Quand l’espace donne du souffle
Les matins du chemin ont quelque chose d’enivrant : la tiédeur de l’air, les parfums rehaussés par la rosée, le calme des villages traversés. Tout cela laisse dans état de profond bien-être. Alors que je marche dans les brumes matinales, ma poitrine se dilate et j’en prends plein les poumons. J’ai le sentiment d’être à ma place, de goûter l’espace qui fait exister. Dans ces îlots de tranquillité, tout mon corps s’enivre du plaisir de vivre. Nous avons tous besoin d’espace pour vivre.
Alors que l’hiver se termine, qui n’a pas le souvenir d’une bonne grippe ou d’un bon rhume? La poitrine comprimée, les sinus bloqués, la bouche sèche, l’espace vital se trouve souvent réduit au divan, allongé. Plus qu’un manque d’air, c’est l’espace qui se referme sur nous. Dans mon cas, je n’ai pas envie qu’on m’approche. Lorsque je suis malade, mes frontières sont plus sensibles et je me sens facilement envahi. J’ai besoin d’espace. Ne me touchez pas !

Besoin d’espace. Qui n’a pas éprouvé ce sentiment à un moment ou à un autre de sa vie ? Sans être malade, il arrive de se sentir oppressé. Alors que la vie s’emballe, que les tâches s’accumulent et que le temps file à toute vitesse, nous pouvons ressentir un essoufflement. Dans ces moments, certains ont envie d’une pause, d’un week-end loin de tout ou encore de partir pour quelque temps. Quand la pression se fait trop forte, il convient de sortir prendre l’air. Notez à quel point souffle et espace sont interreliés : le souffle appelle l’espace.
Quel est l’espace nécessaire pour se sentir bien ? Se mesure-t-il en mètres carrés ? Est-il uniquement physique, ou doit-il s’entendre autrement ? À bien observer les milieux pèlerins, la promiscuité ne semble pas être l’enjeu crucial d’un espace de vie optimal. À 10, 20, 30, parfois plus dans un dortoir, avec ces grandes tablées dans les auberges, ces cuisines où ça joue du coude en riant pendant que quatre chaudrons sont sur le feu et que d’autres s’activent autour de l’évier, il y a quelque chose qui me dit que ce n’est pas la promiscuité le problème, mais la place pour être. Comment suis-je au sein d’un groupe ?
Le manque d’espace semble davantage être une question d’attitude : ce que je m’autorise ou non. Je suis celui ou celle qui ouvre ou replie ses frontières. Et la question n’est pas de savoir s’il est bien ou mal de s’ouvrir ou de se replier, mais de me demander : est-ce que je m’autorise à être moi-même au sein d’un groupe ? Est-ce que je m’autorise à prendre mes distances quand j’en ressens le besoin ? Et comment m’y prends-je ?

Notre rapport à l’autre est le fruit d’une culture, d’une éducation, d’un environnement. Nous avons appris à organiser notre monde en fonction d’un devoir-être, sans reconnaître la qualité de ce que nous sommes ou en ayant le sentiment de devoir nous imposer pour être reconnus. Il faut se battre et gagner une place pour exister ; sinon, il faut renoncer et se faire le plus discret possible. Dans cette bataille, il est inévitable que le souffle vienne à manquer. L’angoisse et le stress de la performance nous enferment dans des postures où il faut soit se défendre, soit s’éteindre. Pourtant, n’y a-t-il pas une panoplie d’autres réponses possibles ?
Dans les milieux pèlerins, les rapports à l’autre se jouent généralement de manière différente. Le pèlerin s’autorise à être et ne tolère pas l’intolérable de son quotidien. Il réalise rapidement lorsqu’il retombe dans ses vieux souliers, reprenant les rôles qui l’ont fait souffrir. Ainsi, de nos nombreux échanges avec des pèlerins et des pèlerines, il ressort que la plupart disent apprécier l’autonomie et la liberté expérimentées sur les chemins. Notre espace vital dépend de notre attitude à l’égard de l’autre. Suis-je en contrôle de l’autre ? Exerce-t-il un pouvoir sur moi ?
L’espace vital se fabrique à la rencontre de l’autre, selon un art de la réponse. Il m’appartient de répondre avec discernement. Chaque rencontre est une opportunité de fabriquer l’espace dont j’ai besoin pour vivre. Par ma manière d’y répondre, elle a le potentiel de me donner du souffle, de me libérer, dans ma tête et dans mon cœur. L’espace vital est une parole qui s’introduit dans ma vie avec confiance.

Éric Laliberté
Merci! Apprendre à gérer son espace vital, le préserver, le partager, un art de vivre.
Effectivement, Rolande. Tout un art que cette gestion de l’espace qui va de l’un à l’autre! Comment l’habiter ? Comment s’y retrouver? Comment favoriser le vivre ensemble ?
Très bien écrit, Éric. Et tu poses d’excellentes questions.