous a présenté l’empreinte historique du chemin telle qu’inscrite dans la nature : le déboisement agressif, les terres à l’abandon, l’impact d’une mauvaise gestion agricole, les signes de désertification, la pollution urbaine… Le mode de vie du pèlerin et les valeurs qu’il encourage, font de lui un agent de changement potentiel. Il faut savoir prendre le temps de lire la nature aussi.
  • Le corps, un pèlerinage en soi : Selon ce professeur, issu du domaine des sciences biologiques, le pèlerinage aujourd’hui rejoint un grand nombre de personnes qui ne s’identifient généralement pas à une pratique religieuse. Beaucoup de marcheurs apprécient les bienfaits du mouvement de la marche et pratiquent cet exercice pour les faire cheminer intérieurement. Le pèlerinage est dans l’expérience elle-même du déplacement. La destination importe peu. Tout le corps est un récepteur d’informations. C’est à travers les sens, par le corps que le pèlerinage s’actualise et se vit. Une expérience incarnée!

Les participants de ce symposium venaient de différents états des États-Unis, d’Angleterre, d’Ontario et d’Espagne. L’anglais y était parfois parlé avec l’accent british, espagnol, russe ou français. Une diversité ethnique qui n’est pas sans rappeler la communauté du Camino! Et comme sur le chemin, des liens se sont tissés. On peut déjà sans crainte dire : à l’année prochaine!

Brigitte Harouni

Postpartum pèlerin

Nous sommes, d’ordinaire, heureux par nos goûts et tyrannisés par nos habitudes.
Hyacinthe de Charencey
Vous êtes revenu de pèlerinage et avez beaucoup de difficulté à reprendre le fil de vos occupations. Le retour au boulot arrive trop vite. La routine quotidienne ne vous dit plus rien. Tout semble se bousculer et vous vous sentez envahis. Les tâches s’accumulent, le cœur n’y est plus. Cette vie d’avant ne vous dit plus rien. Vos valises sont à peine défaites que vous mettriez la clé dans la porte et repartiriez aussitôt. Vous regardez vos photos en boucle. Vous revisitez tous ces lieux. Vous revoyez ces visages, toutes ces rencontres. Vous en ressentez encore vivement l’émotion. Rien à faire, vous avez l’impression que votre cœur est resté là-bas… Ne vous inquiétez pas, vous vivez le postpartum pèlerin!

Cet effet postpartum n’est pas spécifique au pèlerinage. On retrouve ses effets dans différentes situations qui peuvent avoir certaines caractéristiques communes. Les symptômes postpartum s’apparentent à ceux de la dépression. Ils apparaissent après un engagement soutenu pendant une longue durée et ayant mobilisé toute la personne. Que ce soit après une grossesse; ou après les épreuves sportives des jeux olympiques; que ce soit après avoir relevé de grands défis tels que l’Everest, le Kilimandjaro, la traversée de l’océan à la voile ou encore un Ironman; pratiquement tous éprouvent ces sentiments dépressifs dans les jours qui suivent la réalisation de leur projet. On peut les retrouver également chez certains artistes, alors qu’ils viennent de terminer une œuvre à laquelle ils se consacraient depuis plusieurs mois. Il y a cet effet de vide. Tout notre temps, notre énergie était investie dans cette activité et maintenant… c’est terminé. Même si le processus s’apparente à un accouchement, il y a un deuil à faire. Ce qui était n’est plus, mais a pourtant transformé ma vie. Je sais que je ne suis plus le même. Mais que suis-je devenu au juste?

Pour bien ressaisir l’expérience pèlerine, il importe d’en faire une relecture. Il ne s’agit pas de relire le journal que vous avez tenu tout au long de votre parcours. Il s’agit d’en faire un exercice de mémoire : qu’est-ce qui remonte spontanément?

Que l’événement soit positif ou négatif, laissez-le parler et écrivez. Racontez cette anecdote, et toutes les autres qui viendront, aussi précisément que vous vous le rappelez. Il importe peu à ce moment-ci que le récit soit exact. Ce qui importe c’est ce que vous en retenez. La véritable expérience se joue dans cet exercice de relecture.

Prenez le temps de visiter et de nommer les émotions qui vous viennent. En revoyant intérieurement votre itinéraire, que ressentez-vous? Pourquoi cet événement en particulier? Mettez tout sur papier sans vous censurer. Il n’est pas nécessaire de tout faire d’un seul trait. L’exercice peut s’échelonner sur plusieurs jours. Donnez-vous des pauses et lorsqu’il vous vient autre chose, écrivez-le. Laissez-le jaillir avec tout ce qu’il suscite en vous. Lorsque vous sentirez que vous avez épuisé les anecdotes, mettez ce carnet de côté pour quelques jours.

Après un certain temps, reprenez contact avec votre relecture. Relisez ce que vous avez couché sur papier. Certains éléments vous apparaîtront écrits sous l’effet de l’émotion et n’auront plus autant d’importance. D’autres par contre garderont une certaine puissance et continueront de vous parler.

En faisant la liste de ces éléments qui gardent encore de la saveur, tentez de tirer un fil conducteur. Que retenez-vous de cette expérience? Comment vous parle-t-elle? Que vous enseigne-t-elle à votre sujet?

Prenez le temps de creuser ces émotions qui demeurent fortes, qu’elles soient positives ou non. Elles vous renseigneront sur l’orientation de votre vie. Elles vous donneront des repères sur ce qui donne du goût à votre vie. Elles seront de nouvelles balises et donneront une saveur nouvelle à votre chemin quotidien. Vous réaliserez toutefois qu’elles ne vous sont pas complètement inconnues. Qu’elles étaient-là depuis toujours, que vous les aviez seulement négligées avec le temps. Prenez le temps de renouer avec elles.

Enfin, une fois ces étapes franchies, elles appelleront à l’action. Maintenant que vous êtes devenus sensibles à ces perceptions, à ce qui donne de la saveur à votre vie, de nouvelles structures s’imposeront.

Cette étape sera plus ou moins difficile, selon la certitude intérieure que vous porterez face au ressenti que vous éprouverez. Comme le disait le philosophe Michel Foucault : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » Faire des changements majeurs dans vos comportements ou vos manières de vivre aura un impact important sur votre entourage. Ils ne comprendront pas toujours ce que qui vous arrive. À leurs yeux, vous ne serez plus le même. Vous ne serez plus celui ou celle dont ils attendent certains types de réactions, et ce sera déroutant pour eux. Pour vous aussi. Tout sera nouveau, tout sera à apprivoiser.

Ce qui demeurera concret toutefois, c’est cette confiance dans ce que vous éprouvez. Il sera important de retenir que ce senti peut cependant changer. Rappelez-vous que vous n’avez pas toujours aimé le navet, les radis ou les endives. Votre manière de goûter la vie peut évoluer et vous indiquer de nouvelles voies plus tard. Rien n’est coulé dans le béton. Vous êtes libre.

Le postpartum pèlerin est difficile parce qu’il nous parle d’un manque. Il faut toutefois visiter ce manque pour en comprendre la nature. Ce n’était pas le contenu de votre sac à dos, ni la magie des lieux ou encore cet hôtel 5 étoiles qui donnait du goût à votre itinéraire. C’est en marchant que se jouait le meilleur de votre expérience pèlerine et c’est dans le détachement de cette marche que se construisait la saveur de votre sanctuaire intérieur. En faisant cet exercice de relecture, vous reprendrez contact avec ce qui donne du goût à votre vie et vous vous donnerez ainsi des outils pour la rendre savoureuse à chaque instant.

Éric Laliberté

Un espace à l’abri du temps

Aux Îles, on n’a pas l’heure, on a le temps.
Expression madelinienne
Ceux qui me lisent le savent, j’ai du plaisir à décortiquer et à prendre conscience des multiples facettes de la vie que le pèlerinage permet de mettre en lumière et de faire vivre comme apprentissage. Cet été, sur les Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine, je me suis attardée à ressentir le plaisir de vivre au gré du temps qui passe. Tout pèlerinage amène le pèlerin à redécouvrir le doux rythme du temps naturel. Celui que l’on voit dans le ciel, dans les vagues, les marées, les fruits qui mûrissent, les fleurs qui se fanent. Quand je marche, tout semble ralentir et le temps semble infini. Pas de cadran pour me réveiller, la clarté du jour me suffit. Pas de pause-diner imposée, pas de jour de ménage, pas de course à l’épicerie avant de faire le souper qui doit être sur la table à 18h00.

Le temps pèlerin, c’est manger quand l’appétit se fait sentir, dormir et faire une sieste quand le corps le demande, s’arrêter pour un brin de jasette avec un Madelinot ou pour regarder les phoques se chauffer sur la plage. Le temps passe quoi que je fasse. Mais en pèlerinage, mon horaire allégé d’obligations variées me permet de profiter pleinement de chaque instant et d’allouer à chaque activité le juste temps pour la savourer.

Revenir d’un pèlerinage est souvent très déstabilisant. C’est au retour qu’on réalise qu’au-delà du chemin parcouru, exploit physique certes, il y a le cheminement vécu intérieurement. Un début de transformation qui résonne en nous et qui sonne juste. Le sentiment de s’être rapproché d’un état de bien-être tant recherché. C’est dans le contraste entre ce qu’on a vécu en pèlerinage et ce que notre quotidien bien connu nous offre, que nous prenons conscience de ce nouveau moi qui s’est actualisé. Reprendre le fil de notre vie là où nous l’avions laissée, saisir les aiguilles du temps pour poursuivre notre tricot quotidien peut s’avérer parfois ardu. Pour chacun le choc sera différent, tout dépendant du manque ressenti.

Pour ma part, après m’être vautrée dans le temps réel, vivant en rebelle, sans montre, sans agenda. Maître de mon temps! À mon retour, j’ai été marquée par la vitesse à laquelle le monde vit. Plus on s’approche du monde urbain, plus les voitures roulent vite, dépassent, coupent, se faufilent pour gagner quelques longueurs dans la file, gagner quelques secondes. Sur les pistes cyclables, on a vu apparaître depuis les dernières années, des limites de vitesse, des barrières de ralentissement. La popularité du jogging ne cesse d’attirer des adeptes. Au restaurant, les clients se pressent. Pas le temps d’attendre. On ne débarque souvent plus de la voiture pour être servi. À l’épicerie, on trouve tout pour faire un repas rapidement. La vitesse est partout! Le déroulement de chaque journée semble être calculé à la seconde près. Dès la sonnerie du réveil : top chrono! La journée débute et l’horaire est préfixé. Le temps mécanique est maître et roi de ce monde moderne. Tellement habitués à performer et consommer que nous abordons chaque instant de notre vie avec cette urgence de rentabilité et d’efficacité. Nous surchargeons notre agenda comme on remplit un panier d’épicerie. Alors on se presse pour compresser le temps et réussir à tout faire avant que le temps soit écoulé. On en fait trop, trop vite en trop peu de temps, pour se donner l’illusion qu’on a gagné du temps.

Le pèlerin de vie qui désire vivre en harmonie avec les battements de son cœur, apprend à ralentir, à désencombrer son horaire en triant l’essentiel, de l’important et du futile. Il recherche le juste temps des choses, pour bien goûter l’instant présent. Cet instant qui ne reviendra pas. La vie n’est pas une course à gagner. Pourquoi vivre dans la constante urgence de ce qui s’en vient? Si toutes les musiques étaient jouées au rythme effréné du mérengué, la valse et le tango perdraient de leur charme.

 

Brigitte Harouni

Quitter

C’est la rentrée sur le blogue de Bottes et Vélo!

Bottes et Vélo est heureux de vous retrouver après un été passé sur les routes. Pour cette rentrée, nous vous proposons d’aborder le thème des départs sous un autre angle. Le départ annonce toujours un nouveau commencement mais en fait, lorsque nous partons, c’est pour quitter. Chaque fois, nous laissons quelque chose derrière nous: quitter le travail, quitter les vacances, quitter la maison, quitter l’hôpital… On est toujours en train de quitter! Que ce soit un lieu, une personne, un environnement, un contexte, le mouvement est inscrit dans nos vies et incite à aller de l’avant, dans l’espoir d’y trouver mieux. Ce que nous laissons derrière est toutefois riche d’informations. Il peut nous renseigner de bien des manières sur l’orientation de nos vies, ce que nous désirons atteindre en quittant.

Bonne lecture!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni


L’impulsion du voyage est l’un des plus encourageants symptômes de la vie.
Agnes Repplier
Quitter pour un voyage, l’espace d’un weekend, d’une semaine, un mois. Pour un congé différé, une sabbatique ou une convalescence, pour un pèlerinage ou un « road trip ». Se faire « backpacker » pour un temps. Quitter un emploi, des amis, un(e) conjoint(e), un milieu de vie, un pays, une ville, un quartier… Tous ces départs interpellent par le meilleur vers lequel ils pointent. Toutefois, nous nous questionnons rarement sur leur origine. Leur source est pourtant  dans ce que nous quittons…

Lorsque nous quittons, nous ne le faisons jamais sans raison! Quelque chose nous entraîne dans ce mouvement. Quelque chose nous pousse, nous incite, nous provoque, à aller de l’avant. Quitter c’est désirer mieux, mais c’est d’abord quitter une condition de vie. On quitte quoi et pourquoi lorsqu’on part ? Pourquoi ce besoin de partir courir le monde sac au dos? Pourquoi se met-on en marche?

Le réfugié politique quitte un pays devenu dangereux. Des conjoints se quittent face à une relation sans issue, devenue malsaine. On quitte un emploi pour un meilleur. On quitte un weekend, au chalet, pour se recharger les batteries. Derrière chaque « quitté », il y a une raison, un malaise, un inconfort, un désir ou un mal de vivre qui veut trancher avec l’ici de nos vies. Le moindre de nos déplacements exprime un manque, ne serait-ce qu’aller à l’épicerie. Prenons-nous le temps d’y réfléchir, de questionner ce mouvement. De quoi nous évadons-nous lorsque nous quittons? Quel vide voulons-nous combler?

La popularité du phénomène « backpacker », l’intérêt pour le pèlerinage et tous les mouvements migratoires, expriment un désir d’évasion, de quitter une condition de vie. Pour un court moment ou pour toujours. Comme le bébé qui naît, expulsé d’un contexte devenu trop étroit, qu’est-ce qui me pousse à quitter mon milieu de vie? Quelle était la source de mon malaise, de mon inconfort? Connaître ce que je quitte, me renseignera sur ma route et sa direction n’en sera que plus précise. Était-ce pour :

  • Sortir d’une situation sans issue.
  • M’évader d’un rythme de vie.
  • Quitter le brouhaha quotidien et ses sollicitations.
  • Renoncer aux obligations.
  • Abandonner une vie devenue insignifiante.

Toutes ces raisons parlent d’un trop-plein qui lui sous-entend un manque, un manque d’espace vital. En quittant, je cherche à faire de la place dans ma vie pour ce qui n’en a plus. Quelque chose manque et ce manque incite à quitter pour se mettre à sa recherche. Manque de repos? Manque de temps? Manque d’espace? Manque de silence? Manque de calme? Manque de sens? Manque de reconnaissance? Manque d’estime? Manque d’amour…

Ces manques sont souvent souffrants et il peut être difficile de les aborder dans tout ce qu’ils impliquent. Il devient alors tentant de les anesthésier de toutes sortes de façons, en s’étourdissant, en s’agitant ou en se surmenant, pour les ignorer. Pourtant, cette souffrance est le signal à entendre. Il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’y être attentif pour retrouver sa route. C’est dans l’écoute attentive de la souffrance de ce manque que se trouve le chemin qui conduit au sanctuaire recherché. Il s’agit avant tout de quitter une souffrance pour trouver le bien-être en soi. Le juste chemin.

Les vacances portent en elles cette intention. Maintenant qu’elles sont terminées, comment relire ce temps qui nous a extrait de notre quotidien? Qu’est-ce que ce temps a mis en relief de nos vies? Quelles leçons pouvons-nous tirer? Y avons-nous puisé le bon goût de la vie? Que nous révèle-t-il des lourdeurs de notre quotidien?

Les vacances ne sont pas qu’une soupape ou un anesthésiant, elles permettent le recul nécessaire pour voir sa vie sous un autre angle. Elles permettent la distance qui éveille la conscience à ce qui manque. Le retour des vacances est donc un moment propice pour faire les changements qui s’imposent dans un mode de vie qui nous éteint parfois.

Vous êtes reposé. Votre esprit est moins encombré. Vous avez plus d’énergie. Ne laissez pas le train-train vous anéantir de nouveau. Il suffit de bien peu parfois pour rectifier l’orientation de sa marche et l’aligner sur l’espace de son sanctuaire.

Bon retour!

Éric Laliberté

Les Sentiers entre Vents et Marées

Bottes et Vélo vous offre un résumé vidéo de ses 12 jours de marche sur le Sentiers entre Vents et Marées. Merci à tous les participants lors de ce parcours exploratoire: France, Céline, Nathalie, Line, Chantal, Yves, Maria, Christine et Thierry. Un merci tout particulier à Carole Longuépée, Réal Jomphe et Carole Turbide pour leur soutien et leur amitié dans ce projet. Nos chemins se recroiseront, c’est certain!
Éric Laliberté et Brigitte Harouni

Expérience pèlerine chez les Madelinots

Chaque été, nous reprenons la route pour nous imprégner de l’expérience pèlerine. Pour en raviver la puissance et la sentir dans tout notre être, mais aussi, pour mieux accompagner le pèlerin-randonneur. Ce weekend, nous quittons pour deux semaines en compagnie de neuf pèlerins et pèlerines. Nous irons explorer les tous nouveaux Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine.

Ces sentiers, issus de l’expérience pèlerine d’un  groupe de Madelinots à Compostelle, ouvrent officiellement cet été et s’adressent tout particulièrement aux pèlerins autonomes. Parcourir les Sentiers entre Vents  et Marées permet de découvrir, à son rythme, 225 km de paysages à couper le souffle et de rencontrer des insulaires à la bonne humeur contagieuse.

Pour l’occasion, et comme chaque été, Bottes et Vélo vous invite à suivre ses pérégrinations madeliniennes sur Facebook ou sur sa chaîne YouTube. De courtes capsules vidéo partageront nos impressions, notre expérience pèlerine et les beautés des Îles-de-la-Madeleine.

L’importance du pèlerinage autonome. L’expérience pèlerine découle d’une pratique autonome du pèlerinage. C’est-à-dire par soi-même. Le pèlerinage de longue randonnée est plus qu’une marche, il porte en lui tout le mouvement intérieur du pèlerin-randonneur et fait en sorte qu’on ne peut plus seulement parler de longue randonnée. C’est bien plus qu’un sport, c’est une expérience qui transforme! Le pèlerinage transforme dans le regard et dans la manière d’être. Entrer dans ce processus déplace sur tous les plans : physique, psychique et spirituel. Trop le prévoir pose des conditions qui rangent au deuxième rang l’attention et le respect dû à son corps; une attention qui peut vous en apprendre long sur vous-mêmes… Trop le cadrer retient la spontanéité de l’exercice et limite les possibilités de vivre l’expérience par soi-même.

L’expérience pèlerine s’écrit à travers nos pas. Observez votre manière de marcher, elle en dit long sur votre manière d’être. Comment est votre pas? Est-il rapide, court ou tendu? Avez-vous le pied souple? La jambe raide? Marchez-vous courbé? Regardez-vous toujours le sol? Trébuchez-vous sur le moindre caillou? Vous souciez-vous de ceux qui traînent derrière? Ragez-vous devant celles qui vous dépassent avec aisance? Prenez-vous le temps de vous arrêter? Où allez-vous? Votre destination est-elle un fardeau? Une joie? Toutes ces questions sur votre manière de marcher vous en apprendront beaucoup sur vous, sur votre manière de vivre… Des réponses qui ne sont pas toujours faciles à recevoir. L’expérience pèlerine demande de s’accueillir avec humilité et bonté…

Pour bien se lancer dans l’expérience, et en faire une trajectoire signifiante, il faudra :

1) Se faire confiance. Vous êtes capable d’aller chercher l’information nécessaire à la planification de votre pèlerinage. Vous savez préparer un voyage et, sans le savoir, vous marchez déjà un  minimum de 6 km/jour en vacant à vos occupations quotidiennes. Il n’est pas nécessaire de marcher 30 km/jour en pèlerinage!!! Si vous le percevez ainsi, c’est que vous êtes davantage dans la performance et ce sera une belle occasion de questionner votre manière d’être.

2) Accueillir l’imprévisible. Dans l’imprévu, vous découvrirez le monde autrement. Vous serez disposé aux rencontres inattendues. Vous trouverez des solutions qui feront appel à votre créativité. À l’inverse, tout prévoir dit beaucoup de vos craintes et de vos peurs. Les sacs à dos trop pleins, tout comme ceux planifiés au cm³, en disent long…

3) Accepter d’être déplacer. Le pèlerinage déplace non seulement physiquement, mais aussi intérieurement. Se mettre en route, peu importe le contexte, sous-entend quitter ce que j’étais pour ouvrir sur un monde inconnu. Accepter d’être déplacé, c’est accepter d’être transformé par l’expérience et d’en perdre le contrôle. Il y aura du neuf suite à cette expérience et je ne pourrai pas dire de quoi il sera fait.

4) Avoir une destination. Se donner une destination est primordial dans l’expérience pèlerine. Même si celle-ci change en cours de route, il doit y avoir une destination. La destination met en marche par le désir de l’atteindre : « Où vas-tu? ­— À la crèmerie. —Et si on allait jouer aux quilles ensuite? — Bonne idée, allons-y! »  Tout désir met en route. « Où va ta vie? Que cherches-tu? Qu’est-ce qui te fait marcher? — Il me semble que ma vie pourrait être mieux… » La destination est nécessaire, on dit même « Je vais lire un bon livre. » En elle, je trouve refuge. C’est elle qui donne du goût à ma vie. Ne pas avoir de destination, c’est comme cesser de respirer.

Enfin retenez que l’expérience pèlerine est accessible à tous. Pas nécessaire d’être un grand sportif ou une grande sportive! Il suffit d’être porté par le désir de se mettre en route vers le sanctuaire de sa vie. Au départ, votre destination sera bien claire: «  Je vais à Compostelle! Je vais à Ste-Anne-de-Beaupré! ». Mais, au fil de vos pas cette destination sera appelée à évoluer et sera transformée. L’espace du sanctuaire personnel, votre destination personnelle, n’a rien à voir avec Compostelle. Compostelle n’est qu’un prétexte pour nous faire marcher. Car c’est en marchant que l’on devient pérégrin : des êtres libres au cœur de la cité conquise.

Bonne route et bon été!

Éric Laliberté

N.B. : Le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 25 août.

Entre ce que je veux et ce qui est

La marche dans l’errance n’est pas de condition pèlerine.
Alphonse Dupront
La fin de semaine dernière, nous avons vécu un formidable Weekend Pèlerin à l’Isle-aux-Coudres. La thématique : Le Yin et le Yang de ma vie. C’était l’occasion de s’observer dans nos dualités – entre ce que je veux et ce qui est, pour sortir de nos oppositions et voir l’écart entre les deux. Cet écart laisse un grand vide. En rester là crée de la distance, nous éloigne les uns des autres. Le dépasser, c’est commencer à construire un pont, une traverse, un chemin. Et c’est précisément dans cet écart que s’élabore le chemin de pèlerinage. Le chemin naît de nos désirs. Il est l’espace qui se construit jour après jour entre mon désir et la réalité du quotidien, entre ce que je veux et ce qui est.

Il est entre le tout ou rien; entre le noir et le blanc; entre le bon et le mauvais; entre ce que je veux accomplir et mes limites; entre l’image que je projette et ce que je suis; entre ce que je suis et ce que tu es; entre mon idéal et la réalité.

Tous ces écarts sont autant d’espaces qui appellent à tracer des sentiers qui se situent sur cette frontière. Le chemin n’existe pas sans désir d’un ailleurs. Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherches-tu? C’est parce qu’il y a destination, qu’un chemin peut prendre forme. Le pèlerinage prend du sens parce qu’il porte en lui un idéal, une destination. Il est habité par un désir, un espoir. Sans destination, le pèlerinage n’est qu’errance. La vie aussi.

Par son désir, le pèlerin est déplacé. Il marche vers lui. Sur son chemin, il construit des trajectoires signifiantes au hasard des rencontres et celles-ci l’amènent à repréciser sa destination, son désir. Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherches-tu? Le chemin se construit dans cet espace. Se mettre en marche équivaut à se lancer dans la vie en quête d’un idéal. Et cet idéal est continuellement confronté à une réalité toute autre, une réalité que je ne possède pas.

Les chemins de pèlerinage, tout comme les chemins de vie, sont faits de ces imprévus qui invitent à sortir de nos dualités, de ce qui est noir ou blanc, bon ou mauvais, entre mon idéal et la réalité. Car l’idéal ne s’atteint pas, il met en marche! Il est le moteur de la vie, continuellement à poursuivre. Le chemin est l’espace où s’écrit la vie. Un de nos grands penseurs a dit : « Les oiseaux du ciel ont des nids, les renards ont des terriers, mais le Fils de l’homme n’a nulle part où poser sa tête. » Continuellement en route, l’être humain est voué au cheminement. Il aura beau chercher à tout prévoir, il y aura toujours une part d’incontrôlable.

Sur la route, il y aura toujours cet autre, imprévisible et mystérieux, pour confronter mon désir. Toutefois, sans lui, il n’y a pas de véritable rencontre. Le chemin se trace dans la rencontre des désirs. Brigitte et moi avons cette phrase pour nous rappeler cet entre-deux : « Ce ne sera pas ton idée, ni la mienne, mais la troisième. Celle qui jaillira de notre rencontre. » Dans cet espace, il y a place à l’émerveillement d’une vie à inventer.

Éric Laliberté

 

En avant, marche!

L’UTOPIE
Elle est à l’horizon.
Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas.
Je fais dix pas de plus, l’horizon s’éloigne de dix pas.
J’aurai beau marcher, je ne l’atteindrai jamais.
A quoi sert l’utopie ? Elle sert à ça : à avancer.
Eduardo Galeano
Dans le monde actuel de l’éducation, on parle beaucoup de motivation et de persévérance. Deux caractéristiques clé permettant de contrer le décrochage. Notre décrocheur, c’est ce jeune en perte de sens qui avance sur une route prétracée qui n’est pas la sienne. Toutes les contraintes du système dans lequel il évolue étouffent le feu qui alimente son désir d’actualisation. Il a le sentiment d’aller nulle part. Nombreux sont ceux dont l’objectif premier est d’atteindre l’âge légalement permis pour quitter ce chemin qui ne leur correspond pas.

Rêver est essentiel à l’âme du pèlerin de vie. Se permettre d’idéaliser un futur, qu’il soit proche ou lointain, est mobilisateur. Chercher à répondre à cet idéal qui attire et séduit, stimule la recherche d’action signifiantes et créatives. Comme le pèlerin qui entame son voyage de 800 km vers St-Jacques de Compostelle, qui est bien loin de voir le clocher la cathédrale de Santiago, et qui se fixe de courtes destinations pour découper sa route, le pèlerin de vie qui garde le cap sur son rêve réalisera plusieurs étapes qui contribueront faire brûler la flamme de la motivation et l’encourageront à persévérer malgré les défis et les embûches.

Il ne faut pas être surpris, le jour où on recroise un ancien décrocheur maintenant devenu adulte, de constater la transformation qui s’est opérée depuis qu’il est devenu maître de sa route. C’est en trouvant sa liberté de penser et sa liberté de rêver qu’il a pu se mettre en mouvement et créer un chemin à sa mesure, un chemin sur lequel il se reconnaît et se réalise. Le rêve donne à nos engagements bien plus qu’un sens à suivre, il leur donne du sens. Même si cet idéal recherché n’est pas très précis, que la route pour s’y rendre n’est pas tracée à l’avance, la puissance de l’élan intérieur suffit à mettre en marche. De cette mobilisation signifiante nait une énergie qui nourrit l’être et entraine la cadence.

Sur le chemin de pèlerinage, bien que certains parfois s’égarent sur quelques kilomètres, on a tôt fait de se mettre à la recherche des précieuses flèches jaunes qui guident nos pas. Dans la vie quotidienne, pas de flèches pour nous aider, seulement cette petite voix intérieure qui murmure que c’est bon! Il faut savoir faire confiance à ce ressenti qui anime et stimule le corps et l’esprit. Il est notre boussole qui pointe vers notre idéal, nos flèches jaunes tournées vers notre sanctuaire de vie. Il influence nos décisions pour nous rapprocher toujours un peu plus près de ce vivre autrement qui nous correspond mieux.

Phare - Bottes et VéloLe rêve, cet idéal, cette utopie, ne se réalisera peut-être pas tel que rêvé. Là n’est pas son rôle! Tout comme le pèlerin poursuivra sa route au-delà de Santiago pour continuer de marcher et d’avancer, le rêve qui semblait être une finalité n’est en fait qu’une étape sur le chemin de notre vie, qui sera transformé et transcendé par un autre idéal. Tout cet imaginaire occupe un espace vide où circule la vie en soi. Évitez le décrochage : laissez parler vos rêves!

Brigitte Harouni

The Way, a « post-religious » pilgrimage?

Bottes et Vélo est heureux de vous annoncer qu’Éric Laliberté a été retenu pour présenter une communication dans le cadre du Symposium international pour les Pilgrimage Studies qui aura lieu à l’Université Wiliam&Mary de Virginie, le 7 octobre prochain.

Le titre de la communication: The Way, a post-religious pilgrimage?

Cette communication veut réfléchir comment les pèlerinages sur les Chemins de Compostelle se sont affranchis d’une culture exclusivement catholique sans pour autant l’exclure.

Éric Laliberté, doctorant de l’Université Laval, membre étudiant de la Chaire Jeunes et religions – Chaire et observatoire, sera le premier québécois à prendre part à ce symposium. Il est également membre du Consortium international pour les Pilgrimage Studies de l’Université William&Mary.

Éric Laliberté et Brigitte Harouni

Quelle quête de sens?

Lire est une route sur laquelle nous avançons.
Pierre Dumayet
Le pèlerin parcourt les chemins, comme le lecteur parcourt les pages d’un livre. Ses pas font vivre des paysages, des villes, des villages. Ils donnent vie à cette place du marché, animent ce petit café, font tinter la clochette de l’épicier. En les fréquentant, ces lieux se mettent à exister. Comme le lecteur parcourt le livre du bout des yeux, le pèlerin arpente les routes pour en construire le sens. Et si le lecteur s’évade, pense ou rêvasse sur les pages qu’il fréquente, le pèlerin c’est sur les chemins qu’il quitte sa demeure pour entrer dans cet autre univers. Du bout des pieds, le pèlerin marche pour lire.

Au fil de leur voyage, pèlerin et lecteur refont le monde. Ils le recomposent de mille et une façons. Entre le texte et la pensée du lecteur se tissent des liens. Les structures de mots renvoient chacun à sa propre expérience et chaque lecteur tire de sa lecture une expérience différente. Certains s’attardent sur un passage, d’autres s’empressent de lire pour connaitre la suite. Il y en a qui sautent quelques pages, d’autres qui reviennent en arrière. Le lecteur fait des allées et venues sur le texte qui lui permettent de se faire une idée, de se l’approprier. Le pèlerin s’exécute de la même manière : il bifurque, revient sur ses pas, fait de longues pauses, emprunte des chemins différents. Son pèlerinage est une lecture particulière du chemin.

Pour pousser plus loin les liens entre lire et marcher, disons que le texte est l’équivalent du lieu et que l’acte de lire équivaut à parcourir le lieu, le marcher. En fait, qu’ils soient pianiste, lecteur ou marcheur, ils construisent tous du sens entre ce qui est lu (partition, livre ou carte) et ce qu’ils sont. En lisant les structures qui se présentent à eux, ils font émerger un sens, une direction, qui est le fruit de leur interprétation. Ils ne sont pas en quête de ce sens. Ils le construisent selon leur inspiration. À chaque pas, chaque notes, chaque lettre, ils sont provoqués à le construire.

Le pèlerin construit du sens avec ses pas. Chaque hésitation, chaque virage, chaque détour, chaque arrêt sont des manières de lire les lieux et de tisser des liens. Si je ne passe pas par cette ruelle sombre, c’est qu’elle évoque quelque chose d’inquiétant. Si je passe par la place du marché, c’est que l’odeur de la boulangerie m’attire. Si je traverse ce parc, c’est pour goûter la fraicheur des arbres. Chacun de mes itinéraires construit du sens par ma manière de les lire et de me laisser interpeller.

Mais, il n’y a pas que ma lecture. D’autres lisent en même temps que moi. Leur présence engendre des rencontres qui elles aussi bousculent le cours de mon itinéraire. Ces événements se produisent de manière imprévue et bousculent mon parcours, ils me provoquent dans mon organisation. Ils m’obligent à revoir mon itinéraire, à en réorganiser le sens, la direction.

Parfois cela demande peu de temps (autobus manquée), parfois l’effort est colossal (accident tragique), mais dans tous les cas : la tâche ne peut être évitée. Le sens se construit sur l’expérience qui est ressaisie.  Si je manque l’autobus, je peux prendre un taxi, annuler mon rendez-vous, ou le décaler. Plusieurs options s’offrent à moi et d’instinct je reconstruis un nouveau sens, un nouvel itinéraire.

Mais parfois le choc peut être brutal. J’ai alors de la difficulté à recomposer du sens avec ce qui m’arrive. L’expérience a fait éclater tous mes repères, il n’y a plus rien de pareil. Je ne m’y reconnais plus. Je me sens dans un grand vide. Pour me ressaisir, j’aurai parfois besoin d’aide. J’aurai aussi à travailler pour me recomposer et reconstruire du sens pour ma vie. Pas qu’on me dise le sens de ma vie, mais qu’on me réapprenne à marcher. Pas d’avoir une illumination, une vérité prêt-à-porter, mais que je m’attèle à la tâche et que je bâtisse. Le sens vient de cet effort.

Qu’elle soit anodine, heureuse ou tragique, toute expérience se doit d’être ressaisie pour poursuivre la route : l’arrivée d’un bébé, la mort d’un être cher, le rendez-vous annulé, la perte d’un emploi, l’arrivée de la retraite, ou même la visite imprévue. Tous ces événements modifient nos itinéraires et nous déroutent à plus ou moins grande échelle, à plus ou moins long terme.

Vient un temps, cependant, où la reconstruction s’impose. Et pour construire un sens nouveau, je vais devoir faire preuve de créativité et passer à l’action. Je vais devoir me mettre en marche. Comme ce pèlerin face à un pont emporté par le torrent, je vais devoir repenser ma route, la réinventer. En explorant différentes voies, en parlant de la situation avec d’autres, en questionnant ma destination, les événements vont s’enchaîner et s’éclairer les uns les autres. Lentement, je vais me remettre en marche. Le sens viendra de cette marche. Il viendra de l’interprétation que j’en ferai. Un autre pèlerin n’y aurait pas vu la même chose.

Lecteur, pianiste, ou pèlerin, nous sommes tous les interprètes de ce qui se donne à lire. L’expérience demande toujours à être ressaisie. Elle l’exige même. Elle exige une lecture particulière, nouvelle, inattendue, qui permette à chacun d’inventer sa vie et d’en construire le sens. Si le lecteur s’arrête, le monde sera privé d’histoire. Si le pianiste s’arrête, le monde sera privé de musique. Si le pèlerin s’arrête, le monde sera privé du sens qu’il porte pour l’humanité.

Éric Laliberté