Prendre soin de moi

“Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière.”
Proverbe chinois
Elle nous semble parfois bien mince cette ligne entre être égoïste et penser à soi. L’altruisme, l’entraide, le dévouement et la compassion étant des valeurs très glorifiées, il est parfois difficile, voire même douloureux, de songer se prioriser. Alors comment se permettre de se dorloter un peu sans culpabiliser? Comment apprendre à départir ce qui me revient et ce qui revient à l’autre de faire?

Lors de mon premier pèlerinage à pied, j’ai rapidement pris conscience que si je n’écoutais pas les signaux que me lançait mon corps, si je ne prenais pas le temps de m’ajuster pour avancer sans trop de douleurs, je n’aurais pas pu profiter pleinement de cette expérience. Je ne me serais certainement pas rendue à destination tel que je le désirais. Et peut-être ne l’aurais-je même pas atteinte. Ma vie quotidienne m’offre également des défis. Quels qu’ils soient, ils auront toujours un impact sur mon physique. Fatigue, pleurs, migraines, lourdeurs, maux de dos, de genoux, réactions cutanées, cancers, ulcères. Est-ce que je ne soigne que le symptôme? Pourtant, durant ma longue marche, si je faisais une ampoule, en plus de soigner l’ampoule et pour éviter que la blessure ne s’aggrave, je posais une action pour modifier mon comportement, pour corriger ce qui me paraissait être la cause de l’apparition de ma douleur. Je me permettais de m’arrêter plus souvent, d’aérer mes pieds et de les tremper dans un ruisseau ou une fontaine; je marchais moins de kilomètres dans une journée, le temps de me soigner; je pouvais même décider de me départir de ces bottes qui finalement étaient trop petites pour moi. Je prenais donc le temps de penser à moi, sans crainte du jugement des autres. J’avais peu de mérite : j’étais seule. Je pouvais donc me prioriser sans culpabiliser. Mais dans mon quotidien, si je ne prends pas soin de moi, qui le fera? Qui doit me dire de ralentir, de m’asseoir, de dire non quand c’est ce que je ressens, de rester à la maison lorsque je suis malade, mais aussi de faire des activités qui me font plaisir, qui me permettent de me réaliser? Est-ce que je continue d’endurer ce qui me fait souffrir, pour bien paraître? Aux yeux de qui?

Sur le chemin, il en va de même pour ce qui est de mon sac à dos. Qui d’autre que moi aurait pu le porter? Il m’incombait alors de choisir le poids de ce que j’étais prête à porter. Je prenais ma décision en tenant compte de mes limites et en toute conscience des conséquences que le surpoids risquait d’occasionner. Et dans mon quotidien alors? Est-ce que je choisis vraiment en toute franchise ce que j’accepte de porter sur mes épaules? Quand j’accepte d’ajouter du poids dans mon sac de vie, est-ce une charge supplémentaire que j’accepte honnêtement d’assumer?

Lors d’un autre pèlerinage, à vélo cette fois-ci, avec ma grande adolescente, j’ai pris conscience de la dynamique relationnelle d’être deux, qui plus est, d’être dans une relation d’aide. Ce périple m’a permis de mettre en évidence la part qui appartient à l’autre. À travers le vent, les côtes abruptes et les pistes au sol mou, je voyais ma grande peiner. Dans notre quotidien, nous avons spontanément le désir d’aider l’autre et d’aller le soulager du poids qu’il porte ou de la souffrance qu’il traverse. Mais qu’est-ce qu’aider adéquatement l’autre? Je ne pouvais pas pédaler à sa place. Et si j’avais pu, aurait-ce été l’aider? N’y a-t-il pas un apprentissage à tirer de cette expérience exigeante et douloureuse qu’elle ne pourra réaliser que si elle l’accomplit elle-même? Suis-je égoïste si je la laisse forcer et traîner son bagage? Lors de cette expédition,  ma contribution aimante et aidante de parent est d’accompagner ma fille dans l’atteinte de son objectif. Je l’encourage; je l’attends pour qu’elle voie que je suis là et que nous faisons équipe; je lui donne des conseils pour qu’elle économise son énergie tout en rentabilisant son jeu de vitesses; je lui partage mon expérience; je peux même occasionnellement transporter une petite partie de son bagage. Dans notre quotidien, il importe de prendre conscience de la part de l’autre et de définir clairement ce qui est le plus aidant pour l’autre et pour moi-même en fonction de la situation, des finalités visées et des limites à respecter pour que chacun chemine au meilleur de ses capacités sur sa propre route.

Je vais terminer en vous partageant un fait qui m’a grandement fait réfléchir sur ce sujet lors d’un récent voyage en avion. Voyageant depuis tant d’année maintenant, les consignes d’urgence, je les avais entendues maintes fois. Pourtant, cette fois-là, je suis restée bouche bée devant cet évident constat : « En cas de dépressurisation de la cabine, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres ». C’est en prenant soin de moi que je suis à mon meilleur pour aider l’autre. C’est à moi de prendre les mesures nécessaires pour être bien, pour respirer librement. Et c’est en définissant clairement le besoin de l’autre que je trouve ma juste part dans l’aide que je peux lui prodiguer.

