Des marées de lumière
Depuis la nuit des temps, qu’il s’agisse du solstice ou de Noël, l’humain célèbre la victoire de la lumière. Après des semaines à voir la noirceur gagner du terrain, le temps se suspend et les rapports de force s’inversent. La lumière n’a pas perdu la bataille! Victoire du bien sur le mal, de la vertu sur le vice, de l’amour sur la haine. Le lumineux est toujours triomphant. Toujours? Et si cette lecture relevait davantage de nos fantasmes dualistes que de l’expérience réelle? Et s’il était temps de quitter cette logique simpliste qui oppose, juge et condamne : les bons d’un côté, les méchants de l’autre ?

Les ténèbres ne sont pas une force qui se bat contre la lumière. Elles ne sont rien en elles-mêmes. Tout comme le froid est l’absence de chaleur et le vide l’absence de contenu, la noirceur est l’absence de lumière. Il n’existe pas deux forces en lutte, mais une seule réalité qui varie en intensité. La lumière fluctue, se déplace, change. Elle n’est jamais figée.
Sur les chemins pèlerins, cette réalité devient tangible. Chaque jour offre une lumière différente : aurore hésitante, plein soleil écrasant, ciel plombé, crépuscule apaisant. Ces variations façonnent notre manière de voir, d’habiter la route, d’être au monde. Comme chez Caravage, Rembrandt ou Vermeer, c’est le jeu entre le clair et l’obscur qui donne du relief. Sans lui, tout s’aplatit. La vie perd son souffle.
Ainsi, jour et nuit ne s’opposent pas. Ils sont les points culminants d’un même mouvement. Entre les deux : pénombre, aurore, crépuscule, brume, pluie, éclats furtifs. Nous vivons au rythme de ces marées lumineuses qui modulent nos saisons et inscrivent le mouvement du vivant. Le chemin pèlerin rend cela évident : marcher, c’est entrer dans une école de nuances.
La lumière devient alors un véritable baromètre. Lorsque quelque chose en moi est sombre, ce n’est pas qu’un « mal » aurait gagné ; c’est qu’une lumière fait défaut. La question n’est pas : qui a tort ? mais bien : quelle lumière manque ici ?

Sur le chemin, je peux observer que ma vie entre parfois dans un espace de lumière. Cette lumière prend des formes concrètes : un rythme plus lent, une attention à l’autre, une parole partagée autour d’une grande tablée, la simplicité d’être soi sans justification. À l’inverse, je constate que l’anxiété surgit quand la confiance s’effrite, que la dureté apparaît là où l’amour se retire, que l’amertume signale un manque de joie ou de sens. Ces observations deviennent des indicateurs précieux. Le chemin éduque le regard.
La lumière ne se conquiert pas : elle se reçoit. Elle éclaire de l’intérieur, rend lisible ce qui était confus. Elle se ressent comme une douce chaleur qui détend le corps et ouvre l’espace intérieur. Marcher révèle par contraste ce qui encombre nos vies : l’excès de possessions, l’empilement d’obligations, les relations devenues lourdes. Ces contrastes ne condamnent pas ; ils orientent. Ils indiquent qu’un ajustement est nécessaire, qu’il est temps de réécouter ce que la lumière murmure. Quelle direction éclaire-t-elle ? Quel pas appelle-t-elle ?
Les moments sombres ne sont pas des échecs. Ils sont souvent nécessaires. Comme une journée de pluie sur le chemin, ils invitent à une plongée intérieure, à une attention plus fine. Il suffit parfois d’une infime particule de lumière pour retrouver la route. Et cette journée pluvieuse, contre toute attente, peut s’avérer lumineuse pour ce qu’elle fait émerger.

Il ne s’agit plus d’un combat entre le bien et le mal, mais d’un discernement des intensités du vivant. Les moments sombres deviennent des temps qui invitent à une plongée intérieure, à sonder ce qui s’y trame, à inventer de nouvelles réponses. L’absence de lumière est nécessaire à la vie. Elle contribue, entre autres, au processus de germination. En elle, l’élan de création prend son essor. Face à l’épreuve, je fais preuve d’ingéniosité. L’adversité forge le caractère. Les défis font grandir. Les difficultés enseignent. Chacune de ces pulsations de lumière donnent à voir la vie différemment et invitent à la repréciser. La lumière n’est pas toujours là où on l’attend. Il faut la laisser nous surprendre, nous déstabiliser.
La lumière varie. C’est ainsi qu’elle nous tient en chemin. La chercher — non pas ce qui brille, mais ce qui éclaire réellement nos vies — devient l’ultime repère. Chaque pas devrait nous en approcher un peu plus.
Et c’est peut-être là la plus grande confusion de notre époque : confondre ce qui brille avec la lumière.
Joyeux solstice. Joyeux Noël.
Éric Laliberté
Quel beau texte de réflexions …
Merci Éric pour ce beau cadeau de l’An Nouveau.
Bonne année 2026!
Merci Éric pour cette réflexion éclairante que je viens de relire deux semaines après Noël et qui va m’habiter encore et encore au fil des semaines à venir. La variation d’intensité de lumière , c’est la vie dans toutes ses dimensions; c’est le chemin dans tous ses dénivelés. Merci encore!