Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Des paroles qui font du chemin!

We’re different, and we like it that way.
William and Mary College

La richesse d’aller dans un symposium réside dans la variété des expertises et des points de vue avec lesquels chacun aborde une même réalité. Le symposium sur les études pèlerines auquel Bottes et Vélo a participé récemment, a permis d’ouvrir les horizons sur des facettes du pèlerinage que nous n’aurions pas suspectées. Le symposium rassemblait une communauté de chercheurs de divers domaines tels que la sociologie, les études classiques, les études religieuses, l’anthropologie, la littérature et les langues, l’histoire de l’art, la kinésiologie, le théâtre et la danse, l’histoire médiévale, le droit, l’écologie, l’éducation. L’univers du pèlerinage s’est ouvert sur des fenêtres que nous avons eu plaisir à découvrir. Laissez-moi vous partager les découvertes que j’y ai faites.

Tout d’abord, première belle découverte, l’Institut d’études du pèlerinage du Collège de William & Mary. Et surprenamment, le fait que cet institut fait partie intégrante non pas de la faculté de théologie ou d’histoire, ni même de celle de sociologie, mais bien de la Faculté des arts et des sciences. De quoi déjà annoncer une ouverture sur une approche différente de celle que nous avons l’habitude d’avoir. C’est en 2011 que le professeur George Greenia, du Département de Langues et Littératures Modernes du Collège de William & Mary, fondateur de l’Institut, a mis sur pied le premier consortium. Depuis, avec une équipe d’experts issus de divers champs de recherche, il contribue à la mise en place de plusieurs activités toutes liées au pèlerinage. La mission de cet institut est de promouvoir la réflexion internationale sur le pèlerinage et de faciliter le développement du programme d’études à l’étranger du collège, dont le campus est basé dans la ville de Santiago de Compostelle, en Espagne.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs étudiants universitaires ayant participé à ce programme d’études à l’étranger. Ce programme d’une durée de 6 semaines, se déroule entièrement en Espagne et est divisé en trois phases : 2 semaines d’enseignement en classe, 3 semaines de marche sur le chemin de Compostelle et un atelier d’une semaine pour élaborer un projet de recherche interdisciplinaire permettant d’intégrer les apprentissages pèlerins. Les étudiants, tous dans la jeune vingtaine, nous ont partagé leurs apprentissages et leurs réflexions : avantages et inconvénients de voyager seul et ceux de voyager accompagné, comment réinvestir les habiletés acquises en chemin (confiance, débrouillardise, audace…), pourquoi certains se blessent et d’autres pas, pèlerinage ou randonnée : quelle est la différence, …

Maintenant, concernant les présentations originales, voici celles que j’ai retenues :

  • Le rôle des guides de pèlerinage : Plusieurs questions intéressantes sont posées : comment le guide du pèlerin accompagne le pèlerin tout au long de son pèlerinage. Avant, pendant, après? Qu’est-ce que le pèlerin y annote? Quel est le parcours de vie de chaque guide du pèlerin : il nous est donné, on va le prêter à un ami, on en a déchiré les pages inutiles, on le garde précieusement au retour, …? Qu’est-ce qui a influencé notre choix de guide? Les réponses que chacun apporte décrivent en partie des traits qui nous caractérisent, le type de pèlerin que nous sommes.
  • Un titre accrocheur : Pilgrims in pain : Walking it off
  • Le pèlerinage pour guérir les blessures morales chez les vétérans de guerre : un processus d’accompagnement qui a fait ses preuves auprès d’anciens combattants portant encore les séquelles morales de traumatismes vécus sur les terrains en guerre. Constitué de quelques rencontres préparatoires, puis d’un séjour de plus de 7 jours à Lourdes, ce programme d’aide souligne l’importance de la durée du séjour, de la rupture avec le quotidien, des partages de groupe et des rencontres individuelles faites avec des accompagnateurs spirituels du sanctuaire. Pour grand nombre de vétérans ayant suivi ce programme, la blessure, bien qu’encore présente, ne fait plus autant souffrir et la vie redevient possible.
  • Le pèlerinage pour guérir de la dépendance : Pour tous ceux qui luttent pour sortir du cercle vicieux des dépendances, ceux qui se sentent marginalisés, isolés, seuls dans leur réalité, le pèlerinage peut être une issue, un chemin vers un monde meilleur. C’est souvent lorsque le malaise est rendu insupportable, qu’il prend les visages de la mort, que l’individu acceptera de se mettre en marche. Quitter est essentiel. Quitter plusieurs jours. Vivre en marge du monde, cette fois-ci par choix, dans le but non pas de demeurer sans identité, mais au contraire, pour se reconstruire, retrouver son identité originelle. Certains organismes offrent ce type d’accompagnement spécifiquement pour une clientèle ayant une problématique de dépendance.
  • La réalité des femmes espagnoles qui marchent le chemin : On retrouve plusieurs Espagnoles sur le chemin de Compostelle. Vivent-elles différemment l’impact de cette expérience? Avantages et inconvénients : parcours moins exotique car l’individu connaît les paysages, les mœurs et habitudes, les particularités locales; découverte de son pays sous un autre angle; moins coûteux; accès au chemin plus rapide et facile; possibilité d’avoir de la visite en cours de chemin; sentiment d’être étranger dans son propre pays; facilité avec la langue; moins dépaysant; coupure avec le quotidien moins facile. Il est intéressant de constater que pour nombre d’Espagnoles, l’expérience de pèlerinage à Compostelle n’apparaît pas aussi extraordinaire que pour des étrangers pour qui cela semble être un exploit.
  • Les tatouages du Camino : Pourquoi certains pèlerins ressentent ce besoin de graver de façon indélébile leur passage sur le chemin de Compostelle? Une façon d’afficher son expérience, pour soi mais aussi pour les autres. Pour se la remémorer, et ne jamais oublier ce qui s’y est vécu. Pour s’offrir l’occasion d’en parler régulièrement. Au moyen-âge, il y avait un seul tatouage pour ceux qui avait parcouru le chemin. Aujourd’hui, une vaste variété s’offre à celui qui le désire. Il est intéressant de prendre le temps d’analyser le tatouage : sa taille, sa couleur, son motif, son sens ou sa symbolique, son emplacement sur le corps, s’il est le même que celui d’autres pèlerins avec lesquels on a voyagé. Le tatouage, tout comme le pèlerinage est une expérience ancrée/encrée dans la chair.
  • Un autre titre accrocheur : Finding the « ped » in pedagogy.
  • Apprendre pendant que l’on marche : Plusieurs universités organisent des voyages étudiants à l’étranger. Une équipe de professeurs analyse le processus d’intégration des nouveaux apprentissages. Plus les liens avec la vie quotidienne et les anciennes connaissances sont élaborés, plus les nouveaux apprentissages seront maîtrisés. On va de la simple connexion, à l’application, puis finalement à la synthèse. Pour maximiser le processus d’intégration, on recommande d’amener l’étudiant à parler de ses apprentissages et de ses prises de conscience, l’aider à faire des liens avec son quotidien, à cerner pourquoi certains éléments apparaissent importants pour lui, et à réinvestir ses apprentissages selon l’approche de son choix. Il y a même un audacieux cours universitaire qui accompagne les étudiants dans le pèlerinage des immigrants qui fuient le Mexique pour entrer aux États-Unis. Un chemin parsemé de rituels et de traces de passages que les étudiants découvrent en le marchant. Ce cours ne se limite cependant pas au chemin. Avant et après avoir marché ce pèlerinage, les étudiants en apprennent davantage sur la réalité de l’immigration, dans un contexte légal. Des apprentissages sur le terrain!
  • Le pèlerinage du point de vue de l’Hospitalero: Il existe une formation pour celui qui désire être Hospitalero sur le chemin de Compostelle. Cette figure du chemin joue un rôle important dans l’expérience du pèlerin.
  • L’expérience écologique du pèlerinage: Le pèlerin chemine dans un environnement qu’il ne cherche souvent pas assez à connaître. Cette professeure a parcouru le camino, transportant ses lunettes d’approche et son appareil photo. À l’aide de photo aérienne, elle nous a présenté l’empreinte historique du chemin telle qu’inscrite dans la nature : le déboisement agressif, les terres à l’abandon, l’impact d’une mauvaise gestion agricole, les signes de désertification, la pollution urbaine… Le mode de vie du pèlerin et les valeurs qu’il encourage, font de lui un agent de changement potentiel. Il faut savoir prendre le temps de lire la nature aussi.
  • Le corps, un pèlerinage en soi : Selon ce professeur, issu du domaine des sciences biologiques, le pèlerinage aujourd’hui rejoint un grand nombre de personnes qui ne s’identifient généralement pas à une pratique religieuse. Beaucoup de marcheurs apprécient les bienfaits du mouvement de la marche et pratiquent cet exercice pour les faire cheminer intérieurement. Le pèlerinage est dans l’expérience elle-même du déplacement. La destination importe peu. Tout le corps est un récepteur d’informations. C’est à travers les sens, par le corps que le pèlerinage s’actualise et se vit. Une expérience incarnée!

Les participants de ce symposium venaient de différents états des États-Unis, d’Angleterre, d’Ontario et d’Espagne. L’anglais y était parfois parlé avec l’accent british, espagnol, russe ou français. Une diversité ethnique qui n’est pas sans rappeler la communauté du Camino! Et comme sur le chemin, des liens se sont tissés. On peut déjà sans crainte dire : à l’année prochaine!

Brigitte Harouni

Postpartum pèlerin

Nous sommes, d’ordinaire, heureux par nos goûts et tyrannisés par nos habitudes.
Hyacinthe de Charencey
Vous êtes revenu de pèlerinage et avez beaucoup de difficulté à reprendre le fil de vos occupations. Le retour au boulot arrive trop vite. La routine quotidienne ne vous dit plus rien. Tout semble se bousculer et vous vous sentez envahis. Les tâches s’accumulent, le cœur n’y est plus. Cette vie d’avant ne vous dit plus rien. Vos valises sont à peine défaites que vous mettriez la clé dans la porte et repartiriez aussitôt. Vous regardez vos photos en boucle. Vous revisitez tous ces lieux. Vous revoyez ces visages, toutes ces rencontres. Vous en ressentez encore vivement l’émotion. Rien à faire, vous avez l’impression que votre cœur est resté là-bas… Ne vous inquiétez pas, vous vivez le postpartum pèlerin!

Cet effet postpartum n’est pas spécifique au pèlerinage. On retrouve ses effets dans différentes situations qui peuvent avoir certaines caractéristiques communes. Les symptômes postpartum s’apparentent à ceux de la dépression. Ils apparaissent après un engagement soutenu pendant une longue durée et ayant mobilisé toute la personne. Que ce soit après une grossesse; ou après les épreuves sportives des jeux olympiques; que ce soit après avoir relevé de grands défis tels que l’Everest, le Kilimandjaro, la traversée de l’océan à la voile ou encore un Ironman; pratiquement tous éprouvent ces sentiments dépressifs dans les jours qui suivent la réalisation de leur projet. On peut les retrouver également chez certains artistes, alors qu’ils viennent de terminer une œuvre à laquelle ils se consacraient depuis plusieurs mois. Il y a cet effet de vide. Tout notre temps, notre énergie était investie dans cette activité et maintenant… c’est terminé. Même si le processus s’apparente à un accouchement, il y a un deuil à faire. Ce qui était n’est plus, mais a pourtant transformé ma vie. Je sais que je ne suis plus le même. Mais que suis-je devenu au juste?

Pour bien ressaisir l’expérience pèlerine, il importe d’en faire une relecture. Il ne s’agit pas de relire le journal que vous avez tenu tout au long de votre parcours. Il s’agit d’en faire un exercice de mémoire : qu’est-ce qui remonte spontanément?

Que l’événement soit positif ou négatif, laissez-le parler et écrivez. Racontez cette anecdote, et toutes les autres qui viendront, aussi précisément que vous vous le rappelez. Il importe peu à ce moment-ci que le récit soit exact. Ce qui importe c’est ce que vous en retenez. La véritable expérience se joue dans cet exercice de relecture.

Prenez le temps de visiter et de nommer les émotions qui vous viennent. En revoyant intérieurement votre itinéraire, que ressentez-vous? Pourquoi cet événement en particulier? Mettez tout sur papier sans vous censurer. Il n’est pas nécessaire de tout faire d’un seul trait. L’exercice peut s’échelonner sur plusieurs jours. Donnez-vous des pauses et lorsqu’il vous vient autre chose, écrivez-le. Laissez-le jaillir avec tout ce qu’il suscite en vous. Lorsque vous sentirez que vous avez épuisé les anecdotes, mettez ce carnet de côté pour quelques jours.

Après un certain temps, reprenez contact avec votre relecture. Relisez ce que vous avez couché sur papier. Certains éléments vous apparaîtront écrits sous l’effet de l’émotion et n’auront plus autant d’importance. D’autres par contre garderont une certaine puissance et continueront de vous parler.

En faisant la liste de ces éléments qui gardent encore de la saveur, tentez de tirer un fil conducteur. Que retenez-vous de cette expérience? Comment vous parle-t-elle? Que vous enseigne-t-elle à votre sujet?

Prenez le temps de creuser ces émotions qui demeurent fortes, qu’elles soient positives ou non. Elles vous renseigneront sur l’orientation de votre vie. Elles vous donneront des repères sur ce qui donne du goût à votre vie. Elles seront de nouvelles balises et donneront une saveur nouvelle à votre chemin quotidien. Vous réaliserez toutefois qu’elles ne vous sont pas complètement inconnues. Qu’elles étaient-là depuis toujours, que vous les aviez seulement négligées avec le temps. Prenez le temps de renouer avec elles.

Enfin, une fois ces étapes franchies, elles appelleront à l’action. Maintenant que vous êtes devenus sensibles à ces perceptions, à ce qui donne de la saveur à votre vie, de nouvelles structures s’imposeront.

Cette étape sera plus ou moins difficile, selon la certitude intérieure que vous porterez face au ressenti que vous éprouverez. Comme le disait le philosophe Michel Foucault : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » Faire des changements majeurs dans vos comportements ou vos manières de vivre aura un impact important sur votre entourage. Ils ne comprendront pas toujours ce que qui vous arrive. À leurs yeux, vous ne serez plus le même. Vous ne serez plus celui ou celle dont ils attendent certains types de réactions, et ce sera déroutant pour eux. Pour vous aussi. Tout sera nouveau, tout sera à apprivoiser.

Ce qui demeurera concret toutefois, c’est cette confiance dans ce que vous éprouvez. Il sera important de retenir que ce senti peut cependant changer. Rappelez-vous que vous n’avez pas toujours aimé le navet, les radis ou les endives. Votre manière de goûter la vie peut évoluer et vous indiquer de nouvelles voies plus tard. Rien n’est coulé dans le béton. Vous êtes libre.

Le postpartum pèlerin est difficile parce qu’il nous parle d’un manque. Il faut toutefois visiter ce manque pour en comprendre la nature. Ce n’était pas le contenu de votre sac à dos, ni la magie des lieux ou encore cet hôtel 5 étoiles qui donnait du goût à votre itinéraire. C’est en marchant que se jouait le meilleur de votre expérience pèlerine et c’est dans le détachement de cette marche que se construisait la saveur de votre sanctuaire intérieur. En faisant cet exercice de relecture, vous reprendrez contact avec ce qui donne du goût à votre vie et vous vous donnerez ainsi des outils pour la rendre savoureuse à chaque instant.

Éric Laliberté

Un espace à l’abri du temps

Aux Îles, on n’a pas l’heure, on a le temps.
Expression madelinienne
Ceux qui me lisent le savent, j’ai du plaisir à décortiquer et à prendre conscience des multiples facettes de la vie que le pèlerinage permet de mettre en lumière et de faire vivre comme apprentissage. Cet été, sur les Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine, je me suis attardée à ressentir le plaisir de vivre au gré du temps qui passe. Tout pèlerinage amène le pèlerin à redécouvrir le doux rythme du temps naturel. Celui que l’on voit dans le ciel, dans les vagues, les marées, les fruits qui mûrissent, les fleurs qui se fanent. Quand je marche, tout semble ralentir et le temps semble infini. Pas de cadran pour me réveiller, la clarté du jour me suffit. Pas de pause-diner imposée, pas de jour de ménage, pas de course à l’épicerie avant de faire le souper qui doit être sur la table à 18h00.

Le temps pèlerin, c’est manger quand l’appétit se fait sentir, dormir et faire une sieste quand le corps le demande, s’arrêter pour un brin de jasette avec un Madelinot ou pour regarder les phoques se chauffer sur la plage. Le temps passe quoi que je fasse. Mais en pèlerinage, mon horaire allégé d’obligations variées me permet de profiter pleinement de chaque instant et d’allouer à chaque activité le juste temps pour la savourer.

Revenir d’un pèlerinage est souvent très déstabilisant. C’est au retour qu’on réalise qu’au-delà du chemin parcouru, exploit physique certes, il y a le cheminement vécu intérieurement. Un début de transformation qui résonne en nous et qui sonne juste. Le sentiment de s’être rapproché d’un état de bien-être tant recherché. C’est dans le contraste entre ce qu’on a vécu en pèlerinage et ce que notre quotidien bien connu nous offre, que nous prenons conscience de ce nouveau moi qui s’est actualisé. Reprendre le fil de notre vie là où nous l’avions laissée, saisir les aiguilles du temps pour poursuivre notre tricot quotidien peut s’avérer parfois ardu. Pour chacun le choc sera différent, tout dépendant du manque ressenti.

Pour ma part, après m’être vautrée dans le temps réel, vivant en rebelle, sans montre, sans agenda. Maître de mon temps! À mon retour, j’ai été marquée par la vitesse à laquelle le monde vit. Plus on s’approche du monde urbain, plus les voitures roulent vite, dépassent, coupent, se faufilent pour gagner quelques longueurs dans la file, gagner quelques secondes. Sur les pistes cyclables, on a vu apparaître depuis les dernières années, des limites de vitesse, des barrières de ralentissement. La popularité du jogging ne cesse d’attirer des adeptes. Au restaurant, les clients se pressent. Pas le temps d’attendre. On ne débarque souvent plus de la voiture pour être servi. À l’épicerie, on trouve tout pour faire un repas rapidement. La vitesse est partout! Le déroulement de chaque journée semble être calculé à la seconde près. Dès la sonnerie du réveil : top chrono! La journée débute et l’horaire est préfixé. Le temps mécanique est maître et roi de ce monde moderne. Tellement habitués à performer et consommer que nous abordons chaque instant de notre vie avec cette urgence de rentabilité et d’efficacité. Nous surchargeons notre agenda comme on remplit un panier d’épicerie. Alors on se presse pour compresser le temps et réussir à tout faire avant que le temps soit écoulé. On en fait trop, trop vite en trop peu de temps, pour se donner l’illusion qu’on a gagné du temps.

Le pèlerin de vie qui désire vivre en harmonie avec les battements de son cœur, apprend à ralentir, à désencombrer son horaire en triant l’essentiel, de l’important et du futile. Il recherche le juste temps des choses, pour bien goûter l’instant présent. Cet instant qui ne reviendra pas. La vie n’est pas une course à gagner. Pourquoi vivre dans la constante urgence de ce qui s’en vient? Si toutes les musiques étaient jouées au rythme effréné du mérengué, la valse et le tango perdraient de leur charme.

 

Brigitte Harouni

Les Sentiers entre Vents et Marées

Bottes et Vélo vous offre un résumé vidéo de ses 12 jours de marche sur le Sentiers entre Vents et Marées. Merci à tous les participants lors de ce parcours exploratoire: France, Céline, Nathalie, Line, Chantal, Yves, Maria, Christine et Thierry. Un merci tout particulier à Carole Longuépée, Réal Jomphe et Carole Turbide pour leur soutien et leur amitié dans ce projet. Nos chemins se recroiseront, c’est certain!
Éric Laliberté et Brigitte Harouni

The Way, a « post-religious » pilgrimage?

Bottes et Vélo est heureux de vous annoncer qu’Éric Laliberté a été retenu pour présenter une communication dans le cadre du Symposium international pour les Pilgrimage Studies qui aura lieu à l’Université Wiliam&Mary de Virginie, le 7 octobre prochain.

Le titre de la communication: The Way, a post-religious pilgrimage?

Cette communication veut réfléchir comment les pèlerinages sur les Chemins de Compostelle se sont affranchis d’une culture exclusivement catholique sans pour autant l’exclure.

Éric Laliberté, doctorant de l’Université Laval, membre étudiant de la Chaire Jeunes et religions – Chaire et observatoire, sera le premier québécois à prendre part à ce symposium. Il est également membre du Consortium international pour les Pilgrimage Studies de l’Université William&Mary.

Éric Laliberté et Brigitte Harouni

Quelle quête de sens?

Lire est une route sur laquelle nous avançons.
Pierre Dumayet
Le pèlerin parcourt les chemins, comme le lecteur parcourt les pages d’un livre. Ses pas font vivre des paysages, des villes, des villages. Ils donnent vie à cette place du marché, animent ce petit café, font tinter la clochette de l’épicier. En les fréquentant, ces lieux se mettent à exister. Comme le lecteur parcourt le livre du bout des yeux, le pèlerin arpente les routes pour en construire le sens. Et si le lecteur s’évade, pense ou rêvasse sur les pages qu’il fréquente, le pèlerin c’est sur les chemins qu’il quitte sa demeure pour entrer dans cet autre univers. Du bout des pieds, le pèlerin marche pour lire.

Au fil de leur voyage, pèlerin et lecteur refont le monde. Ils le recomposent de mille et une façons. Entre le texte et la pensée du lecteur se tissent des liens. Les structures de mots renvoient chacun à sa propre expérience et chaque lecteur tire de sa lecture une expérience différente. Certains s’attardent sur un passage, d’autres s’empressent de lire pour connaitre la suite. Il y en a qui sautent quelques pages, d’autres qui reviennent en arrière. Le lecteur fait des allées et venues sur le texte qui lui permettent de se faire une idée, de se l’approprier. Le pèlerin s’exécute de la même manière : il bifurque, revient sur ses pas, fait de longues pauses, emprunte des chemins différents. Son pèlerinage est une lecture particulière du chemin.

Pour pousser plus loin les liens entre lire et marcher, disons que le texte est l’équivalent du lieu et que l’acte de lire équivaut à parcourir le lieu, le marcher. En fait, qu’ils soient pianiste, lecteur ou marcheur, ils construisent tous du sens entre ce qui est lu (partition, livre ou carte) et ce qu’ils sont. En lisant les structures qui se présentent à eux, ils font émerger un sens, une direction, qui est le fruit de leur interprétation. Ils ne sont pas en quête de ce sens. Ils le construisent selon leur inspiration. À chaque pas, chaque notes, chaque lettre, ils sont provoqués à le construire.

Le pèlerin construit du sens avec ses pas. Chaque hésitation, chaque virage, chaque détour, chaque arrêt sont des manières de lire les lieux et de tisser des liens. Si je ne passe pas par cette ruelle sombre, c’est qu’elle évoque quelque chose d’inquiétant. Si je passe par la place du marché, c’est que l’odeur de la boulangerie m’attire. Si je traverse ce parc, c’est pour goûter la fraicheur des arbres. Chacun de mes itinéraires construit du sens par ma manière de les lire et de me laisser interpeller.

Mais, il n’y a pas que ma lecture. D’autres lisent en même temps que moi. Leur présence engendre des rencontres qui elles aussi bousculent le cours de mon itinéraire. Ces événements se produisent de manière imprévue et bousculent mon parcours, ils me provoquent dans mon organisation. Ils m’obligent à revoir mon itinéraire, à en réorganiser le sens, la direction.

Parfois cela demande peu de temps (autobus manquée), parfois l’effort est colossal (accident tragique), mais dans tous les cas : la tâche ne peut être évitée. Le sens se construit sur l’expérience qui est ressaisie.  Si je manque l’autobus, je peux prendre un taxi, annuler mon rendez-vous, ou le décaler. Plusieurs options s’offrent à moi et d’instinct je reconstruis un nouveau sens, un nouvel itinéraire.

Mais parfois le choc peut être brutal. J’ai alors de la difficulté à recomposer du sens avec ce qui m’arrive. L’expérience a fait éclater tous mes repères, il n’y a plus rien de pareil. Je ne m’y reconnais plus. Je me sens dans un grand vide. Pour me ressaisir, j’aurai parfois besoin d’aide. J’aurai aussi à travailler pour me recomposer et reconstruire du sens pour ma vie. Pas qu’on me dise le sens de ma vie, mais qu’on me réapprenne à marcher. Pas d’avoir une illumination, une vérité prêt-à-porter, mais que je m’attèle à la tâche et que je bâtisse. Le sens vient de cet effort.

Qu’elle soit anodine, heureuse ou tragique, toute expérience se doit d’être ressaisie pour poursuivre la route : l’arrivée d’un bébé, la mort d’un être cher, le rendez-vous annulé, la perte d’un emploi, l’arrivée de la retraite, ou même la visite imprévue. Tous ces événements modifient nos itinéraires et nous déroutent à plus ou moins grande échelle, à plus ou moins long terme.

Vient un temps, cependant, où la reconstruction s’impose. Et pour construire un sens nouveau, je vais devoir faire preuve de créativité et passer à l’action. Je vais devoir me mettre en marche. Comme ce pèlerin face à un pont emporté par le torrent, je vais devoir repenser ma route, la réinventer. En explorant différentes voies, en parlant de la situation avec d’autres, en questionnant ma destination, les événements vont s’enchaîner et s’éclairer les uns les autres. Lentement, je vais me remettre en marche. Le sens viendra de cette marche. Il viendra de l’interprétation que j’en ferai. Un autre pèlerin n’y aurait pas vu la même chose.

Lecteur, pianiste, ou pèlerin, nous sommes tous les interprètes de ce qui se donne à lire. L’expérience demande toujours à être ressaisie. Elle l’exige même. Elle exige une lecture particulière, nouvelle, inattendue, qui permette à chacun d’inventer sa vie et d’en construire le sens. Si le lecteur s’arrête, le monde sera privé d’histoire. Si le pianiste s’arrête, le monde sera privé de musique. Si le pèlerin s’arrête, le monde sera privé du sens qu’il porte pour l’humanité.

Éric Laliberté

Pourquoi dites-vous « pèlerinage »?

Il n’est jamais trop tard pour renoncer à vos préjugés.
Henry David Thoreau
Pourquoi cette pudeur religieuse face au pèlerinage? Pourquoi cette gêne à dire pèlerinage alors qu’il serait si simple de dire longue randonnée? Pourquoi se dire pèlerin alors qu’il serait si simple de se dire randonneur? Plusieurs pèlerins-randonneurs se sentent coincés entre les souvenirs religieux qu’évoquent le mot pèlerinage et l’expérience spirituelle qui habite leurs bottes. Au Québec, de manière toute particulière, on est frileux quand vient le temps de parler religieux! Comme ce malaise persiste dans le milieu pèlerin, j’ai pensé qu’il serait bon de démêler le tout pour se libérer de l’institution (qui fait encore réagir) et de nos préjugés.

Tout d’abord, distinguer religieux, religion, religiosité et spiritualité. Qu’est-ce que le religieux aujourd’hui? Dans le domaine des sciences religieuses, ce que l’on désigne aujourd’hui comme religieux est le « marché du religieux ». Tout est inclus sur ce marché : toutes les traditions, nouvelles ou anciennes, courants ésotériques, sociétés secrètes, sectes, de même que toutes formes de spiritualité. Tout, tout, tout! Donc, « religieux », c’est la grande famille, celle qui désigne l’ensemble du phénomène. Ainsi, que vous le vouliez ou non, vous êtes religieux dès l’instant où vous manifestez le moindre questionnement spirituel. Cessez de vous faire du souci, de vous demander ce qu’on pensera de vous si vous laisser transparaître, ne serait-ce qu’un iota de votre côté religieux; tout le monde l’est (ou presque)!

Pour ce qui est du terme « religion », celui-ci fait référence aux traditions religieuses structurées, anciennes ou récentes. Il faut en faire partie pour y prétendre. Si vous vous affichez catho, juif, orthodoxe, musulman ou scientologue, c’est que vous êtes de cette religion et par conséquent pratiquant. Toutefois comme la notion de pratiquant varie beaucoup d’un individu à l’autre, je ne me lancerai pas dans ce débat et nous conviendrons qu’il suffit de s’y reconnaître, d’y adhérer, pour en faire partie.

Religiosité. La religiosité est le terme qui dénote l’ouverture, tous les possibles, qui entourent le phénomène religieux. Quand on parle de la « religiosité » d’aujourd’hui, on parle du libre choix sur le marché du religieux. La religiosité signifie la possibilité de choisir, le pouvoir d’exprimer sa spiritualité, selon ce qui convient à chacun. Dans un tel contexte, je peux me dire juif, croire en la réincarnation et m’intéresser à l’équilibre énergétique des chakras, sans que personne n’y voie le moindre inconvénient. Les frontières religieuses s’y traversent plus aisément et travaillent de concert. Cette posture est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité. Elle s’oppose avec contraste aux époques où la religion du milieu allait de soi pour l’ensemble de la population.

Enfin, spiritualité. La conception actuelle de la spiritualité s’affiche comme la forme individualiste de la religion. La spiritualité se limite bien souvent à définir des croyances personnelles  sans se rattacher à un groupe de personnes. Non seulement la spiritualité se vit chacun pour soi, mais elle ne se questionne que très peu ou pas du tout. Au mieux, elle n’attend de l’autre que la confirmation de ses options. La spiritualité se situe toujours dans cette ambivalence qui revendique le libre choix, mais cherche tout de même à être confirmée. Mais c’est inévitable, la spiritualité a besoin de se mesurer à son entourage pour continuer de cheminer. Elle ne peut vivre replier sur elle-même.

Maintenant, comment et où situer le pèlerinage sur cette grande carte?

En 2016, selon les statistiques de Compostelle, 92% des 278 000 pèlerins disent avoir fait le parcours pour des raisons religieuses et culturelles. De telles statistiques n’ont rien d’étonnant. Le questionnaire du bureau des pèlerins ne demandent pas si vous avez fait le pèlerinage pour des raisons « catholiques ». Il vous offre trois choix : pour des raisons religieuses, religieuses et culturelles ou culturelles seulement. Les deux premières réponses cumulent les 92 % mentionnés. Un chiffre qui n’a rien d’étonnant puisqu’il ne désigne pas une appartenance religieuse, mais le fait « religieux », le « marché religieux » comme nous le disions plutôt. Même si la Compostela est remise par une institution catholique (certificat qui confirme l’accomplissement du pèlerinage), la majorité des pèlerins ne s’y voit pas d’appartenance. Malgré cela, ils définissent tout de même leur démarche comme religieuse. Les pèlerins sont donc cohérents avec la définition actuelle du religieux qui est, ni plus ni moins, qu’un grand melting pot de tout ce que le phénomène représente.  D’ailleurs, tous les pèlerins vous le diront, on retrouve de toutes les croyances sur les chemins de Compostelle!

Ceci dit, le pèlerinage s’immisce dans toutes les sphères que nous avons définies. Il est tout d’abord l’espace qui véhicule les offres du « marché religieux ». Il serait faux de prétendre que Compostelle est uniquement catholique. Par ailleurs, il s’agit d’une pratique universelle qui peut se vivre de manière spécifique en s’inscrivant comme démarche dans une religion particulière; qu’elle soit bouddhiste, islamiste, hindouiste ou autre. Le pèlerinage se pratique d’ailleurs partout sur le globe et depuis bien avant le christianisme. Le pèlerinage relève aussi du libre choix que sous-entend la religiosité. Les personnes qui le pratiquent le font, non par prescription mais, par conviction personnelle. C’est un choix qu’ils expriment sans pour autant y voir un lien ou une adhésion religieuse. Enfin, cette dernière observation conduit directement à l’inclure au niveau des pratiques spirituelles, en tant que croyance personnelle.

Voilà pour cette vulgarisation rapide de la scène religieuse et la situation du pèlerinage sur cette même scène. Maintenant, qu’en va-t-il de la pudeur religieuse des québécois-es? L’histoire de la religion au Québec en a blessé (agressé parfois) plusieurs. Ce n’est toutefois pas exclusif au Québec. La difficulté semble plutôt venir du fait que la Révolution Tranquille se soit fait trop rapidement et que nous n’ayons pas eu le temps de digérer cette sécularisation rapide. Beaucoup de peurs face à la religion restent bien ancrées (peur d’être contraint, peur d’être manipulé, peur du jugement, etc.). Des blessures qui demandent à être soignées, dont il faut prendre soin, sans pour autant nier la dimension spirituelle de notre humanité.

Actuellement, au Québec, les générations montantes seront les premières à ne pas avoir de référents religieux traditionnels (catholiques). Cette position historique est déjà en train de changer la face du Québec de manière radicale. Toutefois, le visage qui émergera n’en sera pas moins religieux. Nous aurons – nous avons – le défi d’apprendre à définir nos postures religieuses et à les articuler ensemble. Car, peu importe où nous nous situons sur le marché, nos croyances, nos valeurs, nos manières de vivre, seront toujours confrontées les unes aux autres. Nous devrons apprendre à danser ensemble de nos religiosités, à créer des symphonies de diversités.

Le pèlerinage contemporain, tel que Compostelle ou tous les chemins émergeant du Québec et ailleurs, s’inscrit déjà sur cette voie, ouvrant grande la porte au dialogue interspirituel. L’expérience des chemins de Compostelle annonce déjà cette ouverture. La « religiosité » du chemin semble être le mot clé qui permettra de sortir de nos pudeurs religieuses et d’afficher nos couleurs en toute liberté. Soyons pèlerins et fiers de l’être! L’exercice spirituel est sain pour tout être humain.

Éric Laliberté

 

 

Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

Le chemin se fait en marchant!

¡Caminante no hay camino, se hace el camino al andar!
Antonio Machado
« Marcheur, le chemin ce sont les traces de tes pas, c’est tout; Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Ces paroles du poète espagnol, Antonio Machado, nous rappellent que le chemin a quelque chose d’éphémère. Il passe. Plus encore, il n’existe que par le mouvement. Il y a dans l’appel du chemin, cet appel à l’action pour que celui-ci existe, pour que le monde existe! Passager, il demande à être vécu pour prendre corps. Sans mouvement, il n’y a pas de chemin… il n’y a pas de rencontres.

 « Marcheur, il n’y pas de chemin ». Ces vers de Machado nous rappellent l’illusoire du chemin. C’est-à-dire qu’il n’existe pas une voie tracée d’avance. Le chemin se construit en allant, dans le mouvement. Si je ne bouge pas, il n’y a pas de chemin. Chacun de mes pas le construit dans l’assurance que quelque chose me porte, l’espace d’une rencontre entre moi-même et la terre ferme. De cette rencontre le chemin se façonne. Il prend forme dans ce contact avec la réalité. C’est parce que j’ose risquer ce pas, dans le vide, que le chemin peut exister. C’est en m’abandonnant au chemin que j’accepte de me laisser toucher par lui. Le chemin s’offre à moi et je m’offre à lui. La confiance est mutuelle. Sans cette confiance, il n’y a pas de mouvement, pas de chemin. Et nous le savons tous, parfois, dans l’absence de confiance, la peur nous paralyse. Elle nous immobilise sur le bord de la route. C’est alors repli sur soi et monde figé, cadré, régulé; tout cela par insécurité.

La figure du chemin est allégorique, tout le monde l’aura compris. Il y a bien un objet appelé « chemin ». Toutefois, au-delà de l’objet, cette figure est constituée d’une multitude de rencontres et d’événements impondérables. Je n’ai pas le contrôle sur ce chemin. Dès l’instant où j’accepte de m’y avancer, j’accepte l’inconnu, l’imprévu. Celui, celle, qui croit tout prévoir et s’y attache, se prive de l’expérience du chemin. Le chemin existe non par raisonnement ou par objectivation, mais par ce qui l’anime, par cet élan du cœur. Le chemin prend forme dans cette confiance irrationnelle. Il prend forme dans cette audace à risquer la rencontre, la confrontation… l’espace d’un pas! C’est Mark Twain qui disait : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. » Dans ce premier pas, c’est toute mon histoire – tout ce qui m’a construit et tout ce qui m’a blessé – que je risque. C’est tout mon être que je mets en jeu, mais c’est aussi tout le chemin qui m’invite à vivre. Le chemin se joue dans cette présence à l’expérience qui appelle et exerce au face-à-face avec soi-même, avec l’autre, avec le tout Autre.

Le chemin n’est pas de pierre, ni de sable, ni de bitume; il est constitué de ces rencontres furtives, de ces paroles qui resteront gravées dans ma chair, de tous ces éblouissements soudains qui me saisissent par le cœur. Il est fait de ces éclairs éphémères, qui me donnent la certitude d’aller quelque part, de me laisser librement conduire. Le chemin me traverse et me conduit. Mais, à quoi sert un chemin s’il ne me mène nulle part? Suis-je un pantin sur ce chemin? Le pèlerinage n’est-il qu’errance dans un monde défait de ses illusions?

Il y a toujours une raison pour se mettre en route, ne serait-ce que pour le plaisir de la randonnée. Toutefois, le temps et l’espace auront raison du touriste et du randonneur. Si nous nous mettons en marche, c’est pour découvrir une destination qui nous est inconnue. C’est par l’inconnu que le mouvement se crée. Demeurer dans le connu équivaut à faire du surplace. L’inconnu invite à s’explorer plus en profondeur, à repousser les limites qui nous enferment. Dès l’instant où je saisis cette nuance et m’y abandonne, j’entre dans la dimension pèlerine du voyage et je peux filer avec elle, en direction de mon sanctuaire.

« Le chemin se fait en marchant », disait Machado. Il est toute cette dynamique inscrite entre pèlerin et sanctuaire. Une dynamique qui nous appelle à plus de liberté, plus de vie. Ultimement, c’est à l’état de pérégrin que nous appelle le pèlerinage. Le pérégrin, dans la Rome antique, désignait l’homme libre habitant dans la cité conquise. Ni citoyen romain, ni esclave, simplement libre. Tout le cheminement du pèlerin contemporain appelle à cette liberté au cœur de nos cités conquises. Actuellement, l’intérêt croissant pour le pèlerinage annonce une alternative possible à un système en perte d’humanité. Nous tous qui le pratiquons, cherchons à renouer avec cette sensibilité humaine.

Marcheur, il n’y a pas de chemin. Il n’y a que des rencontres qui te conduiront vers ton sanctuaire.

Éric Laliberté