Nouvel an, nouvel élan!

« Nouvel an, nouvel élan. »
Christelle Heurtault
La venue de la nouvelle année a quelque chose de bien particulier. Cette date, pourtant déterminée dans un calendrier inventé par l’homme, porte clairement à ressentir qu’un cycle vient de se terminer et qu’un autre commence. C’est la saison magique des souhaits et des vœux. Chacun a espoir d’un meilleur à venir, désire qu’un certain changement s’accomplisse, qu’un rêve se réalise durant cette nouvelle année. Chacun s’empresse de prendre des résolutions avant que cet élan de foi ne s’atténue.

Tout comme le pèlerin qui décide de se mettre en marche, la résolution que nous prenons émane d’un malaise, d’un mal-être ou d’un sentiment d’incomplétude. Une part de moi sait, ou du moins souhaite, qu’il existe mieux que ce que le présent est, et désire passer à l’action pour le découvrir. Cesser de fumer, perdre du poids, économiser, consacrer moins d’heures au travail, sont autant de nouvelles décisions pour voguer vers cette nouvelle année prometteuse. Ce sont autant de dépendances et d’attaches dont chacun cherche à se délester. Ce sont tous ces poids que le pèlerin porte dans son sac à dos, qui le blessent et l’empêchent de jouir de sa route.

Le pèlerin qui s’élance sur ce long chemin ne marche pas sans but. Il marche vers une destination bien tangible, qu’il s’est fixée. Un lieu significatif pour lui. Un sanctuaire qui lui est propre, qui orientera ses pas et donnera un sens à sa démarche. L’élan qui le met en route permet d’initié le mouvement, mais c’est la puissance de la signifiance du sanctuaire qui mènera le pèlerin à bon port. Avant de prendre une résolution, je dois me demander quel objectif sous-tend mon souhait et pourquoi je désire réaliser ce changement. Est-ce simplement parce qu’il faudrait bien, parce que je devrais, que tout le monde le dit? Ou ai-je, moi, atteint ce degré d’inconfort et d’insatisfaction qui me pousse à m’engager pleinement dans une démarche active?

La nouvelle année n’a rien de magique. Mirage de promesses sans fondement. Le pèlerin n’atteint son sanctuaire que par sa marche, par son déplacement, par le mouvement. Pour qu’une résolution devienne réalité, je dois poser des actions qui contribuent à me rapprocher de mon objectif. Mes actions vont certainement générer des changements dans mon environnement habituel, auxquels j’aurai à m’adapter. Comme le pèlerin, je vivrai l’inconfort de la nouveauté qui m’oblige à réorganiser mon quotidien. Je devrai abandonner certaines choses de mon sac de vie qui m’empêchent d’avancer vers mon but. Puis, après un certain temps, je me serai trouvée de nouveaux repères. Je serai capable de constater et d’apprécier la route que j’aurai parcourue.  Je commencerai à construire un quotidien qui tienne compte des changements que j’apporte. Un pas à la fois, je me rapprocherai de ce « mieux » sincèrement désiré.

L’élan, c’est le premier pas. Et dans notre société élitiste, être le premier est souvent très valorisé et recherché. Par contre, dans ma quête d’un meilleur avenir, ce sont tous les prochains pas qui seront les plus importants, ceux qui confirment que le pèlerin est en mouvement, qu’il chemine vers son sanctuaire, qu’il avance avec détermination, engagement et conviction. Pour la nouvelle année, gagnez en liberté, soyez pèlerin sur le chemin de votre vie!

Brigitte Harouni

Associations de chemins québécois: inscriptions 2018

Janvier annonce toujours le début des inscriptions pour les Associations de chemins du Québec: Chemin des Outaouais, des Sanctuaires et des Navigateurs. 

Ces trois groupes vous proposent des parcours clés en main, balisés et structurés sur des itinéraires variant entre 200 et 400 km. Les voici donc avec leurs dates d’inscriptions respectives. N’hésitez pas à les contacter pour plus d’informations.
Bonne route!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni


Résultats de recherche d'images pour « chemin des outaouais »Chemin des Outaouais

  • Les inscriptions débutent le 15 janvier.
  • Les départs pour ce pèlerinage s’effectuent du 25 mai au 18 juin.
  • Distance: 200 km découpés en 12 étapes.
  • Les groupes de pèlerins sont constitués d’un maximum de 6 marcheurs.

 


Chemin des Sanctuaireslogochemin1

  • Les inscriptions débutent le 15 janvier pour le chemin complet.
  • Pour le demi-chemin, les inscriptions débuteront le 1er février.
  • Les départs pour ce pèlerinage s’effectuent du 1er juin et le 20 juin.
  • Distance:  190 à 375 km découpés en 9 ou 18 étapes.
  • Les groupes de pèlerins sont constitués d’un maximum de 4 marcheurs.

 


Résultats de recherche d'images pour « chemin des navigateurs »Chemin des Navigateurs

  • Les inscriptions débuteront le 1er février.
  • Les départs pour ce pèlerinage s’effectuent du 1er au 25 juin.
  • Distance: 400 km découpés en 21 étapes.
  • Les groupes de pèlerins sont constitués d’un maximum de 4 marcheurs.

 

 

Êtes-vous « dérangé » ?

Au sein de la marche incertaine de l’existence jaillit un sens,
non comme une certitude mais comme un éclat.
Gérard Bailhache
Vous est-il déjà arrivé d’être dérangé? Par un imprévu? De la visite? Un accident? Un oubli? Vous est-il déjà arrivé d’être contrarié parce qu’on avait pris votre place à table? Parce que vous étiez coincé dans un bouchon de circulation? Parce que vous aviez raté une connexion entre deux vols? Par une parole inappropriée? Être dérangé signifie que les choses ne vont pas du tout comme prévues!

Chaque année, à ce temps-ci, revient un événement dérangeant. Chaque année Noël en dérange plus d’un. Il dérange par la fête religieuse qu’il est; par les signes de religiosité qu’il affiche; par les obligations familiales qu’il impose; par la folie du « magasinage » qu’il suscite; par les excès de table qu’il occasionne. Noël dérange aussi par les solitudes qu’il pointe du doigt; par les pauvretés qu’il met sous notre nez; par les éloignements qu’il rend évidents. Pour plusieurs, Noël est un temps de grand dérangement!

Mais qu’est-ce qu’un dérangement? Ce qui dérange vient rompre l’ordre du temps et des choses. Le dérangeant brise le cours linéaire de ce qui avait été prévu. Il renverse l’ordre établi, sort des routines et des habitudes. Il choque, bouscule, déstabilise. Le dérangeant défait les croyances, les contredit, les questionne, les piétine, s’en moque, les fait éclater. Être dérangé, c’est être confronté au mur de ses incohérences et de ses illusions : à sa propre folie!

« Je » ne possède ni les choses, ni les gens qui l’entourent.
« Je » ne contrôle absolument rien.

Le dérangement ramène à cette réalité. Il nous sort de nos engourdissements et provoque à la réflexion. Si Noël dérange encore autant aujourd’hui, c’est peut-être bien parce qu’il n’a rien perdu de tout son potentiel subversif. Et ceci bien au-delà de toute idéologie religieuse!

Prenez le temps d’entendre combien l’histoire est dérangeante : un enfant, né dans la paille, de père inconnu, parmi les exclus. Pauvre parmi les plus pauvres, on le dit pourtant très grand. Les rois s’inclinent devant lui. Dès le berceau, de par le lieu de sa naissance, il renverse l’ordre convenu. Il renverse les règles et les rapports de pouvoirs que nous avions fixés. N’est-ce pas le plus grand des dérangements?

Par cet enfant, la sagesse nous est montrée là où on ne l’attendait pas. Elle appelle à repositionner nos croyances et nos valeurs. Ce n’est d’ailleurs pas tant la naissance de l’enfant qui est importante dans cette histoire, mais bien plus le renversement des folies humaines qu’elle souligne. L’enfant ne fait que pointer vers cet autrement qui émerge, porteur de cette parole qui veut se dire au-delà de nos folies. Comme un éclat de lumière qui éclaire soudainement le chemin par une nuit sans lune…

Avons-nous toujours la capacité d’être dérangés par ces événements qui viennent bousculer nos vies? À nous laisser ébranler dans nos certitudes? Il en va de notre capacité à vivre et à grandir. Car, s’il est vrai que chaque dérangement provoque une onde de choc obligeant à repenser le monde autrement; il est aussi inévitable de retomber sur ses pieds! Après tout, l’équilibre se construit dans le mouvement. Alors soyez dérangé, ou même dérangeant, pour votre temps!

Joyeux dérangement!

Éric Laliberté

Prenez note que le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 12 janvier.

Se préparer : aidant ou nuisible?

N’élevons pas nos enfants pour le monde d’aujourd’hui.
Ce monde n’existera plus lorsqu’ils seront grands.
Et rien ne nous permet de savoir quel monde sera le leur.
Alors apprenons-leur à s’adapter.
Maria Montessori

De nos jours, celui qui désire vivre l’expérience « Compostelle » trouve une panoplie de services et d’informations pour planifier son voyage. Jusqu’où devrait-on se préparer à cette aventure? Jusqu’où peut-on vraiment prétendre être préparé à ce que ce type de déplacement nous fera vivre?

Toute nouveauté, tout apprentissage amène son lot de défis et de souffrance. Pourtant, de nos jours, nombre de parents surprotègent leur enfant pour lui épargner cette facette douloureuse de l’apprentissage. L’enfant d’aujourd’hui qui commence à faire de la bicyclette aura presque toujours un casque, des genouillères, des petites roues d’entraînement et parfois aussi des coudières. Presque toujours, le parent le suit, voire même, le retient. Pour ne pas qu’il se fasse mal. Ne pas qu’il tombe. Ne se blesse. Mais vit-il la recherche d’équilibre et la sensation de vitesse? Lorsque l’enfant est en processus d’acquisition d’un peu plus d’autonomie, plusieurs adultes, le voyant forcer et peiner pour y arriver le feront à sa place. Pour l’aider. Pour lui faciliter la tâche. L’aident-ils réellement en agissant ainsi? Dans cette façon de faire qui veut protéger l’autre, le prévenir des dangers, quelle part de l’apprentissage vient-on ainsi occulter? Quel comportement vient-on conditionner? Qu’apprend réellement l’enfant et que pourrait-il lui manquer pour affronter les durs défis de la vie adulte?

Adulte, nous avons tendance à reproduire inconsciemment ces mêmes comportements, anticipant et planifiant même l’imprévisible. Avant de partir en pèlerinage, plusieurs iront chercher conseil pour l’achat des bottes et du sac à dos. Certains iront même se faire accompagner pour l’ensemble du matériel requis, allant de la serviette, aux pantalons, en passant par le chapeau et les bâtons. Évidemment, une majorité de futurs pèlerins marcheront plusieurs fois nombre de kilomètres pour user un peu les bottes. Mais d’autres iront même jusqu’à pèleriner avec leur sac à dos rempli d’un poids pour s’entraîner avant de partir. Certains s’achèteront un dictionnaire français-espagnol qu’ils feuilletteront pour le plaisir avant le départ. D’autres s’inscriront pour une session à des cours d’espagnol. Et presque tous iront voir des photos, des vidéos ou même des conférences du chemin. Et la chaleur extrême, les ronflements, les blessures, la fatigue, l’éloignement? Peut-on, et devrait-on, tenter de remédier à tous les inconforts annoncés? Se préparer à faire Compostelle : comment, pourquoi mais surtout jusqu’où?

Ce besoin de préparation est probablement proportionnel au niveau d’inquiétude et de peur de chacun. Mais il dépend certainement aussi du niveau de confiance et d’assurance accumulé tout au long du parcours de vie de la personne. Toute cette palette de sentiments tant positifs que négatifs est omniprésente et influe sur les décisions que chacun décide de prendre. Se préparer peut donc autant être aidant que nuire à l’expérience.

La préparation du pèlerinage est la première étape vers l’inconnu. Elle se fait essentiellement au niveau technique et matériel. Le pèlerinage est jalonné d’imprévus et d’imprévisibles qui font la force de ce voyage et qui permettent au pèlerin de se révéler à lui-même et de vivre des réussites. C’est l’occasion pour plusieurs  d’exploiter les outils accumulé dans leur bagage de vie. Partir pèleriner c’est accepter de se laisser déplacer, accepter que tout ne sera pas anticipé.   Pèleriner, c’est accepter de se faire confiance. C’est à travers l’effort et l’adversité qu’émergent des apprentissages qui façonnent et consolident notre personnalité, et nous outillent pour faire face aux aléas de la vie à venir.

Brigitte Harouni

Compostelle, chemins de gestation.

La liberté n’existe que dans le mouvement de conquête de la liberté.
Alain Robbe-Grillet

 

Affranchir une lettre, c’est lui donner le droit de partir prendre la route. C’est l’autoriser à entrer dans cet espace qui n’appartient à personne. Entre expéditeur et destinataire, loin d’être le lieu d’une exclusion, cet entre-lieu devient mobile de liaison : « espace pour s’entre-dire, espace de l’inter-dit … » Les Chemins de Compostelle portent en eux ce modèle de liberté en gestation. Leur évolution des dernières décennies leur a permis de s’affranchir et de devenir espace de dialogues, en allant au-delà des frontières « inter-dites ».

Affranchi des frontières de la religion, Compostelle se fait maintenant espace de communication entre divers chemins de vie, diverses traditions. Sur ces chemins, au-delà de nos délits d’humanité, chaque spiritualité trouve une place pour se dire, soutenir et accompagner. Compostelle est devenu l’espace d’une parole en gestation. Sur ses chemins, chaque pèlerin avance par une parole portée, désirée : comme une lettre. Cette parole, appelée à grandir dans une écoute attentive, nourrit et fait cheminer du dedans, comme dans l’allant. Parole partagée, non imposée, elle ouvre de nouveaux espaces où chacun y trouve sa place. C’est ainsi affranchi, sans exclure, que Compostelle est devenu plus vivant que jamais.

Alors qu’au début des années 1980 seule une poignée de pèlerins marchait vers Compostelle, 2017 a franchi, avant la fin de l’année, le cap des 300 000 peregrinos. Riche de ce parcours étonnant, on peut dire que « Compostelle a fait beaucoup de chemin ». Il a su se renouveler au-delà de nos rigidités et de nos difficultés. Espace religieux au visage méconnu, ayant lui-même défait le poids de son sac, de son histoire, il s’est libéré pour accueillir plus largement. Il a ouvert ses routes et multiplié ses sentiers. Il s’est fait accessible et attentif. Désormais, Compostelle s’offre comme espace circulatoire d’une parole libérée.

Entre départ et arrivée, cette parole libérée est d’abord portée en chacun. Parole en gestation, elle mûrit et grandit, lentement. Elle prend forme, se révèle, doucement. Parole portée, elle ne fait que me traverser. Et, comme l’enfant traverse la chair de la mère, ce n’est qu’au terme du processus, à l’accouchement, à la livraison, à destination, que nous connaîtrons les merveilles de ce qui aura été porté aussi longtemps et avec autant de soin. Que cet enfant, cette parole, continuera de nous travailler et de nous provoquer dans nos résistances. C’est en laissant cette parole-enfant se déployer qu’elle se dévoilera, que nous apprendrons à la « re-connaître ». C’est-à-dire la connaître de nouveau ou la connaître autrement, avec détachement. Car, cette part de nous naît au monde librement, nous obligeant à penser le monde autrement, nous incitant au mouvement.

Sur ces chemins affranchis, le pèlerin trouve l’espace pour se dire et se recevoir en toute liberté. Chemin de gestation, Compostelle a su évoluer avec l’humanité et, à notre insu, il nous devance sur des chemins inusités.

Éric Laliberté

Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Marcher ensemble

La terre c’est comme l’amour, elle exige une relation humaine, d’individu à individu.
Alice Parizeau
S’il est bien une route qui de tout temps a su rassembler dans un espace  liminal (hors des enjeux et structures sociétales), c’est bien celle du pèlerinage. Le pèlerin, même s’il marche seul, n’est jamais dans une solitude absolue. Sa longue marche est d’abord relationnelle. Elle dépend de sa capacité à entrer en relation avec un environnement qui lui est étranger. Le pèlerinage s’inscrit dans cette dynamique qui tient en tension individu et société : entre  moi et les autres. Le pèlerinage offre un espace pour se reconnaître – trouver sa juste place – au sein d’une communauté en mouvement, appelée au changement. Pour parvenir à embrasser cet espace, le pèlerin s’offre aux difficultés de la rencontre. C’est à travers elles qu’il est transformé, qu’il gagne en liberté.

L’être humain n’est rien seul. Concevoir ma vie de pèlerin dans l’espace solitaire de ma seule réalisation personnelle, constitue le plus grand des handicaps à toute démarche pèlerine. Chaque jour la vie appelle à la rencontre, à se décentrer de soi. Le pèlerinage invite à sortir de cette consommation narcissique de l’autre, pour entrer dans l’espace de l’accueil mutuel en vue du plus grand bien. Ensemble, tourner le regard vers une destination commune à construire; écouter et accueillir mutuellement.

Le pèlerinage convoque à ressaisir l’espace de la rencontre et de l’être ensemble. Le pèlerin ne peut s’imposer à l’autre, il marche en terre étrangère. Par contre, il sait très bien qu’il ne peut se renier. Il est toujours à négocier cet espace : comment marcher ensemble? Comment partager la vie?

Marcher ensemble, c’est être coresponsable de la vie qui cherche à se dire en chacun  de nous. Lui permettre de s’exprimer en cherchant à comprendre, ensemble, le désir qu’elle porte. La vie appelle la vie. Écoutez-la, dans ses silences, dans ses murmures, mais aussi lorsqu’elle hurle parce qu’elle étouffe. La vie réagit toujours face aux dynamiques de mort.

Éric Laliberté

Des paroles qui font du chemin!

We’re different, and we like it that way.
William and Mary College

La richesse d’aller dans un symposium réside dans la variété des expertises et des points de vue avec lesquels chacun aborde une même réalité. Le symposium sur les études pèlerines auquel Bottes et Vélo a participé récemment, a permis d’ouvrir les horizons sur des facettes du pèlerinage que nous n’aurions pas suspectées. Le symposium rassemblait une communauté de chercheurs de divers domaines tels que la sociologie, les études classiques, les études religieuses, l’anthropologie, la littérature et les langues, l’histoire de l’art, la kinésiologie, le théâtre et la danse, l’histoire médiévale, le droit, l’écologie, l’éducation. L’univers du pèlerinage s’est ouvert sur des fenêtres que nous avons eu plaisir à découvrir. Laissez-moi vous partager les découvertes que j’y ai faites.

Tout d’abord, première belle découverte, l’Institut d’études du pèlerinage du Collège de William & Mary. Et surprenamment, le fait que cet institut fait partie intégrante non pas de la faculté de théologie ou d’histoire, ni même de celle de sociologie, mais bien de la Faculté des arts et des sciences. De quoi déjà annoncer une ouverture sur une approche différente de celle que nous avons l’habitude d’avoir. C’est en 2011 que le professeur George Greenia, du Département de Langues et Littératures Modernes du Collège de William & Mary, fondateur de l’Institut, a mis sur pied le premier consortium. Depuis, avec une équipe d’experts issus de divers champs de recherche, il contribue à la mise en place de plusieurs activités toutes liées au pèlerinage. La mission de cet institut est de promouvoir la réflexion internationale sur le pèlerinage et de faciliter le développement du programme d’études à l’étranger du collège, dont le campus est basé dans la ville de Santiago de Compostelle, en Espagne.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs étudiants universitaires ayant participé à ce programme d’études à l’étranger. Ce programme d’une durée de 6 semaines, se déroule entièrement en Espagne et est divisé en trois phases : 2 semaines d’enseignement en classe, 3 semaines de marche sur le chemin de Compostelle et un atelier d’une semaine pour élaborer un projet de recherche interdisciplinaire permettant d’intégrer les apprentissages pèlerins. Les étudiants, tous dans la jeune vingtaine, nous ont partagé leurs apprentissages et leurs réflexions : avantages et inconvénients de voyager seul et ceux de voyager accompagné, comment réinvestir les habiletés acquises en chemin (confiance, débrouillardise, audace…), pourquoi certains se blessent et d’autres pas, pèlerinage ou randonnée : quelle est la différence, …

Maintenant, concernant les présentations originales, voici celles que j’ai retenues :

  • Le rôle des guides de pèlerinage : Plusieurs questions intéressantes sont posées : comment le guide du pèlerin accompagne le pèlerin tout au long de son pèlerinage. Avant, pendant, après? Qu’est-ce que le pèlerin y annote? Quel est le parcours de vie de chaque guide du pèlerin : il nous est donné, on va le prêter à un ami, on en a déchiré les pages inutiles, on le garde précieusement au retour, …? Qu’est-ce qui a influencé notre choix de guide? Les réponses que chacun apporte décrivent en partie des traits qui nous caractérisent, le type de pèlerin que nous sommes.
  • Un titre accrocheur : Pilgrims in pain : Walking it off
  • Le pèlerinage pour guérir les blessures morales chez les vétérans de guerre : un processus d’accompagnement qui a fait ses preuves auprès d’anciens combattants portant encore les séquelles morales de traumatismes vécus sur les terrains en guerre. Constitué de quelques rencontres préparatoires, puis d’un séjour de plus de 7 jours à Lourdes, ce programme d’aide souligne l’importance de la durée du séjour, de la rupture avec le quotidien, des partages de groupe et des rencontres individuelles faites avec des accompagnateurs spirituels du sanctuaire. Pour grand nombre de vétérans ayant suivi ce programme, la blessure, bien qu’encore présente, ne fait plus autant souffrir et la vie redevient possible.
  • Le pèlerinage pour guérir de la dépendance : Pour tous ceux qui luttent pour sortir du cercle vicieux des dépendances, ceux qui se sentent marginalisés, isolés, seuls dans leur réalité, le pèlerinage peut être une issue, un chemin vers un monde meilleur. C’est souvent lorsque le malaise est rendu insupportable, qu’il prend les visages de la mort, que l’individu acceptera de se mettre en marche. Quitter est essentiel. Quitter plusieurs jours. Vivre en marge du monde, cette fois-ci par choix, dans le but non pas de demeurer sans identité, mais au contraire, pour se reconstruire, retrouver son identité originelle. Certains organismes offrent ce type d’accompagnement spécifiquement pour une clientèle ayant une problématique de dépendance.
  • La réalité des femmes espagnoles qui marchent le chemin : On retrouve plusieurs Espagnoles sur le chemin de Compostelle. Vivent-elles différemment l’impact de cette expérience? Avantages et inconvénients : parcours moins exotique car l’individu connaît les paysages, les mœurs et habitudes, les particularités locales; découverte de son pays sous un autre angle; moins coûteux; accès au chemin plus rapide et facile; possibilité d’avoir de la visite en cours de chemin; sentiment d’être étranger dans son propre pays; facilité avec la langue; moins dépaysant; coupure avec le quotidien moins facile. Il est intéressant de constater que pour nombre d’Espagnoles, l’expérience de pèlerinage à Compostelle n’apparaît pas aussi extraordinaire que pour des étrangers pour qui cela semble être un exploit.
  • Les tatouages du Camino : Pourquoi certains pèlerins ressentent ce besoin de graver de façon indélébile leur passage sur le chemin de Compostelle? Une façon d’afficher son expérience, pour soi mais aussi pour les autres. Pour se la remémorer, et ne jamais oublier ce qui s’y est vécu. Pour s’offrir l’occasion d’en parler régulièrement. Au moyen-âge, il y avait un seul tatouage pour ceux qui avait parcouru le chemin. Aujourd’hui, une vaste variété s’offre à celui qui le désire. Il est intéressant de prendre le temps d’analyser le tatouage : sa taille, sa couleur, son motif, son sens ou sa symbolique, son emplacement sur le corps, s’il est le même que celui d’autres pèlerins avec lesquels on a voyagé. Le tatouage, tout comme le pèlerinage est une expérience ancrée/encrée dans la chair.
  • Un autre titre accrocheur : Finding the « ped » in pedagogy.
  • Apprendre pendant que l’on marche : Plusieurs universités organisent des voyages étudiants à l’étranger. Une équipe de professeurs analyse le processus d’intégration des nouveaux apprentissages. Plus les liens avec la vie quotidienne et les anciennes connaissances sont élaborés, plus les nouveaux apprentissages seront maîtrisés. On va de la simple connexion, à l’application, puis finalement à la synthèse. Pour maximiser le processus d’intégration, on recommande d’amener l’étudiant à parler de ses apprentissages et de ses prises de conscience, l’aider à faire des liens avec son quotidien, à cerner pourquoi certains éléments apparaissent importants pour lui, et à réinvestir ses apprentissages selon l’approche de son choix. Il y a même un audacieux cours universitaire qui accompagne les étudiants dans le pèlerinage des immigrants qui fuient le Mexique pour entrer aux États-Unis. Un chemin parsemé de rituels et de traces de passages que les étudiants découvrent en le marchant. Ce cours ne se limite cependant pas au chemin. Avant et après avoir marché ce pèlerinage, les étudiants en apprennent davantage sur la réalité de l’immigration, dans un contexte légal. Des apprentissages sur le terrain!
  • Le pèlerinage du point de vue de l’Hospitalero: Il existe une formation pour celui qui désire être Hospitalero sur le chemin de Compostelle. Cette figure du chemin joue un rôle important dans l’expérience du pèlerin.
  • L’expérience écologique du pèlerinage: Le pèlerin chemine dans un environnement qu’il ne cherche souvent pas assez à connaître. Cette professeure a parcouru le camino, transportant ses lunettes d’approche et son appareil photo. À l’aide de photo aérienne, elle nous a présenté l’empreinte historique du chemin telle qu’inscrite dans la nature : le déboisement agressif, les terres à l’abandon, l’impact d’une mauvaise gestion agricole, les signes de désertification, la pollution urbaine… Le mode de vie du pèlerin et les valeurs qu’il encourage, font de lui un agent de changement potentiel. Il faut savoir prendre le temps de lire la nature aussi.
  • Le corps, un pèlerinage en soi : Selon ce professeur, issu du domaine des sciences biologiques, le pèlerinage aujourd’hui rejoint un grand nombre de personnes qui ne s’identifient généralement pas à une pratique religieuse. Beaucoup de marcheurs apprécient les bienfaits du mouvement de la marche et pratiquent cet exercice pour les faire cheminer intérieurement. Le pèlerinage est dans l’expérience elle-même du déplacement. La destination importe peu. Tout le corps est un récepteur d’informations. C’est à travers les sens, par le corps que le pèlerinage s’actualise et se vit. Une expérience incarnée!

Les participants de ce symposium venaient de différents états des États-Unis, d’Angleterre, d’Ontario et d’Espagne. L’anglais y était parfois parlé avec l’accent british, espagnol, russe ou français. Une diversité ethnique qui n’est pas sans rappeler la communauté du Camino! Et comme sur le chemin, des liens se sont tissés. On peut déjà sans crainte dire : à l’année prochaine!

Brigitte Harouni

Postpartum pèlerin

Nous sommes, d’ordinaire, heureux par nos goûts et tyrannisés par nos habitudes.
Hyacinthe de Charencey
Vous êtes revenu de pèlerinage et avez beaucoup de difficulté à reprendre le fil de vos occupations. Le retour au boulot arrive trop vite. La routine quotidienne ne vous dit plus rien. Tout semble se bousculer et vous vous sentez envahis. Les tâches s’accumulent, le cœur n’y est plus. Cette vie d’avant ne vous dit plus rien. Vos valises sont à peine défaites que vous mettriez la clé dans la porte et repartiriez aussitôt. Vous regardez vos photos en boucle. Vous revisitez tous ces lieux. Vous revoyez ces visages, toutes ces rencontres. Vous en ressentez encore vivement l’émotion. Rien à faire, vous avez l’impression que votre cœur est resté là-bas… Ne vous inquiétez pas, vous vivez le postpartum pèlerin!

Cet effet postpartum n’est pas spécifique au pèlerinage. On retrouve ses effets dans différentes situations qui peuvent avoir certaines caractéristiques communes. Les symptômes postpartum s’apparentent à ceux de la dépression. Ils apparaissent après un engagement soutenu pendant une longue durée et ayant mobilisé toute la personne. Que ce soit après une grossesse; ou après les épreuves sportives des jeux olympiques; que ce soit après avoir relevé de grands défis tels que l’Everest, le Kilimandjaro, la traversée de l’océan à la voile ou encore un Ironman; pratiquement tous éprouvent ces sentiments dépressifs dans les jours qui suivent la réalisation de leur projet. On peut les retrouver également chez certains artistes, alors qu’ils viennent de terminer une œuvre à laquelle ils se consacraient depuis plusieurs mois. Il y a cet effet de vide. Tout notre temps, notre énergie était investie dans cette activité et maintenant… c’est terminé. Même si le processus s’apparente à un accouchement, il y a un deuil à faire. Ce qui était n’est plus, mais a pourtant transformé ma vie. Je sais que je ne suis plus le même. Mais que suis-je devenu au juste?

Pour bien ressaisir l’expérience pèlerine, il importe d’en faire une relecture. Il ne s’agit pas de relire le journal que vous avez tenu tout au long de votre parcours. Il s’agit d’en faire un exercice de mémoire : qu’est-ce qui remonte spontanément?

Que l’événement soit positif ou négatif, laissez-le parler et écrivez. Racontez cette anecdote, et toutes les autres qui viendront, aussi précisément que vous vous le rappelez. Il importe peu à ce moment-ci que le récit soit exact. Ce qui importe c’est ce que vous en retenez. La véritable expérience se joue dans cet exercice de relecture.

Prenez le temps de visiter et de nommer les émotions qui vous viennent. En revoyant intérieurement votre itinéraire, que ressentez-vous? Pourquoi cet événement en particulier? Mettez tout sur papier sans vous censurer. Il n’est pas nécessaire de tout faire d’un seul trait. L’exercice peut s’échelonner sur plusieurs jours. Donnez-vous des pauses et lorsqu’il vous vient autre chose, écrivez-le. Laissez-le jaillir avec tout ce qu’il suscite en vous. Lorsque vous sentirez que vous avez épuisé les anecdotes, mettez ce carnet de côté pour quelques jours.

Après un certain temps, reprenez contact avec votre relecture. Relisez ce que vous avez couché sur papier. Certains éléments vous apparaîtront écrits sous l’effet de l’émotion et n’auront plus autant d’importance. D’autres par contre garderont une certaine puissance et continueront de vous parler.

En faisant la liste de ces éléments qui gardent encore de la saveur, tentez de tirer un fil conducteur. Que retenez-vous de cette expérience? Comment vous parle-t-elle? Que vous enseigne-t-elle à votre sujet?

Prenez le temps de creuser ces émotions qui demeurent fortes, qu’elles soient positives ou non. Elles vous renseigneront sur l’orientation de votre vie. Elles vous donneront des repères sur ce qui donne du goût à votre vie. Elles seront de nouvelles balises et donneront une saveur nouvelle à votre chemin quotidien. Vous réaliserez toutefois qu’elles ne vous sont pas complètement inconnues. Qu’elles étaient-là depuis toujours, que vous les aviez seulement négligées avec le temps. Prenez le temps de renouer avec elles.

Enfin, une fois ces étapes franchies, elles appelleront à l’action. Maintenant que vous êtes devenus sensibles à ces perceptions, à ce qui donne de la saveur à votre vie, de nouvelles structures s’imposeront.

Cette étape sera plus ou moins difficile, selon la certitude intérieure que vous porterez face au ressenti que vous éprouverez. Comme le disait le philosophe Michel Foucault : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » Faire des changements majeurs dans vos comportements ou vos manières de vivre aura un impact important sur votre entourage. Ils ne comprendront pas toujours ce que qui vous arrive. À leurs yeux, vous ne serez plus le même. Vous ne serez plus celui ou celle dont ils attendent certains types de réactions, et ce sera déroutant pour eux. Pour vous aussi. Tout sera nouveau, tout sera à apprivoiser.

Ce qui demeurera concret toutefois, c’est cette confiance dans ce que vous éprouvez. Il sera important de retenir que ce senti peut cependant changer. Rappelez-vous que vous n’avez pas toujours aimé le navet, les radis ou les endives. Votre manière de goûter la vie peut évoluer et vous indiquer de nouvelles voies plus tard. Rien n’est coulé dans le béton. Vous êtes libre.

Le postpartum pèlerin est difficile parce qu’il nous parle d’un manque. Il faut toutefois visiter ce manque pour en comprendre la nature. Ce n’était pas le contenu de votre sac à dos, ni la magie des lieux ou encore cet hôtel 5 étoiles qui donnait du goût à votre itinéraire. C’est en marchant que se jouait le meilleur de votre expérience pèlerine et c’est dans le détachement de cette marche que se construisait la saveur de votre sanctuaire intérieur. En faisant cet exercice de relecture, vous reprendrez contact avec ce qui donne du goût à votre vie et vous vous donnerez ainsi des outils pour la rendre savoureuse à chaque instant.

Éric Laliberté

Un espace à l’abri du temps

Aux Îles, on n’a pas l’heure, on a le temps.
Expression madelinienne
Ceux qui me lisent le savent, j’ai du plaisir à décortiquer et à prendre conscience des multiples facettes de la vie que le pèlerinage permet de mettre en lumière et de faire vivre comme apprentissage. Cet été, sur les Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine, je me suis attardée à ressentir le plaisir de vivre au gré du temps qui passe. Tout pèlerinage amène le pèlerin à redécouvrir le doux rythme du temps naturel. Celui que l’on voit dans le ciel, dans les vagues, les marées, les fruits qui mûrissent, les fleurs qui se fanent. Quand je marche, tout semble ralentir et le temps semble infini. Pas de cadran pour me réveiller, la clarté du jour me suffit. Pas de pause-diner imposée, pas de jour de ménage, pas de course à l’épicerie avant de faire le souper qui doit être sur la table à 18h00.

Le temps pèlerin, c’est manger quand l’appétit se fait sentir, dormir et faire une sieste quand le corps le demande, s’arrêter pour un brin de jasette avec un Madelinot ou pour regarder les phoques se chauffer sur la plage. Le temps passe quoi que je fasse. Mais en pèlerinage, mon horaire allégé d’obligations variées me permet de profiter pleinement de chaque instant et d’allouer à chaque activité le juste temps pour la savourer.

Revenir d’un pèlerinage est souvent très déstabilisant. C’est au retour qu’on réalise qu’au-delà du chemin parcouru, exploit physique certes, il y a le cheminement vécu intérieurement. Un début de transformation qui résonne en nous et qui sonne juste. Le sentiment de s’être rapproché d’un état de bien-être tant recherché. C’est dans le contraste entre ce qu’on a vécu en pèlerinage et ce que notre quotidien bien connu nous offre, que nous prenons conscience de ce nouveau moi qui s’est actualisé. Reprendre le fil de notre vie là où nous l’avions laissée, saisir les aiguilles du temps pour poursuivre notre tricot quotidien peut s’avérer parfois ardu. Pour chacun le choc sera différent, tout dépendant du manque ressenti.

Pour ma part, après m’être vautrée dans le temps réel, vivant en rebelle, sans montre, sans agenda. Maître de mon temps! À mon retour, j’ai été marquée par la vitesse à laquelle le monde vit. Plus on s’approche du monde urbain, plus les voitures roulent vite, dépassent, coupent, se faufilent pour gagner quelques longueurs dans la file, gagner quelques secondes. Sur les pistes cyclables, on a vu apparaître depuis les dernières années, des limites de vitesse, des barrières de ralentissement. La popularité du jogging ne cesse d’attirer des adeptes. Au restaurant, les clients se pressent. Pas le temps d’attendre. On ne débarque souvent plus de la voiture pour être servi. À l’épicerie, on trouve tout pour faire un repas rapidement. La vitesse est partout! Le déroulement de chaque journée semble être calculé à la seconde près. Dès la sonnerie du réveil : top chrono! La journée débute et l’horaire est préfixé. Le temps mécanique est maître et roi de ce monde moderne. Tellement habitués à performer et consommer que nous abordons chaque instant de notre vie avec cette urgence de rentabilité et d’efficacité. Nous surchargeons notre agenda comme on remplit un panier d’épicerie. Alors on se presse pour compresser le temps et réussir à tout faire avant que le temps soit écoulé. On en fait trop, trop vite en trop peu de temps, pour se donner l’illusion qu’on a gagné du temps.

Le pèlerin de vie qui désire vivre en harmonie avec les battements de son cœur, apprend à ralentir, à désencombrer son horaire en triant l’essentiel, de l’important et du futile. Il recherche le juste temps des choses, pour bien goûter l’instant présent. Cet instant qui ne reviendra pas. La vie n’est pas une course à gagner. Pourquoi vivre dans la constante urgence de ce qui s’en vient? Si toutes les musiques étaient jouées au rythme effréné du mérengué, la valse et le tango perdraient de leur charme.

 

Brigitte Harouni