Marcher ensemble

La terre c’est comme l’amour, elle exige une relation humaine, d’individu à individu.
Alice Parizeau
S’il est bien une route qui de tout temps a su rassembler dans un espace  liminal (hors des enjeux et structures sociétales), c’est bien celle du pèlerinage. Le pèlerin, même s’il marche seul, n’est jamais dans une solitude absolue. Sa longue marche est d’abord relationnelle. Elle dépend de sa capacité à entrer en relation avec un environnement qui lui est étranger. Le pèlerinage s’inscrit dans cette dynamique qui tient en tension individu et société : entre  moi et les autres. Le pèlerinage offre un espace pour se reconnaître – trouver sa juste place – au sein d’une communauté en mouvement, appelée au changement. Pour parvenir à embrasser cet espace, le pèlerin s’offre aux difficultés de la rencontre. C’est à travers elles qu’il est transformé, qu’il gagne en liberté.

L’être humain n’est rien seul. Concevoir ma vie de pèlerin dans l’espace solitaire de ma seule réalisation personnelle, constitue le plus grand des handicaps à toute démarche pèlerine. Chaque jour la vie appelle à la rencontre, à se décentrer de soi. Le pèlerinage invite à sortir de cette consommation narcissique de l’autre, pour entrer dans l’espace de l’accueil mutuel en vue du plus grand bien. Ensemble, tourner le regard vers une destination commune à construire; écouter et accueillir mutuellement.

Le pèlerinage convoque à ressaisir l’espace de la rencontre et de l’être ensemble. Le pèlerin ne peut s’imposer à l’autre, il marche en terre étrangère. Par contre, il sait très bien qu’il ne peut se renier. Il est toujours à négocier cet espace : comment marcher ensemble? Comment partager la vie?

Marcher ensemble, c’est être coresponsable de la vie qui cherche à se dire en chacun  de nous. Lui permettre de s’exprimer en cherchant à comprendre, ensemble, le désir qu’elle porte. La vie appelle la vie. Écoutez-la, dans ses silences, dans ses murmures, mais aussi lorsqu’elle hurle parce qu’elle étouffe. La vie réagit toujours face aux dynamiques de mort.

Éric Laliberté

Postpartum pèlerin

Nous sommes, d’ordinaire, heureux par nos goûts et tyrannisés par nos habitudes.
Hyacinthe de Charencey
Vous êtes revenu de pèlerinage et avez beaucoup de difficulté à reprendre le fil de vos occupations. Le retour au boulot arrive trop vite. La routine quotidienne ne vous dit plus rien. Tout semble se bousculer et vous vous sentez envahis. Les tâches s’accumulent, le cœur n’y est plus. Cette vie d’avant ne vous dit plus rien. Vos valises sont à peine défaites que vous mettriez la clé dans la porte et repartiriez aussitôt. Vous regardez vos photos en boucle. Vous revisitez tous ces lieux. Vous revoyez ces visages, toutes ces rencontres. Vous en ressentez encore vivement l’émotion. Rien à faire, vous avez l’impression que votre cœur est resté là-bas… Ne vous inquiétez pas, vous vivez le postpartum pèlerin!

Cet effet postpartum n’est pas spécifique au pèlerinage. On retrouve ses effets dans différentes situations qui peuvent avoir certaines caractéristiques communes. Les symptômes postpartum s’apparentent à ceux de la dépression. Ils apparaissent après un engagement soutenu pendant une longue durée et ayant mobilisé toute la personne. Que ce soit après une grossesse; ou après les épreuves sportives des jeux olympiques; que ce soit après avoir relevé de grands défis tels que l’Everest, le Kilimandjaro, la traversée de l’océan à la voile ou encore un Ironman; pratiquement tous éprouvent ces sentiments dépressifs dans les jours qui suivent la réalisation de leur projet. On peut les retrouver également chez certains artistes, alors qu’ils viennent de terminer une œuvre à laquelle ils se consacraient depuis plusieurs mois. Il y a cet effet de vide. Tout notre temps, notre énergie était investie dans cette activité et maintenant… c’est terminé. Même si le processus s’apparente à un accouchement, il y a un deuil à faire. Ce qui était n’est plus, mais a pourtant transformé ma vie. Je sais que je ne suis plus le même. Mais que suis-je devenu au juste?

Pour bien ressaisir l’expérience pèlerine, il importe d’en faire une relecture. Il ne s’agit pas de relire le journal que vous avez tenu tout au long de votre parcours. Il s’agit d’en faire un exercice de mémoire : qu’est-ce qui remonte spontanément?

Que l’événement soit positif ou négatif, laissez-le parler et écrivez. Racontez cette anecdote, et toutes les autres qui viendront, aussi précisément que vous vous le rappelez. Il importe peu à ce moment-ci que le récit soit exact. Ce qui importe c’est ce que vous en retenez. La véritable expérience se joue dans cet exercice de relecture.

Prenez le temps de visiter et de nommer les émotions qui vous viennent. En revoyant intérieurement votre itinéraire, que ressentez-vous? Pourquoi cet événement en particulier? Mettez tout sur papier sans vous censurer. Il n’est pas nécessaire de tout faire d’un seul trait. L’exercice peut s’échelonner sur plusieurs jours. Donnez-vous des pauses et lorsqu’il vous vient autre chose, écrivez-le. Laissez-le jaillir avec tout ce qu’il suscite en vous. Lorsque vous sentirez que vous avez épuisé les anecdotes, mettez ce carnet de côté pour quelques jours.

Après un certain temps, reprenez contact avec votre relecture. Relisez ce que vous avez couché sur papier. Certains éléments vous apparaîtront écrits sous l’effet de l’émotion et n’auront plus autant d’importance. D’autres par contre garderont une certaine puissance et continueront de vous parler.

En faisant la liste de ces éléments qui gardent encore de la saveur, tentez de tirer un fil conducteur. Que retenez-vous de cette expérience? Comment vous parle-t-elle? Que vous enseigne-t-elle à votre sujet?

Prenez le temps de creuser ces émotions qui demeurent fortes, qu’elles soient positives ou non. Elles vous renseigneront sur l’orientation de votre vie. Elles vous donneront des repères sur ce qui donne du goût à votre vie. Elles seront de nouvelles balises et donneront une saveur nouvelle à votre chemin quotidien. Vous réaliserez toutefois qu’elles ne vous sont pas complètement inconnues. Qu’elles étaient-là depuis toujours, que vous les aviez seulement négligées avec le temps. Prenez le temps de renouer avec elles.

Enfin, une fois ces étapes franchies, elles appelleront à l’action. Maintenant que vous êtes devenus sensibles à ces perceptions, à ce qui donne de la saveur à votre vie, de nouvelles structures s’imposeront.

Cette étape sera plus ou moins difficile, selon la certitude intérieure que vous porterez face au ressenti que vous éprouverez. Comme le disait le philosophe Michel Foucault : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou. » Faire des changements majeurs dans vos comportements ou vos manières de vivre aura un impact important sur votre entourage. Ils ne comprendront pas toujours ce que qui vous arrive. À leurs yeux, vous ne serez plus le même. Vous ne serez plus celui ou celle dont ils attendent certains types de réactions, et ce sera déroutant pour eux. Pour vous aussi. Tout sera nouveau, tout sera à apprivoiser.

Ce qui demeurera concret toutefois, c’est cette confiance dans ce que vous éprouvez. Il sera important de retenir que ce senti peut cependant changer. Rappelez-vous que vous n’avez pas toujours aimé le navet, les radis ou les endives. Votre manière de goûter la vie peut évoluer et vous indiquer de nouvelles voies plus tard. Rien n’est coulé dans le béton. Vous êtes libre.

Le postpartum pèlerin est difficile parce qu’il nous parle d’un manque. Il faut toutefois visiter ce manque pour en comprendre la nature. Ce n’était pas le contenu de votre sac à dos, ni la magie des lieux ou encore cet hôtel 5 étoiles qui donnait du goût à votre itinéraire. C’est en marchant que se jouait le meilleur de votre expérience pèlerine et c’est dans le détachement de cette marche que se construisait la saveur de votre sanctuaire intérieur. En faisant cet exercice de relecture, vous reprendrez contact avec ce qui donne du goût à votre vie et vous vous donnerez ainsi des outils pour la rendre savoureuse à chaque instant.

Éric Laliberté

Quitter

C’est la rentrée sur le blogue de Bottes et Vélo!

Bottes et Vélo est heureux de vous retrouver après un été passé sur les routes. Pour cette rentrée, nous vous proposons d’aborder le thème des départs sous un autre angle. Le départ annonce toujours un nouveau commencement mais en fait, lorsque nous partons, c’est pour quitter. Chaque fois, nous laissons quelque chose derrière nous: quitter le travail, quitter les vacances, quitter la maison, quitter l’hôpital… On est toujours en train de quitter! Que ce soit un lieu, une personne, un environnement, un contexte, le mouvement est inscrit dans nos vies et incite à aller de l’avant, dans l’espoir d’y trouver mieux. Ce que nous laissons derrière est toutefois riche d’informations. Il peut nous renseigner de bien des manières sur l’orientation de nos vies, ce que nous désirons atteindre en quittant.

Bonne lecture!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni


L’impulsion du voyage est l’un des plus encourageants symptômes de la vie.
Agnes Repplier
Quitter pour un voyage, l’espace d’un weekend, d’une semaine, un mois. Pour un congé différé, une sabbatique ou une convalescence, pour un pèlerinage ou un « road trip ». Se faire « backpacker » pour un temps. Quitter un emploi, des amis, un(e) conjoint(e), un milieu de vie, un pays, une ville, un quartier… Tous ces départs interpellent par le meilleur vers lequel ils pointent. Toutefois, nous nous questionnons rarement sur leur origine. Leur source est pourtant  dans ce que nous quittons…

Lorsque nous quittons, nous ne le faisons jamais sans raison! Quelque chose nous entraîne dans ce mouvement. Quelque chose nous pousse, nous incite, nous provoque, à aller de l’avant. Quitter c’est désirer mieux, mais c’est d’abord quitter une condition de vie. On quitte quoi et pourquoi lorsqu’on part ? Pourquoi ce besoin de partir courir le monde sac au dos? Pourquoi se met-on en marche?

Le réfugié politique quitte un pays devenu dangereux. Des conjoints se quittent face à une relation sans issue, devenue malsaine. On quitte un emploi pour un meilleur. On quitte un weekend, au chalet, pour se recharger les batteries. Derrière chaque « quitté », il y a une raison, un malaise, un inconfort, un désir ou un mal de vivre qui veut trancher avec l’ici de nos vies. Le moindre de nos déplacements exprime un manque, ne serait-ce qu’aller à l’épicerie. Prenons-nous le temps d’y réfléchir, de questionner ce mouvement. De quoi nous évadons-nous lorsque nous quittons? Quel vide voulons-nous combler?

La popularité du phénomène « backpacker », l’intérêt pour le pèlerinage et tous les mouvements migratoires, expriment un désir d’évasion, de quitter une condition de vie. Pour un court moment ou pour toujours. Comme le bébé qui naît, expulsé d’un contexte devenu trop étroit, qu’est-ce qui me pousse à quitter mon milieu de vie? Quelle était la source de mon malaise, de mon inconfort? Connaître ce que je quitte, me renseignera sur ma route et sa direction n’en sera que plus précise. Était-ce pour :

  • Sortir d’une situation sans issue.
  • M’évader d’un rythme de vie.
  • Quitter le brouhaha quotidien et ses sollicitations.
  • Renoncer aux obligations.
  • Abandonner une vie devenue insignifiante.

Toutes ces raisons parlent d’un trop-plein qui lui sous-entend un manque, un manque d’espace vital. En quittant, je cherche à faire de la place dans ma vie pour ce qui n’en a plus. Quelque chose manque et ce manque incite à quitter pour se mettre à sa recherche. Manque de repos? Manque de temps? Manque d’espace? Manque de silence? Manque de calme? Manque de sens? Manque de reconnaissance? Manque d’estime? Manque d’amour…

Ces manques sont souvent souffrants et il peut être difficile de les aborder dans tout ce qu’ils impliquent. Il devient alors tentant de les anesthésier de toutes sortes de façons, en s’étourdissant, en s’agitant ou en se surmenant, pour les ignorer. Pourtant, cette souffrance est le signal à entendre. Il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’y être attentif pour retrouver sa route. C’est dans l’écoute attentive de la souffrance de ce manque que se trouve le chemin qui conduit au sanctuaire recherché. Il s’agit avant tout de quitter une souffrance pour trouver le bien-être en soi. Le juste chemin.

Les vacances portent en elles cette intention. Maintenant qu’elles sont terminées, comment relire ce temps qui nous a extrait de notre quotidien? Qu’est-ce que ce temps a mis en relief de nos vies? Quelles leçons pouvons-nous tirer? Y avons-nous puisé le bon goût de la vie? Que nous révèle-t-il des lourdeurs de notre quotidien?

Les vacances ne sont pas qu’une soupape ou un anesthésiant, elles permettent le recul nécessaire pour voir sa vie sous un autre angle. Elles permettent la distance qui éveille la conscience à ce qui manque. Le retour des vacances est donc un moment propice pour faire les changements qui s’imposent dans un mode de vie qui nous éteint parfois.

Vous êtes reposé. Votre esprit est moins encombré. Vous avez plus d’énergie. Ne laissez pas le train-train vous anéantir de nouveau. Il suffit de bien peu parfois pour rectifier l’orientation de sa marche et l’aligner sur l’espace de son sanctuaire.

Bon retour!

Éric Laliberté

Les Sentiers entre Vents et Marées

Bottes et Vélo vous offre un résumé vidéo de ses 12 jours de marche sur le Sentiers entre Vents et Marées. Merci à tous les participants lors de ce parcours exploratoire: France, Céline, Nathalie, Line, Chantal, Yves, Maria, Christine et Thierry. Un merci tout particulier à Carole Longuépée, Réal Jomphe et Carole Turbide pour leur soutien et leur amitié dans ce projet. Nos chemins se recroiseront, c’est certain!
Éric Laliberté et Brigitte Harouni

Expérience pèlerine chez les Madelinots

Chaque été, nous reprenons la route pour nous imprégner de l’expérience pèlerine. Pour en raviver la puissance et la sentir dans tout notre être, mais aussi, pour mieux accompagner le pèlerin-randonneur. Ce weekend, nous quittons pour deux semaines en compagnie de neuf pèlerins et pèlerines. Nous irons explorer les tous nouveaux Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine.

Ces sentiers, issus de l’expérience pèlerine d’un  groupe de Madelinots à Compostelle, ouvrent officiellement cet été et s’adressent tout particulièrement aux pèlerins autonomes. Parcourir les Sentiers entre Vents  et Marées permet de découvrir, à son rythme, 225 km de paysages à couper le souffle et de rencontrer des insulaires à la bonne humeur contagieuse.

Pour l’occasion, et comme chaque été, Bottes et Vélo vous invite à suivre ses pérégrinations madeliniennes sur Facebook ou sur sa chaîne YouTube. De courtes capsules vidéo partageront nos impressions, notre expérience pèlerine et les beautés des Îles-de-la-Madeleine.

L’importance du pèlerinage autonome. L’expérience pèlerine découle d’une pratique autonome du pèlerinage. C’est-à-dire par soi-même. Le pèlerinage de longue randonnée est plus qu’une marche, il porte en lui tout le mouvement intérieur du pèlerin-randonneur et fait en sorte qu’on ne peut plus seulement parler de longue randonnée. C’est bien plus qu’un sport, c’est une expérience qui transforme! Le pèlerinage transforme dans le regard et dans la manière d’être. Entrer dans ce processus déplace sur tous les plans : physique, psychique et spirituel. Trop le prévoir pose des conditions qui rangent au deuxième rang l’attention et le respect dû à son corps; une attention qui peut vous en apprendre long sur vous-mêmes… Trop le cadrer retient la spontanéité de l’exercice et limite les possibilités de vivre l’expérience par soi-même.

L’expérience pèlerine s’écrit à travers nos pas. Observez votre manière de marcher, elle en dit long sur votre manière d’être. Comment est votre pas? Est-il rapide, court ou tendu? Avez-vous le pied souple? La jambe raide? Marchez-vous courbé? Regardez-vous toujours le sol? Trébuchez-vous sur le moindre caillou? Vous souciez-vous de ceux qui traînent derrière? Ragez-vous devant celles qui vous dépassent avec aisance? Prenez-vous le temps de vous arrêter? Où allez-vous? Votre destination est-elle un fardeau? Une joie? Toutes ces questions sur votre manière de marcher vous en apprendront beaucoup sur vous, sur votre manière de vivre… Des réponses qui ne sont pas toujours faciles à recevoir. L’expérience pèlerine demande de s’accueillir avec humilité et bonté…

Pour bien se lancer dans l’expérience, et en faire une trajectoire signifiante, il faudra :

1) Se faire confiance. Vous êtes capable d’aller chercher l’information nécessaire à la planification de votre pèlerinage. Vous savez préparer un voyage et, sans le savoir, vous marchez déjà un  minimum de 6 km/jour en vacant à vos occupations quotidiennes. Il n’est pas nécessaire de marcher 30 km/jour en pèlerinage!!! Si vous le percevez ainsi, c’est que vous êtes davantage dans la performance et ce sera une belle occasion de questionner votre manière d’être.

2) Accueillir l’imprévisible. Dans l’imprévu, vous découvrirez le monde autrement. Vous serez disposé aux rencontres inattendues. Vous trouverez des solutions qui feront appel à votre créativité. À l’inverse, tout prévoir dit beaucoup de vos craintes et de vos peurs. Les sacs à dos trop pleins, tout comme ceux planifiés au cm³, en disent long…

3) Accepter d’être déplacer. Le pèlerinage déplace non seulement physiquement, mais aussi intérieurement. Se mettre en route, peu importe le contexte, sous-entend quitter ce que j’étais pour ouvrir sur un monde inconnu. Accepter d’être déplacé, c’est accepter d’être transformé par l’expérience et d’en perdre le contrôle. Il y aura du neuf suite à cette expérience et je ne pourrai pas dire de quoi il sera fait.

4) Avoir une destination. Se donner une destination est primordial dans l’expérience pèlerine. Même si celle-ci change en cours de route, il doit y avoir une destination. La destination met en marche par le désir de l’atteindre : « Où vas-tu? ­— À la crèmerie. —Et si on allait jouer aux quilles ensuite? — Bonne idée, allons-y! »  Tout désir met en route. « Où va ta vie? Que cherches-tu? Qu’est-ce qui te fait marcher? — Il me semble que ma vie pourrait être mieux… » La destination est nécessaire, on dit même « Je vais lire un bon livre. » En elle, je trouve refuge. C’est elle qui donne du goût à ma vie. Ne pas avoir de destination, c’est comme cesser de respirer.

Enfin retenez que l’expérience pèlerine est accessible à tous. Pas nécessaire d’être un grand sportif ou une grande sportive! Il suffit d’être porté par le désir de se mettre en route vers le sanctuaire de sa vie. Au départ, votre destination sera bien claire: «  Je vais à Compostelle! Je vais à Ste-Anne-de-Beaupré! ». Mais, au fil de vos pas cette destination sera appelée à évoluer et sera transformée. L’espace du sanctuaire personnel, votre destination personnelle, n’a rien à voir avec Compostelle. Compostelle n’est qu’un prétexte pour nous faire marcher. Car c’est en marchant que l’on devient pérégrin : des êtres libres au cœur de la cité conquise.

Bonne route et bon été!

Éric Laliberté

N.B. : Le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 25 août.

Entre ce que je veux et ce qui est

La marche dans l’errance n’est pas de condition pèlerine.
Alphonse Dupront
La fin de semaine dernière, nous avons vécu un formidable Weekend Pèlerin à l’Isle-aux-Coudres. La thématique : Le Yin et le Yang de ma vie. C’était l’occasion de s’observer dans nos dualités – entre ce que je veux et ce qui est, pour sortir de nos oppositions et voir l’écart entre les deux. Cet écart laisse un grand vide. En rester là crée de la distance, nous éloigne les uns des autres. Le dépasser, c’est commencer à construire un pont, une traverse, un chemin. Et c’est précisément dans cet écart que s’élabore le chemin de pèlerinage. Le chemin naît de nos désirs. Il est l’espace qui se construit jour après jour entre mon désir et la réalité du quotidien, entre ce que je veux et ce qui est.

Il est entre le tout ou rien; entre le noir et le blanc; entre le bon et le mauvais; entre ce que je veux accomplir et mes limites; entre l’image que je projette et ce que je suis; entre ce que je suis et ce que tu es; entre mon idéal et la réalité.

Tous ces écarts sont autant d’espaces qui appellent à tracer des sentiers qui se situent sur cette frontière. Le chemin n’existe pas sans désir d’un ailleurs. Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherches-tu? C’est parce qu’il y a destination, qu’un chemin peut prendre forme. Le pèlerinage prend du sens parce qu’il porte en lui un idéal, une destination. Il est habité par un désir, un espoir. Sans destination, le pèlerinage n’est qu’errance. La vie aussi.

Par son désir, le pèlerin est déplacé. Il marche vers lui. Sur son chemin, il construit des trajectoires signifiantes au hasard des rencontres et celles-ci l’amènent à repréciser sa destination, son désir. Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherches-tu? Le chemin se construit dans cet espace. Se mettre en marche équivaut à se lancer dans la vie en quête d’un idéal. Et cet idéal est continuellement confronté à une réalité toute autre, une réalité que je ne possède pas.

Les chemins de pèlerinage, tout comme les chemins de vie, sont faits de ces imprévus qui invitent à sortir de nos dualités, de ce qui est noir ou blanc, bon ou mauvais, entre mon idéal et la réalité. Car l’idéal ne s’atteint pas, il met en marche! Il est le moteur de la vie, continuellement à poursuivre. Le chemin est l’espace où s’écrit la vie. Un de nos grands penseurs a dit : « Les oiseaux du ciel ont des nids, les renards ont des terriers, mais le Fils de l’homme n’a nulle part où poser sa tête. » Continuellement en route, l’être humain est voué au cheminement. Il aura beau chercher à tout prévoir, il y aura toujours une part d’incontrôlable.

Sur la route, il y aura toujours cet autre, imprévisible et mystérieux, pour confronter mon désir. Toutefois, sans lui, il n’y a pas de véritable rencontre. Le chemin se trace dans la rencontre des désirs. Brigitte et moi avons cette phrase pour nous rappeler cet entre-deux : « Ce ne sera pas ton idée, ni la mienne, mais la troisième. Celle qui jaillira de notre rencontre. » Dans cet espace, il y a place à l’émerveillement d’une vie à inventer.

Éric Laliberté

 

Quelle quête de sens?

Lire est une route sur laquelle nous avançons.
Pierre Dumayet
Le pèlerin parcourt les chemins, comme le lecteur parcourt les pages d’un livre. Ses pas font vivre des paysages, des villes, des villages. Ils donnent vie à cette place du marché, animent ce petit café, font tinter la clochette de l’épicier. En les fréquentant, ces lieux se mettent à exister. Comme le lecteur parcourt le livre du bout des yeux, le pèlerin arpente les routes pour en construire le sens. Et si le lecteur s’évade, pense ou rêvasse sur les pages qu’il fréquente, le pèlerin c’est sur les chemins qu’il quitte sa demeure pour entrer dans cet autre univers. Du bout des pieds, le pèlerin marche pour lire.

Au fil de leur voyage, pèlerin et lecteur refont le monde. Ils le recomposent de mille et une façons. Entre le texte et la pensée du lecteur se tissent des liens. Les structures de mots renvoient chacun à sa propre expérience et chaque lecteur tire de sa lecture une expérience différente. Certains s’attardent sur un passage, d’autres s’empressent de lire pour connaitre la suite. Il y en a qui sautent quelques pages, d’autres qui reviennent en arrière. Le lecteur fait des allées et venues sur le texte qui lui permettent de se faire une idée, de se l’approprier. Le pèlerin s’exécute de la même manière : il bifurque, revient sur ses pas, fait de longues pauses, emprunte des chemins différents. Son pèlerinage est une lecture particulière du chemin.

Pour pousser plus loin les liens entre lire et marcher, disons que le texte est l’équivalent du lieu et que l’acte de lire équivaut à parcourir le lieu, le marcher. En fait, qu’ils soient pianiste, lecteur ou marcheur, ils construisent tous du sens entre ce qui est lu (partition, livre ou carte) et ce qu’ils sont. En lisant les structures qui se présentent à eux, ils font émerger un sens, une direction, qui est le fruit de leur interprétation. Ils ne sont pas en quête de ce sens. Ils le construisent selon leur inspiration. À chaque pas, chaque notes, chaque lettre, ils sont provoqués à le construire.

Le pèlerin construit du sens avec ses pas. Chaque hésitation, chaque virage, chaque détour, chaque arrêt sont des manières de lire les lieux et de tisser des liens. Si je ne passe pas par cette ruelle sombre, c’est qu’elle évoque quelque chose d’inquiétant. Si je passe par la place du marché, c’est que l’odeur de la boulangerie m’attire. Si je traverse ce parc, c’est pour goûter la fraicheur des arbres. Chacun de mes itinéraires construit du sens par ma manière de les lire et de me laisser interpeller.

Mais, il n’y a pas que ma lecture. D’autres lisent en même temps que moi. Leur présence engendre des rencontres qui elles aussi bousculent le cours de mon itinéraire. Ces événements se produisent de manière imprévue et bousculent mon parcours, ils me provoquent dans mon organisation. Ils m’obligent à revoir mon itinéraire, à en réorganiser le sens, la direction.

Parfois cela demande peu de temps (autobus manquée), parfois l’effort est colossal (accident tragique), mais dans tous les cas : la tâche ne peut être évitée. Le sens se construit sur l’expérience qui est ressaisie.  Si je manque l’autobus, je peux prendre un taxi, annuler mon rendez-vous, ou le décaler. Plusieurs options s’offrent à moi et d’instinct je reconstruis un nouveau sens, un nouvel itinéraire.

Mais parfois le choc peut être brutal. J’ai alors de la difficulté à recomposer du sens avec ce qui m’arrive. L’expérience a fait éclater tous mes repères, il n’y a plus rien de pareil. Je ne m’y reconnais plus. Je me sens dans un grand vide. Pour me ressaisir, j’aurai parfois besoin d’aide. J’aurai aussi à travailler pour me recomposer et reconstruire du sens pour ma vie. Pas qu’on me dise le sens de ma vie, mais qu’on me réapprenne à marcher. Pas d’avoir une illumination, une vérité prêt-à-porter, mais que je m’attèle à la tâche et que je bâtisse. Le sens vient de cet effort.

Qu’elle soit anodine, heureuse ou tragique, toute expérience se doit d’être ressaisie pour poursuivre la route : l’arrivée d’un bébé, la mort d’un être cher, le rendez-vous annulé, la perte d’un emploi, l’arrivée de la retraite, ou même la visite imprévue. Tous ces événements modifient nos itinéraires et nous déroutent à plus ou moins grande échelle, à plus ou moins long terme.

Vient un temps, cependant, où la reconstruction s’impose. Et pour construire un sens nouveau, je vais devoir faire preuve de créativité et passer à l’action. Je vais devoir me mettre en marche. Comme ce pèlerin face à un pont emporté par le torrent, je vais devoir repenser ma route, la réinventer. En explorant différentes voies, en parlant de la situation avec d’autres, en questionnant ma destination, les événements vont s’enchaîner et s’éclairer les uns les autres. Lentement, je vais me remettre en marche. Le sens viendra de cette marche. Il viendra de l’interprétation que j’en ferai. Un autre pèlerin n’y aurait pas vu la même chose.

Lecteur, pianiste, ou pèlerin, nous sommes tous les interprètes de ce qui se donne à lire. L’expérience demande toujours à être ressaisie. Elle l’exige même. Elle exige une lecture particulière, nouvelle, inattendue, qui permette à chacun d’inventer sa vie et d’en construire le sens. Si le lecteur s’arrête, le monde sera privé d’histoire. Si le pianiste s’arrête, le monde sera privé de musique. Si le pèlerin s’arrête, le monde sera privé du sens qu’il porte pour l’humanité.

Éric Laliberté

Pourquoi dites-vous « pèlerinage »?

Il n’est jamais trop tard pour renoncer à vos préjugés.
Henry David Thoreau
Pourquoi cette pudeur religieuse face au pèlerinage? Pourquoi cette gêne à dire pèlerinage alors qu’il serait si simple de dire longue randonnée? Pourquoi se dire pèlerin alors qu’il serait si simple de se dire randonneur? Plusieurs pèlerins-randonneurs se sentent coincés entre les souvenirs religieux qu’évoquent le mot pèlerinage et l’expérience spirituelle qui habite leurs bottes. Au Québec, de manière toute particulière, on est frileux quand vient le temps de parler religieux! Comme ce malaise persiste dans le milieu pèlerin, j’ai pensé qu’il serait bon de démêler le tout pour se libérer de l’institution (qui fait encore réagir) et de nos préjugés.

Tout d’abord, distinguer religieux, religion, religiosité et spiritualité. Qu’est-ce que le religieux aujourd’hui? Dans le domaine des sciences religieuses, ce que l’on désigne aujourd’hui comme religieux est le « marché du religieux ». Tout est inclus sur ce marché : toutes les traditions, nouvelles ou anciennes, courants ésotériques, sociétés secrètes, sectes, de même que toutes formes de spiritualité. Tout, tout, tout! Donc, « religieux », c’est la grande famille, celle qui désigne l’ensemble du phénomène. Ainsi, que vous le vouliez ou non, vous êtes religieux dès l’instant où vous manifestez le moindre questionnement spirituel. Cessez de vous faire du souci, de vous demander ce qu’on pensera de vous si vous laisser transparaître, ne serait-ce qu’un iota de votre côté religieux; tout le monde l’est (ou presque)!

Pour ce qui est du terme « religion », celui-ci fait référence aux traditions religieuses structurées, anciennes ou récentes. Il faut en faire partie pour y prétendre. Si vous vous affichez catho, juif, orthodoxe, musulman ou scientologue, c’est que vous êtes de cette religion et par conséquent pratiquant. Toutefois comme la notion de pratiquant varie beaucoup d’un individu à l’autre, je ne me lancerai pas dans ce débat et nous conviendrons qu’il suffit de s’y reconnaître, d’y adhérer, pour en faire partie.

Religiosité. La religiosité est le terme qui dénote l’ouverture, tous les possibles, qui entourent le phénomène religieux. Quand on parle de la « religiosité » d’aujourd’hui, on parle du libre choix sur le marché du religieux. La religiosité signifie la possibilité de choisir, le pouvoir d’exprimer sa spiritualité, selon ce qui convient à chacun. Dans un tel contexte, je peux me dire juif, croire en la réincarnation et m’intéresser à l’équilibre énergétique des chakras, sans que personne n’y voie le moindre inconvénient. Les frontières religieuses s’y traversent plus aisément et travaillent de concert. Cette posture est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité. Elle s’oppose avec contraste aux époques où la religion du milieu allait de soi pour l’ensemble de la population.

Enfin, spiritualité. La conception actuelle de la spiritualité s’affiche comme la forme individualiste de la religion. La spiritualité se limite bien souvent à définir des croyances personnelles  sans se rattacher à un groupe de personnes. Non seulement la spiritualité se vit chacun pour soi, mais elle ne se questionne que très peu ou pas du tout. Au mieux, elle n’attend de l’autre que la confirmation de ses options. La spiritualité se situe toujours dans cette ambivalence qui revendique le libre choix, mais cherche tout de même à être confirmée. Mais c’est inévitable, la spiritualité a besoin de se mesurer à son entourage pour continuer de cheminer. Elle ne peut vivre replier sur elle-même.

Maintenant, comment et où situer le pèlerinage sur cette grande carte?

En 2016, selon les statistiques de Compostelle, 92% des 278 000 pèlerins disent avoir fait le parcours pour des raisons religieuses et culturelles. De telles statistiques n’ont rien d’étonnant. Le questionnaire du bureau des pèlerins ne demandent pas si vous avez fait le pèlerinage pour des raisons « catholiques ». Il vous offre trois choix : pour des raisons religieuses, religieuses et culturelles ou culturelles seulement. Les deux premières réponses cumulent les 92 % mentionnés. Un chiffre qui n’a rien d’étonnant puisqu’il ne désigne pas une appartenance religieuse, mais le fait « religieux », le « marché religieux » comme nous le disions plutôt. Même si la Compostela est remise par une institution catholique (certificat qui confirme l’accomplissement du pèlerinage), la majorité des pèlerins ne s’y voit pas d’appartenance. Malgré cela, ils définissent tout de même leur démarche comme religieuse. Les pèlerins sont donc cohérents avec la définition actuelle du religieux qui est, ni plus ni moins, qu’un grand melting pot de tout ce que le phénomène représente.  D’ailleurs, tous les pèlerins vous le diront, on retrouve de toutes les croyances sur les chemins de Compostelle!

Ceci dit, le pèlerinage s’immisce dans toutes les sphères que nous avons définies. Il est tout d’abord l’espace qui véhicule les offres du « marché religieux ». Il serait faux de prétendre que Compostelle est uniquement catholique. Par ailleurs, il s’agit d’une pratique universelle qui peut se vivre de manière spécifique en s’inscrivant comme démarche dans une religion particulière; qu’elle soit bouddhiste, islamiste, hindouiste ou autre. Le pèlerinage se pratique d’ailleurs partout sur le globe et depuis bien avant le christianisme. Le pèlerinage relève aussi du libre choix que sous-entend la religiosité. Les personnes qui le pratiquent le font, non par prescription mais, par conviction personnelle. C’est un choix qu’ils expriment sans pour autant y voir un lien ou une adhésion religieuse. Enfin, cette dernière observation conduit directement à l’inclure au niveau des pratiques spirituelles, en tant que croyance personnelle.

Voilà pour cette vulgarisation rapide de la scène religieuse et la situation du pèlerinage sur cette même scène. Maintenant, qu’en va-t-il de la pudeur religieuse des québécois-es? L’histoire de la religion au Québec en a blessé (agressé parfois) plusieurs. Ce n’est toutefois pas exclusif au Québec. La difficulté semble plutôt venir du fait que la Révolution Tranquille se soit fait trop rapidement et que nous n’ayons pas eu le temps de digérer cette sécularisation rapide. Beaucoup de peurs face à la religion restent bien ancrées (peur d’être contraint, peur d’être manipulé, peur du jugement, etc.). Des blessures qui demandent à être soignées, dont il faut prendre soin, sans pour autant nier la dimension spirituelle de notre humanité.

Actuellement, au Québec, les générations montantes seront les premières à ne pas avoir de référents religieux traditionnels (catholiques). Cette position historique est déjà en train de changer la face du Québec de manière radicale. Toutefois, le visage qui émergera n’en sera pas moins religieux. Nous aurons – nous avons – le défi d’apprendre à définir nos postures religieuses et à les articuler ensemble. Car, peu importe où nous nous situons sur le marché, nos croyances, nos valeurs, nos manières de vivre, seront toujours confrontées les unes aux autres. Nous devrons apprendre à danser ensemble de nos religiosités, à créer des symphonies de diversités.

Le pèlerinage contemporain, tel que Compostelle ou tous les chemins émergeant du Québec et ailleurs, s’inscrit déjà sur cette voie, ouvrant grande la porte au dialogue interspirituel. L’expérience des chemins de Compostelle annonce déjà cette ouverture. La « religiosité » du chemin semble être le mot clé qui permettra de sortir de nos pudeurs religieuses et d’afficher nos couleurs en toute liberté. Soyons pèlerins et fiers de l’être! L’exercice spirituel est sain pour tout être humain.

Éric Laliberté

 

 

L’angoisse de performer sa vie

L’obligation au bonheur est totalitaire, et c’est la tyrannie de l’époque.
Constance Debré
« Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? », chantait Fabienne Thibault dans l’opéra rock Starmania. Avoir une vie bien remplie, viser la pleine réalisation de soi, est l’injonction qui plane sur notre monde postmoderne. Il est un devoir que d’exploiter son plein potentiel, que d’aller au bout de ses capacités, de ses rêves, de son bonheur: « Est-ce que je suis à la hauteur? Ai-je réalisé tous mes désirs? Ai-je gravi tous les échelons? Suis-je allé au bout de moi-même? » La performance de soi : quelle angoisse!

Qui exige de qui? La pression semble venir de partout : de notre entourage, du travail, de l’école, de la télé, du cinéma, de nous-mêmes. Dès le plus jeune âge, la question nous est posée : Que feras-tu quand tu seras grand? Nous avons le devoir de faire quelque chose, d’être heureux. Comme si vivre n’était pas suffisant! Dans son livre, En quête de l’orient perdu, Olivier Roy exprime combien cette angoisse lui pesait lourd à une époque: « […] il fallait donner un sens à la vie, « construire » un couple, insuffler un sens à une pratique professionnelle. Ce n’était pas l’angoisse du salut, c’était l’angoisse du sens. Le plaisir n’était pas interdit, loin de là, de la marche à pied à la sexualité, il fallait l’inscrire dans la transcendance du sens, dans un dépassement de soi, dans l’achèvement d’un idéal » (p.298).

L’achèvement d’un idéal! Aujourd’hui, ce devoir d’achèvement est omniprésent et les ordonnances à la performance de soi se déclinent tel un credo : devoir d’être heureux, devoir de se réaliser, devoir de s’accomplir, devoir de mener une vie qui fasse du sens, devoir de se faire plaisir, devoir d’apprendre, devoir d’être en santé, devoir de bien s’alimenter, devoir d’être bio-écolo, devoir de sauver la planète, devoir de développer un réseau social, devoir de briller, devoir de s’afficher. Toutefois, pourquoi? Pourquoi cette pression? Pourquoi cette exigence de performance? Comment en sommes-nous arrivés-là?

La modernité nous a fait entrer dans l’ère industrielle et ses productions massives. Tout était soudainement décuplé avec la production en série. Plus tard, ce sont nos maisons qui se sont vues envahies par ce « toujours plus ». Nous sommes passés d’une télé à cinq par foyer, même chose pour les voitures, de une à trois. Avec le temps gadgets électroniques de toutes sortes se sont ajoutés et sont devenus perfectibles de mois en mois. En entrant dans la postmodernité, nous avons repoussé les limites encore plus loin et il est devenu normal de consommer toujours plus et en plus grande quantité. Il est de mise d’augmenter sa « qualité de vie » en renouvelant tous ses appareils régulièrement ou en revoyant sa décoration tous les cinq ans. L’économie néolibérale, à la tête de ce « toujours plus », voit surgir un individu qui se targue de travailler 70 heures/semaine, d’avoir trois jobs, d’être débordé et de trouver le temps d’aller au gym; mais plus encore il ou elle trouve le temps de suivre des cours de yoga, des ateliers de saine cuisine et de compléter avec un cours de piano ou encore de calligraphie chinoise. Il y a tant à faire pour être heureux, pour s’accomplir! Celui qui en fait moins apparait même comme un tire-au-flanc. Les voyages et les vacances ne sont plus des temps pour recharger ses batteries, mais des temps de perfectionnement : je dois sauver un orphelinat, parfaire mes capacités linguistiques, faire des expériences intenses, profiter d’une session intensive en « accroissement du potentiel personnel ». Les vacances sont faites pour s’améliorer, pour se grandir.

À toutes ces exigences de performer sa vie, le pèlerinage ne fait pas exception. Au contraire! Il parait bien le pèlerinage : « J’ai fait Compostelle vous savez. »

Même le pèlerin se sent la pression de performer son pèlerinage. Si ce n’est pas d’une manière sportive, ce sera dans l’obligation de parvenir à l’illumination, d’avoir trouvé LA réponse! Il y a tant de choses pour nous dire ce que devrait être notre expérience : une façon de marcher, des vêtements appropriés, un devoir de bien s’équiper, des règles à respecter. Il y a même un certain snobisme face à certaines pratiques du chemin…

Mais le chemin est plus retors que le plus convaincu des pèlerins se croyant en contrôle de l’expérience. Il vient à bout des plus récalcitrants (la plupart du temps). Il les entraîne au bout de leurs résistances et brise ce devoir de performance. Au fil des jours, par la durée, l’expérience qui était devenue un fardeau, bascule et, sans savoir pourquoi, les masques tombent… Enfin! Ce matin-là, nous comprenons que le fardeau n’était pas le contenu de notre sac à dos, mais bien le contenu d’une idéologie, d’un devoir de se performer : comme pèlerin, comme individu…

Le temps semble suspendu. Tout le corps relâche. Les paysages se mettent à défiler comme dans un rêve. Les pensées cessent de se bousculer. Le souffle est léger. Nous devenons enfin pèlerin. Avant, nous étions touriste, nous étions randonneur. Nous étions tout sauf pèlerin. Seul le temps peut faire de nous des pèlerins. Sans rien s’arrêter, sans rien changer, il nous a entraînés au-delà des exigences et des performances jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Il ne s’est rien passé de particulier, sinon quelque chose dans le regard qui a changé. Mais c’est justement  pour cela que je deviens pèlerin: parce qu’il n’y a plus rien à prouver, plus de costumes à endosser, ni d’exigences à performer. Le voyage peut se poursuivre, autrement, sans tension, lentement.

Il y a un avant, il y a un après. Comme une rupture dans le temps qui survient soudainement. Le regard transformé, le pèlerin poursuit sa route à la reconquête de son humanité.

Éric Laliberté

Le chemin se fait en marchant!

¡Caminante no hay camino, se hace el camino al andar!
Antonio Machado
« Marcheur, le chemin ce sont les traces de tes pas, c’est tout; Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Ces paroles du poète espagnol, Antonio Machado, nous rappellent que le chemin a quelque chose d’éphémère. Il passe. Plus encore, il n’existe que par le mouvement. Il y a dans l’appel du chemin, cet appel à l’action pour que celui-ci existe, pour que le monde existe! Passager, il demande à être vécu pour prendre corps. Sans mouvement, il n’y a pas de chemin… il n’y a pas de rencontres.

 « Marcheur, il n’y pas de chemin ». Ces vers de Machado nous rappellent l’illusoire du chemin. C’est-à-dire qu’il n’existe pas une voie tracée d’avance. Le chemin se construit en allant, dans le mouvement. Si je ne bouge pas, il n’y a pas de chemin. Chacun de mes pas le construit dans l’assurance que quelque chose me porte, l’espace d’une rencontre entre moi-même et la terre ferme. De cette rencontre le chemin se façonne. Il prend forme dans ce contact avec la réalité. C’est parce que j’ose risquer ce pas, dans le vide, que le chemin peut exister. C’est en m’abandonnant au chemin que j’accepte de me laisser toucher par lui. Le chemin s’offre à moi et je m’offre à lui. La confiance est mutuelle. Sans cette confiance, il n’y a pas de mouvement, pas de chemin. Et nous le savons tous, parfois, dans l’absence de confiance, la peur nous paralyse. Elle nous immobilise sur le bord de la route. C’est alors repli sur soi et monde figé, cadré, régulé; tout cela par insécurité.

La figure du chemin est allégorique, tout le monde l’aura compris. Il y a bien un objet appelé « chemin ». Toutefois, au-delà de l’objet, cette figure est constituée d’une multitude de rencontres et d’événements impondérables. Je n’ai pas le contrôle sur ce chemin. Dès l’instant où j’accepte de m’y avancer, j’accepte l’inconnu, l’imprévu. Celui, celle, qui croit tout prévoir et s’y attache, se prive de l’expérience du chemin. Le chemin existe non par raisonnement ou par objectivation, mais par ce qui l’anime, par cet élan du cœur. Le chemin prend forme dans cette confiance irrationnelle. Il prend forme dans cette audace à risquer la rencontre, la confrontation… l’espace d’un pas! C’est Mark Twain qui disait : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. » Dans ce premier pas, c’est toute mon histoire – tout ce qui m’a construit et tout ce qui m’a blessé – que je risque. C’est tout mon être que je mets en jeu, mais c’est aussi tout le chemin qui m’invite à vivre. Le chemin se joue dans cette présence à l’expérience qui appelle et exerce au face-à-face avec soi-même, avec l’autre, avec le tout Autre.

Le chemin n’est pas de pierre, ni de sable, ni de bitume; il est constitué de ces rencontres furtives, de ces paroles qui resteront gravées dans ma chair, de tous ces éblouissements soudains qui me saisissent par le cœur. Il est fait de ces éclairs éphémères, qui me donnent la certitude d’aller quelque part, de me laisser librement conduire. Le chemin me traverse et me conduit. Mais, à quoi sert un chemin s’il ne me mène nulle part? Suis-je un pantin sur ce chemin? Le pèlerinage n’est-il qu’errance dans un monde défait de ses illusions?

Il y a toujours une raison pour se mettre en route, ne serait-ce que pour le plaisir de la randonnée. Toutefois, le temps et l’espace auront raison du touriste et du randonneur. Si nous nous mettons en marche, c’est pour découvrir une destination qui nous est inconnue. C’est par l’inconnu que le mouvement se crée. Demeurer dans le connu équivaut à faire du surplace. L’inconnu invite à s’explorer plus en profondeur, à repousser les limites qui nous enferment. Dès l’instant où je saisis cette nuance et m’y abandonne, j’entre dans la dimension pèlerine du voyage et je peux filer avec elle, en direction de mon sanctuaire.

« Le chemin se fait en marchant », disait Machado. Il est toute cette dynamique inscrite entre pèlerin et sanctuaire. Une dynamique qui nous appelle à plus de liberté, plus de vie. Ultimement, c’est à l’état de pérégrin que nous appelle le pèlerinage. Le pérégrin, dans la Rome antique, désignait l’homme libre habitant dans la cité conquise. Ni citoyen romain, ni esclave, simplement libre. Tout le cheminement du pèlerin contemporain appelle à cette liberté au cœur de nos cités conquises. Actuellement, l’intérêt croissant pour le pèlerinage annonce une alternative possible à un système en perte d’humanité. Nous tous qui le pratiquons, cherchons à renouer avec cette sensibilité humaine.

Marcheur, il n’y a pas de chemin. Il n’y a que des rencontres qui te conduiront vers ton sanctuaire.

Éric Laliberté