Quitter

C’est la rentrée sur le blogue de Bottes et Vélo!

Bottes et Vélo est heureux de vous retrouver après un été passé sur les routes. Pour cette rentrée, nous vous proposons d’aborder le thème des départs sous un autre angle. Le départ annonce toujours un nouveau commencement mais en fait, lorsque nous partons, c’est pour quitter. Chaque fois, nous laissons quelque chose derrière nous: quitter le travail, quitter les vacances, quitter la maison, quitter l’hôpital… On est toujours en train de quitter! Que ce soit un lieu, une personne, un environnement, un contexte, le mouvement est inscrit dans nos vies et incite à aller de l’avant, dans l’espoir d’y trouver mieux. Ce que nous laissons derrière est toutefois riche d’informations. Il peut nous renseigner de bien des manières sur l’orientation de nos vies, ce que nous désirons atteindre en quittant.

Bonne lecture!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni


L’impulsion du voyage est l’un des plus encourageants symptômes de la vie.
Agnes Repplier
Quitter pour un voyage, l’espace d’un weekend, d’une semaine, un mois. Pour un congé différé, une sabbatique ou une convalescence, pour un pèlerinage ou un « road trip ». Se faire « backpacker » pour un temps. Quitter un emploi, des amis, un(e) conjoint(e), un milieu de vie, un pays, une ville, un quartier… Tous ces départs interpellent par le meilleur vers lequel ils pointent. Toutefois, nous nous questionnons rarement sur leur origine. Leur source est pourtant  dans ce que nous quittons…

Lorsque nous quittons, nous ne le faisons jamais sans raison! Quelque chose nous entraîne dans ce mouvement. Quelque chose nous pousse, nous incite, nous provoque, à aller de l’avant. Quitter c’est désirer mieux, mais c’est d’abord quitter une condition de vie. On quitte quoi et pourquoi lorsqu’on part ? Pourquoi ce besoin de partir courir le monde sac au dos? Pourquoi se met-on en marche?

Le réfugié politique quitte un pays devenu dangereux. Des conjoints se quittent face à une relation sans issue, devenue malsaine. On quitte un emploi pour un meilleur. On quitte un weekend, au chalet, pour se recharger les batteries. Derrière chaque « quitté », il y a une raison, un malaise, un inconfort, un désir ou un mal de vivre qui veut trancher avec l’ici de nos vies. Le moindre de nos déplacements exprime un manque, ne serait-ce qu’aller à l’épicerie. Prenons-nous le temps d’y réfléchir, de questionner ce mouvement. De quoi nous évadons-nous lorsque nous quittons? Quel vide voulons-nous combler?

La popularité du phénomène « backpacker », l’intérêt pour le pèlerinage et tous les mouvements migratoires, expriment un désir d’évasion, de quitter une condition de vie. Pour un court moment ou pour toujours. Comme le bébé qui naît, expulsé d’un contexte devenu trop étroit, qu’est-ce qui me pousse à quitter mon milieu de vie? Quelle était la source de mon malaise, de mon inconfort? Connaître ce que je quitte, me renseignera sur ma route et sa direction n’en sera que plus précise. Était-ce pour :

  • Sortir d’une situation sans issue.
  • M’évader d’un rythme de vie.
  • Quitter le brouhaha quotidien et ses sollicitations.
  • Renoncer aux obligations.
  • Abandonner une vie devenue insignifiante.

Toutes ces raisons parlent d’un trop-plein qui lui sous-entend un manque, un manque d’espace vital. En quittant, je cherche à faire de la place dans ma vie pour ce qui n’en a plus. Quelque chose manque et ce manque incite à quitter pour se mettre à sa recherche. Manque de repos? Manque de temps? Manque d’espace? Manque de silence? Manque de calme? Manque de sens? Manque de reconnaissance? Manque d’estime? Manque d’amour…

Ces manques sont souvent souffrants et il peut être difficile de les aborder dans tout ce qu’ils impliquent. Il devient alors tentant de les anesthésier de toutes sortes de façons, en s’étourdissant, en s’agitant ou en se surmenant, pour les ignorer. Pourtant, cette souffrance est le signal à entendre. Il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’y être attentif pour retrouver sa route. C’est dans l’écoute attentive de la souffrance de ce manque que se trouve le chemin qui conduit au sanctuaire recherché. Il s’agit avant tout de quitter une souffrance pour trouver le bien-être en soi. Le juste chemin.

Les vacances portent en elles cette intention. Maintenant qu’elles sont terminées, comment relire ce temps qui nous a extrait de notre quotidien? Qu’est-ce que ce temps a mis en relief de nos vies? Quelles leçons pouvons-nous tirer? Y avons-nous puisé le bon goût de la vie? Que nous révèle-t-il des lourdeurs de notre quotidien?

Les vacances ne sont pas qu’une soupape ou un anesthésiant, elles permettent le recul nécessaire pour voir sa vie sous un autre angle. Elles permettent la distance qui éveille la conscience à ce qui manque. Le retour des vacances est donc un moment propice pour faire les changements qui s’imposent dans un mode de vie qui nous éteint parfois.

Vous êtes reposé. Votre esprit est moins encombré. Vous avez plus d’énergie. Ne laissez pas le train-train vous anéantir de nouveau. Il suffit de bien peu parfois pour rectifier l’orientation de sa marche et l’aligner sur l’espace de son sanctuaire.

Bon retour!

Éric Laliberté

Prendre soin de moi

“Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière.”
Proverbe chinois
Elle nous semble parfois bien mince cette ligne entre être égoïste et penser à soi. L’altruisme, l’entraide, le dévouement et la compassion étant des valeurs très glorifiées, il est parfois difficile, voire même douloureux, de songer se prioriser. Alors comment se permettre de se dorloter un peu sans culpabiliser? Comment apprendre à départir ce qui me revient et ce qui revient à l’autre de faire?

Lors de mon premier pèlerinage à pied, j’ai rapidement pris conscience que si je n’écoutais pas les signaux que me lançait mon corps, si je ne prenais pas le temps de m’ajuster pour avancer sans trop de douleurs, je n’aurais pas pu profiter pleinement de cette expérience. Je ne me serais certainement pas rendue à destination tel que je le désirais. Et peut-être ne l’aurais-je même pas atteinte. Ma vie quotidienne m’offre également des défis. Quels qu’ils soient, ils auront toujours un impact sur mon physique. Fatigue, pleurs, migraines, lourdeurs, maux de dos, de genoux, réactions cutanées, cancers, ulcères. Est-ce que je ne soigne que le symptôme? Pourtant, durant ma longue marche, si je faisais une ampoule, en plus de soigner l’ampoule et pour éviter que la blessure ne s’aggrave, je posais une action pour modifier mon comportement, pour corriger ce qui me paraissait être la cause de l’apparition de ma douleur. Je me permettais de m’arrêter plus souvent, d’aérer mes pieds et de les tremper dans un ruisseau ou une fontaine; je marchais moins de kilomètres dans une journée, le temps de me soigner; je pouvais même décider de me départir de ces bottes qui finalement étaient trop petites pour moi. Je prenais donc le temps de penser à moi, sans crainte du jugement des autres. J’avais peu de mérite : j’étais seule. Je pouvais donc me prioriser sans culpabiliser. Mais dans mon quotidien, si je ne prends pas soin de moi, qui le fera? Qui doit me dire de ralentir, de m’asseoir, de dire non quand c’est ce que je ressens, de rester à la maison lorsque je suis malade, mais aussi de faire des activités qui me font plaisir, qui me permettent de me réaliser? Est-ce que je continue d’endurer ce qui me fait souffrir, pour bien paraître? Aux yeux de qui?

Sur le chemin, il en va de même pour ce qui est de mon sac à dos. Qui d’autre que moi aurait pu le porter? Il m’incombait alors de choisir le poids de ce que j’étais prête à porter. Je prenais ma décision en tenant compte de mes limites et en toute conscience des conséquences que le surpoids risquait d’occasionner. Et dans mon quotidien alors? Est-ce que je choisis vraiment en toute franchise ce que j’accepte de porter sur mes épaules? Quand j’accepte d’ajouter du poids dans mon sac de vie, est-ce une charge supplémentaire que j’accepte honnêtement d’assumer?

Lors d’un autre pèlerinage, à vélo cette fois-ci, avec ma grande adolescente, j’ai pris conscience de la dynamique relationnelle d’être deux, qui plus est, d’être dans une relation d’aide. Ce périple m’a permis de mettre en évidence la part qui appartient à l’autre. À travers le vent, les côtes abruptes et les pistes au sol mou, je voyais ma grande peiner. Dans notre quotidien, nous avons spontanément le désir d’aider l’autre et d’aller le soulager du poids qu’il porte ou de la souffrance qu’il traverse. Mais qu’est-ce qu’aider adéquatement l’autre? Je ne pouvais pas pédaler à sa place. Et si j’avais pu, aurait-ce été l’aider? N’y a-t-il pas un apprentissage à tirer de cette expérience exigeante et douloureuse qu’elle ne pourra réaliser que si elle l’accomplit elle-même? Suis-je égoïste si je la laisse forcer et traîner son bagage? Lors de cette expédition,  ma contribution aimante et aidante de parent est d’accompagner ma fille dans l’atteinte de son objectif. Je l’encourage; je l’attends pour qu’elle voie que je suis là et que nous faisons équipe; je lui donne des conseils pour qu’elle économise son énergie tout en rentabilisant son jeu de vitesses; je lui partage mon expérience; je peux même occasionnellement transporter une petite partie de son bagage. Dans notre quotidien, il importe de prendre conscience de la part de l’autre et de définir clairement ce qui est le plus aidant pour l’autre et pour moi-même en fonction de la situation, des finalités visées et des limites à respecter pour que chacun chemine au meilleur de ses capacités sur sa propre route.

Je vais terminer en vous partageant un fait qui m’a grandement fait réfléchir sur ce sujet lors d’un récent voyage en avion. Voyageant depuis tant d’année maintenant, les consignes d’urgence, je les avais entendues maintes fois. Pourtant, cette fois-là, je suis restée bouche bée devant cet évident constat : « En cas de dépressurisation de la cabine, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres ». C’est en prenant soin de moi que je suis à mon meilleur pour aider l’autre. C’est à moi de prendre les mesures nécessaires pour être bien, pour respirer librement. Et c’est en définissant clairement le besoin de l’autre que je trouve ma juste part dans l’aide que je peux lui prodiguer.

L’égoïsme n’a pas que des mauvais côtés. Il en faut une certaine dose pour être bien. C’est dans cette zone qui oscille entre répondre à ses propres besoins et concilier harmonieusement l’aide que l’on offre à autrui que chacun trouve un équilibre sain.

Brigitte Harouni

Nos blessures vont si bien ensemble!

La clarté ne nait pas de ce qu’on imagine le clair,
mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur.
Carl Gustav Jung
Ah, les blessures du pèlerin! Elles sont nombreuses et de toutes sortes! Pas toujours physiques, elles sont parfois morales aussi. Après une longue journée de marche, le soir venu, chacun frotte son petit bobo en riant, en souriant, en grimaçant. Parfois même… en pleurant. Les blessures nous parlent, c’est certain, mais elles communiquent entre elles aussi. Elles nous rassemblent dans la quête d’un meilleur qui parle à travers nos corps.

Randonneurs fatiguésQuand la journée de pèlerinage prend fin, on voit, un peu partout dans l’auberge, des petits groupes se former. Chacun se regroupe selon sa blessure. Ceux-ci soignent leurs ampoules. Ceux-là s’échangent des crèmes. De ce côté-ci, on s’offre des massages. Dans un autre coin, on se raconte les hauts et les bas de la journée, certaines blessures du passé qui commencent à remonter… Les blessures du pèlerin sont multiples : ampoules, douleurs musculaires, épuisement, coup de soleil, déshydratation, etc. Mais il y a aussi toutes ces blessures par orgueil, par ennui, par déception, par rejet… Les blessures du chemin, même si on n’en garde que très peu de souvenir, font partie du voyage. Elles sont l’enjeu de la résolution du pèlerin. En elles, le pèlerin se découvre et se résout comme une équation. En elles, je découvre mon rapport à la vie, à l’autre.

Le pèlerinage nous plonge profondément en nous. Notre agitation quotidienne ayant disparue, nous voilà face à nous-même, nu devant l’autre. C’est dans ce face à face que nous allons nous éveiller, nous entraider. Et c’est ce qui fait la beauté du chemin ! enfantsSur la route, les pèlerins sont attentifs à ce qui se joue non seulement en eux, mais aussi autour d’eux. Sensibles à cette réalité, de l’être blessé qui s’est mis en marche en quête d’un meilleur, les pèlerins prennent soin les uns des autres.

Étrangement, nos blessures nous rassemblent. À travers elles, nous nous épaulons, nous nous encourageons, nous nous observons. Elles nous obligent à l’introspection : pourquoi ne me suis-je pas arrêté pour faire le plein d’eau? Pourquoi ne me suis-je pas reposé quand c’était le temps? Pourquoi n’ai-je pas mis de crème solaire? Pourquoi ai-je marché si longtemps? Toutes ces questions, que mes blessures allument, en disent long sur mon rapport à la vie, mais aussi, sur mon rapport aux autres. Si je me blesse de cette manière, c’est que je suis le résultat d’un milieu et d’un parcours de vie qui m’a incité à me construire dans un tel comportement. Personne ne cherche la souffrance! Pourtant, il y a des souffrances que j’aurais pu éviter si j’avais eu conscience de certaines blessures qui me viennent de mon histoire de vie.

ourson pelucheDans le quotidien de nos vies, la blessure nous tend un piège. Elle ne nous rassemble pas toujours pour les bonnes raisons. C’est une des premières prises de conscience que fera le pèlerin. Il arrive souvent que dans l’ajustement de nos blessures, nous entretenions, mutuellement et inconsciemment, nos souffrances. On se complète à travers la douleur, souvent à bon escient, malheureusement parfois aussi, on s’y meurtri davantage. Inconsciemment, je cherche celui, celle, qui me fera souffrir; qui entretiendra cette manière d’être en relation que j’ai développée pour compenser mes blessures. Comme s’il me convenait d’avoir quelqu’un dans mon entourage qui saura mettre le doigt sur le bobo et peser juste assez fort pour me faire réagir.

Celui ou celle qui a une mauvaise estime trouvera la personne qui saura maintenir sa posture de mal-aimé. Celui ou celle qui a été élevé dans la critique, et qui en a souffert, trouvera facile de se coller à une telle personne pour la critiquer en toute aisance. Celui, celle qui a de la difficulté à assumer ses responsabilités trouvera la personne qui le prendra en main. Celui, celle qui a besoin de se sentir utile et se sent responsable de tout, se fera un plaisir de « venir en aide » à cette personne. Deux personnes en manque d’amour se trouveront aisément, puisqu’elles cherchent toutes les deux ce que l’autre ne peut pas leur offrir. Inconsciemment, ma blessure cherche à être entretenue.

Comment se sortir de cette impasse? D’abord prendre conscience de ce rapport à l’autre. Tant que ma blessure demeure inconsciente, je cherche ce qui lui répond et la maintient. C’est ma zone de confort. Je me reconnais dans ces moments. Ma réaction me rassure. foule rassembléeJe suis en terrain de connaissance. Mais est-ce le chemin que je veux suivre? Méfions-nous de ces situations qui nous blessent, nous agressent, et auxquelles nous nous attachons, de ces blessures que nous entretenons. Si souvent on se regroupe pour se faire du bien, il arrive parfois que nos blessures vont si bien ensemble qu’elles se retrouvent pour se faire souffrir. Prendre conscience de ses blessures devient ainsi le premier pas sur le chemin de la libération.

La souffrance n’est pas inutile dans nos vies. Elle possède un langage qui est à la racine de notre humanité et permet d’en baliser la route en vue d’un bien-être. Refuser de voir sa blessure, ce serait comme s’entêter à suivre les X rouges sur le chemin de Compostelle : ça ne ferait que nous éloigner davantage de ce que nous recherchons.

Si le pèlerin se met en route, c’est pour traverser sa souffrance, la regarder en face et s’en libérer. S’il se met en route, c’est pour se mettre à l’écoute de son sanctuaire intérieur et atteindre cet espace de plénitude.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le second souffle du pèlerin

La vie s’arrête lorsque la peur de l’inconnu est plus forte que l’élan.
Hafid Aggoune
Adolescente, durant les cours d’éducation physique, je redoublais de créativité pour éviter l’épreuve insurmontable que représentait la course d’endurance.  Courir me mettait dans un état d’essoufflement tellement inconfortable et paniquant que je ne souhaitais qu’une chose, m’arrêter pour reprendre mes sens ou mieux encore, trouver une bonne excuse pour fuir cette souffrance. Mon enseignant m’encourageait et me poussait à poursuivre l’effort : « continue, tu vas trouver ton second souffle! » J’avais plutôt l’impression que j’allais perdre connaissance.
La Voie du St-Laurent

Pourtant, un jour, ne pouvant éternellement éviter mes obligations, j’ai couru en maintenant l’effort, et j’ai enfin compris ce que voulait dire mon enseignant. J’ai découvert cet état dans lequel nous fait basculer le second souffle. Je l’ai vécu comme un regain d’énergie, un nouvel élan. Je venais de changer de vitesse, d’embrayer sur une plus petite roue. Je me sentais capable de courir tout le reste de la journée. Une sensation de soudaine facilité, libérée de la compression de ma respiration, venait de me surprendre. Évidemment l’explication physiologique du phénomène est simple : lorsque je m’active, mon rythme cardiaque et ma respiration s’élèvent, obligeant les grandes fonctions de mon corps à s’adapter à ce changement. La sensation de bien vivre malgré l’effort, le second souffle, arrive lorsque le corps a réussi à s’ajuster à la demande et à se stabiliser. Je ne m’éterniserai pas sur les explications du phénomène car ce qui m’attire ici, c’est tout ce que ce second souffle m’a permis d’apprendre, tout ce qu’il symbolise dans la vie. Car, à partir de ce moment, mon rapport à l’exercice physique soutenu a changé. Sans pour autant devenir une fervente marathonienne, je me suis résignée à faire l’effort demandé car je savais maintenant, que malgré l’essoufflement et la congestion respiratoire, j’allais accéder à un mieux-être. Je savais que mon second souffle viendrait. Winston Churchill a dit : « Si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer.» Et il avait bien raison. Si j’arrête de courir au lieu de persévérer dans l’effort, alors tout le travail entamé devient désuet. Et lorsque je reprends ma course, tout est à recommencer.

La Voie du St-LaurentAujourd’hui adulte, je m’engage annuellement dans de longs pèlerinages, que ce soit à pied ou à vélo, et je passe ce même cap du second souffle à chaque fois. Sauf que je ne parle plus de second souffle ici car le cap franchit n’est pas uniquement physique. Il est également mental. Après quelques jours de pur plaisir, de dépaysement bucolique touristique, survient l’accumulation de fatigue du corps et ce petit creux dans le moral: « pourquoi me donner autant de misère? Pourquoi ne pas voyager en voiture? Pourquoi ne pas prendre des vacances plus confortables? » Le désir de tout arrêter. Puis, arrive le 10e jour (aux environs du 10e jour) : Le second souffle du pèlerinage! Ce moment où la pèlerine que je suis, entre dans un nouvel état physiquement et mentalement. Après tous ces jours d’ajustement face aux changements demandés que ce soit tant au niveau de la routine de vie qu’au niveau des efforts exigés sur le corps, tout en moi semble s’être adapté à mon nouveau mode de vie, me rendant ainsi chaque journée plus facile. Investie de cette nouvelle énergie, je me sens prête à cheminer sur des kilomètres l’esprit maintenant disponible pour jouir pleinement de l’expérience. C’est sachant que ce 10e jour existe que je me pousse à repartir pèleriner. Car malgré l’épuisement et le découragement que je vis après une semaine, je sais que mes efforts seront prochainement récompensés et que je découvrirai cet état de plénitude que ce mode de vie me procure.

La Voie du St-LaurentDans les deux cas, l’expérience me permet de réaliser que le corps est une machine surprenante ayant une capacité d’adaptation incroyable. Quel que soit le défi que je décide de relevé, l’épreuve que la vie met sur ma route, le corps passera au travers. Tout dépend donc de l’état d’esprit dans lequel je choisis d’affronter ma difficulté et de surmonter l’adversité. Mon expérience de vie, la découverte du second souffle, celle du 10e jour, m’incitent à croire en l’avenir, à croire en mes capacités à survivre à une épreuve, à croire en mon potentiel de résilience, c’est-à-dire, ma capacité à résister aux assauts de la vie et à transformer ma façon d’être et de faire, à me reconstruire une nouvelle zone de confort. Mon expérience de vie me démontre que la douleur n’est pas éternelle, qu’elle passera si je fais les efforts pour aller vers ce « meilleur » que je me suis fixé. Et c’est cette conviction qui m’aidera dans mes épreuves futures à persévérer, car c’est la persévérance qui me mènera à atteindre cet état de mieux-être que je désire rejoindre. C’est cette foi, cet élan intérieur qui me pousse vers l’avant, qui rend la suite possible.

Pas besoin de courir, ni de pèleriner pour connaitre la sensation du second souffle. Il suffit de devoir persévérer dans une voie qui nous semble sans issue, douloureuse ou insurmontable, mais qui nous apparaît comme un passage nécessaire pour accéder à un objectif que l’on désire réaliser.  Le second souffle, ou le 10e jour, indiquent qu’avec endurance, détermination, un pas à la fois, nous traverserons cet enfer. Le second souffle, c’est le moment où vous commencerez à vous sentir plus léger, plus heureux d’être rendu là où vous êtes. Vous serez passés à travers l’œil de votre cyclone, le défi vous semblera moins effrayant, vous vous sentirez plus en contrôle. Le second souffle vous permet de conscientiser tout votre potentiel de résilience!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Traverser nos rigidités

La seule chose qui soit certaine à l’avenir,
c’est que la rigidité engendrera des catastrophes.
Arno Penzias
Nos rigidités sont comme une barrière dans nos vies. Elles nous empêchent d’avancer. Plus on s’entête, plus on résiste et plus on se blesse! Pas seulement nous, mais parfois aussi tous ceux qui nous entourent. Eux aussi écopent de notre manque de flexibilité. Nos rigidités causent de nombreux dommages collatéraux…

RandonnéeCette rigidité le pèlerin l’expérimente jusque dans son pas. En voulant maintenir une cadence qui corresponde aux objectifs qu’il s’est fixés, souvent le pèlerin marchera d’un pas raide, inflexible. Sous cette rigidité, ce sont non seulement ses pieds qui subiront le choc, mais également tout son corps qui s’en ressentira. Sans se rendre compte, mû par une idée fixe c’est tout notre corps qui se raidit.

« Je me souviens très bien de mon premier pèlerinage sur le Chemin de Compostelle. Par rigidité, je me suis blessé et ces blessures m’ont suivies des Pyrénées jusqu’à Finisterre. J’avançais les muscles tendus vers un seul but : Santiago de Compostella! Non seulement cet objectif durcissait mon pas, mais aussi toute l’idée que je me faisais de moi. Je me comparais sans cesse aux autres pèlerins et je me devais d’être à la hauteur. Cette exigence que je m’imposais me rendait la vie pénible et pourtant je m’y accrochais comme si j’avais quelque chose à prouver. »

Le pèlerin devrait toujours avoir en tête cette fable de Lafontaine : Le chêne et le roseau. Comme pour le chêne, il y a de ces situations dans la vie qui viennent nous renverser et nous fendre de part en part pour nous toucher le cœur. Chemin du Puy-en-VelayComme si tout notre corps se devait d’être rompu pour venir à bout des résistances que nous nous imposons; de ces rigidités que nous croyons devoir maintenir pour sauver la face. Comme s’il y avait quelque chose à gagner à force de vouloir avoir raison! Pourtant, les plus belles batailles se gagnent dans la souplesse : souplesse envers soi-même, souplesse envers les autres…

« Je mets souvent longtemps avant de me rendre compte que je résiste, que tout mon corps se contracte devant mes exigences : j’échafaude des plans, je me fais des idées sur la manière dont les choses devraient se dérouler, je formule des attentes, j’exige un certain rendement de ma part, j’ai un rôle social à maintenir! Tant que je n’admettrai pas me tenir sur le terrain de mes rigidités, je me battrai pour elles et mon âme ne sera pas en paix. »

Par chance, tout mon corps me parle. Même si je mets parfois du temps à l’écouter et que je dois parfois attendre d’être mis au plancher, complètement sonné, pour admettre que je fais fausse route – toute ma chair m’invite à la prise de conscience. Face à celle-ci, mon corps finit toujours par se rompre et me ramener à l’évidence : la vie avance avec souplesse. Si ce grain ne pousse pas ici, il le fera ailleurs. Si ce cours d’eau est bloqué, il se frayera un autre chemin. En moi est semée la vie et celle-ci demande à grandir. Si j’y suis attentif, si j’y suis à l’écoute, elle m’indiquera la bonne route. Comme le cours d’eau, ma vie s’accomplit avec justesse lorsqu’elle coule avec la Vie.

Au cours de sa longue marche, le pèlerin apprend et progresse dans la souplesse. Comme le roseau, le pèlerin fait preuve d’adaptation. Il apprend à suivre le cours du vent, le cours du temps. S’il s’épuise, il s’arrête pour se reposer. Si la pluie devient trop abondante, il se met à l’abri. S’il est perdu, il s’arrête le temps de retrouver son chemin. Compostelle - Camino FrancesEn avançant avec souplesse, il découvre dans ses plans détournés que la vie peut lui révéler de bien belles choses. Il ne vit plus dans l’urgence de l’accomplissement. Il recherche le meilleur – le plus grand bien! – et sait remettre à plus tard ce qui ne peut être fait immédiatement. Le pèlerin grandit dans la souplesse de son expérience pèlerine. Autrement, il ne fait qu’avancer en souffrance et dans le désir d’anesthésier cette souffrance. Il ne veut plus l’entendre alors qu’elle aurait tant à lui apprendre…

« C’est par ce détour que j’ai pu admirer ce magnifique point de vue sur la vallée. Je ne l’aurais pas vu si j’étais resté dans la colère de la rigidité qui tempêtait dans mon cœur. C’est en m’arrêtant pour prévenir cette douleur à la cheville que j’ai pu faire cette rencontre inattendue. C’est en cessant de me croire indispensable que ma vie est devenue plus agréable et plus détendue… »

En écoutant ce qui se dit dans la souffrance, il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’être à l’écoute pour orienter son pas selon les signaux perçus. Dès l’instant où je prends conscience de mes résistances, tout mon corps se relâche et se détend. Ma vie devient plus agréable. Mes rigidités ne disparaissent pas pour autant. J’apprends seulement à en avoir conscience. Elles ont alors moins d’emprise sur moi et tout mon être gagne en liberté.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

S’autoriser à se faire du bien…

Les maladies que l’on cache sont les plus difficiles à soigner.
Proverbe chinois
Quand on ne sait plus ce qu’on aime. Quand on a l’impression de ne plus savoir ce qui nous fait plaisir et que tout fout le camp. Quand on a l’impression que la vie n’a plus de goût et que même se lever le matin est devenu une corvée. Quand le cœur n’y est plus et que tout nous demande un effort, c’est probablement que nous sommes en dérapage. Dans ces moments, s’autoriser à se faire du bien n’est pas si simple que cela. On a l’impression que tous nos repères ont disparu, qu’on ne se connait plus…
S'autoriser à se faire du bien

Le signe avant-coureur de cet état est bien souvent le sentiment de ne plus être sur la bonne route. Pour le pèlerin, c’est le sentiment d’avoir manqué une flèche au dernier croisement…

Sans se rendre compte, nous nous sommes lancés tête baissée. Nous avons foncé sans poser de questions, sans remarquer quoi que ce soit. La voie semblait toute tracée et pointer dans cette direction. Pourtant, ce n’était pas le bon chemin…

« En relevant la tête, alors que j’entrais dans le village, je me suis approché de la fontaine pour m’y asseoir et refaire le plein d’eau. Ce soleil de plomb me cuisait depuis des heures et me donnait soif.
Assis sur la margelle, dégoulinant de sueur, j’observais la place sans trop penser; mon corps était trop fatigué et il aspirait déjà au prochain albergue.
D’une main lasse j’épongeais la sueur sur ma nuque, pendant que mes yeux fouillaient la foule. Inconsciemment, ils cherchaient quelque chose : un repère, une indication, une flèche… Pourtant, rien ne venait rassurer ma halte. Les gens qui m’entouraient n’étaient pas ceux auxquels je m’attendais. Ils ne portaient pas de sacs à dos, ni bâtons de marche, ni chapeaux ridicules. Après quelques minutes à promener mon regard sur la place, j’ai repris mon sac et mes bâtons, décidant de risquer quelques pas de plus dans cette direction.
On met parfois beaucoup de temps à réaliser qu’on fait fausse route…
Dans la vie aussi.
Au départ, je poursuivais bien quelque chose, mais ici : je ne le sentais plus. Il me semblait l’avoir perdu de vue. Plus rien ne me parlait de ce qui m’avait mis en route. J’eus soudainement l’impression de m’enfoncer. Que chacun de mes pas devenaient plus lourds et demandaient plus d’effort. Remarquez, plus on s’enfonce, plus on s’isole et même les plus beaux paysages perdent de leur enchantement.
Dans la vie aussi. »

S'autoriser à se faire du bienParfois, on préfère s’illusionner sur la direction que nous avons prise pour ne pas toucher certaines souffrances; pour ne pas revenir en arrière, on préfère s’anesthésier de mille et une façons. On en vient alors à se faire du mal, en croyant se faire du bien.

La beauté du chemin de pèlerinage c’est qu’une fois parvenu à ce point, bien que nous soyons découragés, la solution devient évidente. Il n’y a pas d’autre choix et nous n’hésiterons pas : nous allons virer de bord! Ce n’est pas le bon chemin! C’est simple, non?

Dans la vie pourtant, il en va souvent autrement. Nous faisons preuve d’entêtement et d’obstination. Nous résistons avec force…

Plusieurs pèlerins diront : « C’est tellement plus simple sur le chemin! » Pourtant, ce n’est pas tellement le voyage qui fait la beauté du pèlerinage, comme l’état dans lequel se met le pèlerin pour le vivre. Le pèlerinage fait du bien parce que le pèlerin s’ouvre au bien-être. Il se dispose à cette attention quotidienne qui goûte chaque moment. Le pèlerinage est une disposition du cœur. Et s’autoriser à se faire du bien commence par cette prise de conscience : suis-je sur la bonne route? Poser la question, c’est déjà y répondre. Le principal comme pèlerin c’est d’en prendre conscience et de retourner sur sa route; se rappeler les repères qui orientaient notre marche.

Le pèlerin avance à tâtons, au « pif » comme qui dirait. Il fait confiance à quelques repères placés ici et là : un alignement de pierres, une flèche, un coquillage. Des repères qui seront signifiants pour lui, pas pour tout le monde. Le laitier et le boulanger n’ont pas à suivre les flèches jaunes, ce n’est pas leur chemin à eux. Chacun a ses repères, suffit d’apprendre à les reconnaître.Compostelle - flèche jaune

Dans notre quotidien cependant, il n’y a pas de flèches jaunes. Il n’y a qu’un ressenti pour nous guider, un ressenti qui est inscrit dans tout notre corps. En nous, c’est toute l’expérience du chemin quotidien qui vibre en résonance avec le sanctuaire qui nous interpelle dans notre être en marche.

Au début de sa route, de sa vie, le pèlerin se met en marche vers un sanctuaire bien concret. Il a besoin d’un signe tangible pour orienter sa marche : études, carrière, milieu de vie, habitat, relations, réussites, etc. Seulement, tôt ou tard, cette figure objectivable ne le satisfait plus et elle devra mourir pour que puisse naître « Le Sanctuaire », cet espace en soi qui relève davantage d’un état insaisissable, d’une posture de confiance, d’espérance, que de la destination.

Les signes de ce sanctuaire sont inscrits dans la chair du pèlerin. Ils sont inscrits dans l’expérience sensible de son humanité et le pèlerin est le seul à être capable d’en décoder le sens. Ce sont ses flèches jaunes à lui, celles qui donnent sens à sa vie. Celles qui le mettent en mouvement, qui le tirent en avant, lui donne un goût de meilleur.

S'autoriser à se faire du bienS’autoriser à se faire du bien, quand on ne sait plus ce qu’on aime, demande un retour en arrière, de rebrousser chemin. Dans ce mouvement, je pourrai reprendre contact avec ces expériences marquantes qui ont laissé des traces de bon goût dans ma vie. En revisitant ces moments, c’est toute une expérience sensible que je me réapproprie. C’est la possibilité d’une prise de contact avec des émotions oubliées qui peuvent dénouer l’impasse de mon présent. Rien n’est banal dans ce cas-ci! Tout mérite de s’y arrêter : le bon goût du chocolat chaud d’une grand-mère attentionnée, la balade en voiture du dimanche, l’odeur d’une maison, un vieux refrain, tout…

S’autoriser à se faire du bien, c’est marcher dans la clairvoyance de sa voie. C’est le chemin de la simplicité. Contrairement à tout ce qu’on a pu nous laisser croire ça ne demande pas d’efforts, mais de l’attention! De l’attention pour soi.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Violence et souffrance sur le chemin : les attentats de Paris

Il y a un lieu au-delà du bien et du mal, c’est là que je vous attends.
Rûmi, mystique soufi
J’ai mis toute la semaine à me décider d’écrire sur le sujet. Toute cette violence est une horreur et la souffrance qu’elle engendre, bien pire encore. La violence éclate après une longue souffrance. Elle frappe d’un coup. La souffrance, elle, semble toujours s’éterniser…
Peut-il exister pire souffrance, pire violence, que celle de souffrir sans raison, sans comprendre pourquoi?

Peace for ParisUne semaine plus tard, nous sommes encore sous le choc et dans l’incompréhension, partagés entre l’inquiétude et l’envie de tout casser, de répondre sur le même ton…

Que faire avec cette violence, cette souffrance? Comment les entendre?

Que ce soit sur le chemin de pèlerinage ou sur le chemin de la vie, les pèlerins que nous sommes côtoient la souffrance régulièrement. Que ce soit une souffrance physique ou une souffrance émotive, la souffrance est présente d’une manière ou d’une autre et, chaque fois elle nous parle. Elle sonne l’alarme d’un mal être. Douleur à la hanche ou réaction émotive démesurée, cri de colère, la souffrance nous dit quelque chose. Elle nous renseigne de manière précieuse sur l’état de notre vie, de notre être ensemble.

Notre humanité est avant toute chose une expérience sensible inscrite dans notre chair. La souffrance permet de sentir, dans notre corps, qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, que nous ne sommes plus sur la bonne voie. Elle est le signal qu’il faut changer notre manière d’être, d’agir et de penser; qu’il faut changer de pas, faire une pause, corriger notre route; qu’il faut sortir de nos entêtements, de nos enfermements. Le pèlerin qui a mal aux pieds doit s’arrêter et prendre le temps de se soigner pour corriger la situation, sinon cela ne fera qu’empirer.

Compostelle - Camino FrancesEn ce moment, la souffrance qui se vit ne se compare pas du tout avec un mal de pied. Loin de là! Mais ce n’en est pas moins une souffrance. C’est toute la France qui reçoit ce coup, sans comprendre, et la révolte gronde en elle. C’est normal! Ce qui est arrivé est inacceptable!

En contrepartie, il y a tout un groupe d’Islamistes qui se répand et s’attise en violence parce qu’ils souffrent aussi. On ne se comporte pas comme ils le font sans souffrance! Mais, ils souffrent de quoi? Nous ne le savons pas! Et c’est là tout le problème! On n’y comprend rien. On n’y voit que violence et souffrance. L’Islam nous apparaît comme un fanatique, fou furieux, psychopathe. Pourtant, j’ai plusieurs amis musulmans, vous en avez-vous aussi, et ils n’ont pas du tout ces traits. Ce sont de bons amis, plein d’amour et de générosité, avec qui on rigole bien, sur qui on peut compter. L’Islam que je connais est souriant et joyeux. Cette branche de l’Islam, celle que nous voyons régulièrement au bulletin de nouvelles, nous renvoie un visage des musulmans qui n’est pas celui de l’Islam. L’Islam bien portant ne se comporte pas ainsi. L’Islam heureux ne s’emporte pas avec une telle violence. Le mystique soufi, Hazrat Inayat Khan, nous dit : « Ce n’est pas notre situation dans la vie, mais notre attitude envers la vie qui nous rend heureux ou malheureux. »

Compostelle - La croix de ferNos souffrances, nos colères, nos violences nous parlent. Elles nous disent que nous ne sommes pas à l’écoute, que nous sommes en train de manquer le bateau, de passer à côté de la Vie. Celui qui entre en violence n’entend plus la voix du Vivant qui murmure en lui. Le Dieu de l’Islam n’est pas un dieu de violence, c’est le même Dieu que celui des chrétiens et des juifs. Le Dieu de l’Islam est un Dieu d’amour. Aujourd’hui, avec l’Islam, nous devons nous rappeler les paroles d’amour de notre Dieu – qu’on le nomme Allah, Yahvé ou Adonaï.

Mettons-nous à l’écoute. Il n’y a rien d’autre à faire, puisqu’il n’y a rien à comprendre mais qu’il y a tout à entendre. Musulmans, juifs et chrétiens doivent se mettre à l’écoute les uns des autres pour s’opposer à toute cette violence qui n’est pas dans la volonté de Dieu, de notre Dieu.

À la fin de sa vie, Rûmi, un mystique persan et musulman, en arrivait à cette conclusion : « Hier, j’étais intelligent et je voulais changer le monde. Aujourd’hui, je suis sage et je me change moi-même. » Soyons tous sage.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Emprunter le chemin de nos peurs

Qui craint de souffrir, souffre déjà de ce qu’il craint.
Montaigne

KamouraskaDécider de partir en pèlerinage n’est pas simple. C’est accepter de plonger dans un monde inconnu parsemé d’impondérables, de périodes d’inconfort et d’instabilité. Mais ce que ce voyage nous oblige avant toute chose à affronter ce sont nos peurs et nos grandes insécurités. Ces zones d’ombres que nous portons en nous, que nous tentons de camoufler et de cacher mais qui pourtant ont un pouvoir d’influence incroyable sur nos décisions et agissements.

Comme l’enfant qui a peur d’aller au sous-sol seul, qui ne veut pas dormir sans sa veilleuse, qui a besoin de son petit nounours en peluche dès qu’il sort de la maison, qui ne veut pas que son parent le laisse à la première fête d’enfants à laquelle il est invité. Comme cette adolescente qui n’en finit plus de se changer avant de partir pour l’école, et qui part avec quelques accessoires «au cas où» dans sa trop grosse sacoche, ou cet adolescent qui angoisse à l’idée de la rentrée scolaire. L’adulte que nous sommes aujourd’hui n’est pas bien différent de l’enfant qu’il a été. Nos peurs ont grandi avec nous. Et bien qu’elles soient souvent irrationnelles et non-désirées, certaines ont pris des proportions ou s’actualisent sous des formes qu’on ne suspecte même pas.

Iles-de-la-MadeleineLe pèlerin emporte avec lui, dans son sac de vie, ses propres peurs. Et une fois en marche, impossible de les faire taire. Tout le contexte du pèlerinage les force à sortir du sac! La nature est ainsi faite que même en acceptant de s’engager dans cette aventure, le pèlerin ne lâche pas complètement prise sur tout. Spontanément et inconsciemment, il garde le contrôle sur ce qui lui semble essentiel à son bien-être. Et ce sont généralement ses peurs qui l’amèneront à agir de la sorte. Le pèlerin qui en plus de marcher est en démarche prendra le temps de s’observer et de constater l’expression de ses propres peurs. La recherche de simplicité, de dépouillement, la fatigue, les blessures, et le fait que nous traversons des villages souvent bien desservis et des secteurs habités, tous ces éléments l’invitent à se poser des questions : de quoi ai-je peur et pourquoi?

  • pourquoi ai-je besoin de porter autant de vêtements avec moi?
  • pourquoi ma pharmacie prend-elle autant de place dans mon sac?
  • pourquoi est-ce que je me lève à 4 heures du matin pour aller prendre la route, alors qu’il fait encore noir dehors?
  • pourquoi ai-je si peur d’avoir chaud? d’avoir froid? d’être mouillé par la pluie?
  • pourquoi ai-je besoin de réserver mon hébergement d’avance?
  • pourquoi ai-je peur de me retrouver seul pour le souper?
  • pourquoi ai-je peur de marcher seul?
  • pourquoi est-ce que je ne peux m’empêcher de me maquiller le matin?
  • pourquoi est-ce que j’accepte de me blesser davantage juste pour suivre le rythme de l’autre?
  • pourquoi ai-je besoin de montrer aux autres que je marche vite et que je ne me fatigue pas, alors que mon corps soufre?

HawaïAprès une première réponse évidente, le pèlerin remontera pas à pas le questionnement, allant de pourquoi en pourquoi. L’important ici n’est pas de vaincre nos peurs, mais avant tout de les reconnaître, et de prendre conscience de la façon dont, sournoisement, elles influencent notre parcours de vie. Cette démarche fait partie du pèlerinage : c’est le chemin intérieur qui se façonne pour guider le pèlerin vers celui qu’il est vraiment, vers son mieux-être. C’est une première étape vers la liberté et une ouverture sur l’acceptation et la réalisation de soi. «Chaque expérience où vous vous arrêtez vraiment pour regarder la peur bien en face, augmente votre force, votre courage et votre confiance. Faites ce que vous pensez ne pas pouvoir faire.» Eleanor Roosevelt.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

La quête du pèlerin

IMG_0067 L’être humain est fait pour être heureux. Il y a en chacun de nous, une part qui aspire à cet état de plénitude et la quête du pèlerin y est intimement liée. Le pèlerin marche, appelé par le bonheur, par la joie de vivre! Cependant, il y a dans l’horizon du pèlerin une réponse totalement anachronique à cet appel. Le pèlerin part en quête du bonheur et, au fil de sa route, le découvre d’une manière inattendue. Il sera compagnon de voyage, il sera en marche vers lui, mais il ne le possèdera pas!

Dans notre perpétuelle quête au bonheur, nous avons tendance à associer bonheur et possession. Cependant, cette forme de bonheur par appropriation (s’approprier l’objet, l’instant, les gens) éveille en nous la peur. Dès l’instant où nous croyons posséder l’objet de notre bien-être, s’éveille alors la peur de le perdre, la peur de souffrir. Lentement, pour ne pas souffrir, j’apprends à élever des fortifications autour de moi, pour me protéger. J’y entraîne à l’intérieur ceux et celles qui me sont chers. J’y enchaîne ce qui m’est précieux. Je verrouille à double tour et j’y cumule mon bonheur comme un placement en banque. Ce qui m’a rendu heureux aujourd’hui devrait me rendre heureux plus tard… Pourtant malgré cela, malgré tout ce qui m’entoure, malgré tout ce que je possède, malgré l’assurance de posséder, mon bonheur semble se dérober continuellement. Quand ce n’est pas lui qui fuit, c’est moi qui semble appelé à encore plus. Comme si chaque fois que je comblais un vide 2009 - Compostelle et Barcelone 114en moi, un autre se créait. Je ne suis jamais rassasié. Il me faut autre chose… Une nouvelle voiture, un nouveau partenaire, une nouvelle expérience, un nouveau look, un peu plus d’adrénaline, de luxe, des rénovations, de la spiritualité… je ne suis jamais comblé. Le bonheur me semble toujours fuyant. J’ai beau cumuler, accumuler, les honneurs, les richesses, les expériences de toutes sortes, le bonheur est toujours en avant.

Le bonheur se laisse désirer. Il nous attire vers lui, nous tenant dans cette tension qui demande l’effort de tendre vers. Il nous incite à l’initiative et nous responsabilise. Le bonheur nous attend sur la route, mais demande d’être en marche. Et si le bonheur était dans le mouvement?

Celui qui se lève et se met en route, tout comme le pèlerin, choisit de quitter ses certitudes, sa zone de confort. Il y a quelque chose d’inscrit au plus profond de nous qui nous laisse entrevoir dans l’exercice du pèlerinage, une réponse possible à notre désir de bonheur. Cependant, le pèlerinage ne fonctionne pas comme notre société. Sur le chemin, le pèlerin découvre rapidement que l’exercice le pousse à se défaire de tout. Les difficultés physiques l’amènent à se défaire de ses surplus, de ce qu’il croyait nécessaire à son bien-être. Soudainement dépossédé de ce qui engorgeait sa vie et semblait assurer son bonheur, il se surprend à être heureux. Libéré de tout ce superflu, le pèlerin s’observe et devient attentif à ce qui le faisait souffrir, alourdissait sa vie. Et, contrairement à nos habitudes de vie nord-américaines, moins devient plus : plus de légèreté, plus de plaisir, plus de bien-être…IMG_1178-3

Cette dynamique (sans nécessairement en avoir conscience) anime le pèlerin tout au long de sa marche. Il l’apprivoise et elle l’appelle, le pousse en avant, l’attire. Lentement, pas après pas, il découvre que souffrance et bonheur marchent ensemble. La première me signalant que je m’éloigne de l’autre. Sensible à cette réalité qui s’éveille, le pèlerin devient alors bienveillant envers lui-même. Le bonheur marche avec lui où l’attend au prochain carrefour, mais n’est jamais bien loin! Et lorsqu’il s’absente, c’est pour se faire désirer. Le bonheur devient itinéraire à suivre. Il se rencontre, il accompagne, il se traverse, mais jamais ne s’enferme. Je m’illusionne si je crois pouvoir me l’approprier.

« Hit the road Jack! And don’t you come back no more. » Prends la route Jack! Et ne reviens plus jamais, disait la chanson. Quitte ce vieux toi, cette part de toi qui te possède, t’enferme, te rend malheureux et n’y reviens plus jamais! Laisse-toi toucher par le chemin, par la Vie, laisse-toi transformer. Et si le bonheur était dans cette audace du pèlerin à sortir de ses enfermements?Flêche bleue sur roche Se trouver déposséder pour trouver l’abondance, la satisfaction? Habiter ce vide, ce manque, au cœur de notre être, comme un enfant qui s’ennuie, qui n’a rien pour jouer… C’est dans ce vide que naissent les belles histoires et la créativité. C’est dans ce vide que loge l’émerveillement. C’est dans ce vide que je m’efforce d’aller à la rencontre de l’autre parce que je suis confronté à ma solitude. C’est dans cet espace libre que circule la Vie, que Dieu se fait entendre…

La quête du pèlerin nous met en marche, nous tire en avant. Elle nous incite à prendre la route en vue d’un meilleur et chacun de nos pas s’inscrit alors dans le bonheur. Un bonheur qui ne se possède pas. Il faut marcher vers lui, avec lui. Le bonheur se poursuit, c’est ça qui rend heureux.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Accueillir nos vulnérabilités

Vouloir écarter de sa route toute souffrance,
signifie se soustraire à une part essentielle de la vie humaine.
Konrad Lorenz

2009 - Compostelle et Barcelone 454Dernièrement, j’écoutais l’humoriste Claudine Mercier nous raconter son expérience sur le chemin de Compostelle. À sa façon, elle nous décrit si bien cette première journée qu’on ne peut s’empêcher de rire.

Tout le monde part avec la même image en tête : l’Espagne bucolique, les villages coquets, les balades en montagne… Tout pour nous faire rêver! Les pèlerins qui l’ont vécue se souviennent de cette première journée en montage. La traversée des Pyrénées, magnifique! La journée débute exactement comme nous l’avions imaginée. Sous le soleil levant, nous traversons le joli village médiéval de St-Jean-Pied-Port : les rues étroites faites de pavés de pierre, les poutres larges des charpentes de maison, le parvis de l’église, la tour de l’horloge, le vieux pont, les flèches jaunes, les coquilles St-Jacques, tout évoque le pèlerinage. Il n’en faut pas plus pour tomber sous le charme. Et ce n’est pas sans raison : nous l’avons tant rêvé, tant attendu, ce pèlerinage!

À la sortie du village, la route commence sur le bitume avec une pente assez escarpée. Elle nous conduit rapidement vers les premiers sentiers où le paysage se dessine, majestueux. Plus loin vient l’auberge d’Orisson, à flanc de montagne. IMG_0056Encore une fois, tout pour tomber en extase : l’immensité, les nuages qui passent à toute vitesse, les montagnes verdoyantes. L’endroit invite au repos et il fait bon s’y arrêter pour une pause savourer un excellent café sur leur large terrasse. Après l’auberge, la route reprend et nous entraîne vers les pâturages. Les troupeaux de moutons qui gambadent. Les cloches des vaches tintent au loin. Quelques chevaux galopent. Vraiment, Heidi n’aurait pu imaginer mieux!

Et c’est là que tout commence. Chaque fois que j’entends raconter cette première portion de la journée, je ne peux m’empêcher de sourire à l’avance. Le pèlerin d’expérience connaît la suite, c’est quelques kilomètres plus loin que le charme commence à s’essouffler…

IMG_1142Arrivé au terme de cette journée, à l’Abbaye de Roncevaux, le pèlerin exténué, épuisé, courbaturé, ne désire que ces seules choses : déposer son sac, prendre une douche et savourer une bonne bière sur la terrasse. Tout cela se produira dans l’ordre convenu selon ses attentes. Mais ce n’est qu’une fois la bière bue, alors qu’il se lèvera pour se diriger vers la salle à manger, qu’il ne pourra s’empêcher de s’exclamer : « Maudit que ça fait mal! »
C’est aussi ça, le pèlerinage…

Oui, ça fait mal Compostelle! Que ce soit La Voie du St-Laurent, le Chemin des Sanctuaires, le Chemin des Navigateurs, le Chemin de Outaouais, ou encore le Chemin Beauvoir-Beaupré, peu importe le chemin de pèlerinage, c’est exigeant! La Voie du St-Laurent - les pieds dans le ventQue vous soyez en forme, ou non, l’expérience sera exigeante à la hauteur de votre condition physique. Mais ce n’est pas une souffrance digne des pires tortionnaires, non! C’est une souffrance que nous n’avons tout simplement pas l’habitude de côtoyer. Une souffrance qui nous tire de notre routine quotidienne, qui nous « désencrasse », qui nous sort de notre zone de confort, comme l’écrivait Brigitte la semaine dernière.

Sortir de sa zone de confort sous-entend souffrance, c’est inévitable! Et nous évitons trop souvent le sujet dans les récits de pèlerinage. Claudine Mercier a eu le courage et la franchise de l’aborder de manière humoristique dans son spectacle et c’est ce qui est bon. L’aborder ainsi, oser en parler, voire d’en rire, c’est déjà dédramatiser la chose. 2014-07-23 08.44.24Reconnaître notre vulnérabilité, ce n’est pas s’avouer vaincu; c’est reconnaître notre humanité et commencer à progresser dans notre reconstruction.

Ainsi, sortir de sa zone de confort consistera d’abord à désapprendre une manière d’être, sortir de ce lieu dans lequel j’avais pris certaines habitudes, une certaine aisance, pour entrer dans un monde à découvrir, un monde qui n’est pas le mien. Se mettre en route implique donc une rupture d’avec ce qui était, une rupture qui occasionne des souffrances plus ou moins grandes, pour entrer dans ce nouveau qui cherche à se dire, à s’exprimer à travers moi.

La souffrance peut être physique, mais aussi psychologique. C’est souffrant changer une vieille habitude! C’est souffrant de se dépasser! Ça exige un effort que nous n’avons pas l’habitude de fournir. Mais, le pèlerinage se fait tout en lenteur et c’est lentement que notre corps et notre esprit auront l’occasion d’apprivoiser ce changement. 2014-07-28 17.17.07Je dois me lancer dans le pèlerinage avec beaucoup de respect envers moi-même. Prendre le temps d’extraire tout mon être de cette léthargie, pour lui permettre de renouer tout doucement avec l’expérience d’être en vie.

C’est là la première étape de la démarche du pèlerin : devenir attentif à tout ce monde de sensations qui s’éveille en moi. Mon corps reprend contact avec la vie dans de nouvelles conditions qui m’amèneront, au fil du chemin, à baliser ma route d’une nouvelle manière. C’est une souffrance qui permet de renouer avec son propre corps, de recontacter la dimension sensible de son être, de sortir de ses « enfermements ». Mes enfermements me referment sur moi-même. Ils démontrent un manque d’ouverture et de flexibilité. Mes enfermements peuvent être : de l’étroitesse d’esprit, de la rigidité, de l’entêtement, de la performance, de la compétitivité, du paraître, des « qu’en dira-t-on? »…

2014-08-03 10.53.00Quelqu’un me faisait remarquer que le mot enfermement contient le mot « enfer ». Et ce n’est pas sans raison! Se replier sur soi, se couper du monde, se restreindre à une perception, s’obliger de correspondre à une vision, c’est souvent se faire une vie d’enfer et cet « enfer » me-ment! Il me laisse croire que je fais la bonne chose, que j’ai raison. Il me fait croire qu’il n’y a qu’un chemin, qu’une manière de faire, qu’une bonne manière d’être; et c’est là que la souffrance surgit…

Dans l’accueil de nos vulnérabilités, le pèlerinage nous appelle à plus de vérité sur nous-mêmes. Il nous appelle à accueillir avec plus d’amour ce que nous sommes. Car s’aimer, c’est le meilleur moyen de sortir de nos enfermements pour enfin aller librement à la rencontre de l’autre.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté