Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

Êtes-vous contenant ou contenu?

Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse les villes et les rues.
Francis Picabia
Êtes-vous contenant ou contenu? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus? Sur quoi mettez-vous le plus de temps : le contenant ou le contenu? On a tous le souvenir de ces jeunes enfants qui aussitôt le cadeau déballé se mettaient à jouer avec la boîte, le chou et les papiers colorés. Nous avons tous fait la même chose au même âge. Mais, depuis, avons-nous grandis? Il y a certains jours où nous nous amusons encore avec l’emballage et nous préoccupons bien peu du contenu! Sans essence, même la plus belle et la plus performante des voitures ne va nulle part!

sa à dosMettez-vous des heures à emballer un cadeau? Êtes-vous du genre à refaire la décoration de votre maison régulièrement? À considérer l’achat d’un objet pour son apparence plus que pour son utilité? À passer des heures devant le miroir? Êtes-vous du genre à vous laisser séduire par la pub?

Contenant ou contenu? Qu’est-ce qui les distingue? Lequel a le plus d’importance?

Le contenant contient, alors que le contenu est ce qui est retenu par le contenant. Sans contenant, le contenu est sans récipient. Le contenu est alors une énergie qui erre et se disperse.

Prenons un contenant : la gourde. Seule, elle a peu de considération. Cependant, une fois remplie d’eau, sa valeur change. Son importance est multipliée. Tous les pèlerins le savent, une gourde vide, même la plus « fashion » des gourdes, la plus ergonomique, celle dont les matériaux sont les plus écolos, même celle-là, n’est d’aucune utilité. La gourde a pour mandat de contenir. Elle est au service de l’eau, elle en canalise la substance.

soifDe plus, la gourde n’est pas faite pour contenir n’importe quoi. Elle a pour mandat de contenir un liquide qui permette de se désaltérer. En pèlerinage, une gourde pleine d’huile n’accomplirait plus son mandat et serait, encore une fois, d’aucune utilité. Par ailleurs, la gourde n’est pas faite pour posséder ce qu’elle contient. L’eau qui resterait à perpétuité dans une gourde finirait par croupir et ne serait plus bonne à consommer. Si l’eau de la gourde n’est pas partagée, mise en circulation, elle ne sert pas. La gourde pleine, que l’on conserve pleine, ne vaut pas plus qu’une gourde vide. Il faut que l’eau y circule pour qu’elle prenne toute sa valeur. Sans cette circulation, le contenant ne sert à rien.

Le contenant est un lieu de passage. Il est l’espace de canalisation d’une énergie potentielle : si elle circule! Il est important de noter, ici, que le contenant ne s’approprie pas son contenu. Il se laisse traverser par lui et c’est ainsi qu’il s’accomplit comme contenant. Il est donc question de relation entre contenant et contenu. Le contenant est au service du contenu, un contenu qui le traverse, qu’il ne possède pas. Alors, comment contenir?

Pour reprendre l’analogie du début, même la voiture la plus belle et la plus performante ne sert à rien sans essence. La voiture doit se laisser traverser par l’ « essence » qu’elle contient pour se mettre en marche. Contenant et contenu travaillent conjointement pour un plus. Le corps du pèlerin est le premier contenant auquel il a affaire. pèlerinsDès sa naissance, le corps est fait pour être traversé par l’expérience vivante. Pour vivre, nous devons nous laisser traverser par l’air, l’eau et la nourriture. Je ne peux les enfermer en moi. Empêcher cette circulation, c’est la mort assurée. Malheureusement, nous vivons comme dans une heure de pointe qui n’en finit jamais : tout reste engorgé! Ma vie, mon corps, ma tête, mon cœur, mon agenda se remplissent sans jamais laisser d’espace vide. Pourtant, j’ai besoin d’espace pour souffler, pour goûter, pour vivre!

Le pèlerin est espace circulatoire. Il est contenant traversé par l’expérience vivante. Le pèlerinage lui enseigne à se déposséder, à se désengorger de son trop-plein, se défaire de ses dépendances, de ses enfermements, de son ego, pour que la Vie circule en lui. Il lui apprend à faire de l’espace pour se laisser traverser par l’élan qui le tire en avant. Il lui apprend à écouter ce murmure qui le traverse. Le pèlerin est en définitive le contenant idéal, car il peut tendre à la conscience de ce qui le traverse! (Contrairement à la gourde…) Toutes les béquilles qu’ils se donnent ne feront jamais de lui un meilleur contenant. Le pèlerin n’a qu’à se rendre attentif, qu’à s’abandonner, pour mener à terme le projet de vie qui sommeille en lui. La Vie qui coule en lui est son « essence ». La retenir le priverait d’accomplir sa destinée.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Traverser nos rigidités

La seule chose qui soit certaine à l’avenir,
c’est que la rigidité engendrera des catastrophes.
Arno Penzias
Nos rigidités sont comme une barrière dans nos vies. Elles nous empêchent d’avancer. Plus on s’entête, plus on résiste et plus on se blesse! Pas seulement nous, mais parfois aussi tous ceux qui nous entourent. Eux aussi écopent de notre manque de flexibilité. Nos rigidités causent de nombreux dommages collatéraux…

RandonnéeCette rigidité le pèlerin l’expérimente jusque dans son pas. En voulant maintenir une cadence qui corresponde aux objectifs qu’il s’est fixés, souvent le pèlerin marchera d’un pas raide, inflexible. Sous cette rigidité, ce sont non seulement ses pieds qui subiront le choc, mais également tout son corps qui s’en ressentira. Sans se rendre compte, mû par une idée fixe c’est tout notre corps qui se raidit.

« Je me souviens très bien de mon premier pèlerinage sur le Chemin de Compostelle. Par rigidité, je me suis blessé et ces blessures m’ont suivies des Pyrénées jusqu’à Finisterre. J’avançais les muscles tendus vers un seul but : Santiago de Compostella! Non seulement cet objectif durcissait mon pas, mais aussi toute l’idée que je me faisais de moi. Je me comparais sans cesse aux autres pèlerins et je me devais d’être à la hauteur. Cette exigence que je m’imposais me rendait la vie pénible et pourtant je m’y accrochais comme si j’avais quelque chose à prouver. »

Le pèlerin devrait toujours avoir en tête cette fable de Lafontaine : Le chêne et le roseau. Comme pour le chêne, il y a de ces situations dans la vie qui viennent nous renverser et nous fendre de part en part pour nous toucher le cœur. Chemin du Puy-en-VelayComme si tout notre corps se devait d’être rompu pour venir à bout des résistances que nous nous imposons; de ces rigidités que nous croyons devoir maintenir pour sauver la face. Comme s’il y avait quelque chose à gagner à force de vouloir avoir raison! Pourtant, les plus belles batailles se gagnent dans la souplesse : souplesse envers soi-même, souplesse envers les autres…

« Je mets souvent longtemps avant de me rendre compte que je résiste, que tout mon corps se contracte devant mes exigences : j’échafaude des plans, je me fais des idées sur la manière dont les choses devraient se dérouler, je formule des attentes, j’exige un certain rendement de ma part, j’ai un rôle social à maintenir! Tant que je n’admettrai pas me tenir sur le terrain de mes rigidités, je me battrai pour elles et mon âme ne sera pas en paix. »

Par chance, tout mon corps me parle. Même si je mets parfois du temps à l’écouter et que je dois parfois attendre d’être mis au plancher, complètement sonné, pour admettre que je fais fausse route – toute ma chair m’invite à la prise de conscience. Face à celle-ci, mon corps finit toujours par se rompre et me ramener à l’évidence : la vie avance avec souplesse. Si ce grain ne pousse pas ici, il le fera ailleurs. Si ce cours d’eau est bloqué, il se frayera un autre chemin. En moi est semée la vie et celle-ci demande à grandir. Si j’y suis attentif, si j’y suis à l’écoute, elle m’indiquera la bonne route. Comme le cours d’eau, ma vie s’accomplit avec justesse lorsqu’elle coule avec la Vie.

Au cours de sa longue marche, le pèlerin apprend et progresse dans la souplesse. Comme le roseau, le pèlerin fait preuve d’adaptation. Il apprend à suivre le cours du vent, le cours du temps. S’il s’épuise, il s’arrête pour se reposer. Si la pluie devient trop abondante, il se met à l’abri. S’il est perdu, il s’arrête le temps de retrouver son chemin. Compostelle - Camino FrancesEn avançant avec souplesse, il découvre dans ses plans détournés que la vie peut lui révéler de bien belles choses. Il ne vit plus dans l’urgence de l’accomplissement. Il recherche le meilleur – le plus grand bien! – et sait remettre à plus tard ce qui ne peut être fait immédiatement. Le pèlerin grandit dans la souplesse de son expérience pèlerine. Autrement, il ne fait qu’avancer en souffrance et dans le désir d’anesthésier cette souffrance. Il ne veut plus l’entendre alors qu’elle aurait tant à lui apprendre…

« C’est par ce détour que j’ai pu admirer ce magnifique point de vue sur la vallée. Je ne l’aurais pas vu si j’étais resté dans la colère de la rigidité qui tempêtait dans mon cœur. C’est en m’arrêtant pour prévenir cette douleur à la cheville que j’ai pu faire cette rencontre inattendue. C’est en cessant de me croire indispensable que ma vie est devenue plus agréable et plus détendue… »

En écoutant ce qui se dit dans la souffrance, il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’être à l’écoute pour orienter son pas selon les signaux perçus. Dès l’instant où je prends conscience de mes résistances, tout mon corps se relâche et se détend. Ma vie devient plus agréable. Mes rigidités ne disparaissent pas pour autant. J’apprends seulement à en avoir conscience. Elles ont alors moins d’emprise sur moi et tout mon être gagne en liberté.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Ma vie comme une longue route.

S’ancrer dans la réalité, c’est croire par les pieds.
Bottes et Vélo
On se laisse souvent prendre par un rythme de vie qui nous bouscule, nous précipite et nous fait perdre de vue ce qui nous anime. On perd de vue la réalité de la vie, de sa vie, et son goût en devient amoindri. Une manière de vivre qui nous sert pourtant de norme et que nous définissons comme la « normalité ». Au milieu de tout ce brouhaha, de tous ces standards de vie orientés, de toutes ces exigences de rythme, de performance et de production, de tous ces conditionnements : est-ce véritablement la « normalité » à laquelle nous aspirons?

Compsotelle - Camino FrancesSans se rendre compte, nous nous soumettons inconsciemment à des règles et des obligations qui viennent ordonner notre vie et qui n’ont pourtant rien de réel : travailler 5 jours par semaine, prendre plaisir au magasinage, faire le ménage tel jour, s’obliger à un rythme de production au travail, manger à telle heure, sortir le samedi soir, fréquenter le gym, porter tel type de vêtement pour telle occasion, avoir différents couverts pour les repas, posséder telle marque de voiture, un statut social, des mondanités, un niveau d’études, devoir de faire ceci ou cela… Toutes ces règles, tous ces codes de vie que nous prenons au sérieux à différents niveaux, n’ont rien de réel et pourtant nous angoissons à l’idée de ne pas y correspondre!

Notre manière de vivre relève d’une véritable psychose sociale. La psychose fait perdre contact avec la réalité. Coupé du réel, nous entretenons mutuellement un mode de vie illusoire sans remettre quoi que ce soit en question, préservant ainsi une manière de vivre malsaine. Charles Bukowski écrivait dans son journal : « Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place, où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre, qui en plus lui demande d’être reconnaissant pour cette opportunité? » Vision amère de la réalité que portait Bukowski… Compostelle - Camino FrancesCependant, nous avons tous à un moment ou l’autre cet éclair de lucidité. Pourquoi l’écartons-nous toujours du revers de la main? Peut-être avons-nous peur d’y voir la profondeur de notre éloignement? Éloignement de ce qui nous habite profondément…

Qu’elle est la véritable nature humaine? À quoi sommes-nous appelés? Quel devrait être la norme qui balise ma route? Y a-t-il réellement une normalité uniforme à respecter?

Pour entrer dans ce questionnement, je vous propose un chemin tout simple : s’arrêter. Arrêter de s’agiter pour correspondre à des standards, reprendre contact avec le réel et goûter dans l’instant ce que nous ressentons. Dégager son espace-temps de l’illusoire qui nous attire dans son tourbillon chaque jour, qui nous fait croire que nous sommes indispensables et qui nous agite dans tous les sens pour correspondre à ces exigences que nous avons inventées. La réalité de la vie est toute simple. Et c’est très certainement cette manière de l’aborder, dans toute sa simplicité, qui éveille et bouleverse le pèlerin des longs chemins…

Compostelle - Camino FrancesPour s’ancrer dans la réalité, mon esprit doit se résoudre à prendre le temps. Vitesse et art de vivre ne font pas bon ménage. Chaque instant de ma vie est une expérience qui s’inscrit dans mon corps. Ce que je ressens, ce qui passe par mes sens, me parle de la réalité, de ma façon de la contacter. Voilà une norme qui devrait me parler, me révéler quelque chose de signifiant.

Être attentif aux signaux envoyés par nos cinq sens est notre première antenne pour syntoniser la réalité et orienter le bien-être que procure cette attention. Lorsque je suis attentif à ce que je ressens dans mon corps, je prends le temps de savourer et je suis plus à même de contacter les émotions qui m’habitent. Cette attention me permet de prendre conscience de ce qui me pousse à une certaine action ou réaction.

Étant en contact avec mon corps, je suis plus attentif aux émotions que je ressens et donnent goût à ce que j’expérimente dans l’instant présent. Cette présence d’esprit me renvoie aussi à d’autres expériences qui appartiennent à mon histoire de vie. Inconsciemment, ces liens viennent influencer ma manière de percevoir, de recevoir, ce que je suis en train de vivre. Aiguiser sa conscience à ces liens qui se tissent et nous rendent attentif à ce qui se joue en nous, devient un atout majeur pour vivre en qualité.

Compostelle - Camino FrancesDélivré de la « normalité », le pèlerin de long chemin, de par sa longue marche, jour après jour, aiguise son attention. Il devient plus présent à ce qu’il ressent : les sons, les paysages, les odeurs, les douleurs, le bien-être, les relations, toutes les sensations éprouvées dans son corps prennent du relief. Ce senti devient soudainement omniprésent et le pèlerin découvre, à travers cette attention, une précieuse alliée dans l’expérience de sa longue marche : elle le guide dans chacun de ses pas! C’est par cette attention que je sais ce qui est bon pour moi, que je prends la bonne décision, fait le bon choix. Plus j’y deviens présent, plus j’apprécie mon chemin.

Notre vie est une longue marche. Pourquoi ne pas en chercher l’expression naturelle et cohérente à travers ce que nous sommes? Notre corps est le véhicule de notre expression vivante. Il nous fournit tous les signaux pour bien vivre notre vie. Si nous lui accordons l’attention qu’il mérite, il nous guidera avec bienveillance sur le chemin de la vie.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le pèlerin, comme un fromage!

Celui qui accepte son vide peut remplir sa vie.
Catherine Enjolet
Le pèlerin vieillit bien au cœur de son expérience pèlerine. Comme un fromage il mûrit, se raffine et prend du goût. En ce sens, on aurait tout aussi bien pu dire que le pèlerin est comme un bon vin. Et il aurait été facile de faire cette comparaison, car on sait tous que l’un comme l’autre coulent à flot sur le camino! Le bon pèlerin, tout comme le bon vin, afflue sous le champ d’étoiles. Seulement, ce n’est pas là où je veux en venir. Le pèlerin qui vieillit bien est comme un fromage, c’est-à-dire : plein de trous!

Savez-vous que c’est l’emmental qui offre la plus grosse meule? Jusqu’à 100kg! C’est énorme! De par sa taille, c’est aussi celui qui possède les plus gros trous. La Voie du St-LaurentL’emmental est, de tous les fromages, celui qui possède le plus grand vide à l’intérieur de lui. Et savez-vous ce qu’on dit? Que ce sont ces trous qui lui donnent si bon goût!

Ah! Nous y voilà! Maintenant, nous avons matière à réflexion. N’est-ce pas merveilleux? C’est par ce vide en lui que l’emmental prend de la saveur. C’est dans l’absence qu’il fabrique son bon goût… Intéressant!

Ce vide, ce passage par le vide, n’est-ce pas l’expérience première du pèlerin? Vider son sac-à-dos de ses excès. Vider sa tête de toutes ses préoccupations qui le retiennent, encore et malgré lui, à la maison. Se défaire de ses inquiétudes, de ses idées de performances, de ses qu’en dira-t-on…

Dès les premiers jours de sa longue randonnée, le pèlerin apprend à faire le vide pour redonner de la saveur à sa vie. Tout s’aligne avec aisance; parfois, aussi, avec résistance. Mais, si nous résistons, l’expérience devient souffrante et, son signal, de plus en plus intense jusqu’à ce que nous lâchions prise. Une fois parvenue-là, à cet instant de décisif du lâcher-prise, nous avons bien dix jours de marche dans le corps…

Ces fameux dix jours! Étape charnière sur le chemin du pèlerin, étape où il entre librement dans l’expérience du pèlerinage, étape où il entre dans ses profondeurs. Et qu’est-ce que la profondeur, sinon un grand vide?
La Voie du St-LaurentLe pèlerin, parvenu à cette étape, goûte enfin cet espace dans lequel il se sent respirer librement. Il touche cet état d’aisance physique, psychique et spirituelle qu’il n’expérimente que très rarement dans son quotidien. Plus près de son corps, de ses sens, de ses émotions, plus près de ce qui donne bon goût à sa vie, de ce qui lui donne un sens. Il se sent léger, beaucoup plus léger…

Au fil des jours qui suivent, le pèlerin de longue randonnée apprend et goûte avec délectation le plaisir de l’espace retrouvé. Parmi les leçons qui le feront cheminer, il en est une que le pèlerin assimilera d’une manière quasi toute naturelle sur le chemin : l’agenda du pèlerin est parsemé de gros trous, de grands vides et ce sont eux qui donnent saveur à chacune de ses journées.

C’est par le vide de mon agenda que je me sens respirer.La Voie du St-Laurent - Cap-Chat
C’est par le vide que ma vie goûte bon. Se goinfré n’a jamais été preuve de bon goût.
Ma vie dépend du vide, du temps que je libère, de l’espace-temps que je m’octroie.
Pour que la vie vive, elle a besoin de temps et d’espace pour circuler et grandir.
Tout comme la flûte, la guitare, ou le violon,
c’est par le vide en eux qu’ils offrent leur musique.
Aucune fleur ne peut grandir enfermé sous un bocal, elle a besoin d’espace.
Aucune fleur ne grandira plus vite parce que je lui tire dessus, elle a besoin de temps.
De même que le poisson rouge sera de la grosseur de l’aquarium dans lequel nous l’aurons plongé, la Vie a besoin d’espace et de temps pour s’épanouir.

Notre mode de vie valorise depuis très longtemps une agitation excessive. Les plus occupés, les plus actifs sont souvent les mieux perçus. Celui, celle, qui prend son temps passera souvent pour un paresseux. Pourtant, l’art de l’oisiveté a permis de faire naître de belles et grandes choses. N’est-ce pas en dormant sous un arbre qu’Isaac Newton reçu cette pomme sur la tête qui fit faire un bond à notre compréhension des lois de la physique?

Depuis mon retour de pèlerinage, ma vie me semble souvent précipitée. Qu’ai-je retenu de cette expérience qui m’a bouleversée? Ai-je pris le temps d’en tirer quelques leçons? Ai-je pris le temps de revoir ma manière de gérer mon temps?

Le temps du pèlerin n’est pas celui de la performance.

De plus en plus de psychologues remettent en question cette manière d’alourdir l’agenda de nos enfants en les inscrivant dans tout et partout. Ils doivent jouer de la musique, parler trois langues et savoir lire et écrire, tout cela avant 5 ans! Suis-je réellement en train d’offrir la Vie à mon enfant lorsque je me comporte ainsi avec lui? Suis-je réellement en train de m’offrir la Vie lorsque je comble tous les trous de mon agenda?La Voie du St-Laurent

Dans notre pèlerinage, nous avons expérimenté le bon goût de la Vie en apprenant à aimer et choisir la Vie avant toute chose. Nous avons développé notre être « biophile », amoureux de la Vie. Nous avons appris que cet amour de la Vie passe par un « prendre le temps, un « prendre plaisir », un « prendre soin » de soi, des autres, de ce qui nous entoure, qu’il par une « ouverture à l’autre et à l’autrement ». Des moments et des temps qui demandent de faire de l’espace dans nos vies.

L’expérience du pèlerinage de longue randonnée nous enseigne à laisser des trous immenses dans nos vies pour que la Vie puisse y jaillir dans toute sa saveur. Rappelons-nous que c’est l’espace-temps dégagé dans notre vie qui, à la base, nous a permis de vivre l’expérience du pèlerinage. Sans dégager ce temps et cet espace, je ne quitte pas mon travail et mon quotidien pour entrer en pèlerinage…

C’est pourquoi le pèlerin revient de pèlerinage comme un bon fromage : plein d’espace en lui, plein de goût, plein du bon goût de la Vie! Et c’est très certainement cet espace qui lui manque le plus à son retour. Ne perdons donc pas ce sens, ou retrouvons-le, et laissons notre être biophile s’exprimer dans tous nos choix. C’est-à-dire aimer et agir, en priorité, avec la Vie.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Que reste-t-il de Compostelle?

Rien n’est plus vivant qu’un souvenir.
Federico Garcia Lorca
La saison du pèlerinage tire à sa fin et la plupart des pèlerins sont de retour de Compostelle ou des autres chemins. Mis à part quelques téméraires qui affronteront les premières neiges sur le Camino, la majorité est rentrée et a déjà raconté mille fois son odyssée. Les yeux encore brillants, la tête chargée de souvenirs, elle a rangé son sac à dos, trié ses photos, repris contact avec certains pèlerins, l’étincelle dans les yeux… le cœur nostalgique.

Puis, lentement, la vie a repris son cours. Le réveil nous a rappelé que ce n’était plus le soleil qui rythmait nos journées, qu’il y avait un horaire à respecter et que mille corvées nous attendaient. Compostelle - Camino FrancesMachinalement dans certains cas, difficilement pour quelques-uns, avec langueur pour plusieurs, nous avons réintégré la routine quotidienne mais le cœur n’y était pas, n’y était plus. Plus comme avant en tout cas… Comme si cette expérience du Camino avait révélé quelque chose de soi qui ne corresponde plus à ce mode de vie, à ce rythme.

Plusieurs semaines se sont écoulées maintenant et, malgré tout, la nostalgie nous rattrape à l’occasion. Elle nous surprend en ouvrant ce placard où nous avons rangé nos bâtons ou, encore, lorsque nous passons devant cette photo, suspendue au mur, et que notre regard s’y perd. Un simple regard et c’est tout notre corps qui reprend la route.

Ce chemin de terre sous ce ciel si bleu… Compsotelle - Camino Frances
Je revois les vignes et les maisons aux toits d’ardoises noires. J’entends encore le bruit de mes pas sur la terre battue. Ma peau se rappelle les cuisants rayons du soleil et la sueur qui glissait sur ma nuque. Les champs, les montagnes, les villages, les couleurs, les fleurs, les gens, les sourires, tout me revient. Mes yeux n’en finissent plus de tout avaler du regard, éblouis, émerveillés. Même l’odeur de Compostelle me monte au nez sans effort…

L’envie de reprendre la route me revient aussitôt. Tout était si simple là-bas!
Pourquoi là-bas et pas ici?

Que me reste-t-il de cette longue marche, de ce moment qui a bouleversé ma vie? Où en suis-je aujourd’hui? Ai-je réellement été transformé par le chemin? Me suis-je illusionné, bercé par l’absence d’obligation et l’insouciance de ces journées sous le champ d’étoiles ?

Certainement pas! Ce que nous avons vécu sur le Camino est bien réel.

Compostelle - Camino FrancesLe pèlerinage demande un effort, vous le savez. Il a fallu faire l’effort de dégager l’espace, le temps nécessaire pour partir. Et ça n’a pas été facile! On a mis parfois des années avant de se décider, avant de trouver le moyen de passer à l’action. Il nous a fallu dégager une plage horaire pour quitter – cinq semaines – le travail, la maison, les enfants, les obligations. Ce n’est pas rien! Mais nous y sommes pourtant parvenus. Nous avons trouvé l’espace-temps nécessaire pour répondre à cet appel qui nous pressait de l’intérieur. Nous avons fait l’effort et c’est cet effort qui a fait en sorte que l’expérience est devenue réalité. C’est cet effort qui nous a transformés. Ce n’est pas arrivé tout seul! C’est arrivé parce que j’ai fait de la place dans ma vie pour que ça puisse arriver.

Maintenant que nous sommes revenus, c’est le même effort qu’il nous est demandé de faire. Au retour, nous devons aussi faire de la place dans nos vies. Nous devons faire l’effort de dégager l’espace et le temps nécessaire pour que puisse germer la nouveauté que le chemin a semé en nous. Et cet effort pourrait demander autant d’énergie que ce qu’il m’a fallu pour me décider à partir et me lancer sur le Camino… Mais ça en valait le coup! N’est-ce pas?

Compostelle - Camino FrancesSur le chemin, mon corps a appris ce qu’il désire, ce qui est bon pour lui, autant physiquement qu’émotivement. Sur le chemin, nous écoutions ce qui se jouait en nous. Nous avons expérimenté, goûté et ajusté le tir en fonction de ce ressenti. Jour après jour, nous avons pris le temps de nous harmoniser au rythme de la nature et de nos rencontres. Aujourd’hui, ce ressenti je le connais, j’en connais la saveur. Suis-je prêt à faire confiance à ce goût que j’ai développé pour mon bien-être? Suis-je prêt à faire en sorte que chaque jour devienne une occasion de faire quelques pas dans la direction de ce mieux-être que je désire pour ma vie?

Prenons le temps de nous questionner…
Aujourd’hui, qu’ai-je fait pour prendre soin de moi et gérer mon temps de manière agréable? Le matin, sur le camino, j’appréciais le premier café au coin de la première terrasse; le lever du soleil dans le chant des oiseaux, les bains de pieds dans le ruisseau. Ici, ai-je fait de la place dans mon agenda pour tous ces petits plaisirs qui me rendent la vie agréable ou si je les néglige?Compostelle - Camino Frances

Ai-je pris le temps d’alléger mon sac de vie de ce qui me pèse inutilement? C’est bien beau vider son sac à dos, mais mon sac de vie est souvent lourd lui aussi. Cette culpabilité, ces jugements, ces vieilles histoires que je traîne pour rien. Ai-je pris le temps de faire le ménage là aussi?

Ai-je fait confiance à mes capacités pour répondre à mes besoins? Après quelques jours sur le chemin, malgré la nouveauté des lieux et les difficultés de la langue, j’ai pu prendre conscience que je ne manquerais de rien et qu’il y aurait toujours quelqu’un pour m’aider en cas de besoin. Ai-je la même confiance envers la vie, ici?

Compostelle - Camino FrancesAi-je établi de nouveaux repères ou suis-je revenu sur mes vieux sentiers? Sur le chemin, je n’hésitais pourtant pas à changer de direction lorsque je réalisais que je faisais fausse route. Qu’en est-il de ma vie ici? Est-ce que je m’entête sur un chemin qui ne me mène pas là où je voudrais aller?

Quel est l’horizon de cette nouvelle vie que je veux tracer? Quelle promesse porte-t-elle? Ai-je pris le temps de formuler ma nouvelle destination de vie suite à mon pèlerinage? Suis-je toujours en cohérence avec l’élan de vie qui m’habitait sur le chemin?

Prenons le temps d’y réfléchir. Prenons le temps d’y mettre le temps. Ça vaut le coup! C’est tout de même pour une vie meilleure…Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Faire moins pour être plus

On perd sa vie à la gagner.
Pierre Bertrand
La Voie du St-Laurent - HaldimandOn met beaucoup de temps à se décider pour partir vivre l’expérience d’un pèlerinage de longue randonnée. Ce n’est pas toujours évident d’arriver à dégager l’espace de temps nécessaire pour réaliser cette aventure qui nous plonge au cœur de nous-mêmes. Le rythme de nos vies y est pour beaucoup, notre tendance à nous croire indispensable aussi…

Parvenir à s’extirper d’un agenda surchargé pour en arriver à se dégager 4, 5 ou même 6 semaines relève bien souvent de la prouesse. Peu importe l’âge, que l’on soit étudiant, retraité ou sur le marché du travail : trouver du temps pour soi demande un effort… de conviction. Il n’est pas dans nos valeurs que de s’accorder du temps. « L’oisiveté est la mère de tous les vices », disait le dicton. Comme si prendre le temps de ne rien faire n’allait qu’être néfaste, comme s’il ne pouvait naître que du mauvais de ce temps de farniente, au mieux, comme si ce temps pouvait se mettre en banque pour plus tard.

Pourtant, dès l’instant où je me retrouve sur le chemin, je sais que j’ai fait le bon choix.

Mon sac à dos, mes bâtons, le chemin, le soleil, l’horizon, quelques compagnons de voyage, il ne m’en faut pas plus pour être heureux. Mon simple sac à dos me redit chaque jour le surplus de mes jours d’avant, me rappelant mon agenda bien rempli. Sur la route, je questionne régulièrement le surplus de mon sac afin d’en éliminer les moindres détails qui pourraient l’alourdir. Il ne me viendrait jamais à l’idée de remplacer ce que j’ai enlevé par autre chose! Pourtant, je ne le fais pas pour mon agenda. J’y fais tout le contraire de mon sac, visant l’efficacité et la rentabilité. Pourtant, sans agenda, le pèlerin apprend rapidement à voyager léger. Quand l’expérience passe par le corps, on apprend vite!

Le pèlerinage me conscientise sur le poids que je porte, alors que mon agenda n’a pas cet effet. Son poids est plus subtile et dès qu’une case se libère, je m’empresse d’y ajouter quelque chose. Comme si le vide m’effrayait…

La Voie du St-Laurent - GaspéL’être humain est drôlement fait. Ingénieux, inventif et créatif, chaque fois qu’il cherche à se libérer de ce temps qui l’oppresse, il n’a qu’une réaction : combler le vide laissé par cet espace retrouvé. Notre époque est à l’image de cet homme d’affaire cherchant à convaincre ce pêcheur d’en faire plus. Obnubilé par la productivité, il ne pouvait concevoir de voir le pêcheur se prélasser sur son balcon, face à la mer. « Pourquoi n’êtes-vous pas sur l’eau à pêcher? – J’ai pêché tout mon lot pour aujourd’hui, lui répondit le pêcheur souriant de son balcon. – Mais, si vous étiez encore sur l’eau, vous pourriez pêcher encore plus et faire plus d’argent. – Pour faire quoi?, demanda le pêcheur. – Vous pourriez acheter d’autres bateaux, prendre des employés et bâtir une grande entreprise de pêche. – Et qu’est-ce que cela me donnerait de plus?, questionna de nouveau le pêcheur. Lorsque vous arriveriez à votre retraite, vous auriez beaucoup d’argent et vous pourriez vous prélasser tout en profitant de la vie, s’exclama l’homme d’affaire comme si c’était d’une évidence majeure. Le pêcheur contempla la mer, le ciel bleu, son balcon, puis esquissant un sourire se cala dans son fauteuil et dit à l’homme d’affaire : C’est ce que je fais déjà. »

Sur la route, le pèlerin comprend très bien ce que dit ce pêcheur. Pourtant dès qu’il rentre à la maison, il adopte le comportement de l’homme d’affaire et se remet au travail.

Ce moins qui faisait le plus de ma vie, je l’ai déjà oublié.

L’attitude que nous avons envers notre corps nous en dit très long aussi sur la manière dont nous prenons soin de nous. Lorsque quelque chose ne fonctionne pas, je me demande toujours ce que je pourrais bien faire de plus pour que ça aille mieux? Jamais il ne me vient à l’esprit que la solution pourrait être d’en faire moins.

La Voie du St-Laurent 2015L’expérience du pèlerinage étant bien ancrée dans le sensible de notre chair, elle a l’avantage de mettre en évidence tous ces comportements qui nous incitent à faire plus : lorsque j’ai mal aux pieds, aux jambes, je prends des antidouleurs; lorsque je fais des ampoules, je multiplie les pansements; lorsque je m’inquiète pour l’hébergement, j’accélère le pas. Pourtant, la solution aurait pu être toute autre en faisant moins, en ne visant pas la performance, en faisant confiance. Et si j’avais pris le temps de m’arrêter pour me reposer? Et si j’avais pris le temps d’enlever mes souliers, de boire un peu d’eau, de respirer? Sur le chemin, la solution n’est pas dans la performance. Le pèlerinage n’est pas une prestation à accomplir. Il est un déplacement qui met en perspective notre manière d’être, notre manière de vivre.

Le pèlerinage de longue randonnée nous invite à vivre, à savourer la vie. C’est dans cette saveur goûtée que je conscientise mon objectif de vie symbolisé dans le sanctuaire. C’est dans cette saveur que je découvre cet endroit, ce lieu en moi qui me permettra de m’épanouir pleinement, de goûter combien il est bon d’être bien avec soi.

Et si nous en faisions moins pour être plus?

Lorsque je fais moins, je me fatigue moins, je me mets moins en colère, je mange moins, je m’en fais moins, je m’agite moins, je suis moins nerveux, je consomme moins, je dépense moins.
Je suis alors plus reposé, plus calme, plus heureux, plus réceptif, plus accueillant, plus en santé, plus riche, plus créatif, plus amoureux, plus satisfait.
La Vie goûte alors si bon!

Éric Laliberté

Le pèlerin, cet épicurien!

Un bol de riz à manger, de l’eau à boire et mon bras replié en guise d’oreiller, et me voilà heureux.
Confucius

Compostelle - Camino FrancesLe pèlerin n’est pas un pauvre hère qui marche et vagabonde faute de logis. Ce n’est pas non plus un pieux personnage qui s’inflige une souffrance pour vivre le pardon et l’humilité. Le pèlerin d’aujourd’hui est un être de choix. C’est en pleine conscience d’un désir de vivre autrement qu’il choisit de ralentir le rythme de sa vie, qu’il choisit d’élaguer tout cet avoir qui l’entoure et l’encombre, qu’il choisit de se rendre vulnérable aux événements. Le pèlerin se choisit!

Combien d’entre nous, par une belle journée ensoleillée, décident de savourer un bon roman dans une chaise longue, … et se sentent coupable? Et même lors d’une journée pluvieuse, le ménage semble si urgent que la petite émission de télévision que nous nous promettons bien de regarder attendra que tout soit coché sur notre liste! Nous dépensons une petite fortune en caprices pour nos enfants et nous hésitons et culpabilisons à l’idée de dépenser pour les nôtres. Nous partons en vacances fatigués par un travail que l’on effectue souvent pour le bien des autres. Notre besoin de vivre un moment de bonheur est tellement grand qu’on croit que tout l’argent du monde ne suffirait pas à le combler… Compostelle - Camino Frances

Celui qui pèlerine saura se laisser émerveiller. Il ne traverse pas des paysages et des villages. Il les vit. Tous ses sens sont ouverts et filtrent en une osmose parfaite l’extérieur. La vue savoure les couleurs, la lumière, les sourires, la beauté de la nouveauté. L’odorat se fait chatouiller par l’odeur d’une boulangerie, celle des lilas et des rosiers, celle de la chaleur et de l’humidité dans les champs, mais aussi par celle moins charmante des fermes ou des marais. Notre peau se laisse caresser par le vent, surchauffer par le soleil, rafraichir par l’eau fraiche de la pluie ou l’air frais du petit matin. L’ouïe, toujours présente, devient plus attentive. Elle s’accroche au chant des oiseaux, au bruit des vagues ou de la cascade qui longe le sentier, aux rires et aux cris des enfants qui jouent, au bruit de ses pas sur la route. Elle entend aussi le vrombissement de tous ces moteurs qui résonnent au loin et se détend dans des moments de pur silence. Le goût aime savourer chaque bouchée, de la toute petite framboise cueillie sur le bord du chemin au ragoûtant repas chaud tendrement apprêté; de l’eau claire de la fontaine au moelleux vin rouge de fin de soirée.

Compostelle - Camino FrancesLe pèlerin mange par nécessité, mais aussi par plaisir, pour déguster et se délecter peu importe l’heure de la journée. Il marche par plaisir, pour voyager; s’arrête par besoin ou pour jouir pleinement du moment qu’il ne veut pas voir passer trop vite et dont il veut s’imprégner. Jamais dans l’excès, tout sera proportionnel à son besoin. Il accepte de vivre la douleur, la fatigue, le découragement, sachant que cela lui permettra aussi de connaître l’apaisement, la détente et la fierté dans l’accomplissement de sa journée. Disponible et ressentant intensément chaque moment, chaque émotion, le pèlerin vit! Chaque parcelle de son être est en relation avec ce qui l’entoure et imprime en lui ces fragments de petits bonheurs tout simples qui composent la mosaïque de son bien-être intérieur.

Ce pèlerin, cet épicurien de la Vie, n’a même pas besoin de quitter son logis pour vivre ainsi. Ce qui fait le pèlerin n’est pas son sac à dos, ses bâtons ou ses bottes. Ce qui fait le pèlerin est en lui. La Voie du St-Laurent - TorontoC’est dans l’«être» et non dans l’«avoir» qu’on reconnaît le pèlerin. Ce pèlerin fait ses choix. Il choisit d’écouter sa voix intérieure, celle qui sait ce qui lui fera du bien. Pas question d’égoïsme. C’est une question d’équilibre personnel et interpersonnel; une recherche d’harmonie entre mes besoins et ceux des autres; un désir de bonheur partagé. Il vit en réponse à un élan intérieur qui a su se faire désirer, car c’est dans l’attente et dans le manque qu’on découvre la juste saveur de nos besoins. Tout est dans l’attente, le temps, le vide qui permet de faire mûrir un réel désir. Sur votre prochaine liste de choses quotidiennes à faire, prenez le temps d’inscrire une chose que votre petite voix vous aura dictée. Et au moment de la faire, savourez-la pleinement! C’est un cadeau de vous à vous, une petite parcelle de bonheur!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

PRENDRE NOTE QUE CE BILLET ÉTAIT LE DERNIER POUR CE PRINTEMPS. LE BLOGUE DE BOTTES ET VÉLO FERA RELÂCHE EN JUILLET ET SERA DE RETOUR LE 21 AOÛT. PENDANT CE TEMPS, NOUS VOUS INVITONS À NOUS SUIVRE SUR LA VOIE DU SAINT-LAURENT DU 24 JUIN AU 19 JUILLET.

Janvier 2015 – La librairie du pèlerin vous propose…

La nouvelle année débute et la librairie du pèlerin est de retour avec ses suggestions de lectures mensuelles. Comme vous le savez, chaque mois, Bottes et Vélo vous propose trois titres que nous avons sélectionnés afin d’alimenter votre réflexion sur le pèlerinage de longue randonnée. Ces livres se veulent des outils permettant de contribuer graduellement à l’intégration des différentes dimensions du pèlerinage dans nos vies comme exercice d’un mode de vie sain. Ce faisant, les suggestions de lecture que nous vous faisons veulent mettre en évidence les trois axes de la démarche du pèlerin: le corps, l’esprit et le temps.

Voici donc les trois titres que nous avons retenus pour vous ce mois-ci:Sélection - Janvier 2015

Et si je prenais mon tempsBerliet - Et si je prenais mon temps

Le culte de la performance vous a fait oublier d’écouter vos besoins et vous vous êtes laissés aspirer par la spirale du toujours plus, et encore plus vite. Comment venir à bout de ce sentiment ? Le but de cet ouvrage est de vous montrer le chemin d’une vie réorganisée, plus sereine et plus douce. Il vous aidera à vous réapproprier votre temps et à vivre plus sereinement. (Notre rapport au temps est de plus en plus malmené. La plupart d’entre nous en souffre. Ce petit livre, tout simple, nous aidera à repenser nos priorités. Bottes et Vélo) 

Cyrulnik - De chaire et d'âmeDe chair et d’âme

 » On peut découvrir en soi, et autour de soi, les moyens qui permettent de revenir à la vie et d’aller de l’avant tout en gardant la mémoire de sa blessure. Les chemins de vie se situent sur une crête étroite, entre toutes les formes de vulnérabilité. Être invulnérable voudrait dire impossible à blesser. La seule protection consiste à éviter les chocs qui détruisent autant qu’à éviter de trop s’en protéger. Chaque âge possède sa force et sa faiblesse et les moments non blessés de l’existence s’expliquent par notre capacité à maîtriser, voire à surmonter, ce qui, en nous, relève, dans un constant remaniement, du biologique, de l’affectif et de l’environnement social et culturel. Le bonheur n’est jamais pur. Pourquoi faut-il que, si souvent, une bouffée de bonheur provoque l’angoisse de le perdre ? Sans souffrance, pourrait-on aimer ? Sans angoisse et sans perte affective, aurait-on besoin de sécurité ? Le monde serait fade et nous n’aurions peut-être pas le goût d’y vivre.  » Ce livre fonde une nouvelle biologie de l’attachement. Il explique pourquoi, pour chacun d’entre nous, la vie est une conquête permanente, jamais fixée d’avance. Ni nos gènes ni notre milieu d’origine ne nous interdisent d’évoluer. Tout reste possible. Un message d’espoir, plein de tendresse et d’humanité. (Un excellent livre que nous vous recommandons fortement. L’approche de Cyrulnik permet de redonner à la vie toute sa saveur. Une saveur bien incarnée dans notre humanité, pleinement consciente de tous ses sens et de ses souffrances. Bottes et Vélo)

Kubbler-Ross - La mort est un nouveau soleilLa mort est un nouveau soleil

Un fabuleux voyage au-delà du monde sensible. Les expériences scientifiques du docteur Kübler-Ross, reconnues dans le monde entier permettent de confirmer l’existence d’une vie après la mort. Il s’agit bien du passage à un autre état de conscience dans lequel on continue à sentir, à voir et entendre, à s’épanouir. Les témoignages saisissants livrés ici en sont la preuve. La mort est renaissance et vie. La mort est un nouveau soleil. « E. Kübler-Ross a développé un dispositif d’écoute de maladies incurables (…). elle a notamment mis au jour cinq phases du mourir qui servent aujourd’hui de référence à la pratique des soins palliatifs. » « Terre du ciel » (Élizabeth Kübler-Ross est une personne de grande renommée pour son approche en soins palliatifs, et ses écrits ne nous laissent pas indifférents. Savoir regarder sa mort pour porter un regard différent sur sa vie. Bottes et Vélo.)

Bonne lecture!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni