Êtes-vous « dérangé » ?

Au sein de la marche incertaine de l’existence jaillit un sens,
non comme une certitude mais comme un éclat.
Gérard Bailhache
Vous est-il déjà arrivé d’être dérangé? Par un imprévu? De la visite? Un accident? Un oubli? Vous est-il déjà arrivé d’être contrarié parce qu’on avait pris votre place à table? Parce que vous étiez coincé dans un bouchon de circulation? Parce que vous aviez raté une connexion entre deux vols? Par une parole inappropriée? Être dérangé signifie que les choses ne vont pas du tout comme prévues!

Chaque année, à ce temps-ci, revient un événement dérangeant. Chaque année Noël en dérange plus d’un. Il dérange par la fête religieuse qu’il est; par les signes de religiosité qu’il affiche; par les obligations familiales qu’il impose; par la folie du « magasinage » qu’il suscite; par les excès de table qu’il occasionne. Noël dérange aussi par les solitudes qu’il pointe du doigt; par les pauvretés qu’il met sous notre nez; par les éloignements qu’il rend évidents. Pour plusieurs, Noël est un temps de grand dérangement!

Mais qu’est-ce qu’un dérangement? Ce qui dérange vient rompre l’ordre du temps et des choses. Le dérangeant brise le cours linéaire de ce qui avait été prévu. Il renverse l’ordre établi, sort des routines et des habitudes. Il choque, bouscule, déstabilise. Le dérangeant défait les croyances, les contredit, les questionne, les piétine, s’en moque, les fait éclater. Être dérangé, c’est être confronté au mur de ses incohérences et de ses illusions : à sa propre folie!

« Je » ne possède ni les choses, ni les gens qui l’entourent.
« Je » ne contrôle absolument rien.

Le dérangement ramène à cette réalité. Il nous sort de nos engourdissements et provoque à la réflexion. Si Noël dérange encore autant aujourd’hui, c’est peut-être bien parce qu’il n’a rien perdu de tout son potentiel subversif. Et ceci bien au-delà de toute idéologie religieuse!

Prenez le temps d’entendre combien l’histoire est dérangeante : un enfant, né dans la paille, de père inconnu, parmi les exclus. Pauvre parmi les plus pauvres, on le dit pourtant très grand. Les rois s’inclinent devant lui. Dès le berceau, de par le lieu de sa naissance, il renverse l’ordre convenu. Il renverse les règles et les rapports de pouvoirs que nous avions fixés. N’est-ce pas le plus grand des dérangements?

Par cet enfant, la sagesse nous est montrée là où on ne l’attendait pas. Elle appelle à repositionner nos croyances et nos valeurs. Ce n’est d’ailleurs pas tant la naissance de l’enfant qui est importante dans cette histoire, mais bien plus le renversement des folies humaines qu’elle souligne. L’enfant ne fait que pointer vers cet autrement qui émerge, porteur de cette parole qui veut se dire au-delà de nos folies. Comme un éclat de lumière qui éclaire soudainement le chemin par une nuit sans lune…

Avons-nous toujours la capacité d’être dérangés par ces événements qui viennent bousculer nos vies? À nous laisser ébranler dans nos certitudes? Il en va de notre capacité à vivre et à grandir. Car, s’il est vrai que chaque dérangement provoque une onde de choc obligeant à repenser le monde autrement; il est aussi inévitable de retomber sur ses pieds! Après tout, l’équilibre se construit dans le mouvement. Alors soyez dérangé, ou même dérangeant, pour votre temps!

Joyeux dérangement!

Éric Laliberté

Prenez note que le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 12 janvier.

Provoqué à vivre

L’essentiel n’est pas de vivre mais de bien vivre.
Platon
baignade à la merTous les jours nous sommes provoqués au changement. Si je bouge la main, l’air se déplace; si je presse une orange, j’obtiens du jus; si je déplace mes pieds, j’avance; si j’ouvre les yeux, je vois… Chaque mouvement provoque un changement qui me déstabilise, déplace mes repères, et engendre un réaménagement de mes perceptions.

C’est par le mouvement des ondes que j’entends la musique. C’est par la tige qui grandit que l’arbre porte fruit. C’est par les mouvements de ma bouche que des paroles sont prononcées. Des paroles qui suscitent diverses réactions, divers mouvements…

Tout change, tout bouge. L’enfant qui va naître. Le cours d’eau qui fluctue. Le feu de forêt qui ravage une région : tout cela, c’est la vie en mouvement. La Vie bouge. Elle nous déséquilibre à chaque instant, nous provoquant à vivre, nous appelant au dépassement. C’est là le cœur de l’expérience pèlerine. Dans chacun de ses pas, le pèlerin est déstabilisé et tente de retrouver son équilibre : un équilibre de vie.

équilibristeCet équilibre de vie, vers lequel nous tendons tous, provoque et incite le meilleur de nous. C’est par cet élan déséquilibrant que nous aspirons sans cesse au meilleur de la vie. Pour l’atteindre, je dois cependant accepter d’être en mouvement. L’équilibriste ne peut tendre à l’équilibre que par le mouvement. De même, je dois me laisser déplacer, transformer, pour parvenir à l’équilibre recherché. Désirer le meilleur, c’est désirer être transformé pour s’équilibrer. C’est désirer être provoqué dans ces stagnations, dans ces inerties qui nous font pencher d’un côté. C’est avoir le courage de dépasser la souffrance d’une posture qui nous a ankylosés pour remettre la vie en circulation dans nos veines.

Qui, consciemment, voudrait d’une vie végétative branchée sur des appareils qui le maintiennent en vie? Pourtant, c’est-ce que la plupart d’entre nous faisons. Désirer le meilleur sans mouvement, c’est rêver sa vie bien calé devant sa télé, branché sur son portable. Demeurer au stade du rêve, du virtuel, n’a jamais mis en mouvement! Le rêve peut susciter l’étincelle, mais si cette étincelle ne provoque jamais la flamme, ne met jamais le feu à nos passions pour nous provoquer à l’action, elle est vaine.

MarcheurLe pèlerin de longue randonnée éprouve un bien-être et une aisance – malgré les difficultés, malgré les souffrances – qui enflamment sa joie et son plaisir de vivre. C’est au cœur de son déplacement qu’il éprouve de l’accomplissement, qu’il se sent vivant. Comme la flûte prend vie par le souffle qui la traverse, le pèlerin s’éprouve et s’accomplit par le mouvement de la Vie qui souffle en lui. Le pèlerinage provoque à vivre là où nous nous étions assoupis. Semblable à la main qui secoue le dormeur, le pèlerinage nous sort de notre torpeur et nous rappelle à la vie.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Êtes-vous pèlerin?

Porter des lunettes ne veut pas dire savoir lire.
Proverbe guadeloupéen
Depuis bien des mois maintenant, je me questionne à savoir ce qui définit un pèlerin. Qu’est-ce qui permet de distinguer le pèlerin du touriste, du voyageur, ou du sportif. Faut-il nécessairement avoir un sac à dos et un chapeau beige à large bord pour être qualifié de pèlerin? Est-on pèlerin uniquement pendant la durée du pèlerinage? Après de longues périodes de recherche, d’observation et d’analyse, je constate qu’il existe deux types de voyage et pour être pèlerin, il faut vivre les deux.

Tout d’abord, il y a le voyage extérieur, celui que nous connaissons le mieux. C’est un déplacement qui m’oblige à sortir de chez moi pour me rendre dans un autre lieu, souvent dans un but précis.Chemin du Puy-en-Velay Que je me déplace à pied, à cheval ou en voiture, je vis physiquement un changement de décor. Je découvre avec crainte et curiosité les nouveautés qui m’entourent. Tous mes sens sont sollicités pour être en contact avec l’extérieur. J’apprivoise l’inconnu. J’apprends à m’y redéfinir, à y retrouver un certain confort. C’est un voyage touristique, celui du découvreur et de l’aventurier. Son objectif est souvent prédéterminé et son itinéraire sommairement élaboré.

Puis, plus silencieux et discret, il y a le voyage intérieur, celui que chacun vit en lui. C’est aussi un déplacement, mais plus subtile car il ne se voit pas; il se vit. Il accompagne chacun des événements de ma vie. C’est ce mouvement des pensées qui m’invite à sortir de ma zone de confort pour aller vers un inconnu que je souhaite meilleur. J’avance sur ce chemin spirituel accompagné de moi-même, de mes questions et de mes réponses, de mes peurs et de mes convictions, pour me diriger vers un mieux-être. C’est sur ce chemin que j’apprends à me connaître, que je précise le sens que je veux donner à ma vie, et que je prends des décisions pour mieux orienter mes pas. Le voyage intérieur fait en sorte que je chemine, je grandis, je change.

Chemin du Puy-en-VelayCes deux formes de voyage peuvent faire route ensemble, mais il est possible pour certaines personnes de n’en vivre qu’une des deux. En effet, il est possible de vivre un déplacement physique sans laisser de place à une certaine intériorité. Tout comme il est possible de vivre pleinement une démarche spirituelle sans nécessairement quitter son chez-soi. Cependant, pour le pèlerin, voyages extérieur et intérieur se croisent et s’entremêlent tout au long de son déplacement. Chacun, à sa façon, contribue à nourrir l’âme du voyageur et l’aide à atteindre le but réel qu’il s’est fixé. Le pèlerin est celui qui se déplace physiquement, qui sort de ses routines et de ses connus, et qui accepte aussi de se laisser déplacer intérieurement. Lorsque le pèlerinage est terminé, le chemin intérieur lui continue d’exister. C’est cette route que le pèlerin va suivre. Car être pèlerin ne requiert pas forcément d’avoir des bottes aux pieds. Être pèlerin de la vie c’est voir le changement comme une source de vie et poser des actions pour se diriger vers ce mieux-être qui nous interpelle intérieurement. Maintenant, à vous de déterminer si vous êtes pèlerin de vie. Marchez-vous en cohérence avec votre voie/voix intérieure?Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Marcher longtemps pour voir autrement

Ce n’est pas la lumière qui manque à notre regard, c’est notre regard qui manque de lumière.
Gustave Thibon

Camino Frances - PyrénéesIl faut parfois marcher longtemps pour en arriver à un point de vue différent. Le pèlerinage exige cet effort de marcher, pendant de longues heures, pour parvenir à un point d’observation qui nous place sous l’émerveillement d’un angle nouveau. Un point de vue qui change toutes les perspectives, duquel je ne vois plus le monde de la même manière, d’un lieu où tout est chamboulé…

Pour ce faire, à certains moments, il suffira de tourner la tête pour poser ce regard nouveau; à d’autres, il faudra faire de grands détours. Toutefois, changer de point de vue m’appellera chaque fois au déplacement. Je devrai me déplacer, tourner le dos à quelque chose, aller plus loin, de sommets en sommets, de hauteurs en profondeurs, de plaines en forêts, de lacs en rivières, pour en arriver à percevoir tout ce que la vie cherche à dire. Parfois contradictoires, j’apprendrai en déplaçant mon regard que rien n’est fixé d’avance, qu’il n’y a pas qu’une seule réponse possible.

Il faut donc du mouvement pour donner de la perspective à nos vies, se déplacer. Nos vies sont ainsi faites que si nous persistons à rester sur nos positions, nous nous privons de tout un panorama. Pire, nous nous enfermons dans des points de vue qui voilent de grands pans de la vie et restreignent l’horizon à un trou de serrure.

Camino Frances - PyrénéesLa route m’appelle au déplacement. Le pèlerinage m’invite à réfléchir mes visions rigides de la vie. Suis-je réellement en déplacement ou est-ce que je chercherais à me confirmer dans mes certitudes?

Le mystère pascal de la mort et de la résurrection cherche à nous faire entrer dans cette dynamique du déplacement. Bien que la fête de Pâques soit terminée, le temps pascal, lui, se poursuit pendant cinquante jours. Cinquante jours pour digérer ce déplacement qui nous fait passer de la mort à la vie. Un déplacement qui dépasse notre entendement et auquel nous offrons souvent des explications banales.

Camino Frances - Croix de ferEn suivant le mouvement de cette histoire, nous pouvons voir toute l’ampleur du cheminement qu’il est demandé de faire : ne pas fuir un événement qui n’est pourtant pas une fatalité, accepter de suivre ce chemin malgré les souffrances qu’il engendre, abandonner tout contrôle sur les événements, s’abandonner, être abandonné. Entrer dans la solitude et faire confiance au point d’être prêt à tout perdre, même la vie. S’effacer, se vider complètement de soi pour entrer dans un grand silence. Au-delà de ce silence, de ce tombeau vide, tout ce que nous savons, c’est qu’il y a la vie : plus de vie. C’est ce que le récit nous dit. Un récit qui n’a rien d’historique, qui indique un parcours.

L’exercice du pèlerinage nous invite à ce type de déplacement. S’aventurer sur ces sentiers peut mener sur cette voie. Ce chemin, à travers toutes ces beautés, pourrait nous faire traverser des difficultés qui nous mèneront à briser cette part de nous-mêmes qui se dresse en résistances, nous enfermant dans des rigidités qui empêchent la vie de circuler. Nul ne peut dire où conduira le pèlerinage. Tout ce qui peut être dit c’est qu’il provoquera un déplacement, un changement de point de vue, si le pèlerin accepte de se laisser déplacer…

Illusion d'optiqueEn acceptant d’être déplacé, plus rien ne sera comme avant pour le pèlerin. Il n’habitera plus les mêmes regards, son horizon sera transformé. Il ne pourra plus se contenter du trou de la serrure pour contempler la vie. Maintenant qu’il a vu, que sa conscience s’est éveillée, le retour en arrière est impossible. Comme avec ces images aux illusions d’optique : une fois que nous avons vu, nous ne pouvons plus ignorer ce que nous avons vu. Et même si nous ne percevons plus l’illusion, nous avons tout de même vu. Nous savons qu’il existe autre chose : un autre possible, un regard différent, des règles différentes. Et l’histoire de Pâques nous dit que, dans cet autrement, il y a plus de vie que nulle part ailleurs.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté