Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

Marcher pour vivre dans la postmodernité

Le vrai miracle n’est pas de marcher sur les eaux ni de voler dans les airs :
il est de marcher sur la terre.

Houeï Neng
La vie est mouvement. Il n’y a pas une seule parcelle de vie qui ne soit en mouvement. De la moindre pierre, au plus grand des astres; du micro-organisme, au corps le plus complexe; du vent dans les arbres, au cours de la rivière; du sang dans mes veines, aux mouvements interstellaires, tout bouge! Ce qui refuse de bouger est voué à mourir.

La plante qui renonce à pousser ne donnera pas de fruit et finira par pourrir. Le cours d’eau qui s’arrête finit par stagner et s’assécher. Toutefois, mouvement ne signifie pas pour autant agitation. Je peux remuer une eau stagnante, elle n’en sera pas plus vivante. La vie n’est pas agitation. Le mouvement de la vie est loin de l’agitation compulsive de notre époque et c’est en le goûtant, en s’y plongeant, qu’on le perçoit. L’expérience pèlerine se situe dans cette dynamique. Elle nous met en contact d’une manière toute particulière avec ce mouvement vivant. Plus encore, elle permet de marcher en marge du monde pour faire table rase des influences de la modernité et redécouvrir le monde dans son essence vitale. Le nouveau pèlerin est définitivement postmoderne.

Il n’y a rien de plus simple que la marche.

Avant la modernité, le cours de la vie était établi par les institutions gouvernementales, ecclésiales et scolaires. Cependant, l’hégémonie des institutions a fini par s’user et en révolter plus d’un. Les institutions se sont alors montrées décevantes sur plusieurs points et l’entrée dans la modernité a fait éclater ces repères traditionnels. La modernité a cessé de regarder derrière et s’est résolument tournée vers l’avenir. Nous allions reprendre les choses en main et construire des jours meilleurs, dans un futur… qui n’en finissait plus d’être repoussé. Malgré sa vision d’avenir sans limite et son économie – en apparence – toujours triomphante, la modernité a fini par désenchanter et a fait place à la postmodernité.

La postmodernité a fait éclater les derniers repères de la vie sociale et l’a fragmentée de toute part. Aujourd’hui, plus rien ne tient ensemble. Il ne reste qu’un individu cellulaire dont l’identité, elle aussi fragmentée, est dissimulée derrière une multitude de masques à porter. Ici, le courant est fort. Il devient difficile de s’accrocher à quoi que ce soit. Toute certitude est remise en question et cette situation peut devenir effrayante. On le voit d’ailleurs avec la montée des mouvements radicaux traditionalistes qui prennent le sentier de la guerre et lèvent le poing. Qui suis-je dans ce monde qui se dissout? Où vais-je dans cette tempête poussant, tirant, dans toutes les directions? La révolution a eu lieu, mais le vide qu’elle a laissé est angoissant. Et certains jours, dans l’angoisse et l’agitation postmoderne, il y a réellement de quoi être effrayé. Nous cherchons alors désespérément de nouveaux repères.

Comme après toute révolution dans l’histoire de l’humanité, nous avons de la difficulté à faire le passage vers un vivre autrement. Nous reproduisons alors les mêmes systèmes sous d’autres appellations, jusqu’à ce que nous trouvions l’espace d’y échapper. Nous ne fréquentons plus les églises, mais nous passons nos dimanches au gym à vénérer le corps… parfait. Nous ne croyons plus en l’économie actuelle, mais nous inventons des économies parallèles. Il est devenu tellement difficile de vivre, de se donner des repères de vie, que nous nous offrons les services d’un coach de vie.  Toutes les solutions sont bonnes pour ne pas se laisser emporter par l’absence de sens de la postmodernité. La surconsommation, sur tous ses plans, est sans doute celle que nous empruntons le plus souvent pour supporter ce mouvement déchaîné. Ce mouvement est-il vivant pour autant?

Dans l’éclatement des repères de la postmodernité, l’expérience pèlerine est sans doute l’une des expériences à travers laquelle nous puissions faire une sage et bénéfique transition vers l’après-postmodernité. Pour que le chaos puisse passer, se donner du recul pour mieux l’observer; se donner l’espace et le temps pour aller plus loin que ce courant en le quittant; sauter en bas du train de l’agitation postmoderne et, du lieu du pèlerinage, l’observer de la marge. Dans cet espace et ce temps différent, le pèlerin postmoderne reprend contact avec le courant de la Vie : lenteur, contemplation, calme, gestes simples, gratuité, entraide, fraternité, communauté de base… Le pèlerinage met en relief ce qui manque à nos vies. En somme, marchez pour vivre! Il n’y a rien de plus simple que la marche pour réapprendre à vivre quand tout fout le camp.

Éric Laliberté

 

Apprécier la lumière

L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry
C’est dans l’obscurité qu’on remarque le plus la lumière, disait un ex-toxicomane et itinérant. Avec les jours d’hiver, celle-ci nous manque de plus en plus et parfois le moral n’est pas fort. Dans l’obscurité qui se prolonge, la vie vient à manquer et perd de son sens. L’obscurité nous pèse lourd. Ce temps de l’année nous semble interminable. Il n’est pas étonnant que, dans un tel contexte, l’arrivée de Noël nous réjouisse. Son arrivée annonce le retour de la lumière. Le jour se lève enfin sur cette longue nuit et les premiers rayons vont bientôt pointer à l’horizon. Traverser Noël, c’est entrer dans l’espérance. Nous avons besoin de lumière pour vivre.

Ce qui est désolant dans l’absence de lumière, c’est qu’on puisse passer sa vie sous les néons de notre civilisation sans se rendre compte de rien. Comme dans un élevage industriel de poulet, l’éclairage illusoire d’une vie factice nous maintient en vie artificiellement. On peut dès lors se questionner, est-ce parce qu’il fait clair que je suis dans la lumière? Aveuglé par trop de lumière, on n’y voit rien!

Lorsque notre vie nous étourdit, que l’agenda est trop rempli, que tout va de travers, que le moral n’y est plus. Lorsqu’on se précipite d’événements en événements, d’une activité à l’autre, que la fatigue nous accable, que l’on manque toujours de temps. Lorsqu’un petit remontant devient nécessaire pour passer au travers et faire digérer le surplus ingurgité. Lorsque, malgré tout, nous maintenons ce rythme. Il faut bien l’admettre : on n’y voit rien! Nous sommes dans l’obscurité la plus totale, malgré l’éclairage. Aveuglés par trop d’éclats, d’agitation, de télévision, d’internet, de modes, de croyances, de craintes, de certitudes et de convictions, notre vie manque d’espace pour respirer. Éblouis et convaincus du bienfondé de cette civilisation de consommation, aveuglés par la fatalité de notre situation : on n’y voit rien!

Certitudes et convictions! Quoi de plus aveuglant que des certitudes et des convictions? On en a beaucoup des convictions! Tout le monde est convaincu de quelque chose. La plus grande conviction que nous ayons est sans doute celle des cloisons de notre vie. Pas le choix, c’est comme ça! Il y a une espèce de fatalité à vivre dans ces conditions d’élevage de poulet industriel qui fait maintenant figure de pression sociale. Celui qui ne s’y conforme pas est hors norme, disqualifié. Tout espace doit être comblé et les standards de performance maintenus, sous peine de passer pour un sous-individu dont les capacités sont limités, un lâche, un fainéant.

Pourtant, vous pourrez être le plus convaincant des convaincus et affirmer avec certitude ce qu’il faut de bonne terre et d’ingrédients pour bien faire pousser les végétaux; nous avons tous vu, et contre toutes attentes, cette fleur fragile jaillir d’une fissure dans le trottoir en plein centre-ville. Cette petite fleur a de quoi ébranler nos plus solides convictions et toutes nos croyances sur la fatalité de la vie. Lorsque nous la croisons, cette petite fleur, elle jette un éclairage sur nos obscurités, nos zones d’ombres, nos enfermements… Elle nous révèle des choses que nous aurions préféré laisser dans l’obscurité : « Ce que l’on ne voit pas ne fait pas de mal! » Malgré nos œillères, cette petite fleur nous rappelle que la vie prend sa place et son temps dans un ordre qui n’est pas celui que nous suivons. Elle nous rappelle que nous sommes sur la fausse route à peiner comme nous le faisons. Que malgré nos structures de béton, la vie est plus forte que tout. Elle ne s’enferme pas.

La vie prend son temps, s’étire longuement, savoure, contemple, file doucement, s’épanouit d’un rien. La vie est présence. Tout y baigne. On ne peut y échapper. Même dans la plus profonde de nos psychoses, la vie demeure. Elle est à l’image de ce que décrit l’allégorie de la caverne de Platon : celui qui désire l’étreindre devra sortir de son obscurité, de son repli sur soi. Il devra aller jouer dehors! La vie est bien plus qu’un jeu d’ombre sur l’écran de nos télévisions. Il faut sortir pour l’apprécier pleinement.

L’expression sortir de l’ombre, ou même de nos obscurités, ne vous est pas inconnue et vous savez certainement mieux que quiconque ce qu’elle peut signifier pour vous. On peut toutefois s’entendre pour dire qu’en se lançant dans une telle aventure, il y a quelque chose qui invite à vaincre ses démons intérieurs et ses peurs, laisser tomber ses idées toutes faites, abandonner ses croyances étouffantes, oublier ses préjugés, défaire les liens d’un ego sans borne… Ce qui est à retenir, et il n’y pas à en douter, c’est que pour en sortir : il faut quitter. Le déplacement est nécessaire. Rien n’arrivera si on ne quitte pas. Pour sortir de l’obscurité, il faut délibérément la quitter et se mettre en route vers la lumière.

Pour l’aveugle, cette image n’est certainement pas la meilleure et peut sembler exclusive. Ce n’est pas le but de cette réflexion. Marcher vers la lumière suggère tendre vers la vérité de ce qui fait vivre, de ce qui est juste. Se donner comme référence la force vivante qui nous anime et travailler de concert avec elle pour que tout vive. Un parcours où je m’inscris en cheminement avec l’autre dans la Vie. « Je » n’est jamais seul, ni par lui-même, il s’accomplit dans le mouvement de cette interrelation.

En ce moment, alors que la lumière est à son plus bas et que nous sommes parvenus au moment le plus sombre. À l’heure où nous vivons chacun pour soi, prisonniers de nous-mêmes. À l’heure où notre société fait la propagande de l’individu-consommateur et objet de consommation. À l’heure où la radicalité fait rage et qu’il n’y a plus de place pour nuancer. À l’heure où tout peut sembler perdu. Serons-nous prêts à quitter l’obscurité pour entrer dans la lumière de la Vie et vivre pleinement? Je nous le souhaite. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire c’est de se laisser éclairer : voir la vérité sur soi et sur le monde qui nous entoure. Celle qui nous rappelle que personne ne désire vivre dans l’angoisse et l’anxiété, dans la peur et l’oppression, dans l’agression et la manipulation. Celle qui nous rappelle que nous voulons être aimés, que nous avons besoin d’amour, et que nous avons beaucoup à offrir. Le percevoir, c’est déjà être en route.

Prenons soin les uns des autres dans ce parcours vers la lumière. Même si la joie est grande, la route n’est pas toujours facile.

Joyeuse fête de la lumière! Joyeux Noël! Joyeux Pèlerinage!

Éric Laliberté

De la gratitude. Quitter le touriste en soi.

La gratitude peut transformer votre routine en jours de fête.
William Arthur Ward
Savons-nous accueillir avec gratitude les bonnes choses de la vie? Avons-nous tendance à ne plus les voir? Sommes-nous capable d’émerveillement, de spontanéité, de gestes gratuits? Savons-nous encore nous réjouir de ce qui nous est offert? Si la réponse est non, peut-être aurions-nous besoin de quitter le touriste en nous pour entrer davantage dans la gratitude du pèlerin…

Bottes et VéloJe me souviens de cette affiche au babillard d’une auberge sur le chemin du Puy : « Le touriste exige, le pèlerin reçoit avec gratitude. » Cette même affiche se retrouvait dans plusieurs auberges espagnoles. La nécessité d’exposer un tel message nous dit combien l’état pèlerin n’est pas inné, il se choisit.

Lorsque le pèlerin franchit l’étape du 10ième jour, que le chemin l’a rassuré; qu’il a laissé tomber ses préoccupations passées; qu’il a cessé de se battre avec lui-même; qu’il ne cherche plus à faire le chemin, mais à le vivre; il entre dans cet espace où l’expérience devient gratitude. Il quitte le touriste en lui, sort de l’action contrôlée, performante, pleine d’exigences et d’attentes pour lâcher prise sur ce qu’il veut et accueillir ce qui est.Bottes et Vélo

Bottes et VéloNous débutons tous touristes sur le chemin de pèlerinage et c’est en cheminant que l’on devient pèlerin. Ceci dit, être touriste n’est pas mauvais en soi. Le touriste en nous donne le goût de la découverte, aiguise la curiosité. Grâce à cet état de touriste, tous nos sens se mettent en éveil. Nous découvrons et savourons avec émerveillement. Ce n’est qu’au fil de nos pas touristiques, que nous nous métamorphoserons en pèlerin.

Bottes et VéloMais qu’est-ce qui vient à bout du touriste en nous?

Le temps du touriste n’est pas le même que celui du pèlerin. Être touriste est une expérience de courte durée dans un contexte bien organisé. Le touriste quitte en ayant l’assurance qu’il reviendra là où il en était dans sa vie. Bottes et VéloIl a besoin de cet ancrage. Le voyage n’est qu’une courte parenthèse dans sa vie. Elle ne dépassera guère les une ou deux semaines. Le pèlerin quitte pour un long voyage, plusieurs semaines, dans le désir de se laisser déplacer. Il avance pour être transformé. Ses pas le portent vers un ailleurs meilleur, qui résonne en lui et fait vibrer le meilleur de lui-même. Le touriste ne fait qu’un bref envol à l’extérieur de sa cage, mais y revient toujours. Le pèlerin brûle les ponts derrière lui, sans cesse il avance.

En vivant la transition du pèlerinage, le pèlerin est bousculé dans ses repères. Certains se laissent bousculer aisément, d’autres offrent plus de résistance. Perdre ses repères, c’est un peu perdre le nord : on ne s’y reconnaît plus. Bottes et VéloFace à cette perte de sens, celle qui m’éloigne du sens usuel et routinier du cours de ma vie, je peux paniquer et choisir de me fermer à l’expérience. Mais si j’ai pu m’ouvrir à l’expérience du chemin, y grandir en confiance, je serai en mesure de faire le passage vers l’état pèlerin. De touriste à pèlerin, il y a cet espace béant dans lequel je dois plonger, m’abandonner. Autrement, je demeure touriste. Bottes et VéloJe préfère alors le statu quo de mes enfermements, plutôt que d’apprivoiser de nouveaux repères. Cette résistance peut venir d’une chose aussi simple que : « Si ce n’est pas mon lit, c’est inconfortable. »; « Mon beurre d’arachide au petit-déjeuner me manque. »; ou plus intense « Ce n’est pas propre comme je le souhaiterais. »; « Je n’aime pas cette nourriture. »; « Ils ont de ces manières! »; « Je paie donc j’ai droit. »; etc. Bottes et VéloTous ces détails me tirent en arrière et m’empêchent d’avancer. En me laissant aller à ces exigences qui veulent refonder le monde selon mes perceptions, mon inconfort peut alors s’ériger en barricade et bloquer toute possibilité de transition vers l’état pèlerin. L’état de touriste qui se prolonge devient alors méfiant et susceptible. Bottes et VéloIl ne se situe plus dans le mouvement qui l’a vu quitter sa demeure, mais au niveau des peurs et des craintes. Bottes et VéloLe touriste qui perdure exige un retour au plan statique de sa vie routinière.

Incrusté dans ses peurs et ses craintes, il ne parvient pas à s’affranchir de cet instinct de méfiance. Il demeure centré sur ses manques et ses souffrances, s’apitoyant sur son sort. L’autre, le monde nouveau, ne lui donne pas ce qu’il veut et devient symbole de la barrière entre lui et son bonheur. Ses relations s’inscrivent alors dans un art de la manipulation pour obtenir davantage. Bottes et VéloEn se comportant ainsi, il maintient une posture de touriste qui le situe et le maintient à l’intérieur d’une culture de consommation et de marchandage. Il a des attentes. Il s’attend à recevoir un service de qualité, rapide et courtois. Bottes et VéloCar, selon son cadre de référence, il le mérite bien. C’est pour ça qu’il se paie des vacances après tout! Le touriste au long cours cultive son ego. Il n’est plus dans le mouvement du voyage. Voyager, partir en pèlerinage, implique de quitter sa demeure (ses habitudes) pour se découvrir autrement, en relation avec un monde tout autre.

Bottes et VéloLa dynamique pèlerine se situe à l’opposé de cette culture de consommation. Elle se situe du côté de la gratuité, du don, de la reconnaissance. Adopter une posture pèlerine, nous positionne hors de ce culte de l’ego et nous place dans un relationnel plein de gratitude. Bottes et VéloLe pèlerin s’offre à l’expérience, se laisse façonner par elle. Le touriste veut la posséder, en avoir pour son argent, souligne le négatif, ce qui est différent de chez lui, combien c’est meilleur chez lui, combien les gens le dérangent. Le pèlerin se réjouit d’une journée de pluie, d’avoir dormi à la belle étoile, d’une erreur de parcours, de la vie communautaire du chemin.

Bottes et Vélo - Arc-en-ciel - Sainte-Anne-des-MontsEntrer dans l’expérience pèlerine nous fait sortir de cette méfiance consommatrice, celle qui bouffe son prochain, se nourrit de l’autre, pour avancer vers sa source avec confiance et discernement. Et si j’étais moins touriste dans ma vie de tous les jours et davantage pèlerin? Et si je cultivais la gratitude pèlerine?

Bottes et Vélo - Emblême

Merci à vous tous qui avez croisé nos pas de pèlerins!

Éric Laliberté

Un escargot sur l’autoroute de la vie.

Le pèlerin, tout comme l’escargot, porte sur lui un point d’interrogation. Au cœur de notre 21ième siècle, sa lente présence nous déconcerte. Auto-stoppeur? Itinérant? Marchand ambulant? Pourquoi? Surtout, pourquoi? Le pèlerin est une interrogation pour notre époque.

escargotsLorsqu’il passe le pèlerin, il met du temps à traverser nos vies. Alors que sa route s’étire, on le croisera plus d’une fois. Passant et repassant devant lui, chaque rencontre devient provocation. En nous rendant à l’épicerie, on l’aperçoit, désinvolte, appuyé sur ses bâtons, il attend patiemment de traverser la rue. À l’heure du lunch, c’est dans le parc que nous l’apercevons. Allongé au pied d’un arbre, il fait la sieste, pendant que nous, nous devons retourner au boulot. Le lendemain matin, en nous pressant d’aller déposer les enfants à la garderie, nous le croisons de nouveau. Cette fois, c’est tout le village voisin qu’il défie de son pas joyeux et de ses yeux rieurs. Sa nonchalance nous nargue. Son petit air satisfait nous irrite. Et voilà qu’on le croise partout! Le pèlerin, de par sa lenteur, nous semble soudainement omniprésent.

siesteMalgré la constance de son pas, il met du temps le pèlerin. Il en met du temps pour arriver jusqu’à nous, pour traverser nos vies. Et son passage provoque. Il questionne notre mode de vie. Lorsqu’il s’arrête et que nous avons enfin la chance de l’interroger, c’est toute sa vie que nous scrutons à travers nos questions : d’où viens-tu? Où vas-tu? Pourquoi? Croyant nous soulager par cet interrogatoire, il nous entraîne encore plus loin dans nos tourments. Par ses réponses, c’est toute notre vie qu’il nous force à examiner. Secoués par cette rencontre, nous le quittons lentement, comme s’il nous avait communiqué une part de sa lenteur. Dans nos urgences, on en vient souvent à manquer l’essentiel…

Pourquoi? Même si on la lui pose souvent cette question, sa réponse n’est jamais la même. Elle évolue. Sans cesse, il la refaçonne, la retourne, la polit. Sa réponse est en cheminement, tout comme il l’est physiquement. Dégagé des contraintes inutiles, il n’a qu’à vivre. Tout son être chemine, grignotant des bouts de chemin, des bouts de vie – non pour les posséder, mais pour se laisser prendre, vivre en eux, avec eux. Le pèlerin se laisse traverser par le mouvement vivant du chemin, l’appel du sanctuaire qui vibre en lui; et, au fond de nous-mêmes, cette audace nous attire et nous exaspère. Tiraillé entre esclavage et liberté, elle nous reflète ce dont nous n’avons pas le courage. Elle renvoie à un vivre autrement dont l’inconnu inquiète le consommateur boulimique que nous sommes devenus. Elle nous renvoie à une innocente confiance en la Vie. Une innocence que nous avons perdue… trekking-245311_640Le pèlerin avance, confiant. Il n’attend rien, surtout pas qu’on prenne sa vie en main. Il fait son chemin et en reprécise la destination chaque jour. Il marche en quête de vérité, en quête d’une vie vraie, sans artifice. Alors que nos vies débordent d’exigences jusque dans nos pauvretés.

Regarder un pèlerin passer, c’est comme s’arrêter pour regarder l’escargot traverser le chemin : le temps semble se fixer. Pourtant, il n’en n’est rien. Plus détendu, moins stressé, le pèlerin avance autrement. Il n’était pas comme ça avant. C’est l’expérience qui l’a transformé, qui l’a façonné de l’intérieur. Une puissance invisible, instinctive, qui l’attire et le défait de lui-même. Le pèlerin a un impact social indéniable. Tout en douceur, il en provoque plus d’un sur son passage. C’est un révolutionnaire tranquille.

Éric Laliberté

Êtes-vous contenant ou contenu?

Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse les villes et les rues.
Francis Picabia
Êtes-vous contenant ou contenu? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus? Sur quoi mettez-vous le plus de temps : le contenant ou le contenu? On a tous le souvenir de ces jeunes enfants qui aussitôt le cadeau déballé se mettaient à jouer avec la boîte, le chou et les papiers colorés. Nous avons tous fait la même chose au même âge. Mais, depuis, avons-nous grandis? Il y a certains jours où nous nous amusons encore avec l’emballage et nous préoccupons bien peu du contenu! Sans essence, même la plus belle et la plus performante des voitures ne va nulle part!

sa à dosMettez-vous des heures à emballer un cadeau? Êtes-vous du genre à refaire la décoration de votre maison régulièrement? À considérer l’achat d’un objet pour son apparence plus que pour son utilité? À passer des heures devant le miroir? Êtes-vous du genre à vous laisser séduire par la pub?

Contenant ou contenu? Qu’est-ce qui les distingue? Lequel a le plus d’importance?

Le contenant contient, alors que le contenu est ce qui est retenu par le contenant. Sans contenant, le contenu est sans récipient. Le contenu est alors une énergie qui erre et se disperse.

Prenons un contenant : la gourde. Seule, elle a peu de considération. Cependant, une fois remplie d’eau, sa valeur change. Son importance est multipliée. Tous les pèlerins le savent, une gourde vide, même la plus « fashion » des gourdes, la plus ergonomique, celle dont les matériaux sont les plus écolos, même celle-là, n’est d’aucune utilité. La gourde a pour mandat de contenir. Elle est au service de l’eau, elle en canalise la substance.

soifDe plus, la gourde n’est pas faite pour contenir n’importe quoi. Elle a pour mandat de contenir un liquide qui permette de se désaltérer. En pèlerinage, une gourde pleine d’huile n’accomplirait plus son mandat et serait, encore une fois, d’aucune utilité. Par ailleurs, la gourde n’est pas faite pour posséder ce qu’elle contient. L’eau qui resterait à perpétuité dans une gourde finirait par croupir et ne serait plus bonne à consommer. Si l’eau de la gourde n’est pas partagée, mise en circulation, elle ne sert pas. La gourde pleine, que l’on conserve pleine, ne vaut pas plus qu’une gourde vide. Il faut que l’eau y circule pour qu’elle prenne toute sa valeur. Sans cette circulation, le contenant ne sert à rien.

Le contenant est un lieu de passage. Il est l’espace de canalisation d’une énergie potentielle : si elle circule! Il est important de noter, ici, que le contenant ne s’approprie pas son contenu. Il se laisse traverser par lui et c’est ainsi qu’il s’accomplit comme contenant. Il est donc question de relation entre contenant et contenu. Le contenant est au service du contenu, un contenu qui le traverse, qu’il ne possède pas. Alors, comment contenir?

Pour reprendre l’analogie du début, même la voiture la plus belle et la plus performante ne sert à rien sans essence. La voiture doit se laisser traverser par l’ « essence » qu’elle contient pour se mettre en marche. Contenant et contenu travaillent conjointement pour un plus. Le corps du pèlerin est le premier contenant auquel il a affaire. pèlerinsDès sa naissance, le corps est fait pour être traversé par l’expérience vivante. Pour vivre, nous devons nous laisser traverser par l’air, l’eau et la nourriture. Je ne peux les enfermer en moi. Empêcher cette circulation, c’est la mort assurée. Malheureusement, nous vivons comme dans une heure de pointe qui n’en finit jamais : tout reste engorgé! Ma vie, mon corps, ma tête, mon cœur, mon agenda se remplissent sans jamais laisser d’espace vide. Pourtant, j’ai besoin d’espace pour souffler, pour goûter, pour vivre!

Le pèlerin est espace circulatoire. Il est contenant traversé par l’expérience vivante. Le pèlerinage lui enseigne à se déposséder, à se désengorger de son trop-plein, se défaire de ses dépendances, de ses enfermements, de son ego, pour que la Vie circule en lui. Il lui apprend à faire de l’espace pour se laisser traverser par l’élan qui le tire en avant. Il lui apprend à écouter ce murmure qui le traverse. Le pèlerin est en définitive le contenant idéal, car il peut tendre à la conscience de ce qui le traverse! (Contrairement à la gourde…) Toutes les béquilles qu’ils se donnent ne feront jamais de lui un meilleur contenant. Le pèlerin n’a qu’à se rendre attentif, qu’à s’abandonner, pour mener à terme le projet de vie qui sommeille en lui. La Vie qui coule en lui est son « essence ». La retenir le priverait d’accomplir sa destinée.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Se libérer pour mieux récolter

Il en faut vraiment peu pour être heureux,
Vraiment très peu pour être heureux,
Il faut se satisfaire du nécessaire.
Baloo
À l’aube de la civilisation, Confucius, ce grand philosophe chinois, disait : « Un bol de riz à manger, de l’eau à boire et mon bras replié en guise d’oreiller, et me voilà heureux ».  Une façon toute simple de dire que le bonheur est à portée de main à qui souhaite y goûter. Aujourd’hui, ce même message est encore juste, pourtant, tout autour de nous tente à grands coups de publicités et de slogans de nous convaincre que le bonheur s’achète et se possède. Alors pris dans cette frénésie du « toujours plus » pour « plus de mieux-vivre », nous encombrons nos vies de toutes sortes de choses qui finissent par nous éteindre, nous étouffer, nous rendre malade. En ce début de printemps, faisons un peu de ménage dans tout ce qui nous alourdit l’existence!

pèlerin surchargéCeux qui déménagent vous le diront tous : on accumule bien plus d’objets que ce dont nous avons réellement besoin. Et une multitude de ces accessoires dorment et s’empoussièrent dans un racoin de la maison, inutiles, désuets, parfois même brisés. Pourtant nous les conservons. Au cas où.  Nous avons souvent plusieurs exemplaires d’un même outil. Le dernier étant toujours plus performant ou plus joli. Et que dire de la garde-robe! Certaines personnes ont tellement de vêtements ou d’accessoires qu’elles en oublient ce qu’elles ont et manquent de jours ou d’occasions pour les porter. Tout ce surplus, ce superflu, pèse sur les épaules de ceux qui le possèdent. Que cache-t-il? Pourquoi s’attacher à des biens matériels? Pourquoi est-il difficile de s’en départir? Donnez. Faites circuler. Libérez-vous de l’espace. Il est mieux posséder peu et de l’apprécier plutôt que de s’attarder à ce qu’on n’a pas et se rendre malheureux d’être envieux.

Et puis il y a le temps. Ce concept abstrait que l’homme a inventé pour s’outiller et organiser son quotidien et qui aujourd’hui, sournoisement, a pris le contrôle de nos vies. Les agendas sont surchargés par tous les rendez-vous, les activités sociales, les loisirs et les obligations familiales qui s’ajoutent à l’horaire de travail et à la routine de la maison. Même les vacances sont planifiées. Chaque heure est remplie alors que ce que nous recherchons c’est du temps. Désirez-vous vivre toutes ces activités qui vous précipitent vos journées? Les avez-vous choisies? liberté - cageAppréciez-vous le rythme auquel s’écoulent vos semaines? Vous sentez-vous dépendant de votre agenda? Que signifie ce besoin d’être constamment occupé? Pourquoi ne pas vous offrir le pouvoir et le plaisir de choisir comment utiliser le temps? Déterminez ce qui accapare votre temps et que vous pourriez reconsidérer autrement. Libérez-vous des espaces de temps dans votre vie. Laissez-vous un temps pour ne rien faire. Offrez-vous ce vide qui permettra à une nouvelle opportunité plus séduisante de germer.

Le ménage extérieur est souvent celui que nous avons de la facilité à faire. Il nous est bénéfique sans pour autant être trop menaçant quant aux changements qu’il peut entrainer. Le ménage intérieur par contre, celui que je fais en moi, est de loin le plus efficace, bien qu’il soit plus ardu à réaliser. Bien plus long que de trier une pile de vêtements ou de faire l’inventaire du garage, le ménage intérieur requiert une franchise envers soi-même. Tout ce que je possède m’attache et m’empêche d’être libre. Tout ce que je possède, ultimement me possède car je m’y accroche. Et tout ce à quoi je m’accroche éventuellement peut devenir une source de souffrance, que je m’inflige de par la relation de dépendance que j’ai établie et que j’entretiens. Emploi, situation sociale, relation amoureuse ou amicale, image projetée de soi, sécurité financière, apparence physique, famille… Autant de possibilités d’attachement et de dépendance. Le ménage intérieur est personnel. Je dois me demander : qu’est-ce qui me pèse lourd dans mon sac de vie? jeune pousseQu’est-ce que je fais pour les mauvaises raisons, ou même pour des raisons qui ne sont pas les miennes? Qu’est-ce que je porte dans mon sac de vie qui ne m’appartient pas? De quoi j’aimerais me libérer? Qu’est ce qui étouffe la vie en moi? Et pourquoi je m’y accroche?

Le printemps est la saison d’un renouveau, d’une renaissance. Prenez le temps de reprendre contact avec vous-même. Remonter à votre source, à ce qui fait votre essence même et mettez en place des conditions qui favoriseront l’épanouissement de votre être. Allez-y enlevez les mauvaises herbes et faites de la place pour semer ce que vous désirez récolter!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Le vrai pèlerin

Si je ne suis pas moi, qui le sera?
Henry David Thoreau
À l’origine, le pèlerin était cet homme qui partait de son domicile à pied pour aller vers un sanctuaire, pour expier ses fautes, être libéré de ses pêchés ou encore demander des faveurs. Aujourd’hui, sans être forcément aussi dévotes, plusieurs personnes ressentent cet appel qui les amène à entreprendre un long pèlerinage. Sur les chemins de IMG_1213@879258a9b54441978b7cd044183dab09pèlerinage, on peut rencontrer plusieurs types de pèlerins lesquels sont parfois bien différents dans leur façon d’être et  leur conception du pèlerinage. Qu’est-ce qui définit le pèlerin d’aujourd’hui?

Lorsqu’un pèlerin en rencontre un autre, les questions classiques ressurgissent : d’où es-tu parti? Jusqu’où vas-tu? Combien de kilomètres fais-tu par jour? Depuis combien de temps es-tu parti? Combien pèse ton sac? Marches-tu seul? Simple échange entre deux personnes partageant un même intérêt ou subtil interrogatoire pour jauger de la réelle valeur pèlerine de l’autre? Existe-t-il un type de pèlerin qui soit plus pèlerin qu’un autre?

IMG_1198@1a022d975d2b4db5ba9e610d6cd628d5C’est en tout simplicité que je me suis amusée à recenser les différents types de pèlerins que j’ai rencontrés et ainsi que ceux qui habitent la pèlerine que je suis. Tout d’abord, il y a le pèlerin-randonneur : un sportif qui aime la marche, la nature et l’aventure. Il aime le calme mais aussi les rencontres agréables. Le pèlerin-touriste, lui, s’émerveille devant l’architecture qui l’entoure, savoure la cuisine locale et se plait à apprendre la langue de la place. C’est un découvreur. Le pèlerin-méditatif, c’est celui qui marche les sentiers tout en cheminant sur sa route intérieure, espérant trouver réponse à ses questions profondes. Il vit pleinement chaque instant, jouit des moments de solitude tout en demeurant en contact avec l’environnement extérieur. Le pèlerin-professionnel, loin d’être un amateur, a tout l’équipement requis, les informations nécessaires du chemin et connait les règles du jeu. Il sait tout avant même de l’avoir vécu car il marche avisé. Le pèlerin-sportif, lui, s’est entrainé avant de partir. Il avance d’un bon pas, se lève tôt, apprécie l’effort physique tant pour la bonne fatigue qu’il génère que pour l’extase de la récompense qui le suit. Puis il y a le pèlerin-aventurier, ce spontané qui aime la nouveauté et qui a foi en sa bonne étoile. Il marche sans crainte des imprévus, allant vers l’inconnu qu’il sait être une riche source d’apprentissage et de dépassement de soi.

 Mais il y a aussi le pèlerin-consommateur… Le réel défi pour le pèlerin d’aujourd’hui est de déprogrammer tout ce que notre société de consommation nous conditionne à être. Le pèlerinage est devenu une pratique tellement courue, sans mauvais jeu de mots, que notre société « moneyarcale », toujours à l’affût d’un filon fructueux, cherche avidement à se l’approprier. Comme au temps de la ruée vers l’or, chacun vient s’installer aux abords de cette source de revenus dans l’espoir d’en tirer quelques profits. Publicités pour vanter les bienfaits du produit, commercialisation des accessoires et services utiles, marketing d’identité pèlerine : rien n’est oublié! Ainsi, le pèlerinage tend à devenir une expérience à vivre pour ceux qui sont à la recherche de défis originaux. Le pèlerin se doit d’être bien équipé avec les matériaux et les technologies du jour : ultra-légers, performants et griffés. Plusieurs pèlerins-consommateurs vont partir pèleriner avec cette approche de compétition et de performance, reproduisant sur le chemin ce qui les épuise dans leur rythme de vie quotidienne. Le pèlerin-consommateur a un horaire à respecter, un budget de planifié, un objectif à atteindre, des obligations à respecter. Bien difficile d’éviter d’être un peu ce pèlerin quand nous avons baigné toute notre vie dans cette façon d’aborder la Vie!

2009 - Compostelle et Barcelone 452

Sur la ligne de départ, les marcheurs portent tous en eux un peu de chacun de ces pèlerins. Chaque marcheur arrive avec son bagage de vie personnel et les valeurs qui le caractérisent. Après quelques jours de marche, chacun verra un de ses pèlerins prendre les devants. Puis viendra un moment où toutes ces définitions du moi-pèlerin perdront de leur importance. Plus le chemin se fera et plus nos marcheurs partageront des similitudes. Le pèlerin qui se laisse toucher par cette expérience de pèlerinage, celui qui se laisse déplacer et transformer, laissera graduellement tomber ses barrières, ses résistances, ses limites et ses rigidités. Chacun à la mesure de ses capacités, selon où il est rendu sur sa route personnelle. Au final, tous franchiront  la ligne d’arrivée, au bout du chemin, si bout il y a… . Chacun y parviendra en suivant la route qu’il a choisie, celle qu’il a faite sienne.

2009 - Compostelle et Barcelone 037Suis-je plus pèlerin si je prie durant ma marche? Si je mendie mon gite et mon repas? Suis-je plus pèlerin si j’ai un sac à dos de qualité, des bottes de marque, des bâtons ultra-légers-rétractables et le classique chapeau à long bord? Suis-je moins pèlerin si je ne marche que 15 km par jour? Suis-je moins pèlerin si mon âne porte l’équipement ou si je fais une section en autobus? Suis-je moins pèlerin si je ripaille et me lève èa 8h? Existe-t-il un « vrai » pèlerin? Je ne le crois pas. Et qui serais-je pour en juger de la sorte! Je crois cependant que tout pèlerin se doit d’être vrai à lui-même. Le vrai pèlerin est celui qui marche en harmonie avec lui-même.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Agrandir par en-dedans

Jeune, j’aimais courir, sauter, faire des bonds et cabrioles…
On ne peut danser sans cet amour de l’espace…
Gene Kelly
On finit tous par manquer d’espace. Les objets s’accumulent sans cesse dans nos vies. Mais vient un temps où on a beau faire des pieds et des mains, il n’y a plus rien à faire : l’espace nous manque! Le garage est plein, le sous-sol refoule jusqu’à la porte du palier, les placards débordent, la trappe du grenier n’ouvre plus. Dans ces moments, il n’y a plus qu’une seule solution : agrandir par en-dedans!

Grands espacesAgrandir par en-dedans? Oui! Créer de l’espace neuf pour que circule librement ce que nous croyons posséder et qui finit trop souvent par nous posséder : se désencombrer! Le désencombrement est à la base de l’expérience pèlerine. Vider l’excédent de notre sac à dos. Le vider de nos insécurités, de nos inquiétudes, de nos peurs, pas seulement pour l’espace que cela génère, non, pour habiter ce vide l’espace d’un moment.

On le sait tous, la nature a horreur du vide et il n’y a rien de plus naturel qu’un humain. Nous avons tous peur du vide. Il nous donne le vertige. Il nous ébranle jusque dans nos entrailles. Cette absence nous fait souffrir. Alors, pour ne pas souffrir, nous la faisons taire en la comblant rapidement. Curieusement pourtant, nous souffrons tous d’engorgements. Nos vies débordent de partout, souvent à l’excès, et pourtant notre trop-plein parle continuellement d’un manque que nous comblons sans arrêt. Nous faisons toujours plus par peur du manque. Nous sommes si ancrés dans cette manière de faire, qu’il ne nous viendrait même pas à l’esprit de faire moins pour être plus…

Pourquoi? Dans l’absence, je crains la souffrance. Dans le vide, je suis confronté à moi-même, à mes sens, à mes sentiments. Dans l’espace de l’absence, je m’expérimente sans artifice : rien pour enjoliver, maquiller, illusionner. Je me retrouve face à moi-même. Un face à face dans lequel mon esprit aura pour premier réflexe de s’emballer : « Je dois faire quelque chose! » Vite combler ce vide intérieur, le faire taire rapidement. Le malaise qu’il provoque est si grand, si inconfortable, que je ne peux le tolérer. On ne m’a jamais appris à vivre avec le manque. On ne m’a jamais appris à faire connaissance avec lui. On m’a appris à le craindre. Je l’ai toujours fui. La seule réaction qui me vienne est celle de le combler : combler le vide de mon estomac, le vide de mes silences, le vide de ma tête, le vide de mon cœur, le vide de ma solitude, etc. Tous les vides, je les comble naturellement et rapidement.

PlagePourtant, les pays qui éprouvent les plus grands vides matériels, et dont les besoins de base sont parfois difficilement comblés, ont le plus bas taux de suicide. Alors que nous, pays nord-américains et européens, comblés dans tous nos excès, avons le plus haut taux de suicide. Est-ce bien le vide qui fait souffrir?

Avons-nous déjà pris le temps d’habiter nos manques, de nous familiariser avec eux? En eux se cachent toute une richesse qui pourrait contenir le goût de la satisfaction. C’est dans l’espace de ce vide qu’une vérité cherche à se dire. Toutefois, cette vérité je ne l’entendrai pas si je m’empresse de faire taire la sensation qu’elle fait naître en moi. Il est facile de berner mon corps… Combien de fois avez-vous entendu cette expression : « manger ses émotions »?

Par le vide que je crée en moi, je crée l’espace nécessaire pour que la vie circule librement et de manière satisfaisante. C’est par le vide de mes poumons que je peux respirer. Si je retiens mon souffle, par peur de manquer d’air, et ne fais qu’avaler l’air sans jamais expirer, je vais mourir. Même chose si je cherche à combler l’espace de mes poumons sans consentir à réfléchir ce désir d’air. Je pourrais alors les combler d’eau simplement pour les combler. C’est-ce qui se produit d’ailleurs si je suis sous l’eau et que je manque d’air. Mon corps cherche à respirer malgré tout. Je dois non seulement consentir au vide de ma respiration pour combler mon désir de vivre, mais aussi le combler avec ce qui me fera vivre.

Par ailleurs, et paradoxalement, franchir la limite stressante de l’absence permet de réduire de manière considérable notre stress. Nous générons une grande part de stress à refuser d’entrer dans l’inconfort du manque. Nous sommes toujours dans l’action. Et si la solution était dans l’inaction? Pourquoi ne pas laisser le cours du temps me désencombrer? Laisser le temps faire son travail sans chercher à remplir l’espace qui vient de se vider. Danser la vieLaisser s’installer un vide qui me donnerait à entendre ma vie autrement qu’à travers les clichés de la consommation et des médias. Couler avec le fleuve de la vie, sans chercher à retenir par peur du manque…

Agrandir par en-dedans, se désencombrer, permet de redécouvrir l’immensité, la grandeur de notre intériorité, tout l’espace de notre sanctuaire intérieur. Comme le danseur, pour que ma vie danse, j’ai besoin d’espace en moi et autour de moi. Le plaisir est dans l’espace désencombré. Désengorgé du dedans, je peux entrer en contact avec mes sens, mes sentiments, mes émotions. Dans le silence du vide qui m’habite, je trouve l’espace pour écouter ce qui cherche à s’y dire. C’est de ce lieu que s’élève la musique qui fait danser le danseur. N’est-ce pas sur cette voie que nous entraîne tout le mystère pascal…?Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

 

Le pèlerinage, un outil de transition

Quand une fleur ne fleurit pas,
vous modifiez l’environnement dans lequel elle se développe, pas la fleur.
Alexander Den Heijer
Tout au long de notre vie, nous sommes en recherche d’un mieux-être intérieur et en quête d’une identité qui nous soit propre. Chaque instant de notre vie nous amène à nous connaître davantage et à préciser celui ou celle que nous souhaitons être et devenir. À travers les âges, inconsciemment, plusieurs éléments de notre entourage viennent influencer le portrait que nous sommes à façonner.

De notre jeune âge à aujourd’hui, nous avons tous été marqués par les gens et les événements que nous avons vécus. Nous portons tous en nous la trace de ces passages de notre histoire de vie. Afin de trouver une définition de soi queLa Voie du St-Laurent nous jugeons juste et dont nous sommes fiers, nous avons parcouru notre chemin de vie en développant des comportements en réaction à notre environnement. Pour obtenir ce que nous désirons et accéder à une satisfaction, qu’elle soit matérielle ou affective, nous avons expérimenté et exploité nos ressources et talents personnels. Nous avons détecté les habiletés gagnantes et avons depuis lors travaillé à les parfaire et à les raffiner. Pourtant, ces comportements, même s’ils viennent répondre à nos besoins, ne sont pas toujours pour autant aidants ou enrichissants pour la personne que nous voulons être. Mais nous les conservons car ils sont adaptés à notre vie du moment. Nous nous trouvons alors dans cette de zone de confort: ce connu pas toujours confortable, mais confortant.

Tout au long de notre route, nous traversons des périodes de crises. Que ce soit la crise du non, celle plus douce du pourquoi, l’adolescence, la trentaine, la crise du mi-temps et le départ à la retraite, tous ces instants de vie sont des temps de remise en question identitaire. Comme le poussin qui voit sa coquille devenir étouffante et qui se décide à la casser, nous ressentons le besoin de passer à autre chose, de grandir, de changer de peau, de muer. Notre situation de vie du moment ne nous convient plus. Le temps a passé. Nous avons évolué. Nous ne sommes plus tout à fait celui que nous étions il n’y a pas si longtemps. Et nous sommes maintenant mûrs pour un changement. Nous souhaitons réorganiser certains aspects de notre vie, changer de décor.

Qui suis-je? Où vais-je? Deux questions qui guident notre ménage intérieur. Le passé, le présent et le futur du Moi. Plus jeune, nous ajoutions des pièces pour bâtir notre identité. Nous ramassions autour de nous celles qui nous séduisaient, celles qu’on nous donnait et celles qu’on nous imposait. Nous nous attardions davantage au Moi présent La Voie du St-Laurentet futur. Mais avec le temps, la maturité, avec du recul, lorsque rendus adultes nous redéfinissions notre être intérieur, nous accordons une attention particulière au Moi passé. Éric Laliberté dit souvent : « Nous sommes tous le résultat d’un parcours de vie. » Rendu à un certain âge, redéfinir qui nous sommes, c’est se départir de certaines pièces de notre identité que nous ne souhaitons plus être, qui ne nous appartiennent pas, qui ne nous ont jamais vraiment appartenu mais que nous avons endossées toutes ces années par devoir, par habitude, par soumission… Pour bien définir qui nous sommes et qui nous aspirons à devenir, il est essentiel de revoir qui nous avons été, refaire notre chemin, suivre notre fil d’Ariane pour se retrouver.

Dans chaque situation de redéfinition identitaire, il y a un détachement qui s’opère entre nous et l’extérieur; éloignement des parents, des amis, du travail, des obligations, de toutes ces sources d’influences que nous ne souhaitons plus subir, de ce monde qui nous bombarde constamment d’images de soi, de modèles à suivre et à être; un monde qui tente par tous les moyens de nous vendre une identité : piège dans lequel il nous est tellement facile Iles-de-la-Madeleinede tomber et de s’oublier. Le pèlerinage se présente alors comme un temps d’arrêt, un voyage en marge du monde, une marche avec soi pour mieux se connaître et s’apprendre. Le pèlerin d’aujourd’hui savoure son voyage car en plus de lui offrir un dépaysement et une tranquillité d’esprit, il lui permet d’être pleinement lui-même sans avoir à lutter contre un monde extérieur qui cherche à le contraindre à une définition de lui-même et le tiraille dans ses convictions profondes.

Pour celui qui a besoin de descendre du train-train quotidien qui roule si vite pour faire un ménage personnel dans ce fouillis d’idées et d’irritants qui se bousculent et lui brouille l’esprit, le pèlerinage se présente comme un outil permettant cette escale de vie et facilitant ce bilan de par le vide qu’il fait émerger. Ce vide momentané est comme le vide au centre de la flûte, celui de la guitare; c’est de ce vide que nait la musique de l’instrument; c’est de ce vide que naîtra ma musique!

Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni