Quelle quête de sens?

Lire est une route sur laquelle nous avançons.
Pierre Dumayet
Le pèlerin parcourt les chemins, comme le lecteur parcourt les pages d’un livre. Ses pas font vivre des paysages, des villes, des villages. Ils donnent vie à cette place du marché, animent ce petit café, font tinter la clochette de l’épicier. En les fréquentant, ces lieux se mettent à exister. Comme le lecteur parcourt le livre du bout des yeux, le pèlerin arpente les routes pour en construire le sens. Et si le lecteur s’évade, pense ou rêvasse sur les pages qu’il fréquente, le pèlerin c’est sur les chemins qu’il quitte sa demeure pour entrer dans cet autre univers. Du bout des pieds, le pèlerin marche pour lire.

Au fil de leur voyage, pèlerin et lecteur refont le monde. Ils le recomposent de mille et une façons. Entre le texte et la pensée du lecteur se tissent des liens. Les structures de mots renvoient chacun à sa propre expérience et chaque lecteur tire de sa lecture une expérience différente. Certains s’attardent sur un passage, d’autres s’empressent de lire pour connaitre la suite. Il y en a qui sautent quelques pages, d’autres qui reviennent en arrière. Le lecteur fait des allées et venues sur le texte qui lui permettent de se faire une idée, de se l’approprier. Le pèlerin s’exécute de la même manière : il bifurque, revient sur ses pas, fait de longues pauses, emprunte des chemins différents. Son pèlerinage est une lecture particulière du chemin.

Pour pousser plus loin les liens entre lire et marcher, disons que le texte est l’équivalent du lieu et que l’acte de lire équivaut à parcourir le lieu, le marcher. En fait, qu’ils soient pianiste, lecteur ou marcheur, ils construisent tous du sens entre ce qui est lu (partition, livre ou carte) et ce qu’ils sont. En lisant les structures qui se présentent à eux, ils font émerger un sens, une direction, qui est le fruit de leur interprétation. Ils ne sont pas en quête de ce sens. Ils le construisent selon leur inspiration. À chaque pas, chaque notes, chaque lettre, ils sont provoqués à le construire.

Le pèlerin construit du sens avec ses pas. Chaque hésitation, chaque virage, chaque détour, chaque arrêt sont des manières de lire les lieux et de tisser des liens. Si je ne passe pas par cette ruelle sombre, c’est qu’elle évoque quelque chose d’inquiétant. Si je passe par la place du marché, c’est que l’odeur de la boulangerie m’attire. Si je traverse ce parc, c’est pour goûter la fraicheur des arbres. Chacun de mes itinéraires construit du sens par ma manière de les lire et de me laisser interpeller.

Mais, il n’y a pas que ma lecture. D’autres lisent en même temps que moi. Leur présence engendre des rencontres qui elles aussi bousculent le cours de mon itinéraire. Ces événements se produisent de manière imprévue et bousculent mon parcours, ils me provoquent dans mon organisation. Ils m’obligent à revoir mon itinéraire, à en réorganiser le sens, la direction.

Parfois cela demande peu de temps (autobus manquée), parfois l’effort est colossal (accident tragique), mais dans tous les cas : la tâche ne peut être évitée. Le sens se construit sur l’expérience qui est ressaisie.  Si je manque l’autobus, je peux prendre un taxi, annuler mon rendez-vous, ou le décaler. Plusieurs options s’offrent à moi et d’instinct je reconstruis un nouveau sens, un nouvel itinéraire.

Mais parfois le choc peut être brutal. J’ai alors de la difficulté à recomposer du sens avec ce qui m’arrive. L’expérience a fait éclater tous mes repères, il n’y a plus rien de pareil. Je ne m’y reconnais plus. Je me sens dans un grand vide. Pour me ressaisir, j’aurai parfois besoin d’aide. J’aurai aussi à travailler pour me recomposer et reconstruire du sens pour ma vie. Pas qu’on me dise le sens de ma vie, mais qu’on me réapprenne à marcher. Pas d’avoir une illumination, une vérité prêt-à-porter, mais que je m’attèle à la tâche et que je bâtisse. Le sens vient de cet effort.

Qu’elle soit anodine, heureuse ou tragique, toute expérience se doit d’être ressaisie pour poursuivre la route : l’arrivée d’un bébé, la mort d’un être cher, le rendez-vous annulé, la perte d’un emploi, l’arrivée de la retraite, ou même la visite imprévue. Tous ces événements modifient nos itinéraires et nous déroutent à plus ou moins grande échelle, à plus ou moins long terme.

Vient un temps, cependant, où la reconstruction s’impose. Et pour construire un sens nouveau, je vais devoir faire preuve de créativité et passer à l’action. Je vais devoir me mettre en marche. Comme ce pèlerin face à un pont emporté par le torrent, je vais devoir repenser ma route, la réinventer. En explorant différentes voies, en parlant de la situation avec d’autres, en questionnant ma destination, les événements vont s’enchaîner et s’éclairer les uns les autres. Lentement, je vais me remettre en marche. Le sens viendra de cette marche. Il viendra de l’interprétation que j’en ferai. Un autre pèlerin n’y aurait pas vu la même chose.

Lecteur, pianiste, ou pèlerin, nous sommes tous les interprètes de ce qui se donne à lire. L’expérience demande toujours à être ressaisie. Elle l’exige même. Elle exige une lecture particulière, nouvelle, inattendue, qui permette à chacun d’inventer sa vie et d’en construire le sens. Si le lecteur s’arrête, le monde sera privé d’histoire. Si le pianiste s’arrête, le monde sera privé de musique. Si le pèlerin s’arrête, le monde sera privé du sens qu’il porte pour l’humanité.

Éric Laliberté

Marcher et laisser marcher

“De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou.”
Michel Foucault

Savez-vous ce qu’est un panoptique? C’est un type d’architecture imaginé au 18e siècle pour rendre plus efficace la gestion d’une prison. La structure est composée d’une tour centrale autour de laquelle les cellules sont disposées en cercle. La lumière entre par les fenêtres des cellules. Le gardien installé au centre peut donc en tout temps voir ce que font les prisonniers sans être vu. Le surveillant devient invisible, et de ce fait, omniprésent. Ce type de pouvoir incite au conformisme et à l’autodiscipline, l’individu se sentant constamment surveillé.

Inconsciemment, nous adoptons nous-mêmes des comportements pour lesquels nous avons été conditionnés, et ce malgré l’absence d’autorité apparente. Avez-vous remarqué comme nous avons tendance à spontanément nous référer à des règles ou des normes quand il est question de prendre une décision? Négligeant souvent d’écouter notre propre désir intérieur. D’où nous vient cet étrange réflexe qui prend le dessus sur notre jugement et notre sens de l’initiative?

règles et conventionsDurant toute notre croissance, de notre plus jeune âge à l’âge adulte, tous nos apprentissages sont influencés par les valeurs éducatives de notre milieu familial et de celui du monde de l’éducation. À coups de récompenses ou de punitions, de valorisation ou de réprimande, on nous conditionne à apprendre et à intégrer les comportements souhaités, ceux valorisés par notre société actuelle. Les règles de politesse, les protocoles, les bienséances, le code de la route, le sens du devoir, et j’en passe. Tous ces cadres de références nous dictent la conduite à adopter selon la circonstance. Y déroger entraîne généralement des conséquences peu souhaitables alors que s’y conformer est nettement valorisé pour celui qui veut bien paraître et briller. On se croit ainsi mieux outillés pour la vie adulte, plus autonomes et fonctionnels pour bien évoluer dans le monde des grands. Alors que chacun de ces cadres vient limiter notre liberté, créant autour de nous cette prison invisible dans laquelle on s’enferme et de laquelle on aura bien peur de sortir.

limites et cadresToute décision, si simple soit-elle, fait aujourd’hui référence à une règle ou à un cadre de conventions.  Adulte, on se surprend à demander à une collègue : « tu mets quoi pour y aller ce soir? Y vas-tu en jeans ou en robe? ». Tant d’années passées à chercher à donner la bonne réponse pour avoir une bonne note. Tant de travaux faits en connaissant les exigences à produire et les critères de correction. Nous avons appris à bien répondre à l’autre. À agir en fonction des attentes de l’autre. Pour plaire à l’autre. Pour bien paraître. Alors adulte, souvent, nous avons encore ce réflexe de chercher à correspondre aux attentes extérieures à nous-mêmes. Et ce réflexe nous enferme. Il nous limite dans nos décisions et dans nos actions. Comme ce gardien invisible du panoptique, un pouvoir invisible semble nous emprisonner et nous empêcher d’être nous-mêmes. Non pas un pouvoir comme celui de Big Brother, qui nous oppresse et contrôle l’information, mais plutôt, comme le dit Alain Damasio, le pouvoir de Big Mother. Un enfermépouvoir que l’on accepte de subir, qui nous conforte, nous rassure et nous donne raison. Une source d’influence qui nous materne pour insidieusement nous amener à agir volontairement comme elle le souhaite, sans qu’elle ne soit là.

Bien que se sentant un peu rebelles et aventuriers, ceux qui partent marcher Compostelle n’échappent pas à ce conditionnement. Dès la phase de préparation, on peut observer toute la mécanique qui est mobilisée en vue du grand départ. Rien n’est laissé au hasard. Notre pèlerin québécois partira avec l’équipement recommandé et conseillé. Il aura pris soin de respecter toutes les étapes requises. Inquiété d’oublier quelque chose ou de ne pas arriver bien préparé pour la grande représentation. Et en cours de route, nombreux seront les pèlerins qui porteront un jugement sur la qualité de la performance pèlerine de ceux qui n’auront pas marché les 800 km, ou ceux qui auront fait porter leurs bagages, ou même ceux qui auront fait une partie du trajet en autobus. Ceux-là n’ont pas fait le vrai chemin. Ils trichent! Mais qui corrige?

Brigitte Harouni

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Prendre soin de moi

“Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière.”
Proverbe chinois
Elle nous semble parfois bien mince cette ligne entre être égoïste et penser à soi. L’altruisme, l’entraide, le dévouement et la compassion étant des valeurs très glorifiées, il est parfois difficile, voire même douloureux, de songer se prioriser. Alors comment se permettre de se dorloter un peu sans culpabiliser? Comment apprendre à départir ce qui me revient et ce qui revient à l’autre de faire?

Lors de mon premier pèlerinage à pied, j’ai rapidement pris conscience que si je n’écoutais pas les signaux que me lançait mon corps, si je ne prenais pas le temps de m’ajuster pour avancer sans trop de douleurs, je n’aurais pas pu profiter pleinement de cette expérience. Je ne me serais certainement pas rendue à destination tel que je le désirais. Et peut-être ne l’aurais-je même pas atteinte. Ma vie quotidienne m’offre également des défis. Quels qu’ils soient, ils auront toujours un impact sur mon physique. Fatigue, pleurs, migraines, lourdeurs, maux de dos, de genoux, réactions cutanées, cancers, ulcères. Est-ce que je ne soigne que le symptôme? Pourtant, durant ma longue marche, si je faisais une ampoule, en plus de soigner l’ampoule et pour éviter que la blessure ne s’aggrave, je posais une action pour modifier mon comportement, pour corriger ce qui me paraissait être la cause de l’apparition de ma douleur. Je me permettais de m’arrêter plus souvent, d’aérer mes pieds et de les tremper dans un ruisseau ou une fontaine; je marchais moins de kilomètres dans une journée, le temps de me soigner; je pouvais même décider de me départir de ces bottes qui finalement étaient trop petites pour moi. Je prenais donc le temps de penser à moi, sans crainte du jugement des autres. J’avais peu de mérite : j’étais seule. Je pouvais donc me prioriser sans culpabiliser. Mais dans mon quotidien, si je ne prends pas soin de moi, qui le fera? Qui doit me dire de ralentir, de m’asseoir, de dire non quand c’est ce que je ressens, de rester à la maison lorsque je suis malade, mais aussi de faire des activités qui me font plaisir, qui me permettent de me réaliser? Est-ce que je continue d’endurer ce qui me fait souffrir, pour bien paraître? Aux yeux de qui?

Sur le chemin, il en va de même pour ce qui est de mon sac à dos. Qui d’autre que moi aurait pu le porter? Il m’incombait alors de choisir le poids de ce que j’étais prête à porter. Je prenais ma décision en tenant compte de mes limites et en toute conscience des conséquences que le surpoids risquait d’occasionner. Et dans mon quotidien alors? Est-ce que je choisis vraiment en toute franchise ce que j’accepte de porter sur mes épaules? Quand j’accepte d’ajouter du poids dans mon sac de vie, est-ce une charge supplémentaire que j’accepte honnêtement d’assumer?

Lors d’un autre pèlerinage, à vélo cette fois-ci, avec ma grande adolescente, j’ai pris conscience de la dynamique relationnelle d’être deux, qui plus est, d’être dans une relation d’aide. Ce périple m’a permis de mettre en évidence la part qui appartient à l’autre. À travers le vent, les côtes abruptes et les pistes au sol mou, je voyais ma grande peiner. Dans notre quotidien, nous avons spontanément le désir d’aider l’autre et d’aller le soulager du poids qu’il porte ou de la souffrance qu’il traverse. Mais qu’est-ce qu’aider adéquatement l’autre? Je ne pouvais pas pédaler à sa place. Et si j’avais pu, aurait-ce été l’aider? N’y a-t-il pas un apprentissage à tirer de cette expérience exigeante et douloureuse qu’elle ne pourra réaliser que si elle l’accomplit elle-même? Suis-je égoïste si je la laisse forcer et traîner son bagage? Lors de cette expédition,  ma contribution aimante et aidante de parent est d’accompagner ma fille dans l’atteinte de son objectif. Je l’encourage; je l’attends pour qu’elle voie que je suis là et que nous faisons équipe; je lui donne des conseils pour qu’elle économise son énergie tout en rentabilisant son jeu de vitesses; je lui partage mon expérience; je peux même occasionnellement transporter une petite partie de son bagage. Dans notre quotidien, il importe de prendre conscience de la part de l’autre et de définir clairement ce qui est le plus aidant pour l’autre et pour moi-même en fonction de la situation, des finalités visées et des limites à respecter pour que chacun chemine au meilleur de ses capacités sur sa propre route.

Je vais terminer en vous partageant un fait qui m’a grandement fait réfléchir sur ce sujet lors d’un récent voyage en avion. Voyageant depuis tant d’année maintenant, les consignes d’urgence, je les avais entendues maintes fois. Pourtant, cette fois-là, je suis restée bouche bée devant cet évident constat : « En cas de dépressurisation de la cabine, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres ». C’est en prenant soin de moi que je suis à mon meilleur pour aider l’autre. C’est à moi de prendre les mesures nécessaires pour être bien, pour respirer librement. Et c’est en définissant clairement le besoin de l’autre que je trouve ma juste part dans l’aide que je peux lui prodiguer.

L’égoïsme n’a pas que des mauvais côtés. Il en faut une certaine dose pour être bien. C’est dans cette zone qui oscille entre répondre à ses propres besoins et concilier harmonieusement l’aide que l’on offre à autrui que chacun trouve un équilibre sain.

Brigitte Harouni

Pèleriner à travers son quotidien

Pilgrimage is about what happens along the way.
Bob Kunzinger
Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais ouverte à l’émerveillement, attentive à ce qui m’entoure, à l’espace que je traverse. Je me laisserais imprégner par les paysages que je côtoie pourtant tous les jours, fascinée par les changements de couleurs et de lumières dans la nature. La féérie d’un tourbillon enfloconné, les odeurs d’un automne flamboyant, le vol des oiseaux migrateurs, le rayon de soleil dans mon salon, la chaleur d’un feu de bois, la beauté de nos petits villages aux maisons colorées. Tant de choses qui m’entourent au quotidien et auxquelles je n’accorde peut-être pas autant d’attention que si elles m’étaient nouvellement offertes. En 2017, je serai touriste chez moi!

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je prendrais le temps de dire « bonjour » ou « bonne journée » aux gens que je croise; j’échangerais quelques mots ou un sourire avec celui qui attend l’autobus comme moi, celle qui fait la file d’épicerie patiemment, avec la personne qui jardine devant sa maison. Je prendrais un peu de temps pour connaître et créer une relation toute simple avec les gens que je côtoie régulièrement. En quoi étudie le jeune qui me sert à l’épicerie et qui apporte ses devoirs pour combler les temps calmes de sa journée? Comment vont les affaires pour le garagiste devant chez qui je vois beaucoup de voitures s’arrêter ces temps-ci? D’où vient la serveuse du petit restaurant où je vais souvent, celle qui a un petit accent original? En pèlerinage, je découvre tant de personnes enrichissantes qui colorent ma route simplement parce que nous avons pris un peu de temps pour échanger quelques phrases, le temps d’une pause, le temps d’un repas. Ces relations, sincères bien qu’éphémères, font partie des plaisirs et des souvenirs parfois marquants de ma route. Pourquoi n’aurais-je pas cette même ouverture pour aller à la rencontre des gens qui marquent mon quotidien?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
se reposerJe prendrais le temps d’écouter les signaux que me transmet mon corps. Je prendrais des décisions et des actions pour être physiquement bien. Je pourrais refuser certaines surcharges au travail car la fatigue commence à m’user, dire à mon ados que s’il veut que je le voyage, il devra déneiger la voiture pour ménager mon dos, aller m’allonger sans culpabiliser pour récupérer après une journée éreintante, prendre le temps de soigner cet élancement que j’ai au cou et que je traîne depuis trop longtemps maintenant. Quand je marche les chemins de pèlerinage, je prends le temps d’écouter mon corps et d’en prendre soin. J’ai appris que si je n’interviens pas lorsque la douleur se présente, la guérison sera plus longue et plus complexe. C’est pourquoi, je prends des pauses régulièrement, bois de l’eau, masse mes mollets, crème mes pieds, mange plus léger et me couche tôt. En 2017, tout en continuant de m’occuper des autres, je me donne le devoir de prendre soin de moi et de ma santé.

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je ferais du ménage! Un ménage concret dans ma garde-robe, dans mes armoires de cuisine, dans ma bibliothèque, dans le garde-manger, dans le garage, dans le cabanon. En pèlerinage, j’ai passé tellement de temps à reconsidérer le contenu de mon sac à dos pour l’alléger et me permettre d’avancer plus librement. Le pèlerin voyage avec son essentiel. Dans mon quotidien, certaines choses ne me sont qu’encombrantes ou accaparantes. En 2017, je prends le temps de faire un tri. Je donne, je jette, je garde. Lentement, je me libère de certaines amarres, de certaines ancres que je ne désire plus posséder car elles ne font plus partie de mon essentiel pour avancer sur ma route de vie.

Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je choisirais mes compagnons de route. Je m’entourerais de personnes avec lesquelles j’ai du plaisir à avancer dans la vie, des gens qui me font grandir, qui m’aident, qui me font du bien. Des gens qui partagent ma vision de la vie, mes valeurs et avec lesquelles la complicité se passe de mots. Sur le chemin, les rencontres vont et viennent. Certains feront plusieurs jours de marche ensemble, d’autres ne se seront croisés qu’une seule fois et d’autres se retrouveront au hasard de la route après quelques jours d’absence. Ainsi va la vraie vie aussi. Est-ce que je me permets de choisir mes relations?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais attentive aux signes qui balisent ma route. Je me donnerais régulièrement des objectifs me permettant de me rapprocher lentement du but que je me suis fixé dans la vie. J’évaluerais fréquemment la route que je parcours, les décisions prises et les actions posées, afin de m’assurer que j’avance toujours dans la bonne direction, que mes pas concordent avec ce que je désire atteindre dans ma vie. Je réviserais mes attentes, les questionnerais pour confirmer que le but auquel j’aspire résonne toujours en harmonie avec la personne que je suis, avec la personne que j’évolue à être. Je prendrais les moyens qu’il faut pour avancer chaque jour un peu plus vers mon but. En pèlerinage, chacun marche vers cette destination finale qu’il s’est donnée. Mais à l’intérieur de chaque pèlerin, il y a tout un remue-ménage et remue-méninges qui s’effectue. Quel est ce sanctuaire dans ma vie?
Le pèlerin d’aujourd’hui c’est quelqu’un qui part marcher en quête de plus de sens à la vie, en quête d’un indéfinissable bien-être intérieur. Ce pèlerin qui fait un bout de route sur les chemins de pèlerinage avant de revenir à son quotidien, c’est moi, c’est vous. Et si vous traversiez l’année 2017 comme on aborde la vie durant un pèlerinage?
Bonne année 2017, … Bon pèlerinage!
Brigitte Harouni

L’échange de cadeaux sur le chemin de la vie

Le don est échange de vie ; et la vie, échange de don.
Paul Zumthor 
Le temps de Noël, c’est le temps de donner. Donner des cadeaux à ceux que l’on aime, faire des dons de denrées alimentaires à ceux dans le besoin, donner de son temps à ceux que l’on voit moins souvent durant l’année. On se donne en faisant des compromis et des concessions; on ouvre sa porte; on ouvre sa maison. Et dans cet échange de « cadeaux », il y a deux acteurs : le donneur et le receveur.

Sur les chemins de pèlerinage, donneurs et receveurs se côtoient et s’épaulent tout le long de la route. C’est cet échange qui rend le chemin praticable et donne vie au chemin. Comme la rivière qui serpente à travers le désert, les personnes qui accueillent le pèlerin à travers ses kilomètres de marche, le nourrissent physiquement et spirituellement. Et inversement, celui qui reçoit le pèlerin, l’hospitaleros, garde la trace de ce passage sur sa propre route de vie. La puissance et la richesse de la relation pèlerin-hospitaleros réside dans cet échange mutuel. Cette synergie de la rencontre enrichit chacune des personnes touchées par l’échange. Comme dans toute relation d’échange, un fruit germe de la rencontre d’un pèlerin et d’un hospitaleros, d’un receveur et d’un donneur. Une relation s’établit, un lien se créer, des souvenirs s’inscrivent qui viendront teinter le chemin de vie des deux personnes. Chacun reprendra sa route en portant en lui un peu de l’autre. C’est ce que certains appellent « la magie du chemin ». La dynamique de l’échange de « cadeaux » n’a d’impact que si les trois acteurs sont en jeux : le donneur, le receveur et l’échange relationnel, ce phénomène d’osmose qui s’opère entre les deux personnes.

Dans notre monde moderne, le receveur a rapidement tendance à penser monnayer sa part de l’échange. Spontanément, celui qui reçoit met la main dans sa poche pour sortir quelques sous pour signifier sa reconnaissance envers le donneur. Mais sur un chemin de pèlerinage, tout comme dans notre vie quotidienne, l’argent n’est pas forcément l’unique monnaie d’échange. Le pèlerin peut enrichir son donneur en offrant une belle soirée d’histoires et d’anecdotes du chemin, en partageant des moments de rires et de plaisirs sincères mais passagers, en prenant le temps de participer à la vie des hôtes, en donnant un peu de qui il est, de ses valeurs, de ses croyances et de ses connaissances. Il est des cadeaux qui n’ont pas de prix. Dire bonjour et sourire à celui que l’on croise en chemin, ramasser ce que l’autre a échappé sans s’en rendre compte et le lui rendre, aller donner un coup de main à celui qui a les bras trop chargés, à celui qui semble mal pris.

Souvent celui qui donne ne souhaite pas d’argent en retour. C’est là toute la beauté du geste. Sa gratuité! C’est vraiment ça donner : partager une richesse que l’on possède et dont l’autre a besoin. Celui qui donne offre un peu de lui : un coin de toit à l’abri, une assiette du repas, un petit bout de route en voiture, un verre d’eau, une pomme de son verger. Le donneur est nourrit par la reconnaissance et la gratitude qu’il lit dans les yeux du receveur. Tout comme le scout qui a fait une bonne action, celui qui donne se sent envahi par une sensation intérieure qui le grandit et le réchauffe. Il en tire une satisfaction égoïstement personnelle.

Comme pour toute chose, nous avons généralement développé, dans ce rapport de donneur-receveur, une zone de confort, un rôle dans lequel nous nous sentons plus à l’aise. Certains en sont presque devenus des donneurs professionnels, tout comme d’autres sont devenus des receveurs universels. Pourtant, dans chaque rôle les apprentissages sont importants et contribuent à faire de nous des pèlerins de vie aux multiples compétences en relations humaines.  À exacerber un rôle, on risque de nourrir notre égo et ainsi nuire à la dynamique relationnelle d’échange entre le donneur et le receveur. Apprendre à donner, c’est s’intéresser et se soucier des besoins de l’autre. C’est prendre conscience de la présence de l’autre et la considérer. Dans la société dans laquelle nous vivons, une société de plus en plus individualiste, savoir donner est une bien belle qualité. Apprendre à recevoir, c’est s’intéresser et se soucier de ses propres besoins. Malheureusement, on a souvent tendance à ne pas vouloir s’accorder d’importance, de crainte de passer pour égoïste ou profiteur. Plusieurs vont être réticents à demander de l’aide de peur de déranger ou de s’imposer.

En ce temps des fêtes, vivez de la « magie de Noël ». Demandez-vous si vous êtes plus donneur ou receveur. Osez sortir de votre rôle de confort. Allez à la découverte d’un nouvel apprentissage!

Brigitte Harouni

Ce qui freine ma marche

La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même.
Franklin Roosevelt
La capacité d’adaptation dépend grandement de la souplesse d’esprit et de l’ouverture que nous avons à accepter le changement. Voyager, c’est mettre à l’épreuve cette aptitude. C’est choisir de sortir de ses habitudes pour aller découvrir un ailleurs et un autrement. C’est se rendre disponible à apprendre, à apprivoiser et parfois même à adopter la différence et la nouveauté. C’est grâce à ce déplacement extérieur que je peux mettre en lumière mes résistances intérieures, que je peux questionner mes limites et mes enfermements. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer? Quels sont mes freins? Ont-ils leur raison d’être?

chemin clôturéComme l’adolescent qui élargit son territoire d’exploration en allant chez des amis, et qui, conscient que les règles peuvent être discutées, questionne le fait que l’autre a des droits et des privilèges qu’il n’a pas, le voyageur découvre de nouvelles façons de faire et de vivre qui viennent ébranler la base de ses propres prémisses. Celui qui a grandi dans un pays « surdéveloppé » a été façonné par une multitude de règles, de conventions, de codes, de lois et d’encadrements de toutes sortes venant baliser le chemin et la voie à suivre. Cet exosquelette est tellement fort et tellement présent que toute initiative prise par l’individu pour en sortir est perçue comme de la délinquance, voire même de la folie. On dira de celui qui, se sentant trop  à l’étroit dans ce moule, se permet de sortir de cette route sécuritaire toute tracée pour vivre plus de liberté, que c’est un marginal; simplement parce qu’il vit en marge de ce que la société environnante prône. Et paradoxalement, ce qui peut paraître étouffant pour certains est perçu comme sécurisant par d’autres. Chaque famille, chaque parent, instaure des règles dans le but d’offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants, pour qu’ils ne manquent de rien, pour leur assurer un bel avenir. Le cadre est là pour protéger. C’est le casque de vélo, la clôture du jardin, la ceinture de sécurité, la veste de flottaison. Mais mère disait : « Trop d’une chose n’est jamais bon ». Alors je vous le demande : quel adulte devenons-nous lorsque tout autour de nous est pensé et prévu pour éviter de se faire mal?

Bottes et VéloVoyager, c’est s’exposer à vivre, à ressentir le déséquilibre et l’inconfort de l’expérience nouvelle. C’est se mettre en situation d’ouverture face à l’inconnu et au changement. Pourtant, récemment, dans un hôtel de Cuba, j’entendais une touriste québécoise qui refusait fermement qu’on lui serve son café dans un verre. Elle exigeait de l’avoir dans une tasse. Pourquoi cette rigidité? D’où origine cet enfermement? Chaque pays a son cadre de vie. Prendre le temps de l’observer et de le comprendre nous permet de réaliser que faire autrement est possible et acceptable. Certains peuples mangent avec des ustensiles, d’autres avec des baguettes tandis que d’autres mangent avec leurs mains, en se servant de feuilles de laitue ou de galettes de pain. Certains pays boivent le vin chaud, d’autres l’aiment frais. Tout comme certains boivent la bière tiède alors que d’autres la préfèrent glacée. Chez nous, il y a un panneau d’arrêt obligatoire à presque tous les coins de rue, alors que dans certains pays, on ne trouve aucun feu de circulation, et même aucune ligne sur la route. Selon notre code d’éthique, finir son assiette est un signe de politesse, alors que dans d’autres pays il faut en laisser une bouchée pour signifier que c’était très bon mais qu’on est maintenant rassasié.

realite-convenueTous ces encadrements ne sont que des règles inventées et convenues par les hommes. Mais elles sont si nombreuses et si présentes qu’on ne les remarque plus. Elles font partie de notre réalité convenue. Rarement nous les remettons en question. Année après année, présentées par différents agents de confiance, parents, amis, enseignants, nous apprenons à les intégrer. Elles font maintenant partie de nous et contribuent à orienter nos décisions lors de débats intérieurs. Comme elles sont nombreuses et qu’elles ont souvent de l’ancienneté, elles ont un grand pouvoir d’influence sur ce que nous conviendrons de faire, sur les actions que nous choisirons d’entreprendre. Parfois aidantes, elles peuvent cependant aussi devenir un frein au changement. Elles peuvent être limitantes, contraignantes, et même alimenter le jugement que nous avons de nous-mêmes. Elles en viennent parfois même à éclipser notre jugement en regard de la situation, nous obligeant à faire abstraction de notre élan intérieur et des sentiments qui nous habitent, de notre désir profond.

En sortant de chez soi pour aller vers l’autre, c’est tout un univers de possibilités et de modèles de vie qui s’offre à soi. Tous ces gens que je rencontre sont des « moi » potentiels. Si une version m’attire, qu’est-ce qui m’empêche d’aller vers elle et de la faire mienne? Si un changement m’interpelle, pourquoi ne pas le vivre? Qu’est-ce qui me fait dire que ce n’est pas possible? Bien que le frein soit très utile sur un véhicule, il faut savoir le retirer pour pouvoir avancer. Sur la route au volant de ma vie, je suis le moteur et le frein. Il n’en tient donc qu’à moi pour avancer.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Le choc du retour

L’herbe est toujours plus verte ailleurs
Proverbe français
Peu importe le voyage que nous entreprenons, que ce soit pour vacances, pour un défi sportif ou pour du ressourcement, nous partons à la découverte d’un ailleurs et d’un autrement. Celui qui part en pèlerinage, n’est pas bien différent du voyageur. Il quitte son quotidien pour se donner un espace et un temps pour vivre une expérience, qu’il espère lui fera du bien.

Tout voyage est un temps passé en marge de notre quotidien. La destination que nous choisissons et l’objectif de notre voyage parlent de nous et de ce que nous attendons de notre vie. Partir, c’est se donner l’espace pour vivre autrement, vivre dans un contexte qui se rapproche davantage de mes valeurs et de ce que je souhaite vivre. Partir vers cet ailleurs, c’est Bottes et Vélo - Compostellecroire que la réponse n’existe pas ici, c’est croire qu’elle ne peut être réalisée avec les paramètres de ma vie actuelle.

Comme tout voyageur, le pèlerin rapporte des souvenirs et des anecdotes mémorables de ce temps d’exil. Mais qu’a-t-il réellement aimé sur le chemin de Compostelle? Que disent ces souvenirs? Comment parlent-ils du pèlerin et de ce qu’il aime de la vie? On croit souvent que les souvenirs sont sur les photos ou dans cet objet que l’on a acheté. Ils sont souvent bien plus dans les émotions que nous avons vécues sur le chemin : les rires et les échanges sympathiques autour d’un repas pris avec des personnes que l’on ne connaissait pourtant pas, le plaisir des rencontres et des amitiés sans lendemain et sans attaches, les gestes de générosité toute gratuite que l’on observe à tout moment de la route, le partage, l’entraide, les bonjours et les sourires entre inconnus, le plaisir du silence dans sa tête, le plaisir des longs moments de douce solitude, le plaisir du déplacement et du nomadisme… Tous ces moments de vie que le pèlerin a savourés chemin faisant parlent de lui et de ce qu’il aimerait vivre dans son quotidien.

Bottes et VéloPour plusieurs, le retour de pèlerinage est difficile et ne se fait pas sans douleur, ni sans heurt. Le décalage entre ce qui était vécu sur le chemin et les attentes face à la vie quotidienne dans laquelle le pèlerin revient peut être très significatif et faire en sorte que le pèlerin en revienne déstabilisé et déboussolé. Maintenant conscient qu’il lui est possible de ressentir la vie autrement, il lui est difficile d’accepter de recommencer à vivre certains aspects de sa vie « habituelle ». Certains pèlerins, ceux qui s’étaient laissés toucher et transformer par l’expérience de vie pèlerine, ceux qui se l’étaient appropriée car elle correspondait en plusieurs points à ce qu’ils attendent de leur vie, pour ceux-là, le retour risque d’entraîner des changements marqués dans leur environnement de vie. Plus l’écart entre l’expérience pèlerine vécue et le quotidien de la vie réelle est prononcé, plus le choc du retour se fera sentir. Ce choc met en évidence les incohérences que vit le pèlerin entre son environnement de vie et ses valeurs profondes. À son retour, le pèlerin doit être à l’écoute des émotions qui le traversent pour en cerner le sens. Dès lors qu’il en prend conscience, son défi sera alors de voir comment réaménager son quotidien pour l’adapter et le rendre conforme à ce qu’il désire vivre réellement. C’est donc dire qu’il tentera de mettre en lumière ce qu’il a aimé vivre ailleurs, pour l’appliquer et l’adapter à la réalité de sa vie quotidienne.

Bottes et Vélo Nous avons tendance à être pèlerin, touriste, ou vacancier, ailleurs, pensant que c’est le dépaysement qui fait nous du bien. Et pourtant, on voit régulièrement des étrangers venir chez nous et s’émerveiller de nos richesses et de l’accueil chaleureux qu’ils y reçoivent. La question qu’il faut donc se poser c’est « qu’est-ce que je cherche? » : du temps? du changement? du dépassement? des relations simples et agréables? de la liberté?… Le voyage, de par son caractère en marge de la réalité, offre la distance et le recul nécessaire pour identifier ou faire émerger l’inconfort, l’insatisfaction, que le voyageur cherche à combler. Le voyage ou le pèlerinage sont des moyens pour satisfaire temporairement sentiment d’incomplétude, qui plus est de manière illusoire. La réponse recherchée, celle qui aura un effet durable, celle parfois difficile à entendre, est souvent en soi. S’arrêter, cesser de s’agiter, c’est s’accorder de l’attention et de l’écouter face à ce qui cherche à se dire en moi.

Le pèlerinage est historiquement un chemin de foi. Le pèlerin d’aujourd’hui ne doit pas faire abstraction de aspect du pèlerinage qui est l’essence même du chemin, celle qui lui confère son pouvoir notoire. Avoir la foi, que l’on parle de religion ou non, c’est croire. Et croire, c’est voir que l’herbe peut aussi être verte ici.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Résonner pour mieux raisonner

La vie est un mystère qu’il faut vivre, et non un problème à résoudre.
Gandhi
Sur le chemin de la vie, le pèlerin avance, en quête de son sanctuaire, à la recherche de ce qu’il désire vivre pour être heureux. Cette route qui se fond dans la brume à l’horizon, s’éclaircit au fur et à mesure qu’il avance. Parfois, ses pas le mènent à des intersections. Le pèlerin doit alors prendre quelques minutes pour s’arrêter et se référer à sa carte, ce plan de vie qu’il a élaboré consciencieusement au fil du temps. Puis il consulte aussi sa boussole intérieure pour s’assurer qu’elle pointe encore dans la direction qu’il s’était fixée. Ainsi va sa route; la tête et le cœur, travaillant de concert, s’accordant pour avancer en harmonie.

Bottes et VéloD’autre fois, cependant, le pèlerin de vie se retrouve à la rencontre de plusieurs chemins, sur un carrefour giratoire important. De tels carrefours, nous en croiserons quelques-uns au cours de notre vie. Ils marquent un moment charnière de notre existence : orientation scolaire à prendre à la fin du secondaire, décision d’unir sa vie à un amour que l’on veut éternel, choix d’avoir un enfant, lettre de démission que l’on remet après plusieurs années de service pour pouvoir réaliser un autre rêve,…  Ces moments, marquent des carrefours décisifs dans notre parcours de vie. Ils représentent un embranchement crucial qui me distinguera par la suite des autres Moi que j’aurais pu devenir. Une telle décision ne se prendra pas en quelques jours. Le pèlerin de vie peut faire plusieurs tours dans ce rond-point, à considérer et reconsidérer toutes ces avenues. Mais rien ne presse. Un temps de gestation est essentiel à la maturation de cette décision. Tout comme la poire a besoin de temps pour devenir sucrée et juteuse, il faudra un temps pour mûrir la suite du parcours pour qu’il nous soit savoureux.

Bottes et VéloC’est en se mettant à l’écoute de son milieu, en se laissant traverser par ce qui vibre à l’extérieur, que le pèlerin s’éveille aux prémisses d’une réponse.Tout comme le phénomène de résonance des sons, la projection de chaque Moi-futur possible engendré par chacune des avenues génère une vibration qui vient toucher le pèlerin de vie. Le pèlerin, telle une caisse de résonance, reçoit cette vibration et prend conscience de ce qu’elle active en lui, de la façon qu’elle résonne en lui. C’est à partir de cette information invisible perçue par les sens, et du ressenti qui en a émergé dans le corps que la direction de la route à suivre prendra forme. Si le pèlerin vibre au diapason avec ce que l’extérieur lui propose, c’est qu’il est sur la bonne voie. Il est alors en accord avec la décision.

De ce « résonnement » découlera le raisonnement pour mettre en place les actions concrètes pour reprendre la route et se diriger vers ce sanctuaire qui l’appelle et guide ses pas. Nietzsche disait : « deviens ce que tu es ». C’est le « qui suis-je? » qui me permet de savoir  « où vais-je? ». Mais c’est l’image de mon sanctuaire, de ce qui goûte bon dans ma vie, de ce qui oxygène ma flamme, qui m’aide à identifier qui je suis vraiment.

violonisteTout objet, tout corps a sa propre fréquence de résonance. Il y a résonance lorsqu’un élément par simple vibration anime un autre élément qui possède une fréquence similaire. Sur un instrument de musique à cordes, les cordes sympathiques sont des cordes libres, sur lesquelles on n’exerce aucune action, mais qui entrent en vibration par simple résonance — par sympathie — avec les notes jouées de même fréquence. C’est dans cette vibration sympathique entre le monde extérieur et son être que le pèlerin trouve sa voie. Guidez vos pas : Demandez-vous ce qui est dans vos cordes?

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Marcher en pleine conscience

Ne cherchez pas le passé, ne cherchez pas le futur;
le passé est évanoui, le futur n’est pas encore advenu.
Mais observez ici cet objet qui est maintenant.
Bouddha
Quand je marche, je découvre le monde sous un jour différent. Trop habituée de me déplacer rapidement, souvent en voiture, la tête oscillant entre le bilan de ce que je viens de faire et la planification de ce que je me prépare à vivre, je réalise souvent que la route s’est passée sans que je ne la remarque. Je cours d’une activité à l’autre motivée par celle qui se promet d’être des plus agréables. Je m’épuise entre travail, cours et rendez-vous durant la semaine avec la hâte de voir arriver la fin de semaine. Mon agenda annuel est rempli d’obligations et de devoirs et je compte les dodos qu’il reste avant mes vacances. Je conserve un emploi et des responsabilités en rêvant de ce jour où ma retraite sera enfin arrivée pour me permettre de faire ce qui m’habite vraiment. Mon comportement au quotidien me fait oublier le plaisir de vivre la route et le déplacement, obnubilée par l’urgence d’arriver, incapable d’arrêter de m’agiter. Alors que pourtant, cette route, c’est ma vie.

Bottes et VéloPèlerine, « promeneuse du dimanche », l’esprit plus léger, l’agenda vierge d’obligations, je découvre rapidement le plaisir de marcher en symbiose avec ce qui m’entoure. Marcher en pleine conscience, c’est être pleinement présent à ce qui se vit autour de soi et en soi. C’est capter toutes les informations que me transmettent mes sens et ressentir l’émotion et les sensations que cela me procure. Est-ce que je « marche en pleine conscience» dans mon quotidien?

Dans les premiers jours de marche, beaucoup de mon attention est occupée par mes sensations corporelles. Marcher en pleine conscience me permet d’être à l’écoute de mon corps, des défis qu’il rencontre et des demandes qu’il me fait. Ajuster une courroie du sac, m’arrêter, prendre une gorgée d’eau, resserrer un lacet, enlever ma veste, ralentir le pas, faire une pause. Pour le pèlerin, prendre soin de son corps est essentiel et évident s’il désire bien profiter de sa route. Et que je sois pèlerine ou pas, cette relation avec le corps est indissociable. Est-ce que je prends le temps de l’écouter lorsqu’il me dit que j’ai assez mangé, assez bu, que je devrais diner, que je devrais soigner mon dos, mon genou, aller me coucher, rester à la maison et me soigner au lieu d’aller travailler? Suis-je à l’écoute de ce qui se dit à l’intérieur?

Quand j’ai acquis cette capacité à marcher en respect et en harmonie avec mon corps, j’atteins un autre palier de conscience. Je m’ouvre à Bottes et Vélo - Hawaïtout ce qui m’entoure, à chaque pas. Les odeurs bonnes ou moins bonnes me semblent plus présentes. Elles me font voyager à travers mes souvenirs. Elles allument d’autres lumières intérieures, me font parfois saliver, me font rêver, font jaillir des images. Les bruits m’accompagnent le long de ma route, signes de l’omniprésence de la vie autour de moi. Bruit du vent, de la cascade, des gens qui bavardent, les voitures qui filent, un chien qui jappe, le tracteur qui travaille dans le champ, les cigales qui ont chaud. Je m’enivre du regard. Les couleurs, les paysages, la nature que je traverse, l’architecture des maisons, le décor dans lequel j’avance. Ma peau frissonne sous la caresse du vent qui joue dans mes cheveux, se détend à la chaleur d’un rayon de soleil et se laisse envelopper par la fraîcheur d’une journée bruineuse. En pleine conscience, je fais partie du tout qui m’entoure. J’y vibre en harmonie.

Quand je marche en pleine conscience, je goûte la vie par tous les pores de ma peau. Je réalise que pour bien goûter, je dois ralentir. Ppapa-et-bebearfois même, je m’arrête pour bien m’imprégner de ce que je vis qui goûte si bon pour moi et qui me fait tant de bien intérieurement. Je prends alors conscience du côté éphémère de ces petits moments de bonheur. Tout est mouvement, rien ne demeure éternellement. Chaque instant que je tente de retenir me file entre les doigts. Un coucher de soleil, la brume du matin, un vol d’oies blanches, l’expression dans les yeux amoureux de mon homme, les séances de chatouilles avec mes enfants, l’émotion vécue le jour du mariage de ma fille, l’odeur du bébé blottit dans le creux de mes bras. Ma mère disait : « toute bonne chose a une fin. » Alors quand c’est beau et que c’est bon, je ralentis et je me remplis de tout ce qui me fait du bien, qui énergise ma vie intérieure.

Après plusieurs pèlerinages, je rapporte maintenant dans mon bagage cet apprentissage : je marche ma vie en pleine conscience. Sur ma route de vie, je prends le temps de ralentir, et de m’arrêter pour savourer chaque petit bonheur que je rencontre car j’ai compris. J’ai compris qu’à trop remettre à plus tard sans savoir ce que plus tard nous réserve vraiment, on passe à côté de maintenant qui est un présent qui ne reviendra pas. J’ai compris que mon bonheur, mon sentiment intérieur de plénitude, dépend de moi et du temps que je choisis de lui accorder à chaque pas de ma vie. Et cet espace-temps éphémère est toujours ici-maintenant.

Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni