Compostelle, chemins de gestation.

La liberté n’existe que dans le mouvement de conquête de la liberté.
Alain Robbe-Grillet

 

Affranchir une lettre, c’est lui donner le droit de partir prendre la route. C’est l’autoriser à entrer dans cet espace qui n’appartient à personne. Entre expéditeur et destinataire, loin d’être le lieu d’une exclusion, cet entre-lieu devient mobile de liaison : « espace pour s’entre-dire, espace de l’inter-dit … » Les Chemins de Compostelle portent en eux ce modèle de liberté en gestation. Leur évolution des dernières décennies leur a permis de s’affranchir et de devenir espace de dialogues, en allant au-delà des frontières « inter-dites ».

Affranchi des frontières de la religion, Compostelle se fait maintenant espace de communication entre divers chemins de vie, diverses traditions. Sur ces chemins, au-delà de nos délits d’humanité, chaque spiritualité trouve une place pour se dire, soutenir et accompagner. Compostelle est devenu l’espace d’une parole en gestation. Sur ses chemins, chaque pèlerin avance par une parole portée, désirée : comme une lettre. Cette parole, appelée à grandir dans une écoute attentive, nourrit et fait cheminer du dedans, comme dans l’allant. Parole partagée, non imposée, elle ouvre de nouveaux espaces où chacun y trouve sa place. C’est ainsi affranchi, sans exclure, que Compostelle est devenu plus vivant que jamais.

Alors qu’au début des années 1980 seule une poignée de pèlerins marchait vers Compostelle, 2017 a franchi, avant la fin de l’année, le cap des 300 000 peregrinos. Riche de ce parcours étonnant, on peut dire que « Compostelle a fait beaucoup de chemin ». Il a su se renouveler au-delà de nos rigidités et de nos difficultés. Espace religieux au visage méconnu, ayant lui-même défait le poids de son sac, de son histoire, il s’est libéré pour accueillir plus largement. Il a ouvert ses routes et multiplié ses sentiers. Il s’est fait accessible et attentif. Désormais, Compostelle s’offre comme espace circulatoire d’une parole libérée.

Entre départ et arrivée, cette parole libérée est d’abord portée en chacun. Parole en gestation, elle mûrit et grandit, lentement. Elle prend forme, se révèle, doucement. Parole portée, elle ne fait que me traverser. Et, comme l’enfant traverse la chair de la mère, ce n’est qu’au terme du processus, à l’accouchement, à la livraison, à destination, que nous connaîtrons les merveilles de ce qui aura été porté aussi longtemps et avec autant de soin. Que cet enfant, cette parole, continuera de nous travailler et de nous provoquer dans nos résistances. C’est en laissant cette parole-enfant se déployer qu’elle se dévoilera, que nous apprendrons à la « re-connaître ». C’est-à-dire la connaître de nouveau ou la connaître autrement, avec détachement. Car, cette part de nous naît au monde librement, nous obligeant à penser le monde autrement, nous incitant au mouvement.

Sur ces chemins affranchis, le pèlerin trouve l’espace pour se dire et se recevoir en toute liberté. Chemin de gestation, Compostelle a su évoluer avec l’humanité et, à notre insu, il nous devance sur des chemins inusités.

Éric Laliberté

Entre ce que je veux et ce qui est

La marche dans l’errance n’est pas de condition pèlerine.
Alphonse Dupront
La fin de semaine dernière, nous avons vécu un formidable Weekend Pèlerin à l’Isle-aux-Coudres. La thématique : Le Yin et le Yang de ma vie. C’était l’occasion de s’observer dans nos dualités – entre ce que je veux et ce qui est, pour sortir de nos oppositions et voir l’écart entre les deux. Cet écart laisse un grand vide. En rester là crée de la distance, nous éloigne les uns des autres. Le dépasser, c’est commencer à construire un pont, une traverse, un chemin. Et c’est précisément dans cet écart que s’élabore le chemin de pèlerinage. Le chemin naît de nos désirs. Il est l’espace qui se construit jour après jour entre mon désir et la réalité du quotidien, entre ce que je veux et ce qui est.

Il est entre le tout ou rien; entre le noir et le blanc; entre le bon et le mauvais; entre ce que je veux accomplir et mes limites; entre l’image que je projette et ce que je suis; entre ce que je suis et ce que tu es; entre mon idéal et la réalité.

Tous ces écarts sont autant d’espaces qui appellent à tracer des sentiers qui se situent sur cette frontière. Le chemin n’existe pas sans désir d’un ailleurs. Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherches-tu? C’est parce qu’il y a destination, qu’un chemin peut prendre forme. Le pèlerinage prend du sens parce qu’il porte en lui un idéal, une destination. Il est habité par un désir, un espoir. Sans destination, le pèlerinage n’est qu’errance. La vie aussi.

Par son désir, le pèlerin est déplacé. Il marche vers lui. Sur son chemin, il construit des trajectoires signifiantes au hasard des rencontres et celles-ci l’amènent à repréciser sa destination, son désir. Où vas-tu? Que veux-tu? Que cherches-tu? Le chemin se construit dans cet espace. Se mettre en marche équivaut à se lancer dans la vie en quête d’un idéal. Et cet idéal est continuellement confronté à une réalité toute autre, une réalité que je ne possède pas.

Les chemins de pèlerinage, tout comme les chemins de vie, sont faits de ces imprévus qui invitent à sortir de nos dualités, de ce qui est noir ou blanc, bon ou mauvais, entre mon idéal et la réalité. Car l’idéal ne s’atteint pas, il met en marche! Il est le moteur de la vie, continuellement à poursuivre. Le chemin est l’espace où s’écrit la vie. Un de nos grands penseurs a dit : « Les oiseaux du ciel ont des nids, les renards ont des terriers, mais le Fils de l’homme n’a nulle part où poser sa tête. » Continuellement en route, l’être humain est voué au cheminement. Il aura beau chercher à tout prévoir, il y aura toujours une part d’incontrôlable.

Sur la route, il y aura toujours cet autre, imprévisible et mystérieux, pour confronter mon désir. Toutefois, sans lui, il n’y a pas de véritable rencontre. Le chemin se trace dans la rencontre des désirs. Brigitte et moi avons cette phrase pour nous rappeler cet entre-deux : « Ce ne sera pas ton idée, ni la mienne, mais la troisième. Celle qui jaillira de notre rencontre. » Dans cet espace, il y a place à l’émerveillement d’une vie à inventer.

Éric Laliberté

 

Le chemin se fait en marchant!

¡Caminante no hay camino, se hace el camino al andar!
Antonio Machado
« Marcheur, le chemin ce sont les traces de tes pas, c’est tout; Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Ces paroles du poète espagnol, Antonio Machado, nous rappellent que le chemin a quelque chose d’éphémère. Il passe. Plus encore, il n’existe que par le mouvement. Il y a dans l’appel du chemin, cet appel à l’action pour que celui-ci existe, pour que le monde existe! Passager, il demande à être vécu pour prendre corps. Sans mouvement, il n’y a pas de chemin… il n’y a pas de rencontres.

 « Marcheur, il n’y pas de chemin ». Ces vers de Machado nous rappellent l’illusoire du chemin. C’est-à-dire qu’il n’existe pas une voie tracée d’avance. Le chemin se construit en allant, dans le mouvement. Si je ne bouge pas, il n’y a pas de chemin. Chacun de mes pas le construit dans l’assurance que quelque chose me porte, l’espace d’une rencontre entre moi-même et la terre ferme. De cette rencontre le chemin se façonne. Il prend forme dans ce contact avec la réalité. C’est parce que j’ose risquer ce pas, dans le vide, que le chemin peut exister. C’est en m’abandonnant au chemin que j’accepte de me laisser toucher par lui. Le chemin s’offre à moi et je m’offre à lui. La confiance est mutuelle. Sans cette confiance, il n’y a pas de mouvement, pas de chemin. Et nous le savons tous, parfois, dans l’absence de confiance, la peur nous paralyse. Elle nous immobilise sur le bord de la route. C’est alors repli sur soi et monde figé, cadré, régulé; tout cela par insécurité.

La figure du chemin est allégorique, tout le monde l’aura compris. Il y a bien un objet appelé « chemin ». Toutefois, au-delà de l’objet, cette figure est constituée d’une multitude de rencontres et d’événements impondérables. Je n’ai pas le contrôle sur ce chemin. Dès l’instant où j’accepte de m’y avancer, j’accepte l’inconnu, l’imprévu. Celui, celle, qui croit tout prévoir et s’y attache, se prive de l’expérience du chemin. Le chemin existe non par raisonnement ou par objectivation, mais par ce qui l’anime, par cet élan du cœur. Le chemin prend forme dans cette confiance irrationnelle. Il prend forme dans cette audace à risquer la rencontre, la confrontation… l’espace d’un pas! C’est Mark Twain qui disait : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. » Dans ce premier pas, c’est toute mon histoire – tout ce qui m’a construit et tout ce qui m’a blessé – que je risque. C’est tout mon être que je mets en jeu, mais c’est aussi tout le chemin qui m’invite à vivre. Le chemin se joue dans cette présence à l’expérience qui appelle et exerce au face-à-face avec soi-même, avec l’autre, avec le tout Autre.

Le chemin n’est pas de pierre, ni de sable, ni de bitume; il est constitué de ces rencontres furtives, de ces paroles qui resteront gravées dans ma chair, de tous ces éblouissements soudains qui me saisissent par le cœur. Il est fait de ces éclairs éphémères, qui me donnent la certitude d’aller quelque part, de me laisser librement conduire. Le chemin me traverse et me conduit. Mais, à quoi sert un chemin s’il ne me mène nulle part? Suis-je un pantin sur ce chemin? Le pèlerinage n’est-il qu’errance dans un monde défait de ses illusions?

Il y a toujours une raison pour se mettre en route, ne serait-ce que pour le plaisir de la randonnée. Toutefois, le temps et l’espace auront raison du touriste et du randonneur. Si nous nous mettons en marche, c’est pour découvrir une destination qui nous est inconnue. C’est par l’inconnu que le mouvement se crée. Demeurer dans le connu équivaut à faire du surplace. L’inconnu invite à s’explorer plus en profondeur, à repousser les limites qui nous enferment. Dès l’instant où je saisis cette nuance et m’y abandonne, j’entre dans la dimension pèlerine du voyage et je peux filer avec elle, en direction de mon sanctuaire.

« Le chemin se fait en marchant », disait Machado. Il est toute cette dynamique inscrite entre pèlerin et sanctuaire. Une dynamique qui nous appelle à plus de liberté, plus de vie. Ultimement, c’est à l’état de pérégrin que nous appelle le pèlerinage. Le pérégrin, dans la Rome antique, désignait l’homme libre habitant dans la cité conquise. Ni citoyen romain, ni esclave, simplement libre. Tout le cheminement du pèlerin contemporain appelle à cette liberté au cœur de nos cités conquises. Actuellement, l’intérêt croissant pour le pèlerinage annonce une alternative possible à un système en perte d’humanité. Nous tous qui le pratiquons, cherchons à renouer avec cette sensibilité humaine.

Marcheur, il n’y a pas de chemin. Il n’y a que des rencontres qui te conduiront vers ton sanctuaire.

Éric Laliberté

Le chemin: une expérience qui traverse le pèlerin

Le véritable voyage de découverte
ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages,
mais à avoir de nouveaux yeux.
Marcel Proust
Qu’est-ce qui fait que le pèlerinage est si populaire aujourd’hui? Que pouvons-nous bien trouver à cette activité? Partir avec son sac à dos et marcher pendant des jours et des jours. Traverser monts et vallées, s’échiner sur mille et un sentiers, qui aurait cru que j’aurais pu aimer cela? Moi qui ne pratiquais aucun sport et passais le plus clair de mon temps le nez dans les livres… à rêver de voyager.

trottoir de boisD’aussi loin que je me souvienne, me lancer sur les grands chemins a toujours été pour moi comme un appel, un désir profond. Mais bien au-delà du sac à dos et d’un goût démesuré pour le voyage, il y avait quelque chose qui m’appelait au plaisir de la découverte : l’inconnu de la route, l’émerveillement face au monde, le plaisir des rencontres, la simplicité des gestes… Tout cela faisait partie de l’expérience, de l’attirance qui suscitait cet élan en moi. Tout était dans le mouvement finalement.

La frontière est mince entre voyage et pèlerinage. Le voyage devient pèlerinage dès l’instant où notre route nous questionne, nous interpelle. En pèlerinage, le chemin va bien au-delà de ce qui porte mes pas. Le chemin est une expérience qui nous traverse, une expérience qui nous renverse, une expérience qui nous déplace et nous oblige à garder l’œil vif, l’oreille alerte; l’esprit et le cœur ouvert. Tous nos sens sont en éveils. On se sent vivant! Et il y a une joie profonde dans ce ressenti, à goûter ainsi la vie.

marcher pieds nusLa joie d’être pèlerin… Loin de m’étonner, cette joie m’est apparue comme une vérité du pèlerinage. De cette expérience qui me traverse, elle est sans aucun doute l’interpellation la plus frappante : le pèlerin est heureux! Peu importe ce qui l’a mis en route : son malaise, sa détresse, le deuil, la souffrance qu’il porte; sur le chemin, le pèlerin se redécouvre une joie de vivre en toute simplicité. Et cette joie qui lui revient grandit, simplement en marchant.

En prenant la route, le pèlerin a quitté sa demeure, ses craintes, ses illusions. Il s’est libéré de ce qu’il possède, ou de ce qui le possédait. Et, oh surprise! Cela lui fait du bien. La joie ressentie lui fait transcender les difficultés de sa vie. Il voit la vie sous un autre angle. Le monde n’a pas changé, seul son regard est transformé. Et cette joie s’empare de lui, une joie saine qui n’a rien à voir avec la culture du « fun » d’aujourd’hui; une joie qui mène ailleurs que dans une fuite extatique. En elle réapparaît chez le pèlerin contemporain, ce que Nietzsche reprochait aux chrétiens d’avoir perdu. Le pèlerin affranchit des brimades et réprimandes du religieux d’une certaine époque, d’une église austère et sans joie, peut redécouvrir la joie de vivre qui est à la base du christianisme. Une joie simple qui fait vibrer le pèlerin dans tout son être et en laquelle, il se sent appelé à offrir le meilleur de lui-même. Cette joie le libère et le met en mouvement à tous les niveaux de sa vie : physique, psychique et spirituel. Dans son corps, c’est une vitalité renouvelée qu’il expérimente. Dans sa tête, l’oxygénation du corps en action suscite un meilleur état d’esprit. Spirituellement, tout ce ressenti donne du goût à sa vie. Sa vie prend du sens à travers ce qu’il éprouve en pèlerinage.

joie marcherVous tous, qui avez expérimenté le pèlerinage, êtes capable de reconnaître la vérité de cette joie à être en marche. Nous l’avons tous éprouvé. Malgré les courbatures, les ampoules et les coups de soleil, nous avons tous pris plaisir à cette longue randonnée. Toutefois, nous sommes tous revenus avec la même difficulté. Comment faire le transfert dans mon quotidien? D’où me venait cette joie? Qu’est-ce qui la véhiculait? Comment faire pour que ce bien-être persiste?

Après y avoir réfléchi, et m’être observé sur la route, trois choses m’apparaissent à la source de cette joie. (Nos amis français en seront bien heureux.) En pèlerinage, le pèlerin habite un contexte qui suscite un état d’esprit lui permettant d’expérimenter ce qui lui manque le plus dans sa vie de tous les jours : liberté, fraternité et égalité.

Le pèlerin apprivoise sa liberté. Lentement, il s’autorise une liberté qu’il ne se connaissait pas. À travers elle, il se donne le droit d’être lui-même, de vivre en cohérence avec ce qui l’habite. Il s’affranchit d’un cadre de vie qui étouffait la vie en lui.

Sur le chemin, en route vers le sanctuaire, le pèlerin expérimente la fraternité. Une fraternité qu’il ne rencontre plus que très rarement, même au sein de sa propre famille. Au fil de ses pas, il construit un lien de confiance avec l’humanité. Il découvre qu’il pourra toujours compter sur une présence aidante, un accueil chaleureux.

Enfin, le pèlerin apprend à vivre sans discrimination. Il n’y a plus ni mécanicien, ni enseignante, ni médecin. Les races et les cultures se mélangent. Il vit des relations humaines sans jugement, sans hiérarchie, d’égal à égal.

chemin forêtLe pèlerinage nous défait peu à peu de ce qui nous déshumanise. Il nous ramène là où il fait bon vivre : dans la possibilité d’être soi-même, sans artifice; dans la possibilité d’un vivre ensemble épanouissant. Le pèlerinage offre un espace où retrouver confiance en l’humanité, un espace où il fait bon vivre. Cette expérience, cette saveur de la vie, il est possible de la ramener chez nous. Elle n’existe pas seulement sur les sentiers de pèlerinage. Il suffit de s’observer. Lorsque je suis en marche vers le sanctuaire, une transformation s’opère en moi. Je ne suis plus dans le même état d’esprit. Je ne suis plus régi par les mêmes règles, les mêmes lois. Je m’ouvre à un autre possible.

Alors, quelles sont ces lois qui me régissent et me ramènent à la vie, à la joie de vivre? Il n’y a pas une réponse, mais une multitude de réponses. Des réponses en mouvements, changeantes, évolutives. Il n’y aura jamais une réponse définitive. Le pèlerin est en marche, sa réponse en processus. Elle est là, quelque part en nous, inscrite dans notre chair. Elle s’apprivoise de l’intérieur. C’est elle qui nous tire en avant et nous appelle au déplacement. Elle qui nous conduit vers notre sanctuaire : cet espace appelant le meilleur en chacun de nous.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le sanctuaire, cette part négligée du pèlerinage.

Si tu dois vivre parmi le tumulte, ne lui livre jamais ton corps. Garde ton âme calme et retirée.
C’est un sanctuaire où tu trouveras, quand tu le voudras,le bonheur.

Alexandra David-Néel

La Voie du St-Laurent - Pointe-à-la-FrégateOn a souvent entendu l’expression : « Ce n’est pas le pèlerin qui fait le chemin, mais le chemin qui fait le pèlerin! » À la lueur des récits de pèlerinages, pèlerin et chemin semblent former un duo qui dessine une relation beaucoup plus profonde qu’il ne le paraît. Une relation presque romantique, avec ses joies, ses crises et ses peines. Dans presque tous les récits de pèlerins le chemin semble prendre vie et devenir compagnon de voyage. Plus qu’un compagnon même, à certains moments il devient un maître…

Le chemin enseigne le pèlerin. Il le réconforte, le console, mais parfois… le malmène et le bouscule aussi. Le chemin met le pèlerin à l’épreuve, le poussant parfois jusque dans ses retranchements. Il l’ébranle jusque dans ses convictions, l’amenant à reconsidérer sa vision du monde et de la vie, à la reformuler. À travers lui, le pèlerin se découvre une force et une capacité de résilience qu’il ne se connaissait pas. Il se découvre un goût nouveau pour la vie, une manière différente de l’apprécier et de la savourer. Le chemin se fait alors rassurant, mettant sur le passage du pèlerin ce dont il a besoin au moment qui convient.

À travers le chemin le pèlerin apprend la confiance, le lâcher prise, l’abandon. « À chaque jour suffit sa peine! », nous enseigne le dicton. Le chemin, lui, nous le fait éprouver dans tout notre corps. Mais il nous apprend aussi qu’il n’y a nul besoin de s’inquiéter pour demain! Le chemin est bienveillant. Il me mène au premier café, à la première fontaine. Il m’offre un banc dans ce parc, de l’ombre au pied d’un marronnier pour me reposer. À l’entrée de ce village, il aura ce sourire accueillant. Dans mes moments de découragements, il me tendra la main et se fera rassurant.

La Voie du St-Laurent - Ste-Anne-des-MontsTout au long de cette route, parfois pavée, parfois rocailleuse, parfois sinueuse, le  pèlerin se découvre, s’apprend, s’approfondit en relation avec le « chemin ». On oublie souvent cependant de quoi est fait ce « chemin ». Le chemin, comme dirait le sage, n’est que le doigt qui pointe vers la lune. Celui qui montre la direction. L’horizon du pèlerinage est beaucoup plus large. Le limiter au seul chemin serait en restreindre l’expérience.

Pèlerin et chemin ne sont rien s’ils ne vont nulle part, ce ne seraient plus que de l’errance. C’est donc d’une évidence limpide : on se met en route pour aller quelque part! Le chemin n’est pas seul garant de la qualité de cette expérience inoubliable, la direction ou l’orientation qui l’anime aussi. Se rendre au village de notre enfance pour des retrouvailles entre amis, rendra le chemin fort différent que de s’y rendre pour des funérailles… L’intention que porte notre voyage change tout, même notre rapport au chemin.

En ce qui a trait au pèlerinage, la situation est à peu près la même, mais n’est pas aussi claire cependant. À l’origine, et par définition, le pèlerinage désignait un pèlerin qui prenait la route pour se rendre dans un sanctuaire. C’est le sanctuaire qui interpelait le pèlerin et le chemin devenait le meilleur moyen pour s’y rendre. Aujourd’hui, il en va de même, seulement, il arrive que l’on confonde moyen avec finalité et que le pèlerin se sente plus interpelé par le chemin. Trop concentré, ou trop heureux de vivre le chemin, nous oublions qu’il a un but, une destination. Nous oublions que le pèlerinage s’articule entre pèlerin, chemin et sanctuaire, et que c’est dans cette articulation qu’il prend toute sa signification.La Voie du St-Laurent - Coin du Banc

Dès l’instant où je commence à formuler le projet d’un pèlerinage, commence à se dessiner en moi l’horizon de ma quête : le sanctuaire. Je dis bien commence, car cet horizon sera appelé à se définir tout au long de mon chemin. Il ne faut pas oublier que ce qui met le pèlerin en route n’est pas seulement le plaisir de la randonnée sinon ce n’est plus du pèlerinage. Le pèlerinage a une fonction et le pèlerin voit dans celle-ci un exercice spirituel qui lui permette d’approfondir un moment charnière de sa vie. Le pèlerin se met en route éveillé par une remise en question, ou un malaise/mal-être, lui indiquant qu’il aspire à un meilleur. Un meilleur qu’il ne peut pas encore nommer, il en a une petite idée, mais qu’il apprendra à formuler en cours de route… sur le chemin.

Le sanctuaire qui pointe donc à l’horizon de notre chemin de pèlerin est celui-là même qui nous met en route. Il est le moteur de notre pèlerinage. C’est lui qui nous entraîne hors de nos sentiers battus. Le sanctuaire désigne un espace de sanctification et sanctification renvoie à ce qui est bon. Le sanctuaire appelle donc ce qu’il y a de meilleur en chacun de nous. Il nous invite à le laisser jaillir en nous sortant de nos enfermements.

La Voie du St-Laurent - Cap-Bon-AmiEn acceptant de quitter ma demeure, mon chez-moi, mes routines, mes idées toutes faites, le sanctuaire m’invite à l’ouverture. Il m’invite à revoir le contenu mon sac de vie, à me défaire de mon trop-plein, à me libérer de mes attachements, pour voir la vérité de ce qui m’habite et parvenir, enfin, à la nommer.  Le sanctuaire est le point d’horizon et le point d’intériorisation du pèlerin. Tout au long de sa marche, le pèlerin sera appelé à formuler et reformuler ce sanctuaire à travers l’expérience du chemin. À mettre des mots sur sa quête.

Le chemin est fait de mille choses, de milles rencontres, qui interpellent le pèlerin dans sa longue marche. C’est à travers elles que se dessine le sanctuaire et qu’il prend forme; que le pèlerin parvient à nommer le sanctuaire qui l’habite. Chemin et sanctuaire travaillent de concert pour libérer le meilleur en chacun de nous.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Marcher longtemps pour voir autrement

Ce n’est pas la lumière qui manque à notre regard, c’est notre regard qui manque de lumière.
Gustave Thibon

Camino Frances - PyrénéesIl faut parfois marcher longtemps pour en arriver à un point de vue différent. Le pèlerinage exige cet effort de marcher, pendant de longues heures, pour parvenir à un point d’observation qui nous place sous l’émerveillement d’un angle nouveau. Un point de vue qui change toutes les perspectives, duquel je ne vois plus le monde de la même manière, d’un lieu où tout est chamboulé…

Pour ce faire, à certains moments, il suffira de tourner la tête pour poser ce regard nouveau; à d’autres, il faudra faire de grands détours. Toutefois, changer de point de vue m’appellera chaque fois au déplacement. Je devrai me déplacer, tourner le dos à quelque chose, aller plus loin, de sommets en sommets, de hauteurs en profondeurs, de plaines en forêts, de lacs en rivières, pour en arriver à percevoir tout ce que la vie cherche à dire. Parfois contradictoires, j’apprendrai en déplaçant mon regard que rien n’est fixé d’avance, qu’il n’y a pas qu’une seule réponse possible.

Il faut donc du mouvement pour donner de la perspective à nos vies, se déplacer. Nos vies sont ainsi faites que si nous persistons à rester sur nos positions, nous nous privons de tout un panorama. Pire, nous nous enfermons dans des points de vue qui voilent de grands pans de la vie et restreignent l’horizon à un trou de serrure.

Camino Frances - PyrénéesLa route m’appelle au déplacement. Le pèlerinage m’invite à réfléchir mes visions rigides de la vie. Suis-je réellement en déplacement ou est-ce que je chercherais à me confirmer dans mes certitudes?

Le mystère pascal de la mort et de la résurrection cherche à nous faire entrer dans cette dynamique du déplacement. Bien que la fête de Pâques soit terminée, le temps pascal, lui, se poursuit pendant cinquante jours. Cinquante jours pour digérer ce déplacement qui nous fait passer de la mort à la vie. Un déplacement qui dépasse notre entendement et auquel nous offrons souvent des explications banales.

Camino Frances - Croix de ferEn suivant le mouvement de cette histoire, nous pouvons voir toute l’ampleur du cheminement qu’il est demandé de faire : ne pas fuir un événement qui n’est pourtant pas une fatalité, accepter de suivre ce chemin malgré les souffrances qu’il engendre, abandonner tout contrôle sur les événements, s’abandonner, être abandonné. Entrer dans la solitude et faire confiance au point d’être prêt à tout perdre, même la vie. S’effacer, se vider complètement de soi pour entrer dans un grand silence. Au-delà de ce silence, de ce tombeau vide, tout ce que nous savons, c’est qu’il y a la vie : plus de vie. C’est ce que le récit nous dit. Un récit qui n’a rien d’historique, qui indique un parcours.

L’exercice du pèlerinage nous invite à ce type de déplacement. S’aventurer sur ces sentiers peut mener sur cette voie. Ce chemin, à travers toutes ces beautés, pourrait nous faire traverser des difficultés qui nous mèneront à briser cette part de nous-mêmes qui se dresse en résistances, nous enfermant dans des rigidités qui empêchent la vie de circuler. Nul ne peut dire où conduira le pèlerinage. Tout ce qui peut être dit c’est qu’il provoquera un déplacement, un changement de point de vue, si le pèlerin accepte de se laisser déplacer…

Illusion d'optiqueEn acceptant d’être déplacé, plus rien ne sera comme avant pour le pèlerin. Il n’habitera plus les mêmes regards, son horizon sera transformé. Il ne pourra plus se contenter du trou de la serrure pour contempler la vie. Maintenant qu’il a vu, que sa conscience s’est éveillée, le retour en arrière est impossible. Comme avec ces images aux illusions d’optique : une fois que nous avons vu, nous ne pouvons plus ignorer ce que nous avons vu. Et même si nous ne percevons plus l’illusion, nous avons tout de même vu. Nous savons qu’il existe autre chose : un autre possible, un regard différent, des règles différentes. Et l’histoire de Pâques nous dit que, dans cet autrement, il y a plus de vie que nulle part ailleurs.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté