Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Quelle quête de sens?

Lire est une route sur laquelle nous avançons.
Pierre Dumayet
Le pèlerin parcourt les chemins, comme le lecteur parcourt les pages d’un livre. Ses pas font vivre des paysages, des villes, des villages. Ils donnent vie à cette place du marché, animent ce petit café, font tinter la clochette de l’épicier. En les fréquentant, ces lieux se mettent à exister. Comme le lecteur parcourt le livre du bout des yeux, le pèlerin arpente les routes pour en construire le sens. Et si le lecteur s’évade, pense ou rêvasse sur les pages qu’il fréquente, le pèlerin c’est sur les chemins qu’il quitte sa demeure pour entrer dans cet autre univers. Du bout des pieds, le pèlerin marche pour lire.

Au fil de leur voyage, pèlerin et lecteur refont le monde. Ils le recomposent de mille et une façons. Entre le texte et la pensée du lecteur se tissent des liens. Les structures de mots renvoient chacun à sa propre expérience et chaque lecteur tire de sa lecture une expérience différente. Certains s’attardent sur un passage, d’autres s’empressent de lire pour connaitre la suite. Il y en a qui sautent quelques pages, d’autres qui reviennent en arrière. Le lecteur fait des allées et venues sur le texte qui lui permettent de se faire une idée, de se l’approprier. Le pèlerin s’exécute de la même manière : il bifurque, revient sur ses pas, fait de longues pauses, emprunte des chemins différents. Son pèlerinage est une lecture particulière du chemin.

Pour pousser plus loin les liens entre lire et marcher, disons que le texte est l’équivalent du lieu et que l’acte de lire équivaut à parcourir le lieu, le marcher. En fait, qu’ils soient pianiste, lecteur ou marcheur, ils construisent tous du sens entre ce qui est lu (partition, livre ou carte) et ce qu’ils sont. En lisant les structures qui se présentent à eux, ils font émerger un sens, une direction, qui est le fruit de leur interprétation. Ils ne sont pas en quête de ce sens. Ils le construisent selon leur inspiration. À chaque pas, chaque notes, chaque lettre, ils sont provoqués à le construire.

Le pèlerin construit du sens avec ses pas. Chaque hésitation, chaque virage, chaque détour, chaque arrêt sont des manières de lire les lieux et de tisser des liens. Si je ne passe pas par cette ruelle sombre, c’est qu’elle évoque quelque chose d’inquiétant. Si je passe par la place du marché, c’est que l’odeur de la boulangerie m’attire. Si je traverse ce parc, c’est pour goûter la fraicheur des arbres. Chacun de mes itinéraires construit du sens par ma manière de les lire et de me laisser interpeller.

Mais, il n’y a pas que ma lecture. D’autres lisent en même temps que moi. Leur présence engendre des rencontres qui elles aussi bousculent le cours de mon itinéraire. Ces événements se produisent de manière imprévue et bousculent mon parcours, ils me provoquent dans mon organisation. Ils m’obligent à revoir mon itinéraire, à en réorganiser le sens, la direction.

Parfois cela demande peu de temps (autobus manquée), parfois l’effort est colossal (accident tragique), mais dans tous les cas : la tâche ne peut être évitée. Le sens se construit sur l’expérience qui est ressaisie.  Si je manque l’autobus, je peux prendre un taxi, annuler mon rendez-vous, ou le décaler. Plusieurs options s’offrent à moi et d’instinct je reconstruis un nouveau sens, un nouvel itinéraire.

Mais parfois le choc peut être brutal. J’ai alors de la difficulté à recomposer du sens avec ce qui m’arrive. L’expérience a fait éclater tous mes repères, il n’y a plus rien de pareil. Je ne m’y reconnais plus. Je me sens dans un grand vide. Pour me ressaisir, j’aurai parfois besoin d’aide. J’aurai aussi à travailler pour me recomposer et reconstruire du sens pour ma vie. Pas qu’on me dise le sens de ma vie, mais qu’on me réapprenne à marcher. Pas d’avoir une illumination, une vérité prêt-à-porter, mais que je m’attèle à la tâche et que je bâtisse. Le sens vient de cet effort.

Qu’elle soit anodine, heureuse ou tragique, toute expérience se doit d’être ressaisie pour poursuivre la route : l’arrivée d’un bébé, la mort d’un être cher, le rendez-vous annulé, la perte d’un emploi, l’arrivée de la retraite, ou même la visite imprévue. Tous ces événements modifient nos itinéraires et nous déroutent à plus ou moins grande échelle, à plus ou moins long terme.

Vient un temps, cependant, où la reconstruction s’impose. Et pour construire un sens nouveau, je vais devoir faire preuve de créativité et passer à l’action. Je vais devoir me mettre en marche. Comme ce pèlerin face à un pont emporté par le torrent, je vais devoir repenser ma route, la réinventer. En explorant différentes voies, en parlant de la situation avec d’autres, en questionnant ma destination, les événements vont s’enchaîner et s’éclairer les uns les autres. Lentement, je vais me remettre en marche. Le sens viendra de cette marche. Il viendra de l’interprétation que j’en ferai. Un autre pèlerin n’y aurait pas vu la même chose.

Lecteur, pianiste, ou pèlerin, nous sommes tous les interprètes de ce qui se donne à lire. L’expérience demande toujours à être ressaisie. Elle l’exige même. Elle exige une lecture particulière, nouvelle, inattendue, qui permette à chacun d’inventer sa vie et d’en construire le sens. Si le lecteur s’arrête, le monde sera privé d’histoire. Si le pianiste s’arrête, le monde sera privé de musique. Si le pèlerin s’arrête, le monde sera privé du sens qu’il porte pour l’humanité.

Éric Laliberté

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Quel est ce rêve qui m’éveille à la vie?

Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité.
Antoine de Saint-Exupéry
reve-2Quand on est jeune, notre univers déborde de rêves de toutes sortes. Les yeux fermés, le soir dans notre lit, notre esprit créatif et imaginatif vivote, d’un savoureux désir à un autre. Avoir un petit chien, danser avec ce beau garçon de la classe voisine auquel on n’ose pas parler, vivre une aventure trépidante dans un décor rocambolesque avec notre meilleure amie. Puis, la vie de jeune adulte nous rattrape et nos rêves prennent une tournure souvent plus réaliste : partir en appartement avec son amoureux, vivre un mariage des plus romantiques, avoir des enfants, petits anges cornus adorables. Passé les vingt ans, les rêves deviennent des projets de vie réfléchis : avoir une maison avec un beau jardin, trouver un travail dans le domaine d’étude, élever trois enfants et voyager.Et souvent, les contes de fées s’arrêtent là : ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin des temps. On ne nous raconte jamais la suite de l’histoire. Comme si après toutes ces péripéties de jeunesse, la vie prenait une vitesse de croisière et filait le parfait bonheur jusqu’à la fin. Pourtant, la réalité est tout autre. Cette vitesse de croisière peut même plutôt nous donner le sentiment d’être à l’arrêt, sur le neutre. Alors je vous le demande : à quoi rêve-t-on quand les enfants sont grands, que la maison est rénovée, que la carrière est établie et que la routine est bien installée? Sylvain Lelièvre a-t-il raison lorsqu’il dit qu’ « en prenant de l’âge, on déserte son propre cœur?

voyageur-bord-de-routeC’est souvent à ce moment charnière de notre vie que le désir de changer se fera sentir avec intensité. Un sentiment d’incomplétude commence à naître que rien ne semble combler, ni le voyage dans un tout inclus à Cuba, ni l’escapade amoureuse dans un centre de massothérapie. Tous ces « avoirs » ne rassasient que temporairement et superficiellement. C’est un manque d’ « être » que l’on ressent. Alors comment répondre à ce qui cherche à s’exprimer? Maintenant adulte, nous n’avons plus l’âge d’apprendre à patiner ou à faire de la bicyclette. On a trop peur de tomber et de se faire mal. Notre parcours de vie, à travers les moments difficiles et souffrants, en a échaudé plus d’un. Combiner cette crainte acquise à ce que notre monde moderne nous a conditionné à faire : planifier, organiser, prévoir même l’imprévisible afin de le prévenir, et vous obtenez un adulte figé sur le bord du chemin de la vie.

reve-3Souvent conscient de ce qui nous appelle intérieurement  et de ce que nous souhaitons vivre, on se retrouve coincé dans un conflit moral entre « ce que je veux », les « il faut » et les « qu’en dira-t-on ». Dans cette tempête intérieure, le combat est souvent injuste car « ce que je veux » est encore bien jeune. Il a souvent grandit étouffé par les « il faut » et les « quand dira-t-on ». L’issue de la bataille n’est pas d’en sortir un gagnant, mais bien d’arriver à une solution qui fasse consensus, une proposition qui tienne compte du point de vue de ces trois personnages et avec laquelle JE est prêt à vivre.

On a beau vouloir maintenir notre vie dans un équilibre statique parfait et confortable, l’omniprésence du changement dans tous les aspects de ce qui nous entoure rend cet objectif complètement utopique. Accepter le changement, c’est être conscient de la réalité dans laquelle on chemine tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Certains changements sont très accessibles et réalisables. Ce sont de petits pas vers notre rêve lequel se définira et prendra forme au fil des étapes du parcours. Mais d’autres changements peuvent s’avérer plus fous et inquiétants pour nous et aux yeux de ceux qui nous entourent, eux qui généralement souhaitent rester dans un monde connu et sécurisant. De tels changements sont souvent signe que le désir est en gestation depuis bien longtemps dans notre esprit et qu’ils sont plus que mûrs pour voir le jour. Jean-Pierre Ferland nous chante poétiquement: « je veux mourir ma vie, et non vivre ma mort ». Si l’appel est si grand, il continuera de résonner et nous rappellera régulièrement. Alors chacun à son rythme, un pas à la fois, on découpe le parcours pour le vivre à travers des étapes raisonnables qui correspondent à ce qu’on est prêt à vivre sans se blesser et sans causer trop de dégâts autour de soi. Rien ne presse. C’est un vrai pèlerinage qui commence, celui de ma vie!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

L’art de vivre pèlerin

Je sais que la vie vaut la peine d’être vécue, que le bonheur est accessible,
qu’il suffit simplement de trouver sa vocation profonde,
et de se donner à ce qu’on aime avec un abandon total de soi.
Romain Gary
Affranchi du modèle religieux, le pèlerinage est devenu un art de vivre en pleine croissance. Un phénomène qui se développe et s’articule autour de la marche et la transcende. Car si c’est dans le pas à pas que l’expérience prend forme, c’est bien au-delà de nos bottes qu’elle nous élève. Tous ceux et celles qui pratiquent le pèlerinage vous le diront : il en va plus que d’une simple escapade touristique! Le pèlerinage nous transporte, nous bouleverse, nous renverse, nous chahute, nous bouscule, nous presse, pour nous laisser – à bout de force – abasourdis et émerveillés. L’expérience est intense. Elle nous fait basculer dans un autre vivre, entrevoir une autre réalité, d’autres possibles. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à embrasser ce mode de vie. Que ce soit pour quelques mois, quelques années ou même toute une vie, le pèlerinage donne des fourmis dans les jambes à plus d’un. Mais comment définir cet art de vivre pèlerin? De quoi est-il constitué pour interpeller le pèlerin aussi profondément? Pour le réfléchir ensemble, nous soulignerons cinq principes propres à ce modèle de vie en émergence.

1) Radicalité. Le pèlerin : figure de résistance face à un monde désenchanté.

Camino Frances - FoncebadenLa radicalité semble sur toutes les lèvres ces temps-ci. Bien qu’elle nous apparaisse souvent subversive, voir dangereuse, la radicalité dont il est question ici s’intéresse à l’étymologie du terme. C’est-à-dire radical au sens de retour aux sources, à ses racines. Mais quelles racines le pèlerin peut-il bien chercher sur ce chemin? Des racines qui plongent profondément en lui, qui lui parle de sa vie, de sa manière d’être à la vie.

Dans une société occidentale aux relations et aux références fragilisées, l’être humain est laissé à lui-même pour construire une vie qui fasse du sens. La télé, les réseaux sociaux, il en a fait le tour, et les groupes de croissance personnelle, il en a assez. En se faisant pèlerin, l’être humain cherche à se distancier d’un mode de vie, de ses influences, pour toucher un espace de vérité et c’est par lui-même qu’il compte y arriver. Il y a un désir d’autonomie derrière cette quête. Il ne cherche pas LA vérité, mais SA vérité. La radicalité du pèlerinage relève ainsi de la résolution, c’est-à-dire qu’elle vise un retour à sa véritable nature. Pour un grand nombre de pèlerins c’est un malaise, plus ou moins grand, qui les a poussés à se mettre en route. Ce mal être les incite à rompre avec un mode de vie décevant et se mettre en quête de sens. Il y a un appel qui monte de ce désir… Il écoute.

2) Dépouillement. Pour en finir avec le marchandage de soi.

Ile d'OrléansFace au dépouillement, l’image qui nous vient est sans doute celle du sac à dos toujours trop plein. Celui-ci, cependant, a tôt fait de nous propulser sur un autre registre. Notre culture de consommation, nous l’avons construite autour d’un marchandage identitaire. Après plusieurs décennies à se chercher à travers tout un fatras de marques et de modes; cette course pour se distinguer, se dire et s’afficher; l’être humain est épuisé. En se faisant pèlerin, il se déleste de tout ce poids social et prend conscience de l’illusoire de ce mode de vie. Par le dépouillement, un espace se crée pour laisser place à l’écoute de ce qui l’habite. En se défaisant de son surplus, le pèlerin redécouvre l’espace de l’essentiel.

3) Communauté. La communauté du chemin : un vivre ensemble en mouvement.

Les amitiés et les liens qui se tissent sur le chemin sont d’une puissance incroyable et s’installent avec une rapidité phénoménale. Le sentiment d’appartenance est fort. Le pèlerin l’expérimente dès ses premiers pas. Mais, soyez rassurés, ce n’est pas toujours le conte de fée! Le chemin de pèlerinage peut d’ailleurs prendre des allures de village gaulois. Comme chez Astérix et Obélix, les émotions peuvent être vives et les emportements aussi, mais nul ne sera laissé pour compte. Tout le monde y trouve sa place. Il en va cependant d’un vivre ensemble en mouvement, sans attachement, sans dépendance. La communauté du chemin évolue et ne sera pas toujours constituée des mêmes visages. Elle va et vient dans ses liens tout en demeurant habitée par les mêmes valeurs, les mêmes sentiments : liberté, fraternité, égalité, entraide. Un vivre ensemble qui rompt avec la culture occidentale du chacun pour soi. La communauté du chemin, c’est d’abord le cœur sur la main qu’elle se vit.

4) Joie de vivre.  Un art de vivre qui ne se prend pas au sérieux.

Ile d'OrléansC’est une caractéristique du pèlerin qui est frappante : il dégage une joie de vivre. Non qu’il soit toujours dans un état de bonheur extatique, bien qu’il vive des moments difficiles, celui-ci dégage une joie de vivre qui va au-delà des souffrances qu’il peut expérimenter. Malgré les difficultés, le pèlerin est heureux de ce qu’il accomplit et il rend grâce d’être ainsi comblé par cette expérience qui ne cesse de l’émerveiller. Le pèlerin redécouvre le sens de l’émerveillement. Dépouillé de tout superflu, il se fait une fête de bien peu. Avec quelques pâtes et quelques conserves, des festins sont concoctés dans la bonne humeur.

La joie de vivre du pèlerin c’est aussi l’art de l’autodérision. Le pèlerin apprend à rire de lui-même, de ses travers et s’accueille dans l’erreur. Elle l’extrait de ses rigidités qui se réclamaient d’un paraître, pour découvrir la liberté d’être. La joie de vivre du pèlerin vient aussi alléger son fardeau.

5) Vocation. Un appel à vivre en mouvement.

Le pèlerinage prend racine dans le mouvement en réponse à une parole entendue, perçue, en soi. Du latin « Vocare » qui signifie : « appeler », vocation désigne l’appel et est corrélatif à l’écoute. En somme, vocation nous dit : « Mets-toi à l’écoute de cette parole qui t’habite et te traverse.  Entends cette parole qui te fait vibrer, cette parole qui te fait parler et qui te met en mouvement. » Le pèlerin a quitté sa demeure en quête d’un sens à sa vie et c’est sur la route, dans le mouvement qui le tient en tension entre ses origines et son sanctuaire, qu’il trouve une réponse à son mal de vivre. Vocation aussi au sens où la vie du pèlerin est si bonne, qu’il peine à s’en détourner. S’y adonner devient alors une vocation. Ile d'OrléansC’est-à-dire que sa vie y prend tout son sens et qu’il puise dans ce bon goût la force d’adopter cet art de vivre contre toute subversion. Au plus profond de lui, le pèlerin sait que cette forme de vie résonne en cohérence avec tout son être. Dès l’instant où il accepte de se laisser guide par cette parole inscrite en lui, par cette « vocation », c’est tout son sac de vie qui s’en trouve allégé. Il se laisse alors porter par le mouvement de la vie inscrit en lui et demeure en cheminement vers.

Bien entendu, d’autres principes peuvent fonder l’expérience pèlerine. Ceux-ci nous apparaissent toutefois majeurs et peuvent baliser le cadre de la démarche dans un art de vivre. Ils devront cependant trouver leur voie jusque dans notre quotidien. Pour que cette expérience ne meure, ces principes devront faire jaillir des repères inspirants. Nous devrons dégager de l’espace et du temps. Entraîner nos vies dans de perpétuels pèlerinages, concrétisant « ici » ce qui nous faisait vibrer « là-bas ». Si j’ai pu expérimenter ces principes sur le chemin, c’est qu’il est possible de vivre ainsi et que cette expérience me parle. Ma vie peut contenir la substance de l’esprit pèlerin, ai-je mis les choses en place pour me laisser transformer?

Sur le chemin, le pèlerin-randonneur développe la capacité de se mettre à l’écoute de cette parole qui parle en lui, qui vibre en lui et le met en route. Libre, il lui appartient maintenant de persister dans l’écoute de ce mouvement et dans l’observation de cet art de vivre pèlerin.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Résonner pour mieux raisonner

La vie est un mystère qu’il faut vivre, et non un problème à résoudre.
Gandhi
Sur le chemin de la vie, le pèlerin avance, en quête de son sanctuaire, à la recherche de ce qu’il désire vivre pour être heureux. Cette route qui se fond dans la brume à l’horizon, s’éclaircit au fur et à mesure qu’il avance. Parfois, ses pas le mènent à des intersections. Le pèlerin doit alors prendre quelques minutes pour s’arrêter et se référer à sa carte, ce plan de vie qu’il a élaboré consciencieusement au fil du temps. Puis il consulte aussi sa boussole intérieure pour s’assurer qu’elle pointe encore dans la direction qu’il s’était fixée. Ainsi va sa route; la tête et le cœur, travaillant de concert, s’accordant pour avancer en harmonie.

Bottes et VéloD’autre fois, cependant, le pèlerin de vie se retrouve à la rencontre de plusieurs chemins, sur un carrefour giratoire important. De tels carrefours, nous en croiserons quelques-uns au cours de notre vie. Ils marquent un moment charnière de notre existence : orientation scolaire à prendre à la fin du secondaire, décision d’unir sa vie à un amour que l’on veut éternel, choix d’avoir un enfant, lettre de démission que l’on remet après plusieurs années de service pour pouvoir réaliser un autre rêve,…  Ces moments, marquent des carrefours décisifs dans notre parcours de vie. Ils représentent un embranchement crucial qui me distinguera par la suite des autres Moi que j’aurais pu devenir. Une telle décision ne se prendra pas en quelques jours. Le pèlerin de vie peut faire plusieurs tours dans ce rond-point, à considérer et reconsidérer toutes ces avenues. Mais rien ne presse. Un temps de gestation est essentiel à la maturation de cette décision. Tout comme la poire a besoin de temps pour devenir sucrée et juteuse, il faudra un temps pour mûrir la suite du parcours pour qu’il nous soit savoureux.

Bottes et VéloC’est en se mettant à l’écoute de son milieu, en se laissant traverser par ce qui vibre à l’extérieur, que le pèlerin s’éveille aux prémisses d’une réponse.Tout comme le phénomène de résonance des sons, la projection de chaque Moi-futur possible engendré par chacune des avenues génère une vibration qui vient toucher le pèlerin de vie. Le pèlerin, telle une caisse de résonance, reçoit cette vibration et prend conscience de ce qu’elle active en lui, de la façon qu’elle résonne en lui. C’est à partir de cette information invisible perçue par les sens, et du ressenti qui en a émergé dans le corps que la direction de la route à suivre prendra forme. Si le pèlerin vibre au diapason avec ce que l’extérieur lui propose, c’est qu’il est sur la bonne voie. Il est alors en accord avec la décision.

De ce « résonnement » découlera le raisonnement pour mettre en place les actions concrètes pour reprendre la route et se diriger vers ce sanctuaire qui l’appelle et guide ses pas. Nietzsche disait : « deviens ce que tu es ». C’est le « qui suis-je? » qui me permet de savoir  « où vais-je? ». Mais c’est l’image de mon sanctuaire, de ce qui goûte bon dans ma vie, de ce qui oxygène ma flamme, qui m’aide à identifier qui je suis vraiment.

violonisteTout objet, tout corps a sa propre fréquence de résonance. Il y a résonance lorsqu’un élément par simple vibration anime un autre élément qui possède une fréquence similaire. Sur un instrument de musique à cordes, les cordes sympathiques sont des cordes libres, sur lesquelles on n’exerce aucune action, mais qui entrent en vibration par simple résonance — par sympathie — avec les notes jouées de même fréquence. C’est dans cette vibration sympathique entre le monde extérieur et son être que le pèlerin trouve sa voie. Guidez vos pas : Demandez-vous ce qui est dans vos cordes?

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Et si c’était possible…

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.
Mark Twain
Un beau matin, après plusieurs jours de marche, le pèlerin se lève avec cette délicieuse sensation intérieure du simple bonheur de vivre ainsi. Heureux de renfiler son sac, désireux de reprendre sa marche, curieux de découvrir ce que sa journée lui réserve, il se réapprend. Malgré l’effort physique répétitif de la marche, la fatigue générée par le poids du sac à dos et les inconvénients de cette itinérance minimaliste, c’est souvent avec un certain regret que le pèlerin voit arriver la fin de son chemin. Au cours des derniers kilomètres, voyant la ligne d’arrivée se rapprocher pas à pas, il anticipe avec un peu d’amertume son retour dans les souliers de celui qu’il était, il y a pourtant seulement près d’un mois.La Voie du St-Laurent

Un mélange d’émotions contradictoires et imprécises le traverse. Il y a cette douce sensation apaisante à l’idée de retourner dans sa zone de confort confortable, de renfiler ses vieilles pantoufles, de retrouver certains plaisirs qui lui ont manqués durant son périple. Mais il y a aussi ce petit pincement au cœur de savoir que certains aspects de cette nouvelle vie en pèlerinage vont disparaître, une fois le seuil de la maison franchi, emportés par le courant dévastateur de la routine.

Mais qu’est-ce donc qui l’a tant touché? Est-ce le plaisir du voyage? Les rencontres? Les mésaventures mémorables? Les paysages? Est-ce uniquement  l’environnement extérieur qu’il souhaite rapporter dans son bagage pour se sentir bien?

En partant ainsi marcher, aussi longuement, le pèlerin n’a pas fait que sortir de sa zone de confort, il l’a agrandit! Et en ouvrant ainsi ses horizons à de nouvelles réalités, il s’est permis de créer de nouveaux rapports entre lui et ce nouvel environnement. En entrant dans cette zone inconnue, il s’est permis de naître à nouveau à ce monde, vierge de toute histoire, de tout antécédent. Il s’est permis d’être simplement lui-même, dépouillé de toute pression, et de toute influence, autres que celles émanant de lui-même, cicatrices de son parcours de vie. Ce2009-compostelle-et-barcelone-081 processus a pris du temps, des jours de marche et de fatigue pour venir à bout de toutes ces années d’habitudes, de convenus et de devoirs; pour graduellement avancer vers un vivre en harmonie et en cohérence avec ce qu’il désire de la vie.

Alors, qu’est-ce qui l’a tant touché et qui l’a transformé sur cette route? Le sentiment de liberté? La simplicité de chaque journée? La légèreté de son agenda? La tranquillité de ses pensées? Sa disponibilité aux plaisirs des sens? La rencontre avec l’autre le long de sa route?… Que s’est-il permis d’être qu’il a tant aimé?

Un grand nombre de pèlerins revient convaincu que c’est le chemin qui permet de vivre une telle magie intérieure. Et bien qu’il soit vrai que le chemin de pèlerinage offre souvent au pèlerin un terreau favorable à l’épanouissement de ce qui cherchait à germer dans sa vie antérieure, cette musique qui l’anime intérieurement a pourtant toujours été en lui. Dans L’avant-pèlerinage, cette partie de lui ne pouvait trouver sa place pour s’exprimer, étouffée par les obligations, les rôles, et le manque de temps pour prendre conscience de son existence. Le contexte du pèlerinage : dépouillement, désencombrement, calme et temps de solitude, ont offert cet espace pour renaître à soi-même. Cet espace-temps de vide ouvre une fenêtre sur la création, sur l’émergence de la nouveauté, sur un monde de possibles.

KamouraskaDans l’après-pèlerinage, le pèlerin qui revient de cette longue évasion en marge de l’effervescence de nos vies modernes, devra réaménager son quotidien pour se libérer de l’espace et du temps pour continuer d’entendre ce qui le fait vibrer intérieurement, pour se permettre de continuer d’être celui qu’il apprécie être devenu. S’il fait un brin de ménage dans sa zone de confort devenue un peu désuète, pour l’adapter au confort  maintenant recherché, le pèlerin mettra alors en place les moyens qui le rapprocheront de son sanctuaire de vie, cet espace qui l’attire et dans lequel il s’épanouit.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Le dur chemin du retour

“La vie est un départ et la mort un retour.” Lao-Tseu
Partir, se lancer sur les routes, avec pour seul bagage son sac à dos, fait naître intérieurement une gamme d’émotions énergisantes. Se savoir parti à l’aventure, à la découverte d’un autre monde, un monde en marge du quotidien, un monde rempli d’imprévus enrichissants et de moments mémorables, nous tient en haleine comme un bon roman et nous donne le goût de continuer d’avancer. L’histoire se dévoile lentement. Une page à la fois. Un pas à la fois, chaque journée nous apporte son lot de souvenirs qui marqueront à jamais notre parcours de vie. Ils traversent tout notre être, nous transforment. On tente de retenir ces instants savoureux. On les décortique pour en goûter chaque seconde. On désire les vivre pleinement et intensément, ralentir le temps, mais le temps et l’espace s’écoulent tout autour de nous.

la Voie du St-LaurentPuis vient le moment où la fin du rêve commence à poindre à l’horizon. Le but se rapproche de nos pas. Impossible de retenir l’inévitable. Il est maintenant temps de rentrer chez soi. De déposer celui qui est passé de simple sac impersonnel, à fidèle compagnon de voyage, celui qui a partagé cette épopée que notre entourage ne semble pas saisir, celui qu’on a même parfois baptisé d’un petit surnom sympathique.

Le retour est difficile! À l’instant même où nous prenons conscience que la fin est belle et bien arrivée, c’est la rencontre de deux courants : le plaisir de retrouver le confort de son chez soi, de cette partie de notre vie que nous chérissons, et l’inconfort de retourner vivre ce qu’on a eu tant de plaisir à quitter!

Bottes et VéloEt c’est là que le vrai pèlerinage commence! C’est au retour que tout se joue réellement. Toute cette marche n’était en fait qu’une introduction. Un stage de vie. Qu’as-tu réellement aimé de ton pèlerinage? Qu’est-ce qui te donne vraiment l’envie de vivre? Que souhaites-tu rapporter comme « souvenir » de ce pèlerinage pour l’introduire dans la suite de ta vie?

Le grand défi, celui que nous ne suspections pas, nous attend sur le perron de la maison. On se retrouve alors, la clé dans la main, prêt à ouvrir la porte sur notre ancienne vie, celle qui n’a pas bougé depuis notre départ. Celle que nous avons quittée avec un peu trop d’enthousiasme. Celle qui est toujours là à notre retour et qui génère un serrement à l’estomac.  « Et maintenant, nous  dit notre petite voix, tu vas faire quoi? »

Tout ce temps passé en marge de ma réalité quotidienne, ce pèlerinage, m’a permis de découvrir qui je suis vraiment, ce qui me fait vibrer, ce qui donne bon goût à MA vie. Je l’ai vécu. Je sais l’identifier. Alors maintenant : comment puis-je adapter mon quotidien pour continuer de goûter ce qui me fait tant de bien? Comment faire comprendre à ceux qui  me connaissent depuis si longtemps que je suis revenu transformé? Qu’ils vont devoir récrire leurs étiquettes, celles qu’ils m’attribuent? Redéfinir notre relation? Comprendre que je ne veux plus être la personne que j’étais, qui n’était déjà pas vraiment moi?

La Voie du St-LaurentOui! Le défi : c’est le retour! Le pèlerin revient, après près d’un mois de déplacement, à son point de départ. Et ce point de départ, lui, n’a pas cheminé! Et souvent, ne comprendra pas ce que le cheminement a apporté au pèlerin.

Bref, ce que le pèlerin ne suspecte pas lorsqu’il quitte sa demeure, alors qu’il est obnubilé par toute la frénésie du départ et de l’aventure, c’est qu’il est en train de faire le premier pas vers une meilleure connaissance de lui-même, sur une route qui s’annonce plus longue que ce que sa carte ne semble lui annoncer!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Partir quelque part pour partir…

« Partir, c’est l’appel du chemin, l’appel au cheminement »
Bottes et Vélo
Le village de Saint-Michel-de-Bellechasse est situé sur une route de migration. Migration animale, migration humaine. Le fleuve en guide et en inspire plus d’un! La migration animale a longtemps  fasciné les chercheurs. Qu’est-ce qui suscite un tel déplacement? Sommes-nous bien différents des animaux?

Saint-Michel-de-bellechasseChaque année, au début du printemps des milliers d’oies blanches et d’outardes animent  le ciel. Au rythme des marées, elles se rassemblent sur les berges du fleuve et dans les champs. Elles nous visitent quelques instants, le temps de profiter des lieux, de refaire le plein d’énergie avant d’attaquer les prochains kilomètres de vol. Puis, lorsque l’automne et le froid s’annoncent, on les voit repasser, plus rapidement cette fois-ci.

La région reçoit aussi la visite passagère des Harfangs des neiges. Amateurs de hauts perchoirs, on a de forte chance d’en voir un paisiblement installé sur le sommet d’un poteau électrique, d’un silo, ou sur le plus haut point d’un bâtiment ou d’un arbre situé au milieu des champs. Les harfangs nous arrivent avec l’hiver et nous quittent avant l’arrivée du printemps, pour remonter vers le nord.

La migration animale est un périple périodique entrepris durant une période de l’année ou une période de la vie de l’animal. Elle implique un retour dans la région de départ. Les périodes de migrations sont souvent reliées aux conditions et aux changements climatiques. Le manque d’eau ou de nourriture, la présence accrue de prédateurs, poussent l’animal à quitter son habitat en quête de meilleures conditions de vie; des conditions favorables à sa croissance et à sa reproduction. Sans y réfléchir, par instinct, l’animal migre pour survivre, pour mieux vivre! Sommes-nous bien différents des animaux?

Un autre type de migration que nous pouvons observer à Saint-Michel-de-Bellechasse, c’est une variété de Le Québec à vélomigration humaine. Chaque année, dès le mois de mai, on observe des cyclistes qui, chargés de leurs sacoches et de leurs bagages, le coup de pédale régulier et calme, voyagent vers l’est. Le cycliste migrateur se déplace souvent seul et parfois en couple. Étudiant qui débute ses vacances après des années d’études collégiales ou universitaires, ou retraité profitant de cette liberté tant attendue. Homme ou femme. Ce qui le caractérise c’est surtout ce voyage, intérieur et extérieur, qu’il choisit d’entreprendre. Il n’est pas pressé. Il profite du paysage, s’arrête dans les villages, s’imprègne du vent et du mouvement qui le traverse. Chaque jour, immanquablement, j’en vois un… et je me mets à rêver! Ah, le chanceux!

La migration humaine, tout comme la migration animale, est un déplacement d’un lieu vers un autre que l’on espère IMG_7236plus prospère. L’homme qui migre, quitte son lieu de résidence en quête d’un monde meilleur, en quête d’identité, en mal de vivre. Il espère dans cet ailleurs trouver un environnement qui réponde mieux à ses aspirations et ses désirs, pour plus de sécurité, pour plus de richesse, plus de confort matériel ou spirituel, pour plus de vie!

Cette semaine, j’ai eu la chance de voir un oiseau migrateur des plus rares au Québec : un pèlerin! Je l’ai croisé sur le bord du chemin. Sac au dos, bottes aux pieds, bâtons en main, il allait paisiblement sur sa route. Je n’ai pas su résister, je me suis approchée de lui pour le questionner : il partait tout juste de Beaumont et s’en allait jusqu’à Gaspé! Jeune, seul, le regard brillant devant cette aventure qui l’attendait… Comme je l’ai envié!

Chez Bottes et Vélo, l’appel du pèlerinage est plus fort que tout. De voir passer tous ces cyclistes et ce pèlerin m’attire d’instinct à prendre la route et à suivre mes semblables. Ce temps de migration momentané est un réel pèlerinage qui me permet de faire mon ménage intérieur et de retrouver l’essence même de mon être. C’est un bilan annuel incontournable qui me permet de revenir chez moi en étant plus réceptive aux signes qui balisent ma route de vie.

Sans mauvais jeu de mots… le pèlerin serait-il une variété d’oiseaux migrateurs?

Prenez note que le blog fera relâche le temps d’un pèlerinage. On vous retrouvera le 19 août! Bon été!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

L’horizon du pèlerin

« Regarder “loin”, c’est regarder “tôt”. »
Hubert Reeves
Lorsque je me sens envahie par des pensées qui tourbillonnent dans ma tête, que je me perds dans le labyrinthe de mes réflexions, ou simplement lorsque je veux être bien, j’aime me retrouver dans un endroit qui offre un horizon à mon regard. Quoi de plus ressourçant et de plus reposant que de laisser son regard planer sur des kilomètres de paysage!  Que ce soit sur un banc au bord du fleuve, sur un rocher au sommet d’une montagne, sur le balcon d’un immeuble qui surplombe la ville, la sensation de voir loin nous permet de voyager intérieurement. Qu’est-ce que cette expérience vient toucher en moi? Qu’est-ce que mon corps tente de me dire?

Mont-WashingtonÉtymologiquement, le mot horizon symbolise la ligne où la terre semble rejoindre le ciel. Mon regard est attiré et apaisé par cet endroit très éloigné où les rêves semblent devenir réalité, ou du moins réalisables. À travers cet espace et cette distance, j’ai l’impression de me projeter dans le futur. Un monde sans limite. Une ouverture sur un monde de possibilités. Le pèlerin qui regarde devant lui, aperçoit la route qu’il suit pas à pas. Du sommet de la montagne, il devine celle qui l’attend dans les jours à venir. L’espace rejoint le temps. Voir loin, c’est savoir se projeter dans l’avenir. De ma position qui domine le paysage, j’ai une vue d’ensemble de ce qui m’entoure et de ce qui me devance. Je peux donc plus aisément décider de ma route. L’horizon de la route, le sanctuaire que le pèlerin espère voir poindre à chaque sommet qu’il traverse, n’est pas uniquement un lieu extérieur, il est aussi un état intérieur. À la question : « où vas-tu? » si souvent posée aux pèlerins, on traduit : « à quoi te sens-tu appelé à devenir? ». Ce lieu d’horizon est un futur de la vie.

La Voie du St-LaurentEn physique, l’horizon représente la limite de la région de l’espace-temps pouvant influencer ou être influencée par un point donné. Le pèlerin est cette personne qui a ressenti le besoin de changer d’horizon, de partir à la découverte de nouveaux horizons. Le pèlerin sort de sa zone d’influence, celle dans laquelle il vit ou subit des interactions avec ce qui l’entoure, pour aller vers une autre zone d’influence.  Dès notre jeune âge, nous grandissons entourés de personnes et d’éléments qui viennent influencer notre chemin de vie. Parents et amis façonnent notre personnalité, nos rêves, notre façon d’agir. La société grâce à ses tentacules médiatiques nous manipule sournoisement et nous transforme au gré des valeurs qu’elle prône, des modes qu’elle véhicule et des courants de pensée qu’elle encourage. Vient un moment où toutes ces attaques identitaires étouffent et emprisonne notre être qui cherche à s’affirmer et à se dire. Vient un moment où un temps d’arrêt s’impose pour faire un tour d’horizon de sa vie. En quête de nouveaux horizons.

Quand je regarde à l’horizon, cette ouverture sur le monde résonne en moi comme un élan de liberté. Liberté car rien ne vient faire obstacle à mon champ de vision. Liberté car rien ne vient limiter l’étendue du panorama. C’est par cette liberté de vision et de mouvement que le pèlerin se réalise sur le chemin. Dépouillé des entraves de sa zone d’influence, et des barrières qu’il s’imposait pour convenir à son monde, il profite de sa nouvelle situation pour avancer sur une route qu’il choisit et qui l’appelle. Sa route!

Bottes et Vélo - EmblêmeBrigitte Harouni