Un espace à l’abri du temps

Aux Îles, on n’a pas l’heure, on a le temps.
Expression madelinienne
Ceux qui me lisent le savent, j’ai du plaisir à décortiquer et à prendre conscience des multiples facettes de la vie que le pèlerinage permet de mettre en lumière et de faire vivre comme apprentissage. Cet été, sur les Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine, je me suis attardée à ressentir le plaisir de vivre au gré du temps qui passe. Tout pèlerinage amène le pèlerin à redécouvrir le doux rythme du temps naturel. Celui que l’on voit dans le ciel, dans les vagues, les marées, les fruits qui mûrissent, les fleurs qui se fanent. Quand je marche, tout semble ralentir et le temps semble infini. Pas de cadran pour me réveiller, la clarté du jour me suffit. Pas de pause-diner imposée, pas de jour de ménage, pas de course à l’épicerie avant de faire le souper qui doit être sur la table à 18h00.

Le temps pèlerin, c’est manger quand l’appétit se fait sentir, dormir et faire une sieste quand le corps le demande, s’arrêter pour un brin de jasette avec un Madelinot ou pour regarder les phoques se chauffer sur la plage. Le temps passe quoi que je fasse. Mais en pèlerinage, mon horaire allégé d’obligations variées me permet de profiter pleinement de chaque instant et d’allouer à chaque activité le juste temps pour la savourer.

Revenir d’un pèlerinage est souvent très déstabilisant. C’est au retour qu’on réalise qu’au-delà du chemin parcouru, exploit physique certes, il y a le cheminement vécu intérieurement. Un début de transformation qui résonne en nous et qui sonne juste. Le sentiment de s’être rapproché d’un état de bien-être tant recherché. C’est dans le contraste entre ce qu’on a vécu en pèlerinage et ce que notre quotidien bien connu nous offre, que nous prenons conscience de ce nouveau moi qui s’est actualisé. Reprendre le fil de notre vie là où nous l’avions laissée, saisir les aiguilles du temps pour poursuivre notre tricot quotidien peut s’avérer parfois ardu. Pour chacun le choc sera différent, tout dépendant du manque ressenti.

Pour ma part, après m’être vautrée dans le temps réel, vivant en rebelle, sans montre, sans agenda. Maître de mon temps! À mon retour, j’ai été marquée par la vitesse à laquelle le monde vit. Plus on s’approche du monde urbain, plus les voitures roulent vite, dépassent, coupent, se faufilent pour gagner quelques longueurs dans la file, gagner quelques secondes. Sur les pistes cyclables, on a vu apparaître depuis les dernières années, des limites de vitesse, des barrières de ralentissement. La popularité du jogging ne cesse d’attirer des adeptes. Au restaurant, les clients se pressent. Pas le temps d’attendre. On ne débarque souvent plus de la voiture pour être servi. À l’épicerie, on trouve tout pour faire un repas rapidement. La vitesse est partout! Le déroulement de chaque journée semble être calculé à la seconde près. Dès la sonnerie du réveil : top chrono! La journée débute et l’horaire est préfixé. Le temps mécanique est maître et roi de ce monde moderne. Tellement habitués à performer et consommer que nous abordons chaque instant de notre vie avec cette urgence de rentabilité et d’efficacité. Nous surchargeons notre agenda comme on remplit un panier d’épicerie. Alors on se presse pour compresser le temps et réussir à tout faire avant que le temps soit écoulé. On en fait trop, trop vite en trop peu de temps, pour se donner l’illusion qu’on a gagné du temps.

Le pèlerin de vie qui désire vivre en harmonie avec les battements de son cœur, apprend à ralentir, à désencombrer son horaire en triant l’essentiel, de l’important et du futile. Il recherche le juste temps des choses, pour bien goûter l’instant présent. Cet instant qui ne reviendra pas. La vie n’est pas une course à gagner. Pourquoi vivre dans la constante urgence de ce qui s’en vient? Si toutes les musiques étaient jouées au rythme effréné du mérengué, la valse et le tango perdraient de leur charme.

 

Brigitte Harouni

Marcher et laisser marcher

“De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou.”
Michel Foucault

Savez-vous ce qu’est un panoptique? C’est un type d’architecture imaginé au 18e siècle pour rendre plus efficace la gestion d’une prison. La structure est composée d’une tour centrale autour de laquelle les cellules sont disposées en cercle. La lumière entre par les fenêtres des cellules. Le gardien installé au centre peut donc en tout temps voir ce que font les prisonniers sans être vu. Le surveillant devient invisible, et de ce fait, omniprésent. Ce type de pouvoir incite au conformisme et à l’autodiscipline, l’individu se sentant constamment surveillé.

Inconsciemment, nous adoptons nous-mêmes des comportements pour lesquels nous avons été conditionnés, et ce malgré l’absence d’autorité apparente. Avez-vous remarqué comme nous avons tendance à spontanément nous référer à des règles ou des normes quand il est question de prendre une décision? Négligeant souvent d’écouter notre propre désir intérieur. D’où nous vient cet étrange réflexe qui prend le dessus sur notre jugement et notre sens de l’initiative?

règles et conventionsDurant toute notre croissance, de notre plus jeune âge à l’âge adulte, tous nos apprentissages sont influencés par les valeurs éducatives de notre milieu familial et de celui du monde de l’éducation. À coups de récompenses ou de punitions, de valorisation ou de réprimande, on nous conditionne à apprendre et à intégrer les comportements souhaités, ceux valorisés par notre société actuelle. Les règles de politesse, les protocoles, les bienséances, le code de la route, le sens du devoir, et j’en passe. Tous ces cadres de références nous dictent la conduite à adopter selon la circonstance. Y déroger entraîne généralement des conséquences peu souhaitables alors que s’y conformer est nettement valorisé pour celui qui veut bien paraître et briller. On se croit ainsi mieux outillés pour la vie adulte, plus autonomes et fonctionnels pour bien évoluer dans le monde des grands. Alors que chacun de ces cadres vient limiter notre liberté, créant autour de nous cette prison invisible dans laquelle on s’enferme et de laquelle on aura bien peur de sortir.

limites et cadresToute décision, si simple soit-elle, fait aujourd’hui référence à une règle ou à un cadre de conventions.  Adulte, on se surprend à demander à une collègue : « tu mets quoi pour y aller ce soir? Y vas-tu en jeans ou en robe? ». Tant d’années passées à chercher à donner la bonne réponse pour avoir une bonne note. Tant de travaux faits en connaissant les exigences à produire et les critères de correction. Nous avons appris à bien répondre à l’autre. À agir en fonction des attentes de l’autre. Pour plaire à l’autre. Pour bien paraître. Alors adulte, souvent, nous avons encore ce réflexe de chercher à correspondre aux attentes extérieures à nous-mêmes. Et ce réflexe nous enferme. Il nous limite dans nos décisions et dans nos actions. Comme ce gardien invisible du panoptique, un pouvoir invisible semble nous emprisonner et nous empêcher d’être nous-mêmes. Non pas un pouvoir comme celui de Big Brother, qui nous oppresse et contrôle l’information, mais plutôt, comme le dit Alain Damasio, le pouvoir de Big Mother. Un enfermépouvoir que l’on accepte de subir, qui nous conforte, nous rassure et nous donne raison. Une source d’influence qui nous materne pour insidieusement nous amener à agir volontairement comme elle le souhaite, sans qu’elle ne soit là.

Bien que se sentant un peu rebelles et aventuriers, ceux qui partent marcher Compostelle n’échappent pas à ce conditionnement. Dès la phase de préparation, on peut observer toute la mécanique qui est mobilisée en vue du grand départ. Rien n’est laissé au hasard. Notre pèlerin québécois partira avec l’équipement recommandé et conseillé. Il aura pris soin de respecter toutes les étapes requises. Inquiété d’oublier quelque chose ou de ne pas arriver bien préparé pour la grande représentation. Et en cours de route, nombreux seront les pèlerins qui porteront un jugement sur la qualité de la performance pèlerine de ceux qui n’auront pas marché les 800 km, ou ceux qui auront fait porter leurs bagages, ou même ceux qui auront fait une partie du trajet en autobus. Ceux-là n’ont pas fait le vrai chemin. Ils trichent! Mais qui corrige?

Brigitte Harouni

Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Prendre soin de moi

“Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière.”
Proverbe chinois
Elle nous semble parfois bien mince cette ligne entre être égoïste et penser à soi. L’altruisme, l’entraide, le dévouement et la compassion étant des valeurs très glorifiées, il est parfois difficile, voire même douloureux, de songer se prioriser. Alors comment se permettre de se dorloter un peu sans culpabiliser? Comment apprendre à départir ce qui me revient et ce qui revient à l’autre de faire?

Lors de mon premier pèlerinage à pied, j’ai rapidement pris conscience que si je n’écoutais pas les signaux que me lançait mon corps, si je ne prenais pas le temps de m’ajuster pour avancer sans trop de douleurs, je n’aurais pas pu profiter pleinement de cette expérience. Je ne me serais certainement pas rendue à destination tel que je le désirais. Et peut-être ne l’aurais-je même pas atteinte. Ma vie quotidienne m’offre également des défis. Quels qu’ils soient, ils auront toujours un impact sur mon physique. Fatigue, pleurs, migraines, lourdeurs, maux de dos, de genoux, réactions cutanées, cancers, ulcères. Est-ce que je ne soigne que le symptôme? Pourtant, durant ma longue marche, si je faisais une ampoule, en plus de soigner l’ampoule et pour éviter que la blessure ne s’aggrave, je posais une action pour modifier mon comportement, pour corriger ce qui me paraissait être la cause de l’apparition de ma douleur. Je me permettais de m’arrêter plus souvent, d’aérer mes pieds et de les tremper dans un ruisseau ou une fontaine; je marchais moins de kilomètres dans une journée, le temps de me soigner; je pouvais même décider de me départir de ces bottes qui finalement étaient trop petites pour moi. Je prenais donc le temps de penser à moi, sans crainte du jugement des autres. J’avais peu de mérite : j’étais seule. Je pouvais donc me prioriser sans culpabiliser. Mais dans mon quotidien, si je ne prends pas soin de moi, qui le fera? Qui doit me dire de ralentir, de m’asseoir, de dire non quand c’est ce que je ressens, de rester à la maison lorsque je suis malade, mais aussi de faire des activités qui me font plaisir, qui me permettent de me réaliser? Est-ce que je continue d’endurer ce qui me fait souffrir, pour bien paraître? Aux yeux de qui?

Sur le chemin, il en va de même pour ce qui est de mon sac à dos. Qui d’autre que moi aurait pu le porter? Il m’incombait alors de choisir le poids de ce que j’étais prête à porter. Je prenais ma décision en tenant compte de mes limites et en toute conscience des conséquences que le surpoids risquait d’occasionner. Et dans mon quotidien alors? Est-ce que je choisis vraiment en toute franchise ce que j’accepte de porter sur mes épaules? Quand j’accepte d’ajouter du poids dans mon sac de vie, est-ce une charge supplémentaire que j’accepte honnêtement d’assumer?

Lors d’un autre pèlerinage, à vélo cette fois-ci, avec ma grande adolescente, j’ai pris conscience de la dynamique relationnelle d’être deux, qui plus est, d’être dans une relation d’aide. Ce périple m’a permis de mettre en évidence la part qui appartient à l’autre. À travers le vent, les côtes abruptes et les pistes au sol mou, je voyais ma grande peiner. Dans notre quotidien, nous avons spontanément le désir d’aider l’autre et d’aller le soulager du poids qu’il porte ou de la souffrance qu’il traverse. Mais qu’est-ce qu’aider adéquatement l’autre? Je ne pouvais pas pédaler à sa place. Et si j’avais pu, aurait-ce été l’aider? N’y a-t-il pas un apprentissage à tirer de cette expérience exigeante et douloureuse qu’elle ne pourra réaliser que si elle l’accomplit elle-même? Suis-je égoïste si je la laisse forcer et traîner son bagage? Lors de cette expédition,  ma contribution aimante et aidante de parent est d’accompagner ma fille dans l’atteinte de son objectif. Je l’encourage; je l’attends pour qu’elle voie que je suis là et que nous faisons équipe; je lui donne des conseils pour qu’elle économise son énergie tout en rentabilisant son jeu de vitesses; je lui partage mon expérience; je peux même occasionnellement transporter une petite partie de son bagage. Dans notre quotidien, il importe de prendre conscience de la part de l’autre et de définir clairement ce qui est le plus aidant pour l’autre et pour moi-même en fonction de la situation, des finalités visées et des limites à respecter pour que chacun chemine au meilleur de ses capacités sur sa propre route.

Je vais terminer en vous partageant un fait qui m’a grandement fait réfléchir sur ce sujet lors d’un récent voyage en avion. Voyageant depuis tant d’année maintenant, les consignes d’urgence, je les avais entendues maintes fois. Pourtant, cette fois-là, je suis restée bouche bée devant cet évident constat : « En cas de dépressurisation de la cabine, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres ». C’est en prenant soin de moi que je suis à mon meilleur pour aider l’autre. C’est à moi de prendre les mesures nécessaires pour être bien, pour respirer librement. Et c’est en définissant clairement le besoin de l’autre que je trouve ma juste part dans l’aide que je peux lui prodiguer.

L’égoïsme n’a pas que des mauvais côtés. Il en faut une certaine dose pour être bien. C’est dans cette zone qui oscille entre répondre à ses propres besoins et concilier harmonieusement l’aide que l’on offre à autrui que chacun trouve un équilibre sain.

Brigitte Harouni

Pèleriner à travers son quotidien

Pilgrimage is about what happens along the way.
Bob Kunzinger
Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais ouverte à l’émerveillement, attentive à ce qui m’entoure, à l’espace que je traverse. Je me laisserais imprégner par les paysages que je côtoie pourtant tous les jours, fascinée par les changements de couleurs et de lumières dans la nature. La féérie d’un tourbillon enfloconné, les odeurs d’un automne flamboyant, le vol des oiseaux migrateurs, le rayon de soleil dans mon salon, la chaleur d’un feu de bois, la beauté de nos petits villages aux maisons colorées. Tant de choses qui m’entourent au quotidien et auxquelles je n’accorde peut-être pas autant d’attention que si elles m’étaient nouvellement offertes. En 2017, je serai touriste chez moi!

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je prendrais le temps de dire « bonjour » ou « bonne journée » aux gens que je croise; j’échangerais quelques mots ou un sourire avec celui qui attend l’autobus comme moi, celle qui fait la file d’épicerie patiemment, avec la personne qui jardine devant sa maison. Je prendrais un peu de temps pour connaître et créer une relation toute simple avec les gens que je côtoie régulièrement. En quoi étudie le jeune qui me sert à l’épicerie et qui apporte ses devoirs pour combler les temps calmes de sa journée? Comment vont les affaires pour le garagiste devant chez qui je vois beaucoup de voitures s’arrêter ces temps-ci? D’où vient la serveuse du petit restaurant où je vais souvent, celle qui a un petit accent original? En pèlerinage, je découvre tant de personnes enrichissantes qui colorent ma route simplement parce que nous avons pris un peu de temps pour échanger quelques phrases, le temps d’une pause, le temps d’un repas. Ces relations, sincères bien qu’éphémères, font partie des plaisirs et des souvenirs parfois marquants de ma route. Pourquoi n’aurais-je pas cette même ouverture pour aller à la rencontre des gens qui marquent mon quotidien?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
se reposerJe prendrais le temps d’écouter les signaux que me transmet mon corps. Je prendrais des décisions et des actions pour être physiquement bien. Je pourrais refuser certaines surcharges au travail car la fatigue commence à m’user, dire à mon ados que s’il veut que je le voyage, il devra déneiger la voiture pour ménager mon dos, aller m’allonger sans culpabiliser pour récupérer après une journée éreintante, prendre le temps de soigner cet élancement que j’ai au cou et que je traîne depuis trop longtemps maintenant. Quand je marche les chemins de pèlerinage, je prends le temps d’écouter mon corps et d’en prendre soin. J’ai appris que si je n’interviens pas lorsque la douleur se présente, la guérison sera plus longue et plus complexe. C’est pourquoi, je prends des pauses régulièrement, bois de l’eau, masse mes mollets, crème mes pieds, mange plus léger et me couche tôt. En 2017, tout en continuant de m’occuper des autres, je me donne le devoir de prendre soin de moi et de ma santé.

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je ferais du ménage! Un ménage concret dans ma garde-robe, dans mes armoires de cuisine, dans ma bibliothèque, dans le garde-manger, dans le garage, dans le cabanon. En pèlerinage, j’ai passé tellement de temps à reconsidérer le contenu de mon sac à dos pour l’alléger et me permettre d’avancer plus librement. Le pèlerin voyage avec son essentiel. Dans mon quotidien, certaines choses ne me sont qu’encombrantes ou accaparantes. En 2017, je prends le temps de faire un tri. Je donne, je jette, je garde. Lentement, je me libère de certaines amarres, de certaines ancres que je ne désire plus posséder car elles ne font plus partie de mon essentiel pour avancer sur ma route de vie.

Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je choisirais mes compagnons de route. Je m’entourerais de personnes avec lesquelles j’ai du plaisir à avancer dans la vie, des gens qui me font grandir, qui m’aident, qui me font du bien. Des gens qui partagent ma vision de la vie, mes valeurs et avec lesquelles la complicité se passe de mots. Sur le chemin, les rencontres vont et viennent. Certains feront plusieurs jours de marche ensemble, d’autres ne se seront croisés qu’une seule fois et d’autres se retrouveront au hasard de la route après quelques jours d’absence. Ainsi va la vraie vie aussi. Est-ce que je me permets de choisir mes relations?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais attentive aux signes qui balisent ma route. Je me donnerais régulièrement des objectifs me permettant de me rapprocher lentement du but que je me suis fixé dans la vie. J’évaluerais fréquemment la route que je parcours, les décisions prises et les actions posées, afin de m’assurer que j’avance toujours dans la bonne direction, que mes pas concordent avec ce que je désire atteindre dans ma vie. Je réviserais mes attentes, les questionnerais pour confirmer que le but auquel j’aspire résonne toujours en harmonie avec la personne que je suis, avec la personne que j’évolue à être. Je prendrais les moyens qu’il faut pour avancer chaque jour un peu plus vers mon but. En pèlerinage, chacun marche vers cette destination finale qu’il s’est donnée. Mais à l’intérieur de chaque pèlerin, il y a tout un remue-ménage et remue-méninges qui s’effectue. Quel est ce sanctuaire dans ma vie?
Le pèlerin d’aujourd’hui c’est quelqu’un qui part marcher en quête de plus de sens à la vie, en quête d’un indéfinissable bien-être intérieur. Ce pèlerin qui fait un bout de route sur les chemins de pèlerinage avant de revenir à son quotidien, c’est moi, c’est vous. Et si vous traversiez l’année 2017 comme on aborde la vie durant un pèlerinage?
Bonne année 2017, … Bon pèlerinage!
Brigitte Harouni

L’échange de cadeaux sur le chemin de la vie

Le don est échange de vie ; et la vie, échange de don.
Paul Zumthor 
Le temps de Noël, c’est le temps de donner. Donner des cadeaux à ceux que l’on aime, faire des dons de denrées alimentaires à ceux dans le besoin, donner de son temps à ceux que l’on voit moins souvent durant l’année. On se donne en faisant des compromis et des concessions; on ouvre sa porte; on ouvre sa maison. Et dans cet échange de « cadeaux », il y a deux acteurs : le donneur et le receveur.

Sur les chemins de pèlerinage, donneurs et receveurs se côtoient et s’épaulent tout le long de la route. C’est cet échange qui rend le chemin praticable et donne vie au chemin. Comme la rivière qui serpente à travers le désert, les personnes qui accueillent le pèlerin à travers ses kilomètres de marche, le nourrissent physiquement et spirituellement. Et inversement, celui qui reçoit le pèlerin, l’hospitaleros, garde la trace de ce passage sur sa propre route de vie. La puissance et la richesse de la relation pèlerin-hospitaleros réside dans cet échange mutuel. Cette synergie de la rencontre enrichit chacune des personnes touchées par l’échange. Comme dans toute relation d’échange, un fruit germe de la rencontre d’un pèlerin et d’un hospitaleros, d’un receveur et d’un donneur. Une relation s’établit, un lien se créer, des souvenirs s’inscrivent qui viendront teinter le chemin de vie des deux personnes. Chacun reprendra sa route en portant en lui un peu de l’autre. C’est ce que certains appellent « la magie du chemin ». La dynamique de l’échange de « cadeaux » n’a d’impact que si les trois acteurs sont en jeux : le donneur, le receveur et l’échange relationnel, ce phénomène d’osmose qui s’opère entre les deux personnes.

Dans notre monde moderne, le receveur a rapidement tendance à penser monnayer sa part de l’échange. Spontanément, celui qui reçoit met la main dans sa poche pour sortir quelques sous pour signifier sa reconnaissance envers le donneur. Mais sur un chemin de pèlerinage, tout comme dans notre vie quotidienne, l’argent n’est pas forcément l’unique monnaie d’échange. Le pèlerin peut enrichir son donneur en offrant une belle soirée d’histoires et d’anecdotes du chemin, en partageant des moments de rires et de plaisirs sincères mais passagers, en prenant le temps de participer à la vie des hôtes, en donnant un peu de qui il est, de ses valeurs, de ses croyances et de ses connaissances. Il est des cadeaux qui n’ont pas de prix. Dire bonjour et sourire à celui que l’on croise en chemin, ramasser ce que l’autre a échappé sans s’en rendre compte et le lui rendre, aller donner un coup de main à celui qui a les bras trop chargés, à celui qui semble mal pris.

Souvent celui qui donne ne souhaite pas d’argent en retour. C’est là toute la beauté du geste. Sa gratuité! C’est vraiment ça donner : partager une richesse que l’on possède et dont l’autre a besoin. Celui qui donne offre un peu de lui : un coin de toit à l’abri, une assiette du repas, un petit bout de route en voiture, un verre d’eau, une pomme de son verger. Le donneur est nourrit par la reconnaissance et la gratitude qu’il lit dans les yeux du receveur. Tout comme le scout qui a fait une bonne action, celui qui donne se sent envahi par une sensation intérieure qui le grandit et le réchauffe. Il en tire une satisfaction égoïstement personnelle.

Comme pour toute chose, nous avons généralement développé, dans ce rapport de donneur-receveur, une zone de confort, un rôle dans lequel nous nous sentons plus à l’aise. Certains en sont presque devenus des donneurs professionnels, tout comme d’autres sont devenus des receveurs universels. Pourtant, dans chaque rôle les apprentissages sont importants et contribuent à faire de nous des pèlerins de vie aux multiples compétences en relations humaines.  À exacerber un rôle, on risque de nourrir notre égo et ainsi nuire à la dynamique relationnelle d’échange entre le donneur et le receveur. Apprendre à donner, c’est s’intéresser et se soucier des besoins de l’autre. C’est prendre conscience de la présence de l’autre et la considérer. Dans la société dans laquelle nous vivons, une société de plus en plus individualiste, savoir donner est une bien belle qualité. Apprendre à recevoir, c’est s’intéresser et se soucier de ses propres besoins. Malheureusement, on a souvent tendance à ne pas vouloir s’accorder d’importance, de crainte de passer pour égoïste ou profiteur. Plusieurs vont être réticents à demander de l’aide de peur de déranger ou de s’imposer.

En ce temps des fêtes, vivez de la « magie de Noël ». Demandez-vous si vous êtes plus donneur ou receveur. Osez sortir de votre rôle de confort. Allez à la découverte d’un nouvel apprentissage!

Brigitte Harouni

Ce qui freine ma marche

La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même.
Franklin Roosevelt
La capacité d’adaptation dépend grandement de la souplesse d’esprit et de l’ouverture que nous avons à accepter le changement. Voyager, c’est mettre à l’épreuve cette aptitude. C’est choisir de sortir de ses habitudes pour aller découvrir un ailleurs et un autrement. C’est se rendre disponible à apprendre, à apprivoiser et parfois même à adopter la différence et la nouveauté. C’est grâce à ce déplacement extérieur que je peux mettre en lumière mes résistances intérieures, que je peux questionner mes limites et mes enfermements. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer? Quels sont mes freins? Ont-ils leur raison d’être?

chemin clôturéComme l’adolescent qui élargit son territoire d’exploration en allant chez des amis, et qui, conscient que les règles peuvent être discutées, questionne le fait que l’autre a des droits et des privilèges qu’il n’a pas, le voyageur découvre de nouvelles façons de faire et de vivre qui viennent ébranler la base de ses propres prémisses. Celui qui a grandi dans un pays « surdéveloppé » a été façonné par une multitude de règles, de conventions, de codes, de lois et d’encadrements de toutes sortes venant baliser le chemin et la voie à suivre. Cet exosquelette est tellement fort et tellement présent que toute initiative prise par l’individu pour en sortir est perçue comme de la délinquance, voire même de la folie. On dira de celui qui, se sentant trop  à l’étroit dans ce moule, se permet de sortir de cette route sécuritaire toute tracée pour vivre plus de liberté, que c’est un marginal; simplement parce qu’il vit en marge de ce que la société environnante prône. Et paradoxalement, ce qui peut paraître étouffant pour certains est perçu comme sécurisant par d’autres. Chaque famille, chaque parent, instaure des règles dans le but d’offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants, pour qu’ils ne manquent de rien, pour leur assurer un bel avenir. Le cadre est là pour protéger. C’est le casque de vélo, la clôture du jardin, la ceinture de sécurité, la veste de flottaison. Mais mère disait : « Trop d’une chose n’est jamais bon ». Alors je vous le demande : quel adulte devenons-nous lorsque tout autour de nous est pensé et prévu pour éviter de se faire mal?

Bottes et VéloVoyager, c’est s’exposer à vivre, à ressentir le déséquilibre et l’inconfort de l’expérience nouvelle. C’est se mettre en situation d’ouverture face à l’inconnu et au changement. Pourtant, récemment, dans un hôtel de Cuba, j’entendais une touriste québécoise qui refusait fermement qu’on lui serve son café dans un verre. Elle exigeait de l’avoir dans une tasse. Pourquoi cette rigidité? D’où origine cet enfermement? Chaque pays a son cadre de vie. Prendre le temps de l’observer et de le comprendre nous permet de réaliser que faire autrement est possible et acceptable. Certains peuples mangent avec des ustensiles, d’autres avec des baguettes tandis que d’autres mangent avec leurs mains, en se servant de feuilles de laitue ou de galettes de pain. Certains pays boivent le vin chaud, d’autres l’aiment frais. Tout comme certains boivent la bière tiède alors que d’autres la préfèrent glacée. Chez nous, il y a un panneau d’arrêt obligatoire à presque tous les coins de rue, alors que dans certains pays, on ne trouve aucun feu de circulation, et même aucune ligne sur la route. Selon notre code d’éthique, finir son assiette est un signe de politesse, alors que dans d’autres pays il faut en laisser une bouchée pour signifier que c’était très bon mais qu’on est maintenant rassasié.

realite-convenueTous ces encadrements ne sont que des règles inventées et convenues par les hommes. Mais elles sont si nombreuses et si présentes qu’on ne les remarque plus. Elles font partie de notre réalité convenue. Rarement nous les remettons en question. Année après année, présentées par différents agents de confiance, parents, amis, enseignants, nous apprenons à les intégrer. Elles font maintenant partie de nous et contribuent à orienter nos décisions lors de débats intérieurs. Comme elles sont nombreuses et qu’elles ont souvent de l’ancienneté, elles ont un grand pouvoir d’influence sur ce que nous conviendrons de faire, sur les actions que nous choisirons d’entreprendre. Parfois aidantes, elles peuvent cependant aussi devenir un frein au changement. Elles peuvent être limitantes, contraignantes, et même alimenter le jugement que nous avons de nous-mêmes. Elles en viennent parfois même à éclipser notre jugement en regard de la situation, nous obligeant à faire abstraction de notre élan intérieur et des sentiments qui nous habitent, de notre désir profond.

En sortant de chez soi pour aller vers l’autre, c’est tout un univers de possibilités et de modèles de vie qui s’offre à soi. Tous ces gens que je rencontre sont des « moi » potentiels. Si une version m’attire, qu’est-ce qui m’empêche d’aller vers elle et de la faire mienne? Si un changement m’interpelle, pourquoi ne pas le vivre? Qu’est-ce qui me fait dire que ce n’est pas possible? Bien que le frein soit très utile sur un véhicule, il faut savoir le retirer pour pouvoir avancer. Sur la route au volant de ma vie, je suis le moteur et le frein. Il n’en tient donc qu’à moi pour avancer.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Un escargot sur l’autoroute de la vie.

Le pèlerin, tout comme l’escargot, porte sur lui un point d’interrogation. Au cœur de notre 21ième siècle, sa lente présence nous déconcerte. Auto-stoppeur? Itinérant? Marchand ambulant? Pourquoi? Surtout, pourquoi? Le pèlerin est une interrogation pour notre époque.

escargotsLorsqu’il passe le pèlerin, il met du temps à traverser nos vies. Alors que sa route s’étire, on le croisera plus d’une fois. Passant et repassant devant lui, chaque rencontre devient provocation. En nous rendant à l’épicerie, on l’aperçoit, désinvolte, appuyé sur ses bâtons, il attend patiemment de traverser la rue. À l’heure du lunch, c’est dans le parc que nous l’apercevons. Allongé au pied d’un arbre, il fait la sieste, pendant que nous, nous devons retourner au boulot. Le lendemain matin, en nous pressant d’aller déposer les enfants à la garderie, nous le croisons de nouveau. Cette fois, c’est tout le village voisin qu’il défie de son pas joyeux et de ses yeux rieurs. Sa nonchalance nous nargue. Son petit air satisfait nous irrite. Et voilà qu’on le croise partout! Le pèlerin, de par sa lenteur, nous semble soudainement omniprésent.

siesteMalgré la constance de son pas, il met du temps le pèlerin. Il en met du temps pour arriver jusqu’à nous, pour traverser nos vies. Et son passage provoque. Il questionne notre mode de vie. Lorsqu’il s’arrête et que nous avons enfin la chance de l’interroger, c’est toute sa vie que nous scrutons à travers nos questions : d’où viens-tu? Où vas-tu? Pourquoi? Croyant nous soulager par cet interrogatoire, il nous entraîne encore plus loin dans nos tourments. Par ses réponses, c’est toute notre vie qu’il nous force à examiner. Secoués par cette rencontre, nous le quittons lentement, comme s’il nous avait communiqué une part de sa lenteur. Dans nos urgences, on en vient souvent à manquer l’essentiel…

Pourquoi? Même si on la lui pose souvent cette question, sa réponse n’est jamais la même. Elle évolue. Sans cesse, il la refaçonne, la retourne, la polit. Sa réponse est en cheminement, tout comme il l’est physiquement. Dégagé des contraintes inutiles, il n’a qu’à vivre. Tout son être chemine, grignotant des bouts de chemin, des bouts de vie – non pour les posséder, mais pour se laisser prendre, vivre en eux, avec eux. Le pèlerin se laisse traverser par le mouvement vivant du chemin, l’appel du sanctuaire qui vibre en lui; et, au fond de nous-mêmes, cette audace nous attire et nous exaspère. Tiraillé entre esclavage et liberté, elle nous reflète ce dont nous n’avons pas le courage. Elle renvoie à un vivre autrement dont l’inconnu inquiète le consommateur boulimique que nous sommes devenus. Elle nous renvoie à une innocente confiance en la Vie. Une innocence que nous avons perdue… trekking-245311_640Le pèlerin avance, confiant. Il n’attend rien, surtout pas qu’on prenne sa vie en main. Il fait son chemin et en reprécise la destination chaque jour. Il marche en quête de vérité, en quête d’une vie vraie, sans artifice. Alors que nos vies débordent d’exigences jusque dans nos pauvretés.

Regarder un pèlerin passer, c’est comme s’arrêter pour regarder l’escargot traverser le chemin : le temps semble se fixer. Pourtant, il n’en n’est rien. Plus détendu, moins stressé, le pèlerin avance autrement. Il n’était pas comme ça avant. C’est l’expérience qui l’a transformé, qui l’a façonné de l’intérieur. Une puissance invisible, instinctive, qui l’attire et le défait de lui-même. Le pèlerin a un impact social indéniable. Tout en douceur, il en provoque plus d’un sur son passage. C’est un révolutionnaire tranquille.

Éric Laliberté

Quel est ce rêve qui m’éveille à la vie?

Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité.
Antoine de Saint-Exupéry
reve-2Quand on est jeune, notre univers déborde de rêves de toutes sortes. Les yeux fermés, le soir dans notre lit, notre esprit créatif et imaginatif vivote, d’un savoureux désir à un autre. Avoir un petit chien, danser avec ce beau garçon de la classe voisine auquel on n’ose pas parler, vivre une aventure trépidante dans un décor rocambolesque avec notre meilleure amie. Puis, la vie de jeune adulte nous rattrape et nos rêves prennent une tournure souvent plus réaliste : partir en appartement avec son amoureux, vivre un mariage des plus romantiques, avoir des enfants, petits anges cornus adorables. Passé les vingt ans, les rêves deviennent des projets de vie réfléchis : avoir une maison avec un beau jardin, trouver un travail dans le domaine d’étude, élever trois enfants et voyager.Et souvent, les contes de fées s’arrêtent là : ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin des temps. On ne nous raconte jamais la suite de l’histoire. Comme si après toutes ces péripéties de jeunesse, la vie prenait une vitesse de croisière et filait le parfait bonheur jusqu’à la fin. Pourtant, la réalité est tout autre. Cette vitesse de croisière peut même plutôt nous donner le sentiment d’être à l’arrêt, sur le neutre. Alors je vous le demande : à quoi rêve-t-on quand les enfants sont grands, que la maison est rénovée, que la carrière est établie et que la routine est bien installée? Sylvain Lelièvre a-t-il raison lorsqu’il dit qu’ « en prenant de l’âge, on déserte son propre cœur?

voyageur-bord-de-routeC’est souvent à ce moment charnière de notre vie que le désir de changer se fera sentir avec intensité. Un sentiment d’incomplétude commence à naître que rien ne semble combler, ni le voyage dans un tout inclus à Cuba, ni l’escapade amoureuse dans un centre de massothérapie. Tous ces « avoirs » ne rassasient que temporairement et superficiellement. C’est un manque d’ « être » que l’on ressent. Alors comment répondre à ce qui cherche à s’exprimer? Maintenant adulte, nous n’avons plus l’âge d’apprendre à patiner ou à faire de la bicyclette. On a trop peur de tomber et de se faire mal. Notre parcours de vie, à travers les moments difficiles et souffrants, en a échaudé plus d’un. Combiner cette crainte acquise à ce que notre monde moderne nous a conditionné à faire : planifier, organiser, prévoir même l’imprévisible afin de le prévenir, et vous obtenez un adulte figé sur le bord du chemin de la vie.

reve-3Souvent conscient de ce qui nous appelle intérieurement  et de ce que nous souhaitons vivre, on se retrouve coincé dans un conflit moral entre « ce que je veux », les « il faut » et les « qu’en dira-t-on ». Dans cette tempête intérieure, le combat est souvent injuste car « ce que je veux » est encore bien jeune. Il a souvent grandit étouffé par les « il faut » et les « quand dira-t-on ». L’issue de la bataille n’est pas d’en sortir un gagnant, mais bien d’arriver à une solution qui fasse consensus, une proposition qui tienne compte du point de vue de ces trois personnages et avec laquelle JE est prêt à vivre.

On a beau vouloir maintenir notre vie dans un équilibre statique parfait et confortable, l’omniprésence du changement dans tous les aspects de ce qui nous entoure rend cet objectif complètement utopique. Accepter le changement, c’est être conscient de la réalité dans laquelle on chemine tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Certains changements sont très accessibles et réalisables. Ce sont de petits pas vers notre rêve lequel se définira et prendra forme au fil des étapes du parcours. Mais d’autres changements peuvent s’avérer plus fous et inquiétants pour nous et aux yeux de ceux qui nous entourent, eux qui généralement souhaitent rester dans un monde connu et sécurisant. De tels changements sont souvent signe que le désir est en gestation depuis bien longtemps dans notre esprit et qu’ils sont plus que mûrs pour voir le jour. Jean-Pierre Ferland nous chante poétiquement: « je veux mourir ma vie, et non vivre ma mort ». Si l’appel est si grand, il continuera de résonner et nous rappellera régulièrement. Alors chacun à son rythme, un pas à la fois, on découpe le parcours pour le vivre à travers des étapes raisonnables qui correspondent à ce qu’on est prêt à vivre sans se blesser et sans causer trop de dégâts autour de soi. Rien ne presse. C’est un vrai pèlerinage qui commence, celui de ma vie!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni