L’angoisse de performer sa vie

L’obligation au bonheur est totalitaire, et c’est la tyrannie de l’époque.
Constance Debré
« Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? », chantait Fabienne Thibault dans l’opéra rock Starmania. Avoir une vie bien remplie, viser la pleine réalisation de soi, est l’injonction qui plane sur notre monde postmoderne. Il est un devoir que d’exploiter son plein potentiel, que d’aller au bout de ses capacités, de ses rêves, de son bonheur: « Est-ce que je suis à la hauteur? Ai-je réalisé tous mes désirs? Ai-je gravi tous les échelons? Suis-je allé au bout de moi-même? » La performance de soi : quelle angoisse!

Qui exige de qui? La pression semble venir de partout : de notre entourage, du travail, de l’école, de la télé, du cinéma, de nous-mêmes. Dès le plus jeune âge, la question nous est posée : Que feras-tu quand tu seras grand? Nous avons le devoir de faire quelque chose, d’être heureux. Comme si vivre n’était pas suffisant! Dans son livre, En quête de l’orient perdu, Olivier Roy exprime combien cette angoisse lui pesait lourd à une époque: « […] il fallait donner un sens à la vie, « construire » un couple, insuffler un sens à une pratique professionnelle. Ce n’était pas l’angoisse du salut, c’était l’angoisse du sens. Le plaisir n’était pas interdit, loin de là, de la marche à pied à la sexualité, il fallait l’inscrire dans la transcendance du sens, dans un dépassement de soi, dans l’achèvement d’un idéal » (p.298).

L’achèvement d’un idéal! Aujourd’hui, ce devoir d’achèvement est omniprésent et les ordonnances à la performance de soi se déclinent tel un credo : devoir d’être heureux, devoir de se réaliser, devoir de s’accomplir, devoir de mener une vie qui fasse du sens, devoir de se faire plaisir, devoir d’apprendre, devoir d’être en santé, devoir de bien s’alimenter, devoir d’être bio-écolo, devoir de sauver la planète, devoir de développer un réseau social, devoir de briller, devoir de s’afficher. Toutefois, pourquoi? Pourquoi cette pression? Pourquoi cette exigence de performance? Comment en sommes-nous arrivés-là?

La modernité nous a fait entrer dans l’ère industrielle et ses productions massives. Tout était soudainement décuplé avec la production en série. Plus tard, ce sont nos maisons qui se sont vues envahies par ce « toujours plus ». Nous sommes passés d’une télé à cinq par foyer, même chose pour les voitures, de une à trois. Avec le temps gadgets électroniques de toutes sortes se sont ajoutés et sont devenus perfectibles de mois en mois. En entrant dans la postmodernité, nous avons repoussé les limites encore plus loin et il est devenu normal de consommer toujours plus et en plus grande quantité. Il est de mise d’augmenter sa « qualité de vie » en renouvelant tous ses appareils régulièrement ou en revoyant sa décoration tous les cinq ans. L’économie néolibérale, à la tête de ce « toujours plus », voit surgir un individu qui se targue de travailler 70 heures/semaine, d’avoir trois jobs, d’être débordé et de trouver le temps d’aller au gym; mais plus encore il ou elle trouve le temps de suivre des cours de yoga, des ateliers de saine cuisine et de compléter avec un cours de piano ou encore de calligraphie chinoise. Il y a tant à faire pour être heureux, pour s’accomplir! Celui qui en fait moins apparait même comme un tire-au-flanc. Les voyages et les vacances ne sont plus des temps pour recharger ses batteries, mais des temps de perfectionnement : je dois sauver un orphelinat, parfaire mes capacités linguistiques, faire des expériences intenses, profiter d’une session intensive en « accroissement du potentiel personnel ». Les vacances sont faites pour s’améliorer, pour se grandir.

À toutes ces exigences de performer sa vie, le pèlerinage ne fait pas exception. Au contraire! Il parait bien le pèlerinage : « J’ai fait Compostelle vous savez. »

Même le pèlerin se sent la pression de performer son pèlerinage. Si ce n’est pas d’une manière sportive, ce sera dans l’obligation de parvenir à l’illumination, d’avoir trouvé LA réponse! Il y a tant de choses pour nous dire ce que devrait être notre expérience : une façon de marcher, des vêtements appropriés, un devoir de bien s’équiper, des règles à respecter. Il y a même un certain snobisme face à certaines pratiques du chemin…

Mais le chemin est plus retors que le plus convaincu des pèlerins se croyant en contrôle de l’expérience. Il vient à bout des plus récalcitrants (la plupart du temps). Il les entraîne au bout de leurs résistances et brise ce devoir de performance. Au fil des jours, par la durée, l’expérience qui était devenue un fardeau, bascule et, sans savoir pourquoi, les masques tombent… Enfin! Ce matin-là, nous comprenons que le fardeau n’était pas le contenu de notre sac à dos, mais bien le contenu d’une idéologie, d’un devoir de se performer : comme pèlerin, comme individu…

Le temps semble suspendu. Tout le corps relâche. Les paysages se mettent à défiler comme dans un rêve. Les pensées cessent de se bousculer. Le souffle est léger. Nous devenons enfin pèlerin. Avant, nous étions touriste, nous étions randonneur. Nous étions tout sauf pèlerin. Seul le temps peut faire de nous des pèlerins. Sans rien s’arrêter, sans rien changer, il nous a entraînés au-delà des exigences et des performances jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Il ne s’est rien passé de particulier, sinon quelque chose dans le regard qui a changé. Mais c’est justement  pour cela que je deviens pèlerin: parce qu’il n’y a plus rien à prouver, plus de costumes à endosser, ni d’exigences à performer. Le voyage peut se poursuivre, autrement, sans tension, lentement.

Il y a un avant, il y a un après. Comme une rupture dans le temps qui survient soudainement. Le regard transformé, le pèlerin poursuit sa route à la reconquête de son humanité.

Éric Laliberté

La résolution trace la voie du pèlerin

Comme une équation vivante, c’est par le chemin que le pèlerin parvient à sa résolution.
Bottes et Vélo
À la lueur de la nouvelle année, les jours s’annoncent comme autant de pages blanches où tout redevient possible. Ce temps de résolutions est accueilli comme un nouveau départ, comme une occasion de s’affranchir de ce qui freinait nos vies. Comme si, lentement, nous reprenions conscience et que tout ce qui avait rendu notre chemin difficile s’éclairait : attitudes, manières d’être, dépendances, croyances, préjugés, dénis… Toutes ces fausses indications que nous avons suivies et qui nous ont éloignées de notre route, toutes ces balises mensongères qui nous ont fait tourner en rond, tout ce temps perdu sur un chemin qui ne nous menait nulle part. Tout s’éclaire. Et, au fond de nous, il devient évident que nous savions quel chemin suivre.

La route du pèlerin débute comme débute la nouvelle année : avec résolution, détermination. Étymologiquement, résolution vient du latin «resolvere» et signifie défaire, dénouer, éclaircir, une difficulté.La Voie du St-Laurent - Ste-Anne-des-Monts La résolution, à la base, est un acte de volonté qui résulte d’un désir de passer à l’action pour trouver une solution, résoudre un problème, une situation. En prenant une résolution, en adoptant une attitude résolue, nous voulons faire la lumière sur une situation embrouillée, la dénouer, pour en libérer une réponse neuve et faire la vérité. Il y a du neuf qui nait de la résolution.

Il est intéressant d’observer qu’en physique nous parlons de résolution pour exprimer le passage d’un état à un autre. On dira, par exemple, que la neige s’est résolue en eau. La notion de résolution implique ainsi un changement d’état, une transformation. Il y a un avant et un après. En optique et en informatique, la résolution agira sur la qualité de l’image. En optique, meilleure est la résolution, mieux nous voyons. En informatique, plus le nombre de pixels est élevé, meilleure est la résolution de l’image, sa clarté. La résolution change notre manière de voir. Du côté politique, on utilisera aussi ce terme dans une perspective de changement. Il servira à énoncer une entente sur un changement dans le fonctionnement interne d’une organisation. On dira, lorsqu’il y a modification au niveau des règles de la structure, que l’organisme a adopté une résolution à cet effet. La Martre - La Voie du St-LaurentCette résolution opèrera, ici aussi, un changement, transformant la vie de ce groupe.

On observant le pèlerin dans sa démarche, on peut tracer des liens. Si c’est avec résolution, détermination, que le pèlerin entreprend son pèlerinage, il est aussi vrai de dire que celui-ci est résolu par l’expérience du pèlerinage. Dans sa mise en route, le pèlerin se pose sur le chemin telle une équation à résoudre et dont tout le processus mène à une transformation. C’est tout l’horizon du pèlerin qui sera transformé et sa vision du monde ne sera plus la même puisqu’il aura modifié ses règles internes.

Mais, allons plus loin en précisant davantage le sens de résolution. En médecine, le terme est aussi employé d’une manière qui porte à réflexion. La résolution y désigne le retour à la normale d’un tissu où il y avait inflammation ou pour parler d’un relâchement musculaire. La résolution, dans ce contexte, est la tension qui tombe, l’apaisement. Un travail corporel qui va bien au-delà de ma propre volonté. Je peux contribuer à la guérison du tissu enflammé en appliquant des crèmes, des onguents, en prenant un médicament. St-Michel-de-BellechasseJe peux tenter de me détendre pour faire passer la contraction musculaire mais, en bout de ligne, la guérison ne dépend pas seulement de moi. Il y a une puissance vivante et agissante en moi qui est à l’œuvre. Et il y a dans cette puissance quelque chose qui me dépasse. Intéressant, n’est-ce pas? La résolution me demande de lâcher prise, de m’abandonner avec confiance…

Par analogie, la médecine nous enseigne que, dans la résolution, il y a retour à la normale, retour à son état naturel, et que dans ce processus il y a une part que je contrôle et une part que je ne contrôle pas. Une part sur laquelle je dois lâcher prise et en laquelle je dois avoir confiance. Une part qui me transcende et me pose à l’intérieur de plus grand que moi. On touche ici à la dimension spirituelle de notre être. La résolution, dans son processus, me transforme en me situant autrement dans mon rapport à la Vie. Elle déplace mon regard, mes croyances pour me ramener à ma véritable nature dans un processus de lâcher prise. N’est-ce pas là le parcours du pèlerin : lâcher prise pour revenir à son état naturel? Prendre conscience de sa déformation, d’avoir été dénaturé, et se mettre en route avec le désir de changer pour revenir à la Vie?

St-Michel-de-BellechasseLe pèlerin dans sa démarche est un être en voie de résolution. Sur le chemin, il trouve réponse à son équation dans le mouvement. Appelé par le meilleur qui résonne au plus profond de lui et qui, en même temps, l’attire hors de lui, le pèlerin est audacieux dans sa résolution : il ose se déplacer et se laisser déplacer. S’il prend la route, c’est pour se libérer et retrouver sa véritable nature, laissez la Vie agir en lui.

Prendre une véritable résolution consistera donc à simplement me résoudre à me mettre en route; à faire le choix libre de marcher avec détermination sur un chemin que je sais bon pour moi.Bottes et Vélo - Emblême

Bonne Année 2016!
Éric Laliberté

Mouvement et résistance

« Que veux-tu que je fasse pour toi? »
L’aveugle dit : « Rabbouni, que je retrouve la vue! »
Évangile de Marc 10,52

La première expérience du chemin est sans doute celle qui nous confronte le plus à nos résistances. Se mettre en mouvement n’est pas aussi évident que cela puisse paraître. Nous sommes souvent trop bien ancrés dans nos petites routines quotidiennes et en sortir peut demander un effort presque surhumain. Compostelle - LarrasoanaTout notre corps s’est ankylosé à force de ne plus bouger, notre esprit aussi… Mais vient un moment où, comme dans la nature, la vie en nous se fait plus forte que tout. Une étincelle vient ébranler notre cadre de vie, bousculer nos rigidités, nos enfermements. On se met à voir les choses différemment…

Nous sommes un peu comme ce fils de Timée, pas celui de la Petite Vie, l’autre : Bartimée; qui assis au bord de la route, aveuglé, mendie son existence. Il n’y voit rien, sa vie se limite à mendier au bord du chemin : une vie sans vie. Son aveuglement le coince dans cette position. Assis, il attend. Il désire.

La vie de Bartimée est sans mouvement. Ne pas confondre ici mouvement et agitation fébrile. Parfois nous avons l’impression d’être actif, même très actif, pourtant nous ne faisons que nous agiter, déplacer de l’air. C’est comme pour la parole, ce n’est pas parce qu’on parle beaucoup qu’on a dit quelque chose… Mais revenons à Bartimée. Il est aveuglé par sa situation. Prisonnier, il mendie sa vie. Il se sent impuissant face à sa propre existence. Il ne voit plus qu’une seule chose, ne regarde plus que dans une seule direction : celle de la noirceur. Pourtant, malgré cela il est tout de même dans une posture de demande puisqu’il mendie. Cette posture nous dit qu’il espère, malgré tout, quelque chose de la vie. Et c’est dans cette espérance que sa vie sera bousculée, qu’il reprendra vie.Compostelle - Pyrénées Bartimée restera en bordure de la route jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est aveugle, qu’il n’y voit rien et que ce qu’il désire le plus c’est de retrouver la vue : voir la vie sous son vrai jour.

Nous sommes comme Bartimée, aveuglés nous résistons au mouvement. Nous vivons coulés dans le béton, en bordure de la vie, alors que nous sommes des êtres naturels, vivants, faits pour le mouvement. La vie n’est pas figée, elle bouge. Elle n’est pas comme ce souvenir de vacances que nous aimerions tant revivre. Elle n’est pas comme cet amour perdu pour lequel nous nous languissons. Elle n’est pas comme cette jolie photo de famille que nous avons accrochée au mur. Tout bouge! Même cette famille bouge, change, n’est plus la même, dès l’instant où la photo fut prise. La résistance de Bartimée le rend aveugle à tout ce qui ne correspond pas à sa perception. Même l’idée que je me fais de moi-même m’aveugle et m’empêche d’avancer. Elle m’empêche d’être ridicule à certains moments, me critique lorsque je suis vulnérable, m’oblige à certains standards de vie, me sclérose dans un rôle, m’enferme dans un paraitre. Aveuglés, nous ne voyons plus la vie que sous un seul angle et tout le reste nous échappe. Comme Bartimée…La Voie du St-Laurent - L'Anse-à-Valleau

L’histoire nous apprendra que Bartimée sortira de son aveuglement. Ébranlé dans ses résistances, touché par un événement qui l’a marqué au plus profond de son être, il s’est mis en route. Il a retrouvé le chemin qui l’unit à la vie et s’est mis en mouvement.

Le pèlerinage nous inscrit dans ce mouvement. Il nous confronte à nos résistances, même celles dont nous ignorions l’existence, nous invitant à élargir notre regard. Il nous invite à nous déplacer pour renouer avec cette part de vie à laquelle nous avions tourné le dos. Une vie qui se découvre dans la simplicité de l’être en marche et dont la vérité nous échappe sans cesse, créant le mouvement. Si je veux embrasser tout le paysage du regard, je dois accepter de tourner le dos à certains points de vue, à certains moments. Je dois accepter de lâcher prise sur mes résistances, me défaire de mes nombreux ancrages pour trouver plus de liberté, plus de vie. Comme Bartimée : « que je retrouve la vue! »Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté