Compostelle, chemins de gestation.

La liberté n’existe que dans le mouvement de conquête de la liberté.
Alain Robbe-Grillet

 

Affranchir une lettre, c’est lui donner le droit de partir prendre la route. C’est l’autoriser à entrer dans cet espace qui n’appartient à personne. Entre expéditeur et destinataire, loin d’être le lieu d’une exclusion, cet entre-lieu devient mobile de liaison : « espace pour s’entre-dire, espace de l’inter-dit … » Les Chemins de Compostelle portent en eux ce modèle de liberté en gestation. Leur évolution des dernières décennies leur a permis de s’affranchir et de devenir espace de dialogues, en allant au-delà des frontières « inter-dites ».

Affranchi des frontières de la religion, Compostelle se fait maintenant espace de communication entre divers chemins de vie, diverses traditions. Sur ces chemins, au-delà de nos délits d’humanité, chaque spiritualité trouve une place pour se dire, soutenir et accompagner. Compostelle est devenu l’espace d’une parole en gestation. Sur ses chemins, chaque pèlerin avance par une parole portée, désirée : comme une lettre. Cette parole, appelée à grandir dans une écoute attentive, nourrit et fait cheminer du dedans, comme dans l’allant. Parole partagée, non imposée, elle ouvre de nouveaux espaces où chacun y trouve sa place. C’est ainsi affranchi, sans exclure, que Compostelle est devenu plus vivant que jamais.

Alors qu’au début des années 1980 seule une poignée de pèlerins marchait vers Compostelle, 2017 a franchi, avant la fin de l’année, le cap des 300 000 peregrinos. Riche de ce parcours étonnant, on peut dire que « Compostelle a fait beaucoup de chemin ». Il a su se renouveler au-delà de nos rigidités et de nos difficultés. Espace religieux au visage méconnu, ayant lui-même défait le poids de son sac, de son histoire, il s’est libéré pour accueillir plus largement. Il a ouvert ses routes et multiplié ses sentiers. Il s’est fait accessible et attentif. Désormais, Compostelle s’offre comme espace circulatoire d’une parole libérée.

Entre départ et arrivée, cette parole libérée est d’abord portée en chacun. Parole en gestation, elle mûrit et grandit, lentement. Elle prend forme, se révèle, doucement. Parole portée, elle ne fait que me traverser. Et, comme l’enfant traverse la chair de la mère, ce n’est qu’au terme du processus, à l’accouchement, à la livraison, à destination, que nous connaîtrons les merveilles de ce qui aura été porté aussi longtemps et avec autant de soin. Que cet enfant, cette parole, continuera de nous travailler et de nous provoquer dans nos résistances. C’est en laissant cette parole-enfant se déployer qu’elle se dévoilera, que nous apprendrons à la « re-connaître ». C’est-à-dire la connaître de nouveau ou la connaître autrement, avec détachement. Car, cette part de nous naît au monde librement, nous obligeant à penser le monde autrement, nous incitant au mouvement.

Sur ces chemins affranchis, le pèlerin trouve l’espace pour se dire et se recevoir en toute liberté. Chemin de gestation, Compostelle a su évoluer avec l’humanité et, à notre insu, il nous devance sur des chemins inusités.

Éric Laliberté

Le chemin: une expérience qui traverse le pèlerin

Le véritable voyage de découverte
ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages,
mais à avoir de nouveaux yeux.
Marcel Proust
Qu’est-ce qui fait que le pèlerinage est si populaire aujourd’hui? Que pouvons-nous bien trouver à cette activité? Partir avec son sac à dos et marcher pendant des jours et des jours. Traverser monts et vallées, s’échiner sur mille et un sentiers, qui aurait cru que j’aurais pu aimer cela? Moi qui ne pratiquais aucun sport et passais le plus clair de mon temps le nez dans les livres… à rêver de voyager.

trottoir de boisD’aussi loin que je me souvienne, me lancer sur les grands chemins a toujours été pour moi comme un appel, un désir profond. Mais bien au-delà du sac à dos et d’un goût démesuré pour le voyage, il y avait quelque chose qui m’appelait au plaisir de la découverte : l’inconnu de la route, l’émerveillement face au monde, le plaisir des rencontres, la simplicité des gestes… Tout cela faisait partie de l’expérience, de l’attirance qui suscitait cet élan en moi. Tout était dans le mouvement finalement.

La frontière est mince entre voyage et pèlerinage. Le voyage devient pèlerinage dès l’instant où notre route nous questionne, nous interpelle. En pèlerinage, le chemin va bien au-delà de ce qui porte mes pas. Le chemin est une expérience qui nous traverse, une expérience qui nous renverse, une expérience qui nous déplace et nous oblige à garder l’œil vif, l’oreille alerte; l’esprit et le cœur ouvert. Tous nos sens sont en éveils. On se sent vivant! Et il y a une joie profonde dans ce ressenti, à goûter ainsi la vie.

marcher pieds nusLa joie d’être pèlerin… Loin de m’étonner, cette joie m’est apparue comme une vérité du pèlerinage. De cette expérience qui me traverse, elle est sans aucun doute l’interpellation la plus frappante : le pèlerin est heureux! Peu importe ce qui l’a mis en route : son malaise, sa détresse, le deuil, la souffrance qu’il porte; sur le chemin, le pèlerin se redécouvre une joie de vivre en toute simplicité. Et cette joie qui lui revient grandit, simplement en marchant.

En prenant la route, le pèlerin a quitté sa demeure, ses craintes, ses illusions. Il s’est libéré de ce qu’il possède, ou de ce qui le possédait. Et, oh surprise! Cela lui fait du bien. La joie ressentie lui fait transcender les difficultés de sa vie. Il voit la vie sous un autre angle. Le monde n’a pas changé, seul son regard est transformé. Et cette joie s’empare de lui, une joie saine qui n’a rien à voir avec la culture du « fun » d’aujourd’hui; une joie qui mène ailleurs que dans une fuite extatique. En elle réapparaît chez le pèlerin contemporain, ce que Nietzsche reprochait aux chrétiens d’avoir perdu. Le pèlerin affranchit des brimades et réprimandes du religieux d’une certaine époque, d’une église austère et sans joie, peut redécouvrir la joie de vivre qui est à la base du christianisme. Une joie simple qui fait vibrer le pèlerin dans tout son être et en laquelle, il se sent appelé à offrir le meilleur de lui-même. Cette joie le libère et le met en mouvement à tous les niveaux de sa vie : physique, psychique et spirituel. Dans son corps, c’est une vitalité renouvelée qu’il expérimente. Dans sa tête, l’oxygénation du corps en action suscite un meilleur état d’esprit. Spirituellement, tout ce ressenti donne du goût à sa vie. Sa vie prend du sens à travers ce qu’il éprouve en pèlerinage.

joie marcherVous tous, qui avez expérimenté le pèlerinage, êtes capable de reconnaître la vérité de cette joie à être en marche. Nous l’avons tous éprouvé. Malgré les courbatures, les ampoules et les coups de soleil, nous avons tous pris plaisir à cette longue randonnée. Toutefois, nous sommes tous revenus avec la même difficulté. Comment faire le transfert dans mon quotidien? D’où me venait cette joie? Qu’est-ce qui la véhiculait? Comment faire pour que ce bien-être persiste?

Après y avoir réfléchi, et m’être observé sur la route, trois choses m’apparaissent à la source de cette joie. (Nos amis français en seront bien heureux.) En pèlerinage, le pèlerin habite un contexte qui suscite un état d’esprit lui permettant d’expérimenter ce qui lui manque le plus dans sa vie de tous les jours : liberté, fraternité et égalité.

Le pèlerin apprivoise sa liberté. Lentement, il s’autorise une liberté qu’il ne se connaissait pas. À travers elle, il se donne le droit d’être lui-même, de vivre en cohérence avec ce qui l’habite. Il s’affranchit d’un cadre de vie qui étouffait la vie en lui.

Sur le chemin, en route vers le sanctuaire, le pèlerin expérimente la fraternité. Une fraternité qu’il ne rencontre plus que très rarement, même au sein de sa propre famille. Au fil de ses pas, il construit un lien de confiance avec l’humanité. Il découvre qu’il pourra toujours compter sur une présence aidante, un accueil chaleureux.

Enfin, le pèlerin apprend à vivre sans discrimination. Il n’y a plus ni mécanicien, ni enseignante, ni médecin. Les races et les cultures se mélangent. Il vit des relations humaines sans jugement, sans hiérarchie, d’égal à égal.

chemin forêtLe pèlerinage nous défait peu à peu de ce qui nous déshumanise. Il nous ramène là où il fait bon vivre : dans la possibilité d’être soi-même, sans artifice; dans la possibilité d’un vivre ensemble épanouissant. Le pèlerinage offre un espace où retrouver confiance en l’humanité, un espace où il fait bon vivre. Cette expérience, cette saveur de la vie, il est possible de la ramener chez nous. Elle n’existe pas seulement sur les sentiers de pèlerinage. Il suffit de s’observer. Lorsque je suis en marche vers le sanctuaire, une transformation s’opère en moi. Je ne suis plus dans le même état d’esprit. Je ne suis plus régi par les mêmes règles, les mêmes lois. Je m’ouvre à un autre possible.

Alors, quelles sont ces lois qui me régissent et me ramènent à la vie, à la joie de vivre? Il n’y a pas une réponse, mais une multitude de réponses. Des réponses en mouvements, changeantes, évolutives. Il n’y aura jamais une réponse définitive. Le pèlerin est en marche, sa réponse en processus. Elle est là, quelque part en nous, inscrite dans notre chair. Elle s’apprivoise de l’intérieur. C’est elle qui nous tire en avant et nous appelle au déplacement. Elle qui nous conduit vers notre sanctuaire : cet espace appelant le meilleur en chacun de nous.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

La résolution trace la voie du pèlerin

Comme une équation vivante, c’est par le chemin que le pèlerin parvient à sa résolution.
Bottes et Vélo
À la lueur de la nouvelle année, les jours s’annoncent comme autant de pages blanches où tout redevient possible. Ce temps de résolutions est accueilli comme un nouveau départ, comme une occasion de s’affranchir de ce qui freinait nos vies. Comme si, lentement, nous reprenions conscience et que tout ce qui avait rendu notre chemin difficile s’éclairait : attitudes, manières d’être, dépendances, croyances, préjugés, dénis… Toutes ces fausses indications que nous avons suivies et qui nous ont éloignées de notre route, toutes ces balises mensongères qui nous ont fait tourner en rond, tout ce temps perdu sur un chemin qui ne nous menait nulle part. Tout s’éclaire. Et, au fond de nous, il devient évident que nous savions quel chemin suivre.

La route du pèlerin débute comme débute la nouvelle année : avec résolution, détermination. Étymologiquement, résolution vient du latin «resolvere» et signifie défaire, dénouer, éclaircir, une difficulté.La Voie du St-Laurent - Ste-Anne-des-Monts La résolution, à la base, est un acte de volonté qui résulte d’un désir de passer à l’action pour trouver une solution, résoudre un problème, une situation. En prenant une résolution, en adoptant une attitude résolue, nous voulons faire la lumière sur une situation embrouillée, la dénouer, pour en libérer une réponse neuve et faire la vérité. Il y a du neuf qui nait de la résolution.

Il est intéressant d’observer qu’en physique nous parlons de résolution pour exprimer le passage d’un état à un autre. On dira, par exemple, que la neige s’est résolue en eau. La notion de résolution implique ainsi un changement d’état, une transformation. Il y a un avant et un après. En optique et en informatique, la résolution agira sur la qualité de l’image. En optique, meilleure est la résolution, mieux nous voyons. En informatique, plus le nombre de pixels est élevé, meilleure est la résolution de l’image, sa clarté. La résolution change notre manière de voir. Du côté politique, on utilisera aussi ce terme dans une perspective de changement. Il servira à énoncer une entente sur un changement dans le fonctionnement interne d’une organisation. On dira, lorsqu’il y a modification au niveau des règles de la structure, que l’organisme a adopté une résolution à cet effet. La Martre - La Voie du St-LaurentCette résolution opèrera, ici aussi, un changement, transformant la vie de ce groupe.

On observant le pèlerin dans sa démarche, on peut tracer des liens. Si c’est avec résolution, détermination, que le pèlerin entreprend son pèlerinage, il est aussi vrai de dire que celui-ci est résolu par l’expérience du pèlerinage. Dans sa mise en route, le pèlerin se pose sur le chemin telle une équation à résoudre et dont tout le processus mène à une transformation. C’est tout l’horizon du pèlerin qui sera transformé et sa vision du monde ne sera plus la même puisqu’il aura modifié ses règles internes.

Mais, allons plus loin en précisant davantage le sens de résolution. En médecine, le terme est aussi employé d’une manière qui porte à réflexion. La résolution y désigne le retour à la normale d’un tissu où il y avait inflammation ou pour parler d’un relâchement musculaire. La résolution, dans ce contexte, est la tension qui tombe, l’apaisement. Un travail corporel qui va bien au-delà de ma propre volonté. Je peux contribuer à la guérison du tissu enflammé en appliquant des crèmes, des onguents, en prenant un médicament. St-Michel-de-BellechasseJe peux tenter de me détendre pour faire passer la contraction musculaire mais, en bout de ligne, la guérison ne dépend pas seulement de moi. Il y a une puissance vivante et agissante en moi qui est à l’œuvre. Et il y a dans cette puissance quelque chose qui me dépasse. Intéressant, n’est-ce pas? La résolution me demande de lâcher prise, de m’abandonner avec confiance…

Par analogie, la médecine nous enseigne que, dans la résolution, il y a retour à la normale, retour à son état naturel, et que dans ce processus il y a une part que je contrôle et une part que je ne contrôle pas. Une part sur laquelle je dois lâcher prise et en laquelle je dois avoir confiance. Une part qui me transcende et me pose à l’intérieur de plus grand que moi. On touche ici à la dimension spirituelle de notre être. La résolution, dans son processus, me transforme en me situant autrement dans mon rapport à la Vie. Elle déplace mon regard, mes croyances pour me ramener à ma véritable nature dans un processus de lâcher prise. N’est-ce pas là le parcours du pèlerin : lâcher prise pour revenir à son état naturel? Prendre conscience de sa déformation, d’avoir été dénaturé, et se mettre en route avec le désir de changer pour revenir à la Vie?

St-Michel-de-BellechasseLe pèlerin dans sa démarche est un être en voie de résolution. Sur le chemin, il trouve réponse à son équation dans le mouvement. Appelé par le meilleur qui résonne au plus profond de lui et qui, en même temps, l’attire hors de lui, le pèlerin est audacieux dans sa résolution : il ose se déplacer et se laisser déplacer. S’il prend la route, c’est pour se libérer et retrouver sa véritable nature, laissez la Vie agir en lui.

Prendre une véritable résolution consistera donc à simplement me résoudre à me mettre en route; à faire le choix libre de marcher avec détermination sur un chemin que je sais bon pour moi.Bottes et Vélo - Emblême

Bonne Année 2016!
Éric Laliberté