Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Expérience pèlerine chez les Madelinots

Chaque été, nous reprenons la route pour nous imprégner de l’expérience pèlerine. Pour en raviver la puissance et la sentir dans tout notre être, mais aussi, pour mieux accompagner le pèlerin-randonneur. Ce weekend, nous quittons pour deux semaines en compagnie de neuf pèlerins et pèlerines. Nous irons explorer les tous nouveaux Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine.

Ces sentiers, issus de l’expérience pèlerine d’un  groupe de Madelinots à Compostelle, ouvrent officiellement cet été et s’adressent tout particulièrement aux pèlerins autonomes. Parcourir les Sentiers entre Vents  et Marées permet de découvrir, à son rythme, 225 km de paysages à couper le souffle et de rencontrer des insulaires à la bonne humeur contagieuse.

Pour l’occasion, et comme chaque été, Bottes et Vélo vous invite à suivre ses pérégrinations madeliniennes sur Facebook ou sur sa chaîne YouTube. De courtes capsules vidéo partageront nos impressions, notre expérience pèlerine et les beautés des Îles-de-la-Madeleine.

L’importance du pèlerinage autonome. L’expérience pèlerine découle d’une pratique autonome du pèlerinage. C’est-à-dire par soi-même. Le pèlerinage de longue randonnée est plus qu’une marche, il porte en lui tout le mouvement intérieur du pèlerin-randonneur et fait en sorte qu’on ne peut plus seulement parler de longue randonnée. C’est bien plus qu’un sport, c’est une expérience qui transforme! Le pèlerinage transforme dans le regard et dans la manière d’être. Entrer dans ce processus déplace sur tous les plans : physique, psychique et spirituel. Trop le prévoir pose des conditions qui rangent au deuxième rang l’attention et le respect dû à son corps; une attention qui peut vous en apprendre long sur vous-mêmes… Trop le cadrer retient la spontanéité de l’exercice et limite les possibilités de vivre l’expérience par soi-même.

L’expérience pèlerine s’écrit à travers nos pas. Observez votre manière de marcher, elle en dit long sur votre manière d’être. Comment est votre pas? Est-il rapide, court ou tendu? Avez-vous le pied souple? La jambe raide? Marchez-vous courbé? Regardez-vous toujours le sol? Trébuchez-vous sur le moindre caillou? Vous souciez-vous de ceux qui traînent derrière? Ragez-vous devant celles qui vous dépassent avec aisance? Prenez-vous le temps de vous arrêter? Où allez-vous? Votre destination est-elle un fardeau? Une joie? Toutes ces questions sur votre manière de marcher vous en apprendront beaucoup sur vous, sur votre manière de vivre… Des réponses qui ne sont pas toujours faciles à recevoir. L’expérience pèlerine demande de s’accueillir avec humilité et bonté…

Pour bien se lancer dans l’expérience, et en faire une trajectoire signifiante, il faudra :

1) Se faire confiance. Vous êtes capable d’aller chercher l’information nécessaire à la planification de votre pèlerinage. Vous savez préparer un voyage et, sans le savoir, vous marchez déjà un  minimum de 6 km/jour en vacant à vos occupations quotidiennes. Il n’est pas nécessaire de marcher 30 km/jour en pèlerinage!!! Si vous le percevez ainsi, c’est que vous êtes davantage dans la performance et ce sera une belle occasion de questionner votre manière d’être.

2) Accueillir l’imprévisible. Dans l’imprévu, vous découvrirez le monde autrement. Vous serez disposé aux rencontres inattendues. Vous trouverez des solutions qui feront appel à votre créativité. À l’inverse, tout prévoir dit beaucoup de vos craintes et de vos peurs. Les sacs à dos trop pleins, tout comme ceux planifiés au cm³, en disent long…

3) Accepter d’être déplacer. Le pèlerinage déplace non seulement physiquement, mais aussi intérieurement. Se mettre en route, peu importe le contexte, sous-entend quitter ce que j’étais pour ouvrir sur un monde inconnu. Accepter d’être déplacé, c’est accepter d’être transformé par l’expérience et d’en perdre le contrôle. Il y aura du neuf suite à cette expérience et je ne pourrai pas dire de quoi il sera fait.

4) Avoir une destination. Se donner une destination est primordial dans l’expérience pèlerine. Même si celle-ci change en cours de route, il doit y avoir une destination. La destination met en marche par le désir de l’atteindre : « Où vas-tu? ­— À la crèmerie. —Et si on allait jouer aux quilles ensuite? — Bonne idée, allons-y! »  Tout désir met en route. « Où va ta vie? Que cherches-tu? Qu’est-ce qui te fait marcher? — Il me semble que ma vie pourrait être mieux… » La destination est nécessaire, on dit même « Je vais lire un bon livre. » En elle, je trouve refuge. C’est elle qui donne du goût à ma vie. Ne pas avoir de destination, c’est comme cesser de respirer.

Enfin retenez que l’expérience pèlerine est accessible à tous. Pas nécessaire d’être un grand sportif ou une grande sportive! Il suffit d’être porté par le désir de se mettre en route vers le sanctuaire de sa vie. Au départ, votre destination sera bien claire: «  Je vais à Compostelle! Je vais à Ste-Anne-de-Beaupré! ». Mais, au fil de vos pas cette destination sera appelée à évoluer et sera transformée. L’espace du sanctuaire personnel, votre destination personnelle, n’a rien à voir avec Compostelle. Compostelle n’est qu’un prétexte pour nous faire marcher. Car c’est en marchant que l’on devient pérégrin : des êtres libres au cœur de la cité conquise.

Bonne route et bon été!

Éric Laliberté

N.B. : Le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 25 août.

The Way, a « post-religious » pilgrimage?

Bottes et Vélo est heureux de vous annoncer qu’Éric Laliberté a été retenu pour présenter une communication dans le cadre du Symposium international pour les Pilgrimage Studies qui aura lieu à l’Université Wiliam&Mary de Virginie, le 7 octobre prochain.

Le titre de la communication: The Way, a post-religious pilgrimage?

Cette communication veut réfléchir comment les pèlerinages sur les Chemins de Compostelle se sont affranchis d’une culture exclusivement catholique sans pour autant l’exclure.

Éric Laliberté, doctorant de l’Université Laval, membre étudiant de la Chaire Jeunes et religions – Chaire et observatoire, sera le premier québécois à prendre part à ce symposium. Il est également membre du Consortium international pour les Pilgrimage Studies de l’Université William&Mary.

Éric Laliberté et Brigitte Harouni

Le choc du retour

L’herbe est toujours plus verte ailleurs
Proverbe français
Peu importe le voyage que nous entreprenons, que ce soit pour vacances, pour un défi sportif ou pour du ressourcement, nous partons à la découverte d’un ailleurs et d’un autrement. Celui qui part en pèlerinage, n’est pas bien différent du voyageur. Il quitte son quotidien pour se donner un espace et un temps pour vivre une expérience, qu’il espère lui fera du bien.

Tout voyage est un temps passé en marge de notre quotidien. La destination que nous choisissons et l’objectif de notre voyage parlent de nous et de ce que nous attendons de notre vie. Partir, c’est se donner l’espace pour vivre autrement, vivre dans un contexte qui se rapproche davantage de mes valeurs et de ce que je souhaite vivre. Partir vers cet ailleurs, c’est Bottes et Vélo - Compostellecroire que la réponse n’existe pas ici, c’est croire qu’elle ne peut être réalisée avec les paramètres de ma vie actuelle.

Comme tout voyageur, le pèlerin rapporte des souvenirs et des anecdotes mémorables de ce temps d’exil. Mais qu’a-t-il réellement aimé sur le chemin de Compostelle? Que disent ces souvenirs? Comment parlent-ils du pèlerin et de ce qu’il aime de la vie? On croit souvent que les souvenirs sont sur les photos ou dans cet objet que l’on a acheté. Ils sont souvent bien plus dans les émotions que nous avons vécues sur le chemin : les rires et les échanges sympathiques autour d’un repas pris avec des personnes que l’on ne connaissait pourtant pas, le plaisir des rencontres et des amitiés sans lendemain et sans attaches, les gestes de générosité toute gratuite que l’on observe à tout moment de la route, le partage, l’entraide, les bonjours et les sourires entre inconnus, le plaisir du silence dans sa tête, le plaisir des longs moments de douce solitude, le plaisir du déplacement et du nomadisme… Tous ces moments de vie que le pèlerin a savourés chemin faisant parlent de lui et de ce qu’il aimerait vivre dans son quotidien.

Bottes et VéloPour plusieurs, le retour de pèlerinage est difficile et ne se fait pas sans douleur, ni sans heurt. Le décalage entre ce qui était vécu sur le chemin et les attentes face à la vie quotidienne dans laquelle le pèlerin revient peut être très significatif et faire en sorte que le pèlerin en revienne déstabilisé et déboussolé. Maintenant conscient qu’il lui est possible de ressentir la vie autrement, il lui est difficile d’accepter de recommencer à vivre certains aspects de sa vie « habituelle ». Certains pèlerins, ceux qui s’étaient laissés toucher et transformer par l’expérience de vie pèlerine, ceux qui se l’étaient appropriée car elle correspondait en plusieurs points à ce qu’ils attendent de leur vie, pour ceux-là, le retour risque d’entraîner des changements marqués dans leur environnement de vie. Plus l’écart entre l’expérience pèlerine vécue et le quotidien de la vie réelle est prononcé, plus le choc du retour se fera sentir. Ce choc met en évidence les incohérences que vit le pèlerin entre son environnement de vie et ses valeurs profondes. À son retour, le pèlerin doit être à l’écoute des émotions qui le traversent pour en cerner le sens. Dès lors qu’il en prend conscience, son défi sera alors de voir comment réaménager son quotidien pour l’adapter et le rendre conforme à ce qu’il désire vivre réellement. C’est donc dire qu’il tentera de mettre en lumière ce qu’il a aimé vivre ailleurs, pour l’appliquer et l’adapter à la réalité de sa vie quotidienne.

Bottes et Vélo Nous avons tendance à être pèlerin, touriste, ou vacancier, ailleurs, pensant que c’est le dépaysement qui fait nous du bien. Et pourtant, on voit régulièrement des étrangers venir chez nous et s’émerveiller de nos richesses et de l’accueil chaleureux qu’ils y reçoivent. La question qu’il faut donc se poser c’est « qu’est-ce que je cherche? » : du temps? du changement? du dépassement? des relations simples et agréables? de la liberté?… Le voyage, de par son caractère en marge de la réalité, offre la distance et le recul nécessaire pour identifier ou faire émerger l’inconfort, l’insatisfaction, que le voyageur cherche à combler. Le voyage ou le pèlerinage sont des moyens pour satisfaire temporairement sentiment d’incomplétude, qui plus est de manière illusoire. La réponse recherchée, celle qui aura un effet durable, celle parfois difficile à entendre, est souvent en soi. S’arrêter, cesser de s’agiter, c’est s’accorder de l’attention et de l’écouter face à ce qui cherche à se dire en moi.

Le pèlerinage est historiquement un chemin de foi. Le pèlerin d’aujourd’hui ne doit pas faire abstraction de aspect du pèlerinage qui est l’essence même du chemin, celle qui lui confère son pouvoir notoire. Avoir la foi, que l’on parle de religion ou non, c’est croire. Et croire, c’est voir que l’herbe peut aussi être verte ici.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

La famille du chemin

Ce n’est pas tant le chant qui est sacré, c’est le lien qu’il crée entre les êtres.
Philippe Barraqué
Je me rappelle ce pèlerin allemand avec qui j’ai marché en 2009. C’était sur le chemin du Puy-en-Velay. Il s’appelait Reinhald. Il portait un t-shirt sur lequel on pouvait lire l’épitaphe de Kazantzakis : « Je n’espère rien. Je ne crains rien. Je suis libre. » Je l’ai aimé tout de suite. Il parlait peu,  souriait beaucoup et s’accommodait de tout. Nous pouvions marcher des heures ensemble sans dire un mot et nous étions bien comme ça.

Chemin Kamouraska - 2016Sur ce chemin, nous formions un petit groupe. Nous étions sept et nous nous retrouvions régulièrement sur la route. Parfois pour parler, souvent en silence, ou simplement pour échanger quelques regards complices. Comme il était bon, en cette terre étrangère, de partager la présence amicale et rassurante de l’autre.

Après quelques jours de marche,  ces visages croisés chaque jour nous devenaient familier. On se connaissait à peine et nous pouvions compter les uns sur les autres. Une présence qui allait bien au-delà des mots. On marchait côte-à-côte, parfois avec distance, mais on finissait toujours par s’attendre à un croisement, à l’entrée d’un village. Quand certains jours étaient plus moroses, on faisait route avec celui ou celle qui avait le moral à plat. S’il nous manquait quelque chose, il y avait toujours quelqu’un pour nous tendre la main. Ainsi réunis, nous grandissions en confiance.

Les jours passaient et une certaine intimité s’installait. Vint un moment où, en fin de journée, nous prenions soin de nos pieds mutuellement, nous faisions la lessive ensemble et nous préparions nos repas en commun. Cette familiarité, cette aisance, tout cela en quelques jours à peine, et entre de purs étrangers. Il y avait de quoi s’étonner!

Reinhald - Chemin du Puy-en-Velay - 2009Le soir, rassemblés autour de la table, nous sirotions un dernier verre de vin en nous racontant nos vies, nos rêves et nos désespoirs. C’est là que Reinhald nous rappelait en souriant: « La famille du chemin! » Il prononçait ces paroles en nous touchant du regard les uns après les autres. Comme s’il voulait marquer l’instant, le lien. Surtout la force du lien.

La famille du chemin… En si peu de temps les liens créés étaient si fort que c’en était déconcertant. Des liens solides se bâtissaient même au-delà des barrières de la langue. Après quelques jours, on parlait de famille élargie tellement nous étions nombreux à nous reconnaître. On avait l’impression d’un village entier qui migrait. Un village aux allures gauloises, avec sa bonhomie, ses rires et ses éclats, ses colères et ses emportements. Il y avait de tout sur ce chemin, du simple pèlerin-randonneur à l’illuminé. Toutefois, tout le monde y trouvait sa place et s’y sentait accueilli. Et c’est très certainement là toute la puissance des caminos de ce monde!  Ils sont des routes sans frontières, sans barrières, sans exigences; en marge d’un monde de règles et de convenances. Sur ce chemin, nous marchions librement et ensemble.

Le chemin de pèlerinage n’attend rien de nous. Il est un lieu où l’on trouve la possibilité d’être soi-même, sans artifice. Camino Frances - 2013Il est le plaisir d’être ensemble, de se retrouver dans un sentiment de confiance et d’appartenance. Il nous permet de retisser ces liens qui se sont effrités dans notre société divisée. Le chemin de pèlerinage redonne espoir dans un monde qui peut vivre uni, malgré tout. Il redonne confiance en notre humanité et la rend plus belle.

C’est alors que le sanctuaire se dessine peu à peu à l’horizon…Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le dur chemin du retour

“La vie est un départ et la mort un retour.” Lao-Tseu
Partir, se lancer sur les routes, avec pour seul bagage son sac à dos, fait naître intérieurement une gamme d’émotions énergisantes. Se savoir parti à l’aventure, à la découverte d’un autre monde, un monde en marge du quotidien, un monde rempli d’imprévus enrichissants et de moments mémorables, nous tient en haleine comme un bon roman et nous donne le goût de continuer d’avancer. L’histoire se dévoile lentement. Une page à la fois. Un pas à la fois, chaque journée nous apporte son lot de souvenirs qui marqueront à jamais notre parcours de vie. Ils traversent tout notre être, nous transforment. On tente de retenir ces instants savoureux. On les décortique pour en goûter chaque seconde. On désire les vivre pleinement et intensément, ralentir le temps, mais le temps et l’espace s’écoulent tout autour de nous.

la Voie du St-LaurentPuis vient le moment où la fin du rêve commence à poindre à l’horizon. Le but se rapproche de nos pas. Impossible de retenir l’inévitable. Il est maintenant temps de rentrer chez soi. De déposer celui qui est passé de simple sac impersonnel, à fidèle compagnon de voyage, celui qui a partagé cette épopée que notre entourage ne semble pas saisir, celui qu’on a même parfois baptisé d’un petit surnom sympathique.

Le retour est difficile! À l’instant même où nous prenons conscience que la fin est belle et bien arrivée, c’est la rencontre de deux courants : le plaisir de retrouver le confort de son chez soi, de cette partie de notre vie que nous chérissons, et l’inconfort de retourner vivre ce qu’on a eu tant de plaisir à quitter!

Bottes et VéloEt c’est là que le vrai pèlerinage commence! C’est au retour que tout se joue réellement. Toute cette marche n’était en fait qu’une introduction. Un stage de vie. Qu’as-tu réellement aimé de ton pèlerinage? Qu’est-ce qui te donne vraiment l’envie de vivre? Que souhaites-tu rapporter comme « souvenir » de ce pèlerinage pour l’introduire dans la suite de ta vie?

Le grand défi, celui que nous ne suspections pas, nous attend sur le perron de la maison. On se retrouve alors, la clé dans la main, prêt à ouvrir la porte sur notre ancienne vie, celle qui n’a pas bougé depuis notre départ. Celle que nous avons quittée avec un peu trop d’enthousiasme. Celle qui est toujours là à notre retour et qui génère un serrement à l’estomac.  « Et maintenant, nous  dit notre petite voix, tu vas faire quoi? »

Tout ce temps passé en marge de ma réalité quotidienne, ce pèlerinage, m’a permis de découvrir qui je suis vraiment, ce qui me fait vibrer, ce qui donne bon goût à MA vie. Je l’ai vécu. Je sais l’identifier. Alors maintenant : comment puis-je adapter mon quotidien pour continuer de goûter ce qui me fait tant de bien? Comment faire comprendre à ceux qui  me connaissent depuis si longtemps que je suis revenu transformé? Qu’ils vont devoir récrire leurs étiquettes, celles qu’ils m’attribuent? Redéfinir notre relation? Comprendre que je ne veux plus être la personne que j’étais, qui n’était déjà pas vraiment moi?

La Voie du St-LaurentOui! Le défi : c’est le retour! Le pèlerin revient, après près d’un mois de déplacement, à son point de départ. Et ce point de départ, lui, n’a pas cheminé! Et souvent, ne comprendra pas ce que le cheminement a apporté au pèlerin.

Bref, ce que le pèlerin ne suspecte pas lorsqu’il quitte sa demeure, alors qu’il est obnubilé par toute la frénésie du départ et de l’aventure, c’est qu’il est en train de faire le premier pas vers une meilleure connaissance de lui-même, sur une route qui s’annonce plus longue que ce que sa carte ne semble lui annoncer!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Mise en garde : risque de déplacement intérieur!

Toute marche est une marche spirituelle.
Sagesse Celte
Nous vivons dans un monde organisé et structuré où tout se doit d’être prévu et planifié. Même nos vacances n’y échappent pas. Quoi que nous entreprenions, nous aimons l’anticiper et avoir une longueur d’avance pour nous assurer que l’expérience sera bien vécue. Ainsi, plusieurs personnes qui se préparent à vivre un pèlerinage se demandent fréquemment s’il est essentiel de se préparer avant de partir.

La Voie du St-LaurentIl va de soi qu’un minimum d’organisation au niveau du matériel à apporter et de l’équipement à se procurer est un incontournable. Et nous savons tous qu’il est fortement conseillé d’avoir marché et usé sur quelques kilomètres toute nouvelle paire de souliers ou de bottes. Tout comme il est bon d’avoir marché avec notre sac à dos pour en avoir trouvé l’ajustement qui se marie le mieux à notre corps.

La question n’est donc pas à ce niveau. Souvent, le futur pèlerin s’inquiète plutôt de l’effort physique que cette longue marche va exiger. Il se demande donc s’il est nécessaire de commencer un entrainement quelques mois ou semaines avant le grand jour. Chez Bottes et Vélo, nous pensons que si la personne n’a pas de problématique de santé particulière, l’entrainement n’est pas une obligation. La forme physique se développera graduellement à chaque pas et à chaque jour que fera le pèlerin sur le chemin. Le pèlerinage n’est pas une course, ni même une recherche de performance physique. C’est une longue pause dans le temps qu’une personne s’offre à elle-même,  un voyage au sens exact du terme, au bout duquel elle reviendra différente, transformée par l’alchimie de la marche.

Chemin KamouraskaS’il est une préparation que le futur pèlerin devrait avoir, elle ne devrait pas se situer au niveau physique, mais au niveau psychique. Avant de partir, plusieurs parents et amis questionnent celui qui part en pèlerinage. Pourquoi à pied? Pourquoi voyager aussi rudimentairement? Aussi longtemps? Ainsi, entamer une ébauche de réponse, commencer la réflexion, creuser en soi pour prendre conscience de ce qui nous appelle et nous attire dans cette expérience; identifier le mieux possible nos attentes et les fruits que nous souhaitons cueillir et rapporter au terme de ce voyage; sont des étapes fondamentales de préparation à un pèlerinage.

Notre quotidien est parsemé de panneaux avertisseurs : « peut contenir des traces d’arachides », « attention chaussée glissante », « chute de glace! ». S’il est une mise en garde à donner au futur pèlerin pour l’aider à se préparer à sa longue marche, ce serait : « attention, risque de déplacement intérieur ». Autant vous aurez à regarder où vous posez le pied, autant vous devrez être attentif à ce qui se vit en vous, à ce que votre corps, votre façon d’agir et de réagir, vous dit. En marchant, vous allez très certainement ressentir diverses émotions psychophysiologiques qui risquent de donner de nouvelles dimensions à votre existence.

La Voie du St-LaurentLe pèlerin averti n’est pas celui qui a l’équipement révolutionnaire le plus léger, ni celui qui dévore les kilomètres dans un temps record sans se blesser. Le pèlerin averti est celui qui a compris qu’en plus d’améliorer sa condition physique, cette très longue marche est une rupture spatio-temporelle, matérielle et spirituelle, qu’il s’offre pour voir plus clair sur sa route de vie.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Le vrai pèlerin

Si je ne suis pas moi, qui le sera?
Henry David Thoreau
À l’origine, le pèlerin était cet homme qui partait de son domicile à pied pour aller vers un sanctuaire, pour expier ses fautes, être libéré de ses pêchés ou encore demander des faveurs. Aujourd’hui, sans être forcément aussi dévotes, plusieurs personnes ressentent cet appel qui les amène à entreprendre un long pèlerinage. Sur les chemins de IMG_1213@879258a9b54441978b7cd044183dab09pèlerinage, on peut rencontrer plusieurs types de pèlerins lesquels sont parfois bien différents dans leur façon d’être et  leur conception du pèlerinage. Qu’est-ce qui définit le pèlerin d’aujourd’hui?

Lorsqu’un pèlerin en rencontre un autre, les questions classiques ressurgissent : d’où es-tu parti? Jusqu’où vas-tu? Combien de kilomètres fais-tu par jour? Depuis combien de temps es-tu parti? Combien pèse ton sac? Marches-tu seul? Simple échange entre deux personnes partageant un même intérêt ou subtil interrogatoire pour jauger de la réelle valeur pèlerine de l’autre? Existe-t-il un type de pèlerin qui soit plus pèlerin qu’un autre?

IMG_1198@1a022d975d2b4db5ba9e610d6cd628d5C’est en tout simplicité que je me suis amusée à recenser les différents types de pèlerins que j’ai rencontrés et ainsi que ceux qui habitent la pèlerine que je suis. Tout d’abord, il y a le pèlerin-randonneur : un sportif qui aime la marche, la nature et l’aventure. Il aime le calme mais aussi les rencontres agréables. Le pèlerin-touriste, lui, s’émerveille devant l’architecture qui l’entoure, savoure la cuisine locale et se plait à apprendre la langue de la place. C’est un découvreur. Le pèlerin-méditatif, c’est celui qui marche les sentiers tout en cheminant sur sa route intérieure, espérant trouver réponse à ses questions profondes. Il vit pleinement chaque instant, jouit des moments de solitude tout en demeurant en contact avec l’environnement extérieur. Le pèlerin-professionnel, loin d’être un amateur, a tout l’équipement requis, les informations nécessaires du chemin et connait les règles du jeu. Il sait tout avant même de l’avoir vécu car il marche avisé. Le pèlerin-sportif, lui, s’est entrainé avant de partir. Il avance d’un bon pas, se lève tôt, apprécie l’effort physique tant pour la bonne fatigue qu’il génère que pour l’extase de la récompense qui le suit. Puis il y a le pèlerin-aventurier, ce spontané qui aime la nouveauté et qui a foi en sa bonne étoile. Il marche sans crainte des imprévus, allant vers l’inconnu qu’il sait être une riche source d’apprentissage et de dépassement de soi.

 Mais il y a aussi le pèlerin-consommateur… Le réel défi pour le pèlerin d’aujourd’hui est de déprogrammer tout ce que notre société de consommation nous conditionne à être. Le pèlerinage est devenu une pratique tellement courue, sans mauvais jeu de mots, que notre société « moneyarcale », toujours à l’affût d’un filon fructueux, cherche avidement à se l’approprier. Comme au temps de la ruée vers l’or, chacun vient s’installer aux abords de cette source de revenus dans l’espoir d’en tirer quelques profits. Publicités pour vanter les bienfaits du produit, commercialisation des accessoires et services utiles, marketing d’identité pèlerine : rien n’est oublié! Ainsi, le pèlerinage tend à devenir une expérience à vivre pour ceux qui sont à la recherche de défis originaux. Le pèlerin se doit d’être bien équipé avec les matériaux et les technologies du jour : ultra-légers, performants et griffés. Plusieurs pèlerins-consommateurs vont partir pèleriner avec cette approche de compétition et de performance, reproduisant sur le chemin ce qui les épuise dans leur rythme de vie quotidienne. Le pèlerin-consommateur a un horaire à respecter, un budget de planifié, un objectif à atteindre, des obligations à respecter. Bien difficile d’éviter d’être un peu ce pèlerin quand nous avons baigné toute notre vie dans cette façon d’aborder la Vie!

2009 - Compostelle et Barcelone 452

Sur la ligne de départ, les marcheurs portent tous en eux un peu de chacun de ces pèlerins. Chaque marcheur arrive avec son bagage de vie personnel et les valeurs qui le caractérisent. Après quelques jours de marche, chacun verra un de ses pèlerins prendre les devants. Puis viendra un moment où toutes ces définitions du moi-pèlerin perdront de leur importance. Plus le chemin se fera et plus nos marcheurs partageront des similitudes. Le pèlerin qui se laisse toucher par cette expérience de pèlerinage, celui qui se laisse déplacer et transformer, laissera graduellement tomber ses barrières, ses résistances, ses limites et ses rigidités. Chacun à la mesure de ses capacités, selon où il est rendu sur sa route personnelle. Au final, tous franchiront  la ligne d’arrivée, au bout du chemin, si bout il y a… . Chacun y parviendra en suivant la route qu’il a choisie, celle qu’il a faite sienne.

2009 - Compostelle et Barcelone 037Suis-je plus pèlerin si je prie durant ma marche? Si je mendie mon gite et mon repas? Suis-je plus pèlerin si j’ai un sac à dos de qualité, des bottes de marque, des bâtons ultra-légers-rétractables et le classique chapeau à long bord? Suis-je moins pèlerin si je ne marche que 15 km par jour? Suis-je moins pèlerin si mon âne porte l’équipement ou si je fais une section en autobus? Suis-je moins pèlerin si je ripaille et me lève èa 8h? Existe-t-il un « vrai » pèlerin? Je ne le crois pas. Et qui serais-je pour en juger de la sorte! Je crois cependant que tout pèlerin se doit d’être vrai à lui-même. Le vrai pèlerin est celui qui marche en harmonie avec lui-même.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Un sanctuaire intangible

Un système d’éducation vaut bien peu s’il apprend aux jeunes à gagner leur vie
mais ne leur enseigne pas comment faire une vie.
David Suzuki
Par définition, un sanctuaire est un lieu, un édifice sacré. Souvent lieu de dévotion à une divinité, ils ont, à travers le temps, attiré de nombreux croyants et sont devenus de hauts lieux de pèlerinage. Sainte-Anne-de-Beaupré, l’Oratoire Saint-Joseph, Notre-Dame-du-Cap, L’Ermitage Saint-Antoine de Lac-Bouchette et la basilique-cathédrale Notre-Dame de Québec sont des sanctuaires du Québec tout comme l’est la cathédrale de Saint-Jacques de Compostelle en Espagne. Des milliers de gens viennent chaque année s’y ressourcer et se recueillir dans ces murs, espérant en ressortir inspirés, transformés par l’âme toute-puissante qu’ils abritent.

Cathédrale de CompostellePlus récemment, le mot sanctuaire s’est vu revêtir un nouveau sens. En effet, on parle de nos jours de sanctuaire pour désigner un lieu de préservation de la faune et la flore. On en retrouve une infinité à travers la planète, tant sur terre que dans l’eau. Le sanctuaire Pélagos en méditerranée, celui de Malpelo sur la côte colombienne ou le sanctuaire de baleines de l’océan Antarctique sont des espaces maritimes protégés pour les mammifères marins ou les poissons. Le sanctuaire de Los Flamencos en Colombie permet aux flamands d’y vivre hors de toute attaque humaine. Le sanctuaire d’éléphants au Sri Lanka, le sanctuaire Tetiaora des tortues vertes en Polynésie, le sanctuaire de la chaîne du mont Hamiguitan dans les Philippines qui protège une grande variété d’arbres et de plantes en danger. Plus proche de nous, l’Île Bonaventure accueille une colonie de Fous de Bassan et l’Archipel-de-Mingan abrite deux sanctuaires pour oiseaux migrateurs dont l’eider et le macareux. Il existe une multitude d’aires et de refuges réservés à la conservation de la nature. Tous ces sanctuaires ont pour fonction première de protéger la vie pour offrir plus de vie-s. Des scientifiques de différents domaines travaillent de concert pour s’assurer que l’environnement extérieur réponde adéquatement aux besoins de développement de l’espèce à préserver. Ces milieux de vie ont été créés pour permettre aux espèces animales ou végétales de croître dans un cadre plus naturel et originel, exempt des agressions générées par la vie humaine moderne.

Pour le pèlerin, celui qui marche vers son sanctuaire, on retrouve ces deux conceptions voisines de ce qu’est un sanctuaire. Le pèlerin se dirige concrètement vers un lieu d’arrivée qu’il s’est fixé. La Voie du St-LaurentUn lieu qui a une symbolique pour lui, un lieu qui l’attire et l’inspire et où il espère trouver le calme qui apaisera la tempête qu’il porte en lui et l’incite à prendre le large. Plusieurs pèlerins arriveront à la cathédrale de Santiago, fiers de leur exploit, émus par leur réalisation, mais cependant habités par un sentiment d’incomplétude, d’inachèvement. Le corps physique s’est bel et bien rendu au terme géographique du voyage, mais l’esprit demeure en quête de son sanctuaire. La cathédrale est la réponse à la fin du voyage planifié, mais non la réponse au voyage émotif qui a mis le pèlerin en marche. Nombreux sont les pèlerins qui poursuivront leur route pour aller rejoindre l’océan à Muxia ou à Finistère, car forcément la réponse doit se trouver ailleurs. Mais comment la chercher? Où la chercher? Quoi chercher?

Le sanctuaire de chacun est ce lieu de paix qui permet au pèlerin de vivre bien et de bien vivre. Le pèlerin est le bâtisseur de ce sanctuaire. Il est à lui seul l’équipe de scientifiques qui met en place les conditions favorables pour plus de vie et veille constamment à parfaire l’équilibre de son écosystème. La Voie du St-LaurentIl est celui qui observe la vie en lui, qui identifie ce qui goûte bon et ce qui le fait souffrir. Il tente de déterminer quelles agressions extérieures lui nuisent et comment la vie en société de consommation l’affecte. Il trie, jette, adapte, conserve, ajoute, ajuste pour avoir une vie qui soi la sienne. Graduellement, il consolide les bases de son sanctuaire. Et plus il avance dans la vie, plus son sanctuaire se précise, se transforme et évolue avec lui.

La route qui mène au sanctuaire du pèlerin est intérieure et infinie. Elle est faite d’écoute de soi, de respect de soi, et d’harmonie entre l’intérieur et l’extérieur. Le sanctuaire est ce lieu intime vers lequel le pèlerin tend pour y trouver un équilibre entre la vie réelle et le sens qu’il veut que la sienne ait.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Que reste-t-il de Compostelle?

Rien n’est plus vivant qu’un souvenir.
Federico Garcia Lorca
La saison du pèlerinage tire à sa fin et la plupart des pèlerins sont de retour de Compostelle ou des autres chemins. Mis à part quelques téméraires qui affronteront les premières neiges sur le Camino, la majorité est rentrée et a déjà raconté mille fois son odyssée. Les yeux encore brillants, la tête chargée de souvenirs, elle a rangé son sac à dos, trié ses photos, repris contact avec certains pèlerins, l’étincelle dans les yeux… le cœur nostalgique.

Puis, lentement, la vie a repris son cours. Le réveil nous a rappelé que ce n’était plus le soleil qui rythmait nos journées, qu’il y avait un horaire à respecter et que mille corvées nous attendaient. Compostelle - Camino FrancesMachinalement dans certains cas, difficilement pour quelques-uns, avec langueur pour plusieurs, nous avons réintégré la routine quotidienne mais le cœur n’y était pas, n’y était plus. Plus comme avant en tout cas… Comme si cette expérience du Camino avait révélé quelque chose de soi qui ne corresponde plus à ce mode de vie, à ce rythme.

Plusieurs semaines se sont écoulées maintenant et, malgré tout, la nostalgie nous rattrape à l’occasion. Elle nous surprend en ouvrant ce placard où nous avons rangé nos bâtons ou, encore, lorsque nous passons devant cette photo, suspendue au mur, et que notre regard s’y perd. Un simple regard et c’est tout notre corps qui reprend la route.

Ce chemin de terre sous ce ciel si bleu… Compsotelle - Camino Frances
Je revois les vignes et les maisons aux toits d’ardoises noires. J’entends encore le bruit de mes pas sur la terre battue. Ma peau se rappelle les cuisants rayons du soleil et la sueur qui glissait sur ma nuque. Les champs, les montagnes, les villages, les couleurs, les fleurs, les gens, les sourires, tout me revient. Mes yeux n’en finissent plus de tout avaler du regard, éblouis, émerveillés. Même l’odeur de Compostelle me monte au nez sans effort…

L’envie de reprendre la route me revient aussitôt. Tout était si simple là-bas!
Pourquoi là-bas et pas ici?

Que me reste-t-il de cette longue marche, de ce moment qui a bouleversé ma vie? Où en suis-je aujourd’hui? Ai-je réellement été transformé par le chemin? Me suis-je illusionné, bercé par l’absence d’obligation et l’insouciance de ces journées sous le champ d’étoiles ?

Certainement pas! Ce que nous avons vécu sur le Camino est bien réel.

Compostelle - Camino FrancesLe pèlerinage demande un effort, vous le savez. Il a fallu faire l’effort de dégager l’espace, le temps nécessaire pour partir. Et ça n’a pas été facile! On a mis parfois des années avant de se décider, avant de trouver le moyen de passer à l’action. Il nous a fallu dégager une plage horaire pour quitter – cinq semaines – le travail, la maison, les enfants, les obligations. Ce n’est pas rien! Mais nous y sommes pourtant parvenus. Nous avons trouvé l’espace-temps nécessaire pour répondre à cet appel qui nous pressait de l’intérieur. Nous avons fait l’effort et c’est cet effort qui a fait en sorte que l’expérience est devenue réalité. C’est cet effort qui nous a transformés. Ce n’est pas arrivé tout seul! C’est arrivé parce que j’ai fait de la place dans ma vie pour que ça puisse arriver.

Maintenant que nous sommes revenus, c’est le même effort qu’il nous est demandé de faire. Au retour, nous devons aussi faire de la place dans nos vies. Nous devons faire l’effort de dégager l’espace et le temps nécessaire pour que puisse germer la nouveauté que le chemin a semé en nous. Et cet effort pourrait demander autant d’énergie que ce qu’il m’a fallu pour me décider à partir et me lancer sur le Camino… Mais ça en valait le coup! N’est-ce pas?

Compostelle - Camino FrancesSur le chemin, mon corps a appris ce qu’il désire, ce qui est bon pour lui, autant physiquement qu’émotivement. Sur le chemin, nous écoutions ce qui se jouait en nous. Nous avons expérimenté, goûté et ajusté le tir en fonction de ce ressenti. Jour après jour, nous avons pris le temps de nous harmoniser au rythme de la nature et de nos rencontres. Aujourd’hui, ce ressenti je le connais, j’en connais la saveur. Suis-je prêt à faire confiance à ce goût que j’ai développé pour mon bien-être? Suis-je prêt à faire en sorte que chaque jour devienne une occasion de faire quelques pas dans la direction de ce mieux-être que je désire pour ma vie?

Prenons le temps de nous questionner…
Aujourd’hui, qu’ai-je fait pour prendre soin de moi et gérer mon temps de manière agréable? Le matin, sur le camino, j’appréciais le premier café au coin de la première terrasse; le lever du soleil dans le chant des oiseaux, les bains de pieds dans le ruisseau. Ici, ai-je fait de la place dans mon agenda pour tous ces petits plaisirs qui me rendent la vie agréable ou si je les néglige?Compostelle - Camino Frances

Ai-je pris le temps d’alléger mon sac de vie de ce qui me pèse inutilement? C’est bien beau vider son sac à dos, mais mon sac de vie est souvent lourd lui aussi. Cette culpabilité, ces jugements, ces vieilles histoires que je traîne pour rien. Ai-je pris le temps de faire le ménage là aussi?

Ai-je fait confiance à mes capacités pour répondre à mes besoins? Après quelques jours sur le chemin, malgré la nouveauté des lieux et les difficultés de la langue, j’ai pu prendre conscience que je ne manquerais de rien et qu’il y aurait toujours quelqu’un pour m’aider en cas de besoin. Ai-je la même confiance envers la vie, ici?

Compostelle - Camino FrancesAi-je établi de nouveaux repères ou suis-je revenu sur mes vieux sentiers? Sur le chemin, je n’hésitais pourtant pas à changer de direction lorsque je réalisais que je faisais fausse route. Qu’en est-il de ma vie ici? Est-ce que je m’entête sur un chemin qui ne me mène pas là où je voudrais aller?

Quel est l’horizon de cette nouvelle vie que je veux tracer? Quelle promesse porte-t-elle? Ai-je pris le temps de formuler ma nouvelle destination de vie suite à mon pèlerinage? Suis-je toujours en cohérence avec l’élan de vie qui m’habitait sur le chemin?

Prenons le temps d’y réfléchir. Prenons le temps d’y mettre le temps. Ça vaut le coup! C’est tout de même pour une vie meilleure…Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté