Des paroles qui font du chemin!

We’re different, and we like it that way.
William and Mary College

La richesse d’aller dans un symposium réside dans la variété des expertises et des points de vue avec lesquels chacun aborde une même réalité. Le symposium sur les études pèlerines auquel Bottes et Vélo a participé récemment, a permis d’ouvrir les horizons sur des facettes du pèlerinage que nous n’aurions pas suspectées. Le symposium rassemblait une communauté de chercheurs de divers domaines tels que la sociologie, les études classiques, les études religieuses, l’anthropologie, la littérature et les langues, l’histoire de l’art, la kinésiologie, le théâtre et la danse, l’histoire médiévale, le droit, l’écologie, l’éducation. L’univers du pèlerinage s’est ouvert sur des fenêtres que nous avons eu plaisir à découvrir. Laissez-moi vous partager les découvertes que j’y ai faites.

Tout d’abord, première belle découverte, l’Institut d’études du pèlerinage du Collège de William & Mary. Et surprenamment, le fait que cet institut fait partie intégrante non pas de la faculté de théologie ou d’histoire, ni même de celle de sociologie, mais bien de la Faculté des arts et des sciences. De quoi déjà annoncer une ouverture sur une approche différente de celle que nous avons l’habitude d’avoir. C’est en 2011 que le professeur George Greenia, du Département de Langues et Littératures Modernes du Collège de William & Mary, fondateur de l’Institut, a mis sur pied le premier consortium. Depuis, avec une équipe d’experts issus de divers champs de recherche, il contribue à la mise en place de plusieurs activités toutes liées au pèlerinage. La mission de cet institut est de promouvoir la réflexion internationale sur le pèlerinage et de faciliter le développement du programme d’études à l’étranger du collège, dont le campus est basé dans la ville de Santiago de Compostelle, en Espagne.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs étudiants universitaires ayant participé à ce programme d’études à l’étranger. Ce programme d’une durée de 6 semaines, se déroule entièrement en Espagne et est divisé en trois phases : 2 semaines d’enseignement en classe, 3 semaines de marche sur le chemin de Compostelle et un atelier d’une semaine pour élaborer un projet de recherche interdisciplinaire permettant d’intégrer les apprentissages pèlerins. Les étudiants, tous dans la jeune vingtaine, nous ont partagé leurs apprentissages et leurs réflexions : avantages et inconvénients de voyager seul et ceux de voyager accompagné, comment réinvestir les habiletés acquises en chemin (confiance, débrouillardise, audace…), pourquoi certains se blessent et d’autres pas, pèlerinage ou randonnée : quelle est la différence, …

Maintenant, concernant les présentations originales, voici celles que j’ai retenues :

  • Le rôle des guides de pèlerinage : Plusieurs questions intéressantes sont posées : comment le guide du pèlerin accompagne le pèlerin tout au long de son pèlerinage. Avant, pendant, après? Qu’est-ce que le pèlerin y annote? Quel est le parcours de vie de chaque guide du pèlerin : il nous est donné, on va le prêter à un ami, on en a déchiré les pages inutiles, on le garde précieusement au retour, …? Qu’est-ce qui a influencé notre choix de guide? Les réponses que chacun apporte décrivent en partie des traits qui nous caractérisent, le type de pèlerin que nous sommes.
  • Un titre accrocheur : Pilgrims in pain : Walking it off
  • Le pèlerinage pour guérir les blessures morales chez les vétérans de guerre : un processus d’accompagnement qui a fait ses preuves auprès d’anciens combattants portant encore les séquelles morales de traumatismes vécus sur les terrains en guerre. Constitué de quelques rencontres préparatoires, puis d’un séjour de plus de 7 jours à Lourdes, ce programme d’aide souligne l’importance de la durée du séjour, de la rupture avec le quotidien, des partages de groupe et des rencontres individuelles faites avec des accompagnateurs spirituels du sanctuaire. Pour grand nombre de vétérans ayant suivi ce programme, la blessure, bien qu’encore présente, ne fait plus autant souffrir et la vie redevient possible.
  • Le pèlerinage pour guérir de la dépendance : Pour tous ceux qui luttent pour sortir du cercle vicieux des dépendances, ceux qui se sentent marginalisés, isolés, seuls dans leur réalité, le pèlerinage peut être une issue, un chemin vers un monde meilleur. C’est souvent lorsque le malaise est rendu insupportable, qu’il prend les visages de la mort, que l’individu acceptera de se mettre en marche. Quitter est essentiel. Quitter plusieurs jours. Vivre en marge du monde, cette fois-ci par choix, dans le but non pas de demeurer sans identité, mais au contraire, pour se reconstruire, retrouver son identité originelle. Certains organismes offrent ce type d’accompagnement spécifiquement pour une clientèle ayant une problématique de dépendance.
  • La réalité des femmes espagnoles qui marchent le chemin : On retrouve plusieurs Espagnoles sur le chemin de Compostelle. Vivent-elles différemment l’impact de cette expérience? Avantages et inconvénients : parcours moins exotique car l’individu connaît les paysages, les mœurs et habitudes, les particularités locales; découverte de son pays sous un autre angle; moins coûteux; accès au chemin plus rapide et facile; possibilité d’avoir de la visite en cours de chemin; sentiment d’être étranger dans son propre pays; facilité avec la langue; moins dépaysant; coupure avec le quotidien moins facile. Il est intéressant de constater que pour nombre d’Espagnoles, l’expérience de pèlerinage à Compostelle n’apparaît pas aussi extraordinaire que pour des étrangers pour qui cela semble être un exploit.
  • Les tatouages du Camino : Pourquoi certains pèlerins ressentent ce besoin de graver de façon indélébile leur passage sur le chemin de Compostelle? Une façon d’afficher son expérience, pour soi mais aussi pour les autres. Pour se la remémorer, et ne jamais oublier ce qui s’y est vécu. Pour s’offrir l’occasion d’en parler régulièrement. Au moyen-âge, il y avait un seul tatouage pour ceux qui avait parcouru le chemin. Aujourd’hui, une vaste variété s’offre à celui qui le désire. Il est intéressant de prendre le temps d’analyser le tatouage : sa taille, sa couleur, son motif, son sens ou sa symbolique, son emplacement sur le corps, s’il est le même que celui d’autres pèlerins avec lesquels on a voyagé. Le tatouage, tout comme le pèlerinage est une expérience ancrée/encrée dans la chair.
  • Un autre titre accrocheur : Finding the « ped » in pedagogy.
  • Apprendre pendant que l’on marche : Plusieurs universités organisent des voyages étudiants à l’étranger. Une équipe de professeurs analyse le processus d’intégration des nouveaux apprentissages. Plus les liens avec la vie quotidienne et les anciennes connaissances sont élaborés, plus les nouveaux apprentissages seront maîtrisés. On va de la simple connexion, à l’application, puis finalement à la synthèse. Pour maximiser le processus d’intégration, on recommande d’amener l’étudiant à parler de ses apprentissages et de ses prises de conscience, l’aider à faire des liens avec son quotidien, à cerner pourquoi certains éléments apparaissent importants pour lui, et à réinvestir ses apprentissages selon l’approche de son choix. Il y a même un audacieux cours universitaire qui accompagne les étudiants dans le pèlerinage des immigrants qui fuient le Mexique pour entrer aux États-Unis. Un chemin parsemé de rituels et de traces de passages que les étudiants découvrent en le marchant. Ce cours ne se limite cependant pas au chemin. Avant et après avoir marché ce pèlerinage, les étudiants en apprennent davantage sur la réalité de l’immigration, dans un contexte légal. Des apprentissages sur le terrain!
  • Le pèlerinage du point de vue de l’Hospitalero: Il existe une formation pour celui qui désire être Hospitalero sur le chemin de Compostelle. Cette figure du chemin joue un rôle important dans l’expérience du pèlerin.
  • L’expérience écologique du pèlerinage: Le pèlerin chemine dans un environnement qu’il ne cherche souvent pas assez à connaître. Cette professeure a parcouru le camino, transportant ses lunettes d’approche et son appareil photo. À l’aide de photo aérienne, elle nous a présenté l’empreinte historique du chemin telle qu’inscrite dans la nature : le déboisement agressif, les terres à l’abandon, l’impact d’une mauvaise gestion agricole, les signes de désertification, la pollution urbaine… Le mode de vie du pèlerin et les valeurs qu’il encourage, font de lui un agent de changement potentiel. Il faut savoir prendre le temps de lire la nature aussi.
  • Le corps, un pèlerinage en soi : Selon ce professeur, issu du domaine des sciences biologiques, le pèlerinage aujourd’hui rejoint un grand nombre de personnes qui ne s’identifient généralement pas à une pratique religieuse. Beaucoup de marcheurs apprécient les bienfaits du mouvement de la marche et pratiquent cet exercice pour les faire cheminer intérieurement. Le pèlerinage est dans l’expérience elle-même du déplacement. La destination importe peu. Tout le corps est un récepteur d’informations. C’est à travers les sens, par le corps que le pèlerinage s’actualise et se vit. Une expérience incarnée!

Les participants de ce symposium venaient de différents états des États-Unis, d’Angleterre, d’Ontario et d’Espagne. L’anglais y était parfois parlé avec l’accent british, espagnol, russe ou français. Une diversité ethnique qui n’est pas sans rappeler la communauté du Camino! Et comme sur le chemin, des liens se sont tissés. On peut déjà sans crainte dire : à l’année prochaine!

Brigitte Harouni

Quitter

C’est la rentrée sur le blogue de Bottes et Vélo!

Bottes et Vélo est heureux de vous retrouver après un été passé sur les routes. Pour cette rentrée, nous vous proposons d’aborder le thème des départs sous un autre angle. Le départ annonce toujours un nouveau commencement mais en fait, lorsque nous partons, c’est pour quitter. Chaque fois, nous laissons quelque chose derrière nous: quitter le travail, quitter les vacances, quitter la maison, quitter l’hôpital… On est toujours en train de quitter! Que ce soit un lieu, une personne, un environnement, un contexte, le mouvement est inscrit dans nos vies et incite à aller de l’avant, dans l’espoir d’y trouver mieux. Ce que nous laissons derrière est toutefois riche d’informations. Il peut nous renseigner de bien des manières sur l’orientation de nos vies, ce que nous désirons atteindre en quittant.

Bonne lecture!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni


L’impulsion du voyage est l’un des plus encourageants symptômes de la vie.
Agnes Repplier
Quitter pour un voyage, l’espace d’un weekend, d’une semaine, un mois. Pour un congé différé, une sabbatique ou une convalescence, pour un pèlerinage ou un « road trip ». Se faire « backpacker » pour un temps. Quitter un emploi, des amis, un(e) conjoint(e), un milieu de vie, un pays, une ville, un quartier… Tous ces départs interpellent par le meilleur vers lequel ils pointent. Toutefois, nous nous questionnons rarement sur leur origine. Leur source est pourtant  dans ce que nous quittons…

Lorsque nous quittons, nous ne le faisons jamais sans raison! Quelque chose nous entraîne dans ce mouvement. Quelque chose nous pousse, nous incite, nous provoque, à aller de l’avant. Quitter c’est désirer mieux, mais c’est d’abord quitter une condition de vie. On quitte quoi et pourquoi lorsqu’on part ? Pourquoi ce besoin de partir courir le monde sac au dos? Pourquoi se met-on en marche?

Le réfugié politique quitte un pays devenu dangereux. Des conjoints se quittent face à une relation sans issue, devenue malsaine. On quitte un emploi pour un meilleur. On quitte un weekend, au chalet, pour se recharger les batteries. Derrière chaque « quitté », il y a une raison, un malaise, un inconfort, un désir ou un mal de vivre qui veut trancher avec l’ici de nos vies. Le moindre de nos déplacements exprime un manque, ne serait-ce qu’aller à l’épicerie. Prenons-nous le temps d’y réfléchir, de questionner ce mouvement. De quoi nous évadons-nous lorsque nous quittons? Quel vide voulons-nous combler?

La popularité du phénomène « backpacker », l’intérêt pour le pèlerinage et tous les mouvements migratoires, expriment un désir d’évasion, de quitter une condition de vie. Pour un court moment ou pour toujours. Comme le bébé qui naît, expulsé d’un contexte devenu trop étroit, qu’est-ce qui me pousse à quitter mon milieu de vie? Quelle était la source de mon malaise, de mon inconfort? Connaître ce que je quitte, me renseignera sur ma route et sa direction n’en sera que plus précise. Était-ce pour :

  • Sortir d’une situation sans issue.
  • M’évader d’un rythme de vie.
  • Quitter le brouhaha quotidien et ses sollicitations.
  • Renoncer aux obligations.
  • Abandonner une vie devenue insignifiante.

Toutes ces raisons parlent d’un trop-plein qui lui sous-entend un manque, un manque d’espace vital. En quittant, je cherche à faire de la place dans ma vie pour ce qui n’en a plus. Quelque chose manque et ce manque incite à quitter pour se mettre à sa recherche. Manque de repos? Manque de temps? Manque d’espace? Manque de silence? Manque de calme? Manque de sens? Manque de reconnaissance? Manque d’estime? Manque d’amour…

Ces manques sont souvent souffrants et il peut être difficile de les aborder dans tout ce qu’ils impliquent. Il devient alors tentant de les anesthésier de toutes sortes de façons, en s’étourdissant, en s’agitant ou en se surmenant, pour les ignorer. Pourtant, cette souffrance est le signal à entendre. Il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’y être attentif pour retrouver sa route. C’est dans l’écoute attentive de la souffrance de ce manque que se trouve le chemin qui conduit au sanctuaire recherché. Il s’agit avant tout de quitter une souffrance pour trouver le bien-être en soi. Le juste chemin.

Les vacances portent en elles cette intention. Maintenant qu’elles sont terminées, comment relire ce temps qui nous a extrait de notre quotidien? Qu’est-ce que ce temps a mis en relief de nos vies? Quelles leçons pouvons-nous tirer? Y avons-nous puisé le bon goût de la vie? Que nous révèle-t-il des lourdeurs de notre quotidien?

Les vacances ne sont pas qu’une soupape ou un anesthésiant, elles permettent le recul nécessaire pour voir sa vie sous un autre angle. Elles permettent la distance qui éveille la conscience à ce qui manque. Le retour des vacances est donc un moment propice pour faire les changements qui s’imposent dans un mode de vie qui nous éteint parfois.

Vous êtes reposé. Votre esprit est moins encombré. Vous avez plus d’énergie. Ne laissez pas le train-train vous anéantir de nouveau. Il suffit de bien peu parfois pour rectifier l’orientation de sa marche et l’aligner sur l’espace de son sanctuaire.

Bon retour!

Éric Laliberté

Le chemin se fait en marchant!

¡Caminante no hay camino, se hace el camino al andar!
Antonio Machado
« Marcheur, le chemin ce sont les traces de tes pas, c’est tout; Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Ces paroles du poète espagnol, Antonio Machado, nous rappellent que le chemin a quelque chose d’éphémère. Il passe. Plus encore, il n’existe que par le mouvement. Il y a dans l’appel du chemin, cet appel à l’action pour que celui-ci existe, pour que le monde existe! Passager, il demande à être vécu pour prendre corps. Sans mouvement, il n’y a pas de chemin… il n’y a pas de rencontres.

 « Marcheur, il n’y pas de chemin ». Ces vers de Machado nous rappellent l’illusoire du chemin. C’est-à-dire qu’il n’existe pas une voie tracée d’avance. Le chemin se construit en allant, dans le mouvement. Si je ne bouge pas, il n’y a pas de chemin. Chacun de mes pas le construit dans l’assurance que quelque chose me porte, l’espace d’une rencontre entre moi-même et la terre ferme. De cette rencontre le chemin se façonne. Il prend forme dans ce contact avec la réalité. C’est parce que j’ose risquer ce pas, dans le vide, que le chemin peut exister. C’est en m’abandonnant au chemin que j’accepte de me laisser toucher par lui. Le chemin s’offre à moi et je m’offre à lui. La confiance est mutuelle. Sans cette confiance, il n’y a pas de mouvement, pas de chemin. Et nous le savons tous, parfois, dans l’absence de confiance, la peur nous paralyse. Elle nous immobilise sur le bord de la route. C’est alors repli sur soi et monde figé, cadré, régulé; tout cela par insécurité.

La figure du chemin est allégorique, tout le monde l’aura compris. Il y a bien un objet appelé « chemin ». Toutefois, au-delà de l’objet, cette figure est constituée d’une multitude de rencontres et d’événements impondérables. Je n’ai pas le contrôle sur ce chemin. Dès l’instant où j’accepte de m’y avancer, j’accepte l’inconnu, l’imprévu. Celui, celle, qui croit tout prévoir et s’y attache, se prive de l’expérience du chemin. Le chemin existe non par raisonnement ou par objectivation, mais par ce qui l’anime, par cet élan du cœur. Le chemin prend forme dans cette confiance irrationnelle. Il prend forme dans cette audace à risquer la rencontre, la confrontation… l’espace d’un pas! C’est Mark Twain qui disait : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. » Dans ce premier pas, c’est toute mon histoire – tout ce qui m’a construit et tout ce qui m’a blessé – que je risque. C’est tout mon être que je mets en jeu, mais c’est aussi tout le chemin qui m’invite à vivre. Le chemin se joue dans cette présence à l’expérience qui appelle et exerce au face-à-face avec soi-même, avec l’autre, avec le tout Autre.

Le chemin n’est pas de pierre, ni de sable, ni de bitume; il est constitué de ces rencontres furtives, de ces paroles qui resteront gravées dans ma chair, de tous ces éblouissements soudains qui me saisissent par le cœur. Il est fait de ces éclairs éphémères, qui me donnent la certitude d’aller quelque part, de me laisser librement conduire. Le chemin me traverse et me conduit. Mais, à quoi sert un chemin s’il ne me mène nulle part? Suis-je un pantin sur ce chemin? Le pèlerinage n’est-il qu’errance dans un monde défait de ses illusions?

Il y a toujours une raison pour se mettre en route, ne serait-ce que pour le plaisir de la randonnée. Toutefois, le temps et l’espace auront raison du touriste et du randonneur. Si nous nous mettons en marche, c’est pour découvrir une destination qui nous est inconnue. C’est par l’inconnu que le mouvement se crée. Demeurer dans le connu équivaut à faire du surplace. L’inconnu invite à s’explorer plus en profondeur, à repousser les limites qui nous enferment. Dès l’instant où je saisis cette nuance et m’y abandonne, j’entre dans la dimension pèlerine du voyage et je peux filer avec elle, en direction de mon sanctuaire.

« Le chemin se fait en marchant », disait Machado. Il est toute cette dynamique inscrite entre pèlerin et sanctuaire. Une dynamique qui nous appelle à plus de liberté, plus de vie. Ultimement, c’est à l’état de pérégrin que nous appelle le pèlerinage. Le pérégrin, dans la Rome antique, désignait l’homme libre habitant dans la cité conquise. Ni citoyen romain, ni esclave, simplement libre. Tout le cheminement du pèlerin contemporain appelle à cette liberté au cœur de nos cités conquises. Actuellement, l’intérêt croissant pour le pèlerinage annonce une alternative possible à un système en perte d’humanité. Nous tous qui le pratiquons, cherchons à renouer avec cette sensibilité humaine.

Marcheur, il n’y a pas de chemin. Il n’y a que des rencontres qui te conduiront vers ton sanctuaire.

Éric Laliberté

De la gratitude. Quitter le touriste en soi.

La gratitude peut transformer votre routine en jours de fête.
William Arthur Ward
Savons-nous accueillir avec gratitude les bonnes choses de la vie? Avons-nous tendance à ne plus les voir? Sommes-nous capable d’émerveillement, de spontanéité, de gestes gratuits? Savons-nous encore nous réjouir de ce qui nous est offert? Si la réponse est non, peut-être aurions-nous besoin de quitter le touriste en nous pour entrer davantage dans la gratitude du pèlerin…

Bottes et VéloJe me souviens de cette affiche au babillard d’une auberge sur le chemin du Puy : « Le touriste exige, le pèlerin reçoit avec gratitude. » Cette même affiche se retrouvait dans plusieurs auberges espagnoles. La nécessité d’exposer un tel message nous dit combien l’état pèlerin n’est pas inné, il se choisit.

Lorsque le pèlerin franchit l’étape du 10ième jour, que le chemin l’a rassuré; qu’il a laissé tomber ses préoccupations passées; qu’il a cessé de se battre avec lui-même; qu’il ne cherche plus à faire le chemin, mais à le vivre; il entre dans cet espace où l’expérience devient gratitude. Il quitte le touriste en lui, sort de l’action contrôlée, performante, pleine d’exigences et d’attentes pour lâcher prise sur ce qu’il veut et accueillir ce qui est.Bottes et Vélo

Bottes et VéloNous débutons tous touristes sur le chemin de pèlerinage et c’est en cheminant que l’on devient pèlerin. Ceci dit, être touriste n’est pas mauvais en soi. Le touriste en nous donne le goût de la découverte, aiguise la curiosité. Grâce à cet état de touriste, tous nos sens se mettent en éveil. Nous découvrons et savourons avec émerveillement. Ce n’est qu’au fil de nos pas touristiques, que nous nous métamorphoserons en pèlerin.

Bottes et VéloMais qu’est-ce qui vient à bout du touriste en nous?

Le temps du touriste n’est pas le même que celui du pèlerin. Être touriste est une expérience de courte durée dans un contexte bien organisé. Le touriste quitte en ayant l’assurance qu’il reviendra là où il en était dans sa vie. Bottes et VéloIl a besoin de cet ancrage. Le voyage n’est qu’une courte parenthèse dans sa vie. Elle ne dépassera guère les une ou deux semaines. Le pèlerin quitte pour un long voyage, plusieurs semaines, dans le désir de se laisser déplacer. Il avance pour être transformé. Ses pas le portent vers un ailleurs meilleur, qui résonne en lui et fait vibrer le meilleur de lui-même. Le touriste ne fait qu’un bref envol à l’extérieur de sa cage, mais y revient toujours. Le pèlerin brûle les ponts derrière lui, sans cesse il avance.

En vivant la transition du pèlerinage, le pèlerin est bousculé dans ses repères. Certains se laissent bousculer aisément, d’autres offrent plus de résistance. Perdre ses repères, c’est un peu perdre le nord : on ne s’y reconnaît plus. Bottes et VéloFace à cette perte de sens, celle qui m’éloigne du sens usuel et routinier du cours de ma vie, je peux paniquer et choisir de me fermer à l’expérience. Mais si j’ai pu m’ouvrir à l’expérience du chemin, y grandir en confiance, je serai en mesure de faire le passage vers l’état pèlerin. De touriste à pèlerin, il y a cet espace béant dans lequel je dois plonger, m’abandonner. Autrement, je demeure touriste. Bottes et VéloJe préfère alors le statu quo de mes enfermements, plutôt que d’apprivoiser de nouveaux repères. Cette résistance peut venir d’une chose aussi simple que : « Si ce n’est pas mon lit, c’est inconfortable. »; « Mon beurre d’arachide au petit-déjeuner me manque. »; ou plus intense « Ce n’est pas propre comme je le souhaiterais. »; « Je n’aime pas cette nourriture. »; « Ils ont de ces manières! »; « Je paie donc j’ai droit. »; etc. Bottes et VéloTous ces détails me tirent en arrière et m’empêchent d’avancer. En me laissant aller à ces exigences qui veulent refonder le monde selon mes perceptions, mon inconfort peut alors s’ériger en barricade et bloquer toute possibilité de transition vers l’état pèlerin. L’état de touriste qui se prolonge devient alors méfiant et susceptible. Bottes et VéloIl ne se situe plus dans le mouvement qui l’a vu quitter sa demeure, mais au niveau des peurs et des craintes. Bottes et VéloLe touriste qui perdure exige un retour au plan statique de sa vie routinière.

Incrusté dans ses peurs et ses craintes, il ne parvient pas à s’affranchir de cet instinct de méfiance. Il demeure centré sur ses manques et ses souffrances, s’apitoyant sur son sort. L’autre, le monde nouveau, ne lui donne pas ce qu’il veut et devient symbole de la barrière entre lui et son bonheur. Ses relations s’inscrivent alors dans un art de la manipulation pour obtenir davantage. Bottes et VéloEn se comportant ainsi, il maintient une posture de touriste qui le situe et le maintient à l’intérieur d’une culture de consommation et de marchandage. Il a des attentes. Il s’attend à recevoir un service de qualité, rapide et courtois. Bottes et VéloCar, selon son cadre de référence, il le mérite bien. C’est pour ça qu’il se paie des vacances après tout! Le touriste au long cours cultive son ego. Il n’est plus dans le mouvement du voyage. Voyager, partir en pèlerinage, implique de quitter sa demeure (ses habitudes) pour se découvrir autrement, en relation avec un monde tout autre.

Bottes et VéloLa dynamique pèlerine se situe à l’opposé de cette culture de consommation. Elle se situe du côté de la gratuité, du don, de la reconnaissance. Adopter une posture pèlerine, nous positionne hors de ce culte de l’ego et nous place dans un relationnel plein de gratitude. Bottes et VéloLe pèlerin s’offre à l’expérience, se laisse façonner par elle. Le touriste veut la posséder, en avoir pour son argent, souligne le négatif, ce qui est différent de chez lui, combien c’est meilleur chez lui, combien les gens le dérangent. Le pèlerin se réjouit d’une journée de pluie, d’avoir dormi à la belle étoile, d’une erreur de parcours, de la vie communautaire du chemin.

Bottes et Vélo - Arc-en-ciel - Sainte-Anne-des-MontsEntrer dans l’expérience pèlerine nous fait sortir de cette méfiance consommatrice, celle qui bouffe son prochain, se nourrit de l’autre, pour avancer vers sa source avec confiance et discernement. Et si j’étais moins touriste dans ma vie de tous les jours et davantage pèlerin? Et si je cultivais la gratitude pèlerine?

Bottes et Vélo - Emblême

Merci à vous tous qui avez croisé nos pas de pèlerins!

Éric Laliberté

Quitter sa tête pour marcher avec son cœur

Vous avez l’heure, nous avons le temps.
Sagesse africaine

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardCet été, nous sommes tous partis en vacances en quête d’un mieux-être. Qu’avons-nous trouvé et où l’avons-nous trouvé?

Pèlerins et vacanciers portent en eux le même désir : briser la routine en quittant leur demeure pour arrêter le temps et retrouver cet espace où il fait bon respirer, un espace de liberté. Que ce soit à la campagne, à la montagne ou au bord de la mer, les vacances nous appellent, tout comme le pèlerinage, à sortir de chez nous, de notre train-train quotidien, pour entrer dans une vie autre. Une vie qui fait du bien, qui apaise et qui fait plaisir.

D’abord le cœur, ensuite la raison.

Partir en vacances, c’est bien souvent quitter les règles usuelles : se permettre de dormir tard, de manger à l’heure que l’on veut, de lire ce roman qui nous attend depuis si longtemps, de visiter ces lieux qui nous font rêver, de farniente, de faire des folies… Un temps d’arrêt, sans urgence, pour retrouver ce mouvement de vie qui passe d’abord par le cœur et qui n’est plus gouverné par la raison.

La raison au service du cœur.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardSans sombrer dans l’insouciance, il faut tout de même reconnaître que le plaisir des vacances est d’abord de se mettre à l’écoute de ce que l’on remet toujours à plus tard, de ce désir qui nous habite et nous parle d’un vivre autrement. Lorsqu’on entre dans cet espace, on y ressent comme un éveil à la vie. Comme si nous levions le voile sur une manière de vivre qui nous demeurait cachée tout le reste de l’année… Quelque chose nous y est révélé qui nous parle de notre goût pour la vie. Il y a comme une rupture dans le temps…

Cet arrêt dans le temps permettra de quitter l’illusoire d’une vie centrée sur la prestation, l’accomplissement et la performance, pour renouer avec le strict nécessaire d’une vie qui a du goût, d’une vie savoureuse. Il n’est pas question de négliger ses obligations, mais de remettre les pendules à l’heure. De renommer et de resituer ses priorités de vie. De mettre la raison au service du cœur!

De vacancier à pèlerin.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardPour passer de la raison au cœur, il faudra cependant franchir l’état de vacancier. Bien que le pèlerin entre dans son projet avec le même état d’esprit, ce sera toutefois pour le visiter plus assidûment, l’habiter à plus long terme. Nous avons besoin de temps pour nous défaire de nos habitudes quotidiennes, pour nous laisser transformer, déprogrammer.

L’expérience du pèlerin randonneur s’étendant sur un à plusieurs mois, cette différence ne sera pas à négliger. C’est elle qui lui permettra de franchir l’état de vacancier pour entrer pleinement dans l’expérience pèlerine. D’aller au-delà de l’objet « vacances » pour approfondir la quête, le désir, qui anime son projet.

À la base, pèlerins et vacanciers ne cherchent pas seulement une pause dans leur vie, ce n’est pas seulement pour se changer les idées qu’ils quittent leur demeure. Ils cherchent quelque chose qui existe dans ce moment hors du temps et qu’ils voudraient s’approprier pour tous les jours de leur vie. Tout le monde voudrait de perpétuelles vacances!

Et c’est là que le vacancier n’aura qu’à faire quelques pas de plus pour devenir pleinement pèlerin. Franchir l’état de vacancier pour devenir pèlerin, c’est se mettre à l’écoute de ce qui nous interpelle du fond de ce projet et nous fait tant de bien. Ce n’est plus seulement une parenthèse, une manière de se changer les idées pour se donner le courage de retourner au boulot et reprendre le harnais.  C’est tenter de comprendre pour demeurer dans cet état d’esprit et se laisser transformer.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardDans le parcours pèlerin, vient un moment où je n’agis plus comme un vacancier qui sera de retour au travail sous peu et qui commence déjà à anticiper les tâches qui l’attendent. À travers la durée de l’expérience, le processus de la démarche du pèlerin peut s’installer. Ce processus – qui s’installe bien indépendamment de la volonté du pèlerin – lui permettra, progressivement, de quitter sa tête pour marcher avec son cœur et sentir par les pieds. Il lui permettra d’entrer pleinement et consciemment dans ce mode de vie qui met en contact avec le sol, enraciner dans la réalité, la tête portée par le vent.

Le pèlerin entre alors avec confiance dans un autre temps, un autre espace, où il reçoit sa vie comme un don qui le traverse. C’est là que l’aventure pèlerine commence!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

** Ce weekend nous serons au Salon International du Mieux-Être, à Lévis (19-20-21 août). Venez nous rencontrer au kiosque #96! Nous offrirons également une conférence, samedi matin, 10h30, salle 5, intitulée : Au-delà de Compostelle…

Pèlerin ou randonneur?

Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi.
Jean Cocteau
Pèlerinage ou randonnée? Pèlerin ou randonneur? Randonneur ou marcheur?  Toutes ces pratiques se ressemblent mais ne parlent pas de la même réalité. Il existe plusieurs pratiques qui permettent de marcher autrement: marche afghane, marche nordique, marche rapide, marche banlieusarde… On parle même de marche pèlerine. Mais qu’en est-il au juste? Qu’est-ce qui les distingue? Qu’est-ce qui distingue une randonnée, d’une marche pèlerine, d’un pèlerinage de longue randonnée?

marcheurLe marcheur n’est pas un pèlerin, pas plus que le randonneur. Mais le pèlerin est à la fois marcheur et randonneur. De prime abord, le pèlerin n’est pas un sportif. Le sport vient en second lieu dans son expérience, même s’il n’est pas interdit de commencer randonneur pour terminer pèlerin; comme plusieurs l’ont affirmé d’ailleurs…

Lorsque l’appellation débute par marche, elle désigne l’activité de marcher pour ensuite qualifier ce type de marche : comment elle sera pratiquée. En ce sens, la marche pèlerine n’est qu’une marche qui s’apparente au pèlerinage, mais qui en définitive n’en n’est pas. Si c’était le cas, elle s’appellerait pèlerinage! En utilisant l’appellation marche pèlerine, il y a quelque chose que l’on cherche à éviter et qui fait que celle-ci ressemble davantage à de la longue randonnée. Ce quelque chose résiderait-il dans la profondeur du pèlerinage, la démarche intérieure qu’il implique? Le pèlerinage déplace autant intérieurement qu’extérieurement et cela peut être dérangeant. Dire marche pèlerine permettrait-il d’éviter ce dérangement tout en se donnant l’illusion d’être pèlerin?

Le randonneur est porté par le sport, le plaisir de la nature, le défi et, bien souvent, la contemplation. Le randonneur habite les grands espaces comme le coureur des bois. Il est d’abord un amant de la nature. Et c’est dans cet amour de la nature que pèlerin et randonneur se rejoignent. L’espace d’un instant, ils se retrouvent habités par le même vertige face à l’univers : cette sensation de plus grand que soi, cet espace de transcendance. C’est dans ces moments que plusieurs randonneurs ont affirmé être devenus pèlerins. Quelque chose d’autre les mettait soudainement en marche, à un autre niveau, et les attirait.

randonneurLa situation du marcheur est différente. Bien souvent passagère, l’aventure du marcheur ne dure que peu de temps. Elle vise au bien-être immédiat et ne s’inscrit pas dans la durée. La marche a quelque chose de ponctuel qui s’intègre à un art de vivre. Elle ne le questionne pas, elle en est le résultat. Jean-Jacques Rousseau y voyait d’ailleurs un espace pour s’évader, pour la rêverie… La marche est l’exercice quotidien d’une vie saine.

Le dynamisme du pèlerinage de longue randonnée, par contre, oriente le pèlerin d’une toute autre façon. Son dynamisme implique tout notre être dans une démarche qui est à la fois quête de sens et quête des sens.

Par la durée de cet exercice, le pèlerin reprend contact avec tous les plans de son humanité : physique, psychique et spirituel; l’un éveillant l’autre dans un effet domino. L’exigence physique du pèlerinage ébranle l’émotif du pèlerin, qui questionne alors le sens de sa vie : le spirituel. Se lancer dans un pèlerinage implique donc de se mettre en mouvement dans un processus qui donne du relief à sa vie, qui ouvre sur une perspective différente, qui engendre un questionnement intérieur.

Le pèlerinage de longue randonnée, tel que nous l’observons aujourd’hui, est ainsi un exercice qui s’inscrit dans la durée et la profondeur. Des dimensions qui le distinguent définitivement de la marche. Le pèlerin se met en marche pour répondre à quelque chose qui surgit du plus profond de lui-même, quelque chose qui le dépasse et l’invite à approfondir son expérience vivante. Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de la randonnée qu’il s’aventure sur routes et sentiers. S’il se met en marche, c’est qu’il cherche, à travers cet exercice, une réponse à ce qu’il est. Une réponse qui va bien au-delà de la quête narcissique, égotique, du moi.

pèlerinsBien plus qu’un exercice de croissance personnelle, le pèlerinage de longue randonnée vise une rencontre avec l’espace Vivant, ou espace divin, qui  traverse le pèlerin. Le pèlerin est celui qui se met à l’écoute de cet espace, de ce qui se joue en lui, de ce qui résonne au plus profond de sa chair. Le pèlerin se fait le pisteur des signes vivants qui l’habitent. Il en cherche les traces qui orienteront sa vie et lui donneront bon goût. Si le pèlerin se rend attentif à ces signes, c’est qu’il cherche à en déceler la volonté. Il cherche à orienter sa vie selon l’élan de vie qui le traverse, selon ce qui le fait vivre. Conscient de cet enjeu, le pèlerinage relève alors davantage de l’expérience que de l’exercice. Il faut le vivre pour le saisir.

Au cœur de ces déambulations, marcheurs, randonneurs et pèlerins se croisent. Ils marchent aux frontières d’un même univers, habités par des préoccupations qui se font proches les unes des autres. Cependant, il faut retenir que c’est dans l’intention que porte le pèlerin que celui-ci se distingue. Sinon, il n’y aurait pas raison de se poser la question et le pèlerin n’aurait alors pas lieu d’exister. Nous demanderions alors : marcheur ou randonneur? Si je suis pèlerin, c’est qu’il y a une différence et c’est en elle que réside toute la richesse du pèlerinage.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le pèlerin provoque les miracles du chemin

Il meurt lentement celui qui ne se laisse jamais aider.
Pablo Neruda
Le mois que nous venons de passer en compagnie d’Ann Sieben nous le démontre bien : le pèlerinage suscite un élan communautaire incroyable. Vous avez été nombreux à vous laisser prendre par cet élan que ce soit en offrant votre hospitalité, en vous rassemblant autour de cet événement, pour marcher avec nous, ou encore pour nous accueillir. J’entends Brigitte me dire : « le pèlerinage génère du communautaire! », et elle a raison! À travers le pèlerinage se redécouvrent toutes les racines d’un vivre ensemble où il fait bon se retrouver, partager, prendre le temps. Des liens simples, sans attente. Une présence aimante.

PèlerinageLe pèlerin appelle la rencontre, invite au sourire, au partage. Qui n’a pas eu le goût de faire quelques pas avec le pèlerin? Le pèlerin nous interpelle dans notre fibre sensible et humaine. Parfois même, il incite à la confidence. Il fait germer en nous des élans de générosité et met en branle tout un réseau d’entraide.

Combien de fois l’avons-nous expérimenté sur La Voie du St-Laurent, ou ailleurs! Les gens s’arrêtent pour discuter, offrir de l’eau, une barre-tendre… Parfois c’est nous qui demandions et qui, au final, recevions le triple de ce que nous avions demandé. Je me rappelle cette dame de Cap-aux-Os chez qui nous avions fait une halte. Nous avions demandé s’il était possible d’utiliser leur table de pique-nique pour nous reposer. Une fois les sacs à dos déposés, la dame s’est mise à jaser et poser des questions sur notre démarche. Après quelques minutes d’échange, elle et son mari apportait du café pour tout le monde. Une halte toute simple qui s’est transformée en rencontre amicale et dont nous gardons un merveilleux souvenir. Nous avons des dizaines d’histoires comme celle-là à raconter. Pourtant chacune d’entre elles a quelque chose de particulier, un lien du cœur…

CommunautéLe pèlerin avance lentement. Par sa lenteur, il devient accessible et… dérangeant. Un pas après l’autre, il avance et occupe notre champ de vision pendant de longues minutes. Inévitablement, des questions surgissent en le voyant approcher. Dès l’instant où nous l’apercevons son allure questionne, sa démarche interpelle. Même si plusieurs n’ont pas la fibre pèlerine et qu’ils n’ont pas l’intention de se lancer sur les grands chemins, la simple vue du pèlerin met en route notre pèlerin intérieur et ravive la flamme de notre humanité : « Il doit être fatigué? Il doit avoir faim, avoir soif? » Nous sommes curieux : « Qu’est-ce qu’il fait là? Pourquoi cette marche? Où va-t-il? » Et parfois l’entreprise nous dépasse : « Il est fou ou courageux! »

Dès qu’il s’approche, on sent le lien qui se crée, l’électricité qui passe. On ne peut éviter le bonjour et le sourire amical du « peregrino », celui qui marche en terre étrangère. En effet, le pèlerin est seul et s’avance sur un territoire inconnu. Hors de ses repères usuels, il devient vulnérable. Il a besoin de l’autre. C’est le cœur de sa démarche : faire confiance à celui qu’il croise sur sa route. Sans cette confiance, impossible d’avancer. Cette rencontre est la seule aide qu’il puisse espérer sur sa route, et c’est là que toute la magie du pèlerinage s’opère. EnsembleLe pèlerinage incite à la rencontre, à l’ouverture, à l’entraide. Il active et ravive notre humanité. Il rassemble. Autour d’une seule personne, tout un groupe se mobilisera pour offrir son aide et soutenir ce projet…

Le pèlerinage fait tout un travail de fond qui incite et ravive les liens puissants du communautaire. Le pèlerin dans toute sa vulnérabilité n’a qu’une seule force et elle se trouve dans le tissu communautaire qu’il ébranle sur son passage. Il nous interpelle au plus profond de notre être. La présence du pèlerin sur nos routes a un impact positif et social immense : il réactive les liens qui rendent sensible à l’autre. Le pèlerin provoque les miracles du chemin. Oui, mon amour, tu as raison : « le pèlerinage génère du communautaire », c’est merveilleux!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le sanctuaire, cette part négligée du pèlerinage.

Si tu dois vivre parmi le tumulte, ne lui livre jamais ton corps. Garde ton âme calme et retirée.
C’est un sanctuaire où tu trouveras, quand tu le voudras,le bonheur.

Alexandra David-Néel

La Voie du St-Laurent - Pointe-à-la-FrégateOn a souvent entendu l’expression : « Ce n’est pas le pèlerin qui fait le chemin, mais le chemin qui fait le pèlerin! » À la lueur des récits de pèlerinages, pèlerin et chemin semblent former un duo qui dessine une relation beaucoup plus profonde qu’il ne le paraît. Une relation presque romantique, avec ses joies, ses crises et ses peines. Dans presque tous les récits de pèlerins le chemin semble prendre vie et devenir compagnon de voyage. Plus qu’un compagnon même, à certains moments il devient un maître…

Le chemin enseigne le pèlerin. Il le réconforte, le console, mais parfois… le malmène et le bouscule aussi. Le chemin met le pèlerin à l’épreuve, le poussant parfois jusque dans ses retranchements. Il l’ébranle jusque dans ses convictions, l’amenant à reconsidérer sa vision du monde et de la vie, à la reformuler. À travers lui, le pèlerin se découvre une force et une capacité de résilience qu’il ne se connaissait pas. Il se découvre un goût nouveau pour la vie, une manière différente de l’apprécier et de la savourer. Le chemin se fait alors rassurant, mettant sur le passage du pèlerin ce dont il a besoin au moment qui convient.

À travers le chemin le pèlerin apprend la confiance, le lâcher prise, l’abandon. « À chaque jour suffit sa peine! », nous enseigne le dicton. Le chemin, lui, nous le fait éprouver dans tout notre corps. Mais il nous apprend aussi qu’il n’y a nul besoin de s’inquiéter pour demain! Le chemin est bienveillant. Il me mène au premier café, à la première fontaine. Il m’offre un banc dans ce parc, de l’ombre au pied d’un marronnier pour me reposer. À l’entrée de ce village, il aura ce sourire accueillant. Dans mes moments de découragements, il me tendra la main et se fera rassurant.

La Voie du St-Laurent - Ste-Anne-des-MontsTout au long de cette route, parfois pavée, parfois rocailleuse, parfois sinueuse, le  pèlerin se découvre, s’apprend, s’approfondit en relation avec le « chemin ». On oublie souvent cependant de quoi est fait ce « chemin ». Le chemin, comme dirait le sage, n’est que le doigt qui pointe vers la lune. Celui qui montre la direction. L’horizon du pèlerinage est beaucoup plus large. Le limiter au seul chemin serait en restreindre l’expérience.

Pèlerin et chemin ne sont rien s’ils ne vont nulle part, ce ne seraient plus que de l’errance. C’est donc d’une évidence limpide : on se met en route pour aller quelque part! Le chemin n’est pas seul garant de la qualité de cette expérience inoubliable, la direction ou l’orientation qui l’anime aussi. Se rendre au village de notre enfance pour des retrouvailles entre amis, rendra le chemin fort différent que de s’y rendre pour des funérailles… L’intention que porte notre voyage change tout, même notre rapport au chemin.

En ce qui a trait au pèlerinage, la situation est à peu près la même, mais n’est pas aussi claire cependant. À l’origine, et par définition, le pèlerinage désignait un pèlerin qui prenait la route pour se rendre dans un sanctuaire. C’est le sanctuaire qui interpelait le pèlerin et le chemin devenait le meilleur moyen pour s’y rendre. Aujourd’hui, il en va de même, seulement, il arrive que l’on confonde moyen avec finalité et que le pèlerin se sente plus interpelé par le chemin. Trop concentré, ou trop heureux de vivre le chemin, nous oublions qu’il a un but, une destination. Nous oublions que le pèlerinage s’articule entre pèlerin, chemin et sanctuaire, et que c’est dans cette articulation qu’il prend toute sa signification.La Voie du St-Laurent - Coin du Banc

Dès l’instant où je commence à formuler le projet d’un pèlerinage, commence à se dessiner en moi l’horizon de ma quête : le sanctuaire. Je dis bien commence, car cet horizon sera appelé à se définir tout au long de mon chemin. Il ne faut pas oublier que ce qui met le pèlerin en route n’est pas seulement le plaisir de la randonnée sinon ce n’est plus du pèlerinage. Le pèlerinage a une fonction et le pèlerin voit dans celle-ci un exercice spirituel qui lui permette d’approfondir un moment charnière de sa vie. Le pèlerin se met en route éveillé par une remise en question, ou un malaise/mal-être, lui indiquant qu’il aspire à un meilleur. Un meilleur qu’il ne peut pas encore nommer, il en a une petite idée, mais qu’il apprendra à formuler en cours de route… sur le chemin.

Le sanctuaire qui pointe donc à l’horizon de notre chemin de pèlerin est celui-là même qui nous met en route. Il est le moteur de notre pèlerinage. C’est lui qui nous entraîne hors de nos sentiers battus. Le sanctuaire désigne un espace de sanctification et sanctification renvoie à ce qui est bon. Le sanctuaire appelle donc ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous. Il nous invite à le laisser jaillir en nous sortant de nos enfermements.

La Voie du St-Laurent - Cap-Bon-AmiEn acceptant de quitter ma demeure, mon chez-moi, mes routines, mes idées toutes faites, le sanctuaire m’invite à l’ouverture. Il m’invite à revoir le contenu mon sac de vie, à me défaire de mon trop-plein, à me libérer de mes attachements, pour voir la vérité de ce qui m’habite et parvenir, enfin, à la nommer.  Le sanctuaire est le point d’horizon et le point d’intériorisation du pèlerin. Tout au long de sa marche, le pèlerin sera appelé à formuler et reformuler ce sanctuaire à travers l’expérience du chemin. À mettre des mots sur sa quête.

Le chemin est fait de mille choses, de milles rencontres, qui interpellent le pèlerin dans sa longue marche. C’est à travers elles que se dessine le sanctuaire et qu’il prend forme; que le pèlerin parvient à nommer le sanctuaire qui l’habite. Chemin et sanctuaire travaillent de concert pour libérer le meilleur en chacun de nous.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté