Le tempo giusto du Camino
Il y a un rythme à toute chose, et savoir l’écouter, c’est déjà entrer dans la sagesse.
Eckhart Tolle

Sur le chemin pèlerin, le temps n’existe pas. Du moins, pas celui que nous connaissons dans nos vies modernes : le temps du réveille-matin strident, de l’agenda méticuleusement organisé, des rendez-vous incontournables et des horaires prédéfinis. Ce temps imposé. Celui qui nous bouscule. S’infiltre dans nos nerfs. Tend nos muscles. Accélère les battements de notre cœur et finit par raccourcir notre vie.
Les premiers jours sur le Camino, ce temps-là, celui qui définit notre manière d’aborder la vie et par lequel, parfois, nous nous valorisons, continue de nous habiter. Il rythme encore notre façon de marcher, de penser, de décider. Notre pas est rapide, déterminé. Notre horaire : cadré. L’itinéraire : soigneusement planifié. On règle même notre cadran pour se lever avant le soleil! On se sent en contrôle. Efficace. Organisé.

Puis, graduellement, jour après jour, pas après pas, le temps se transforme. Le rythme devient plus ajusté. Le pas se module selon l’heure, le paysage, la lumière, l’humeur du corps. Moins centré sur la tâche, plus attentif aux plaisirs des détours du chemin, il flâne, ralentit, pause, s’arrête, repart. Il apprend à écouter autre chose que le tic-tac du temps mécanique. L’horaire de la journée s’assouplit. On déjeune au premier café ouvert, et parfois aussi au second. Le diner se décide en route, au gré de la faim, de la fatigue, des rencontres inattendues, d’une appétissante odeur de cuisine ou simplement de la température. On choisit d’écourter la journée, de s’allonger dans l’herbe pour une sieste, de se coucher tôt parce que le corps demande du repos.
Le temps semble alors ne plus exister. Et pourtant, bien évidemment, il est toujours là. Il a simplement retrouvé sa forme initiale. Le temps naturel. Le temps « présent ». En devenant pleinement présent au présent, le pèlerin cesse de subir le temps et commence à l’habiter. Il devient alors le chef d’orchestre de la musique qui fait danser sa vie. Il goûte au tempo giusto.

En musique, ce terme indique à l’interprète de jouer à la vitesse appropriée, celle qui respecte le caractère de l’œuvre, son essence distinctive. C’est ce tempo qui s’installe peu à peu au cœur du pèlerin. Dépouillé de ce temps-maitre, il redécouvre un temps-compagnon-de-vie. Un temps qui n’ordonne plus, ne presse plus. Un temps qui accompagne et qui soutient l’expérience pour lui donner encore plus de saveur.
Le tempo giusto du Camino, c’est le juste temps. Celui où le pas s’harmonise pour créer un accord subtil et senti, entre ce que le chemin offre au pèlerin et ce qui vibre en lui. En ce temps de festivités et de retrouvailles, mais aussi de frénésie, d’agitation, de plaisirs spontanés et d’obligations parfois pesantes, dans ces montagnes russes émotionnelles que nous fait traverser le temps des fêtes, que le Camino nous inspire à rechercher, là où nous sommes, le giusto tempo de chaque chose. Car lorsque le tempo est juste, le chemin, quel qu’il soit, cesse d’être une course, et devient une symphonie.

Brigitte Harouni
Quels propos intéressants et sages! Et quelle belle plume aussi!
Merci tellement Éric!