L’égoïsme n’a pas que des mauvais côtés. Il en faut une certaine dose pour être bien. C’est dans cette zone qui oscille entre répondre à ses propres besoins et concilier harmonieusement l’aide que l’on offre à autrui que chacun trouve un équilibre sain.

Brigitte Harouni

Associations de chemins et inscriptions 2017

Découvrez le pèlerinage de longue randonnée au Québec.

Pour tous ceux et celles qui aimeraient vivre une expérience pèlerine avec l’une des associations de chemin du Québec, le temps des inscriptions est débuté!

Ces différentes associations vous proposent des formules de pèlerinage prenant en main toute la logistique de votre parcours, ceci pour une expérience dans la tradition pèlerine à des prix très abordables. L’hébergement se fait chez l’habitant, dans des salles communautaires ou des sous-sols d’église. Pour en savoir davantage. Nous vous invitons à contacter les différentes associations selon le chemin qui vous intéresse.

Bonne route!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni


Chemin des Sanctuaires

Les inscriptions ont débuté le 15 janvier pour le chemin complet.

Pour le demi-chemin, les inscriptions débuteront le 1er février.

Les départs pour ce pèlerinage s’effectuent du 1er juin et le 25 juin.

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Chemin des Navigateurs

Les inscriptions débuteront le 1er février.

Les départs pour ce pèlerinage s’effectuent du 1er au 25 juin.

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Chemin des Outaouais

Les inscriptions ont débuté le 15 janvier pour le chemin complet.

Les départs pour ce pèlerinage s’effectuent du 25 mai au 18 juin 2017.

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Marcher pour vivre dans la postmodernité

Le vrai miracle n’est pas de marcher sur les eaux ni de voler dans les airs :
il est de marcher sur la terre.

Houeï Neng
La vie est mouvement. Il n’y a pas une seule parcelle de vie qui ne soit en mouvement. De la moindre pierre, au plus grand des astres; du micro-organisme, au corps le plus complexe; du vent dans les arbres, au cours de la rivière; du sang dans mes veines, aux mouvements interstellaires, tout bouge! Ce qui refuse de bouger est voué à mourir.

La plante qui renonce à pousser ne donnera pas de fruit et finira par pourrir. Le cours d’eau qui s’arrête finit par stagner et s’assécher. Toutefois, mouvement ne signifie pas pour autant agitation. Je peux remuer une eau stagnante, elle n’en sera pas plus vivante. La vie n’est pas agitation. Le mouvement de la vie est loin de l’agitation compulsive de notre époque et c’est en le goûtant, en s’y plongeant, qu’on le perçoit. L’expérience pèlerine se situe dans cette dynamique. Elle nous met en contact d’une manière toute particulière avec ce mouvement vivant. Plus encore, elle permet de marcher en marge du monde pour faire table rase des influences de la modernité et redécouvrir le monde dans son essence vitale. Le nouveau pèlerin est définitivement postmoderne.

Il n’y a rien de plus simple que la marche.

Avant la modernité, le cours de la vie était établi par les institutions gouvernementales, ecclésiales et scolaires. Cependant, l’hégémonie des institutions a fini par s’user et en révolter plus d’un. Les institutions se sont alors montrées décevantes sur plusieurs points et l’entrée dans la modernité a fait éclater ces repères traditionnels. La modernité a cessé de regarder derrière et s’est résolument tournée vers l’avenir. Nous allions reprendre les choses en main et construire des jours meilleurs, dans un futur… qui n’en finissait plus d’être repoussé. Malgré sa vision d’avenir sans limite et son économie – en apparence – toujours triomphante, la modernité a fini par désenchanter et a fait place à la postmodernité.

La postmodernité a fait éclater les derniers repères de la vie sociale et l’a fragmentée de toute part. Aujourd’hui, plus rien ne tient ensemble. Il ne reste qu’un individu cellulaire dont l’identité, elle aussi fragmentée, est dissimulée derrière une multitude de masques à porter. Ici, le courant est fort. Il devient difficile de s’accrocher à quoi que ce soit. Toute certitude est remise en question et cette situation peut devenir effrayante. On le voit d’ailleurs avec la montée des mouvements radicaux traditionalistes qui prennent le sentier de la guerre et lèvent le poing. Qui suis-je dans ce monde qui se dissout? Où vais-je dans cette tempête poussant, tirant, dans toutes les directions? La révolution a eu lieu, mais le vide qu’elle a laissé est angoissant. Et certains jours, dans l’angoisse et l’agitation postmoderne, il y a réellement de quoi être effrayé. Nous cherchons alors désespérément de nouveaux repères.

Comme après toute révolution dans l’histoire de l’humanité, nous avons de la difficulté à faire le passage vers un vivre autrement. Nous reproduisons alors les mêmes systèmes sous d’autres appellations, jusqu’à ce que nous trouvions l’espace d’y échapper. Nous ne fréquentons plus les églises, mais nous passons nos dimanches au gym à vénérer le corps… parfait. Nous ne croyons plus en l’économie actuelle, mais nous inventons des économies parallèles. Il est devenu tellement difficile de vivre, de se donner des repères de vie, que nous nous offrons les services d’un coach de vie.  Toutes les solutions sont bonnes pour ne pas se laisser emporter par l’absence de sens de la postmodernité. La surconsommation, sur tous ses plans, est sans doute celle que nous empruntons le plus souvent pour supporter ce mouvement déchaîné. Ce mouvement est-il vivant pour autant?

Dans l’éclatement des repères de la postmodernité, l’expérience pèlerine est sans doute l’une des expériences à travers laquelle nous puissions faire une sage et bénéfique transition vers l’après-postmodernité. Pour que le chaos puisse passer, se donner du recul pour mieux l’observer; se donner l’espace et le temps pour aller plus loin que ce courant en le quittant; sauter en bas du train de l’agitation postmoderne et, du lieu du pèlerinage, l’observer de la marge. Dans cet espace et ce temps différent, le pèlerin postmoderne reprend contact avec le courant de la Vie : lenteur, contemplation, calme, gestes simples, gratuité, entraide, fraternité, communauté de base… Le pèlerinage met en relief ce qui manque à nos vies. En somme, marchez pour vivre! Il n’y a rien de plus simple que la marche pour réapprendre à vivre quand tout fout le camp.

Éric Laliberté

 

Pèleriner à travers son quotidien

Pilgrimage is about what happens along the way.
Bob Kunzinger
Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais ouverte à l’émerveillement, attentive à ce qui m’entoure, à l’espace que je traverse. Je me laisserais imprégner par les paysages que je côtoie pourtant tous les jours, fascinée par les changements de couleurs et de lumières dans la nature. La féérie d’un tourbillon enfloconné, les odeurs d’un automne flamboyant, le vol des oiseaux migrateurs, le rayon de soleil dans mon salon, la chaleur d’un feu de bois, la beauté de nos petits villages aux maisons colorées. Tant de choses qui m’entourent au quotidien et auxquelles je n’accorde peut-être pas autant d’attention que si elles m’étaient nouvellement offertes. En 2017, je serai touriste chez moi!

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je prendrais le temps de dire « bonjour » ou « bonne journée » aux gens que je croise; j’échangerais quelques mots ou un sourire avec celui qui attend l’autobus comme moi, celle qui fait la file d’épicerie patiemment, avec la personne qui jardine devant sa maison. Je prendrais un peu de temps pour connaître et créer une relation toute simple avec les gens que je côtoie régulièrement. En quoi étudie le jeune qui me sert à l’épicerie et qui apporte ses devoirs pour combler les temps calmes de sa journée? Comment vont les affaires pour le garagiste devant chez qui je vois beaucoup de voitures s’arrêter ces temps-ci? D’où vient la serveuse du petit restaurant où je vais souvent, celle qui a un petit accent original? En pèlerinage, je découvre tant de personnes enrichissantes qui colorent ma route simplement parce que nous avons pris un peu de temps pour échanger quelques phrases, le temps d’une pause, le temps d’un repas. Ces relations, sincères bien qu’éphémères, font partie des plaisirs et des souvenirs parfois marquants de ma route. Pourquoi n’aurais-je pas cette même ouverture pour aller à la rencontre des gens qui marquent mon quotidien?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
se reposerJe prendrais le temps d’écouter les signaux que me transmet mon corps. Je prendrais des décisions et des actions pour être physiquement bien. Je pourrais refuser certaines surcharges au travail car la fatigue commence à m’user, dire à mon ados que s’il veut que je le voyage, il devra déneiger la voiture pour ménager mon dos, aller m’allonger sans culpabiliser pour récupérer après une journée éreintante, prendre le temps de soigner cet élancement que j’ai au cou et que je traîne depuis trop longtemps maintenant. Quand je marche les chemins de pèlerinage, je prends le temps d’écouter mon corps et d’en prendre soin. J’ai appris que si je n’interviens pas lorsque la douleur se présente, la guérison sera plus longue et plus complexe. C’est pourquoi, je prends des pauses régulièrement, bois de l’eau, masse mes mollets, crème mes pieds, mange plus léger et me couche tôt. En 2017, tout en continuant de m’occuper des autres, je me donne le devoir de prendre soin de moi et de ma santé.

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je ferais du ménage! Un ménage concret dans ma garde-robe, dans mes armoires de cuisine, dans ma bibliothèque, dans le garde-manger, dans le garage, dans le cabanon. En pèlerinage, j’ai passé tellement de temps à reconsidérer le contenu de mon sac à dos pour l’alléger et me permettre d’avancer plus librement. Le pèlerin voyage avec son essentiel. Dans mon quotidien, certaines choses ne me sont qu’encombrantes ou accaparantes. En 2017, je prends le temps de faire un tri. Je donne, je jette, je garde. Lentement, je me libère de certaines amarres, de certaines ancres que je ne désire plus posséder car elles ne font plus partie de mon essentiel pour avancer sur ma route de vie.

Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je choisirais mes compagnons de route. Je m’entourerais de personnes avec lesquelles j’ai du plaisir à avancer dans la vie, des gens qui me font grandir, qui m’aident, qui me font du bien. Des gens qui partagent ma vision de la vie, mes valeurs et avec lesquelles la complicité se passe de mots. Sur le chemin, les rencontres vont et viennent. Certains feront plusieurs jours de marche ensemble, d’autres ne se seront croisés qu’une seule fois et d’autres se retrouveront au hasard de la route après quelques jours d’absence. Ainsi va la vraie vie aussi. Est-ce que je me permets de choisir mes relations?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais attentive aux signes qui balisent ma route. Je me donnerais régulièrement des objectifs me permettant de me rapprocher lentement du but que je me suis fixé dans la vie. J’évaluerais fréquemment la route que je parcours, les décisions prises et les actions posées, afin de m’assurer que j’avance toujours dans la bonne direction, que mes pas concordent avec ce que je désire atteindre dans ma vie. Je réviserais mes attentes, les questionnerais pour confirmer que le but auquel j’aspire résonne toujours en harmonie avec la personne que je suis, avec la personne que j’évolue à être. Je prendrais les moyens qu’il faut pour avancer chaque jour un peu plus vers mon but. En pèlerinage, chacun marche vers cette destination finale qu’il s’est donnée. Mais à l’intérieur de chaque pèlerin, il y a tout un remue-ménage et remue-méninges qui s’effectue. Quel est ce sanctuaire dans ma vie?
Le pèlerin d’aujourd’hui c’est quelqu’un qui part marcher en quête de plus de sens à la vie, en quête d’un indéfinissable bien-être intérieur. Ce pèlerin qui fait un bout de route sur les chemins de pèlerinage avant de revenir à son quotidien, c’est moi, c’est vous. Et si vous traversiez l’année 2017 comme on aborde la vie durant un pèlerinage?
Bonne année 2017, … Bon pèlerinage!
Brigitte Harouni

Apprécier la lumière

L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry
C’est dans l’obscurité qu’on remarque le plus la lumière, disait un ex-toxicomane et itinérant. Avec les jours d’hiver, celle-ci nous manque de plus en plus et parfois le moral n’est pas fort. Dans l’obscurité qui se prolonge, la vie vient à manquer et perd de son sens. L’obscurité nous pèse lourd. Ce temps de l’année nous semble interminable. Il n’est pas étonnant que, dans un tel contexte, l’arrivée de Noël nous réjouisse. Son arrivée annonce le retour de la lumière. Le jour se lève enfin sur cette longue nuit et les premiers rayons vont bientôt pointer à l’horizon. Traverser Noël, c’est entrer dans l’espérance. Nous avons besoin de lumière pour vivre.

Ce qui est désolant dans l’absence de lumière, c’est qu’on puisse passer sa vie sous les néons de notre civilisation sans se rendre compte de rien. Comme dans un élevage industriel de poulet, l’éclairage illusoire d’une vie factice nous maintient en vie artificiellement. On peut dès lors se questionner, est-ce parce qu’il fait clair que je suis dans la lumière? Aveuglé par trop de lumière, on n’y voit rien!

Lorsque notre vie nous étourdit, que l’agenda est trop rempli, que tout va de travers, que le moral n’y est plus. Lorsqu’on se précipite d’événements en événements, d’une activité à l’autre, que la fatigue nous accable, que l’on manque toujours de temps. Lorsqu’un petit remontant devient nécessaire pour passer au travers et faire digérer le surplus ingurgité. Lorsque, malgré tout, nous maintenons ce rythme. Il faut bien l’admettre : on n’y voit rien! Nous sommes dans l’obscurité la plus totale, malgré l’éclairage. Aveuglés par trop d’éclats, d’agitation, de télévision, d’internet, de modes, de croyances, de craintes, de certitudes et de convictions, notre vie manque d’espace pour respirer. Éblouis et convaincus du bienfondé de cette civilisation de consommation, aveuglés par la fatalité de notre situation : on n’y voit rien!

Certitudes et convictions! Quoi de plus aveuglant que des certitudes et des convictions? On en a beaucoup des convictions! Tout le monde est convaincu de quelque chose. La plus grande conviction que nous ayons est sans doute celle des cloisons de notre vie. Pas le choix, c’est comme ça! Il y a une espèce de fatalité à vivre dans ces conditions d’élevage de poulet industriel qui fait maintenant figure de pression sociale. Celui qui ne s’y conforme pas est hors norme, disqualifié. Tout espace doit être comblé et les standards de performance maintenus, sous peine de passer pour un sous-individu dont les capacités sont limités, un lâche, un fainéant.

Pourtant, vous pourrez être le plus convaincant des convaincus et affirmer avec certitude ce qu’il faut de bonne terre et d’ingrédients pour bien faire pousser les végétaux; nous avons tous vu, et contre toutes attentes, cette fleur fragile jaillir d’une fissure dans le trottoir en plein centre-ville. Cette petite fleur a de quoi ébranler nos plus solides convictions et toutes nos croyances sur la fatalité de la vie. Lorsque nous la croisons, cette petite fleur, elle jette un éclairage sur nos obscurités, nos zones d’ombres, nos enfermements… Elle nous révèle des choses que nous aurions préféré laisser dans l’obscurité : « Ce que l’on ne voit pas ne fait pas de mal! » Malgré nos œillères, cette petite fleur nous rappelle que la vie prend sa place et son temps dans un ordre qui n’est pas celui que nous suivons. Elle nous rappelle que nous sommes sur la fausse route à peiner comme nous le faisons. Que malgré nos structures de béton, la vie est plus forte que tout. Elle ne s’enferme pas.

La vie prend son temps, s’étire longuement, savoure, contemple, file doucement, s’épanouit d’un rien. La vie est présence. Tout y baigne. On ne peut y échapper. Même dans la plus profonde de nos psychoses, la vie demeure. Elle est à l’image de ce que décrit l’allégorie de la caverne de Platon : celui qui désire l’étreindre devra sortir de son obscurité, de son repli sur soi. Il devra aller jouer dehors! La vie est bien plus qu’un jeu d’ombre sur l’écran de nos télévisions. Il faut sortir pour l’apprécier pleinement.

L’expression sortir de l’ombre, ou même de nos obscurités, ne vous est pas inconnue et vous savez certainement mieux que quiconque ce qu’elle peut signifier pour vous. On peut toutefois s’entendre pour dire qu’en se lançant dans une telle aventure, il y a quelque chose qui invite à vaincre ses démons intérieurs et ses peurs, laisser tomber ses idées toutes faites, abandonner ses croyances étouffantes, oublier ses préjugés, défaire les liens d’un ego sans borne… Ce qui est à retenir, et il n’y pas à en douter, c’est que pour en sortir : il faut quitter. Le déplacement est nécessaire. Rien n’arrivera si on ne quitte pas. Pour sortir de l’obscurité, il faut délibérément la quitter et se mettre en route vers la lumière.

Pour l’aveugle, cette image n’est certainement pas la meilleure et peut sembler exclusive. Ce n’est pas le but de cette réflexion. Marcher vers la lumière suggère tendre vers la vérité de ce qui fait vivre, de ce qui est juste. Se donner comme référence la force vivante qui nous anime et travailler de concert avec elle pour que tout vive. Un parcours où je m’inscris en cheminement avec l’autre dans la Vie. « Je » n’est jamais seul, ni par lui-même, il s’accomplit dans le mouvement de cette interrelation.

En ce moment, alors que la lumière est à son plus bas et que nous sommes parvenus au moment le plus sombre. À l’heure où nous vivons chacun pour soi, prisonniers de nous-mêmes. À l’heure où notre société fait la propagande de l’individu-consommateur et objet de consommation. À l’heure où la radicalité fait rage et qu’il n’y a plus de place pour nuancer. À l’heure où tout peut sembler perdu. Serons-nous prêts à quitter l’obscurité pour entrer dans la lumière de la Vie et vivre pleinement? Je nous le souhaite. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire c’est de se laisser éclairer : voir la vérité sur soi et sur le monde qui nous entoure. Celle qui nous rappelle que personne ne désire vivre dans l’angoisse et l’anxiété, dans la peur et l’oppression, dans l’agression et la manipulation. Celle qui nous rappelle que nous voulons être aimés, que nous avons besoin d’amour, et que nous avons beaucoup à offrir. Le percevoir, c’est déjà être en route.

Prenons soin les uns des autres dans ce parcours vers la lumière. Même si la joie est grande, la route n’est pas toujours facile.

Joyeuse fête de la lumière! Joyeux Noël! Joyeux Pèlerinage!

Éric Laliberté

L’échange de cadeaux sur le chemin de la vie

Le don est échange de vie ; et la vie, échange de don.
Paul Zumthor 
Le temps de Noël, c’est le temps de donner. Donner des cadeaux à ceux que l’on aime, faire des dons de denrées alimentaires à ceux dans le besoin, donner de son temps à ceux que l’on voit moins souvent durant l’année. On se donne en faisant des compromis et des concessions; on ouvre sa porte; on ouvre sa maison. Et dans cet échange de « cadeaux », il y a deux acteurs : le donneur et le receveur.

Sur les chemins de pèlerinage, donneurs et receveurs se côtoient et s’épaulent tout le long de la route. C’est cet échange qui rend le chemin praticable et donne vie au chemin. Comme la rivière qui serpente à travers le désert, les personnes qui accueillent le pèlerin à travers ses kilomètres de marche, le nourrissent physiquement et spirituellement. Et inversement, celui qui reçoit le pèlerin, l’hospitaleros, garde la trace de ce passage sur sa propre route de vie. La puissance et la richesse de la relation pèlerin-hospitaleros réside dans cet échange mutuel. Cette synergie de la rencontre enrichit chacune des personnes touchées par l’échange. Comme dans toute relation d’échange, un fruit germe de la rencontre d’un pèlerin et d’un hospitaleros, d’un receveur et d’un donneur. Une relation s’établit, un lien se créer, des souvenirs s’inscrivent qui viendront teinter le chemin de vie des deux personnes. Chacun reprendra sa route en portant en lui un peu de l’autre. C’est ce que certains appellent « la magie du chemin ». La dynamique de l’échange de « cadeaux » n’a d’impact que si les trois acteurs sont en jeux : le donneur, le receveur et l’échange relationnel, ce phénomène d’osmose qui s’opère entre les deux personnes.

Dans notre monde moderne, le receveur a rapidement tendance à penser monnayer sa part de l’échange. Spontanément, celui qui reçoit met la main dans sa poche pour sortir quelques sous pour signifier sa reconnaissance envers le donneur. Mais sur un chemin de pèlerinage, tout comme dans notre vie quotidienne, l’argent n’est pas forcément l’unique monnaie d’échange. Le pèlerin peut enrichir son donneur en offrant une belle soirée d’histoires et d’anecdotes du chemin, en partageant des moments de rires et de plaisirs sincères mais passagers, en prenant le temps de participer à la vie des hôtes, en donnant un peu de qui il est, de ses valeurs, de ses croyances et de ses connaissances. Il est des cadeaux qui n’ont pas de prix. Dire bonjour et sourire à celui que l’on croise en chemin, ramasser ce que l’autre a échappé sans s’en rendre compte et le lui rendre, aller donner un coup de main à celui qui a les bras trop chargés, à celui qui semble mal pris.

Souvent celui qui donne ne souhaite pas d’argent en retour. C’est là toute la beauté du geste. Sa gratuité! C’est vraiment ça donner : partager une richesse que l’on possède et dont l’autre a besoin. Celui qui donne offre un peu de lui : un coin de toit à l’abri, une assiette du repas, un petit bout de route en voiture, un verre d’eau, une pomme de son verger. Le donneur est nourrit par la reconnaissance et la gratitude qu’il lit dans les yeux du receveur. Tout comme le scout qui a fait une bonne action, celui qui donne se sent envahi par une sensation intérieure qui le grandit et le réchauffe. Il en tire une satisfaction égoïstement personnelle.

Comme pour toute chose, nous avons généralement développé, dans ce rapport de donneur-receveur, une zone de confort, un rôle dans lequel nous nous sentons plus à l’aise. Certains en sont presque devenus des donneurs professionnels, tout comme d’autres sont devenus des receveurs universels. Pourtant, dans chaque rôle les apprentissages sont importants et contribuent à faire de nous des pèlerins de vie aux multiples compétences en relations humaines.  À exacerber un rôle, on risque de nourrir notre égo et ainsi nuire à la dynamique relationnelle d’échange entre le donneur et le receveur. Apprendre à donner, c’est s’intéresser et se soucier des besoins de l’autre. C’est prendre conscience de la présence de l’autre et la considérer. Dans la société dans laquelle nous vivons, une société de plus en plus individualiste, savoir donner est une bien belle qualité. Apprendre à recevoir, c’est s’intéresser et se soucier de ses propres besoins. Malheureusement, on a souvent tendance à ne pas vouloir s’accorder d’importance, de crainte de passer pour égoïste ou profiteur. Plusieurs vont être réticents à demander de l’aide de peur de déranger ou de s’imposer.

En ce temps des fêtes, vivez de la « magie de Noël ». Demandez-vous si vous êtes plus donneur ou receveur. Osez sortir de votre rôle de confort. Allez à la découverte d’un nouvel apprentissage!

Brigitte Harouni

De la gratitude. Quitter le touriste en soi.

La gratitude peut transformer votre routine en jours de fête.
William Arthur Ward
Savons-nous accueillir avec gratitude les bonnes choses de la vie? Avons-nous tendance à ne plus les voir? Sommes-nous capable d’émerveillement, de spontanéité, de gestes gratuits? Savons-nous encore nous réjouir de ce qui nous est offert? Si la réponse est non, peut-être aurions-nous besoin de quitter le touriste en nous pour entrer davantage dans la gratitude du pèlerin…

Bottes et VéloJe me souviens de cette affiche au babillard d’une auberge sur le chemin du Puy : « Le touriste exige, le pèlerin reçoit avec gratitude. » Cette même affiche se retrouvait dans plusieurs auberges espagnoles. La nécessité d’exposer un tel message nous dit combien l’état pèlerin n’est pas inné, il se choisit.

Lorsque le pèlerin franchit l’étape du 10ième jour, que le chemin l’a rassuré; qu’il a laissé tomber ses préoccupations passées; qu’il a cessé de se battre avec lui-même; qu’il ne cherche plus à faire le chemin, mais à le vivre; il entre dans cet espace où l’expérience devient gratitude. Il quitte le touriste en lui, sort de l’action contrôlée, performante, pleine d’exigences et d’attentes pour lâcher prise sur ce qu’il veut et accueillir ce qui est.Bottes et Vélo

Bottes et VéloNous débutons tous touristes sur le chemin de pèlerinage et c’est en cheminant que l’on devient pèlerin. Ceci dit, être touriste n’est pas mauvais en soi. Le touriste en nous donne le goût de la découverte, aiguise la curiosité. Grâce à cet état de touriste, tous nos sens se mettent en éveil. Nous découvrons et savourons avec émerveillement. Ce n’est qu’au fil de nos pas touristiques, que nous nous métamorphoserons en pèlerin.

Bottes et VéloMais qu’est-ce qui vient à bout du touriste en nous?

Le temps du touriste n’est pas le même que celui du pèlerin. Être touriste est une expérience de courte durée dans un contexte bien organisé. Le touriste quitte en ayant l’assurance qu’il reviendra là où il en était dans sa vie. Bottes et VéloIl a besoin de cet ancrage. Le voyage n’est qu’une courte parenthèse dans sa vie. Elle ne dépassera guère les une ou deux semaines. Le pèlerin quitte pour un long voyage, plusieurs semaines, dans le désir de se laisser déplacer. Il avance pour être transformé. Ses pas le portent vers un ailleurs meilleur, qui résonne en lui et fait vibrer le meilleur de lui-même. Le touriste ne fait qu’un bref envol à l’extérieur de sa cage, mais y revient toujours. Le pèlerin brûle les ponts derrière lui, sans cesse il avance.

En vivant la transition du pèlerinage, le pèlerin est bousculé dans ses repères. Certains se laissent bousculer aisément, d’autres offrent plus de résistance. Perdre ses repères, c’est un peu perdre le nord : on ne s’y reconnaît plus. Bottes et VéloFace à cette perte de sens, celle qui m’éloigne du sens usuel et routinier du cours de ma vie, je peux paniquer et choisir de me fermer à l’expérience. Mais si j’ai pu m’ouvrir à l’expérience du chemin, y grandir en confiance, je serai en mesure de faire le passage vers l’état pèlerin. De touriste à pèlerin, il y a cet espace béant dans lequel je dois plonger, m’abandonner. Autrement, je demeure touriste. Bottes et VéloJe préfère alors le statu quo de mes enfermements, plutôt que d’apprivoiser de nouveaux repères. Cette résistance peut venir d’une chose aussi simple que : « Si ce n’est pas mon lit, c’est inconfortable. »; « Mon beurre d’arachide au petit-déjeuner me manque. »; ou plus intense « Ce n’est pas propre comme je le souhaiterais. »; « Je n’aime pas cette nourriture. »; « Ils ont de ces manières! »; « Je paie donc j’ai droit. »; etc. Bottes et VéloTous ces détails me tirent en arrière et m’empêchent d’avancer. En me laissant aller à ces exigences qui veulent refonder le monde selon mes perceptions, mon inconfort peut alors s’ériger en barricade et bloquer toute possibilité de transition vers l’état pèlerin. L’état de touriste qui se prolonge devient alors méfiant et susceptible. Bottes et VéloIl ne se situe plus dans le mouvement qui l’a vu quitter sa demeure, mais au niveau des peurs et des craintes. Bottes et VéloLe touriste qui perdure exige un retour au plan statique de sa vie routinière.

Incrusté dans ses peurs et ses craintes, il ne parvient pas à s’affranchir de cet instinct de méfiance. Il demeure centré sur ses manques et ses souffrances, s’apitoyant sur son sort. L’autre, le monde nouveau, ne lui donne pas ce qu’il veut et devient symbole de la barrière entre lui et son bonheur. Ses relations s’inscrivent alors dans un art de la manipulation pour obtenir davantage. Bottes et VéloEn se comportant ainsi, il maintient une posture de touriste qui le situe et le maintient à l’intérieur d’une culture de consommation et de marchandage. Il a des attentes. Il s’attend à recevoir un service de qualité, rapide et courtois. Bottes et VéloCar, selon son cadre de référence, il le mérite bien. C’est pour ça qu’il se paie des vacances après tout! Le touriste au long cours cultive son ego. Il n’est plus dans le mouvement du voyage. Voyager, partir en pèlerinage, implique de quitter sa demeure (ses habitudes) pour se découvrir autrement, en relation avec un monde tout autre.

Bottes et VéloLa dynamique pèlerine se situe à l’opposé de cette culture de consommation. Elle se situe du côté de la gratuité, du don, de la reconnaissance. Adopter une posture pèlerine, nous positionne hors de ce culte de l’ego et nous place dans un relationnel plein de gratitude. Bottes et VéloLe pèlerin s’offre à l’expérience, se laisse façonner par elle. Le touriste veut la posséder, en avoir pour son argent, souligne le négatif, ce qui est différent de chez lui, combien c’est meilleur chez lui, combien les gens le dérangent. Le pèlerin se réjouit d’une journée de pluie, d’avoir dormi à la belle étoile, d’une erreur de parcours, de la vie communautaire du chemin.

Bottes et Vélo - Arc-en-ciel - Sainte-Anne-des-MontsEntrer dans l’expérience pèlerine nous fait sortir de cette méfiance consommatrice, celle qui bouffe son prochain, se nourrit de l’autre, pour avancer vers sa source avec confiance et discernement. Et si j’étais moins touriste dans ma vie de tous les jours et davantage pèlerin? Et si je cultivais la gratitude pèlerine?

Bottes et Vélo - Emblême

Merci à vous tous qui avez croisé nos pas de pèlerins!

Éric Laliberté

Ce qui freine ma marche

La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même.
Franklin Roosevelt
La capacité d’adaptation dépend grandement de la souplesse d’esprit et de l’ouverture que nous avons à accepter le changement. Voyager, c’est mettre à l’épreuve cette aptitude. C’est choisir de sortir de ses habitudes pour aller découvrir un ailleurs et un autrement. C’est se rendre disponible à apprendre, à apprivoiser et parfois même à adopter la différence et la nouveauté. C’est grâce à ce déplacement extérieur que je peux mettre en lumière mes résistances intérieures, que je peux questionner mes limites et mes enfermements. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer? Quels sont mes freins? Ont-ils leur raison d’être?

chemin clôturéComme l’adolescent qui élargit son territoire d’exploration en allant chez des amis, et qui, conscient que les règles peuvent être discutées, questionne le fait que l’autre a des droits et des privilèges qu’il n’a pas, le voyageur découvre de nouvelles façons de faire et de vivre qui viennent ébranler la base de ses propres prémisses. Celui qui a grandi dans un pays « surdéveloppé » a été façonné par une multitude de règles, de conventions, de codes, de lois et d’encadrements de toutes sortes venant baliser le chemin et la voie à suivre. Cet exosquelette est tellement fort et tellement présent que toute initiative prise par l’individu pour en sortir est perçue comme de la délinquance, voire même de la folie. On dira de celui qui, se sentant trop  à l’étroit dans ce moule, se permet de sortir de cette route sécuritaire toute tracée pour vivre plus de liberté, que c’est un marginal; simplement parce qu’il vit en marge de ce que la société environnante prône. Et paradoxalement, ce qui peut paraître étouffant pour certains est perçu comme sécurisant par d’autres. Chaque famille, chaque parent, instaure des règles dans le but d’offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants, pour qu’ils ne manquent de rien, pour leur assurer un bel avenir. Le cadre est là pour protéger. C’est le casque de vélo, la clôture du jardin, la ceinture de sécurité, la veste de flottaison. Mais mère disait : « Trop d’une chose n’est jamais bon ». Alors je vous le demande : quel adulte devenons-nous lorsque tout autour de nous est pensé et prévu pour éviter de se faire mal?

Bottes et VéloVoyager, c’est s’exposer à vivre, à ressentir le déséquilibre et l’inconfort de l’expérience nouvelle. C’est se mettre en situation d’ouverture face à l’inconnu et au changement. Pourtant, récemment, dans un hôtel de Cuba, j’entendais une touriste québécoise qui refusait fermement qu’on lui serve son café dans un verre. Elle exigeait de l’avoir dans une tasse. Pourquoi cette rigidité? D’où origine cet enfermement? Chaque pays a son cadre de vie. Prendre le temps de l’observer et de le comprendre nous permet de réaliser que faire autrement est possible et acceptable. Certains peuples mangent avec des ustensiles, d’autres avec des baguettes tandis que d’autres mangent avec leurs mains, en se servant de feuilles de laitue ou de galettes de pain. Certains pays boivent le vin chaud, d’autres l’aiment frais. Tout comme certains boivent la bière tiède alors que d’autres la préfèrent glacée. Chez nous, il y a un panneau d’arrêt obligatoire à presque tous les coins de rue, alors que dans certains pays, on ne trouve aucun feu de circulation, et même aucune ligne sur la route. Selon notre code d’éthique, finir son assiette est un signe de politesse, alors que dans d’autres pays il faut en laisser une bouchée pour signifier que c’était très bon mais qu’on est maintenant rassasié.

realite-convenueTous ces encadrements ne sont que des règles inventées et convenues par les hommes. Mais elles sont si nombreuses et si présentes qu’on ne les remarque plus. Elles font partie de notre réalité convenue. Rarement nous les remettons en question. Année après année, présentées par différents agents de confiance, parents, amis, enseignants, nous apprenons à les intégrer. Elles font maintenant partie de nous et contribuent à orienter nos décisions lors de débats intérieurs. Comme elles sont nombreuses et qu’elles ont souvent de l’ancienneté, elles ont un grand pouvoir d’influence sur ce que nous conviendrons de faire, sur les actions que nous choisirons d’entreprendre. Parfois aidantes, elles peuvent cependant aussi devenir un frein au changement. Elles peuvent être limitantes, contraignantes, et même alimenter le jugement que nous avons de nous-mêmes. Elles en viennent parfois même à éclipser notre jugement en regard de la situation, nous obligeant à faire abstraction de notre élan intérieur et des sentiments qui nous habitent, de notre désir profond.

En sortant de chez soi pour aller vers l’autre, c’est tout un univers de possibilités et de modèles de vie qui s’offre à soi. Tous ces gens que je rencontre sont des « moi » potentiels. Si une version m’attire, qu’est-ce qui m’empêche d’aller vers elle et de la faire mienne? Si un changement m’interpelle, pourquoi ne pas le vivre? Qu’est-ce qui me fait dire que ce n’est pas possible? Bien que le frein soit très utile sur un véhicule, il faut savoir le retirer pour pouvoir avancer. Sur la route au volant de ma vie, je suis le moteur et le frein. Il n’en tient donc qu’à moi pour avancer.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Un escargot sur l’autoroute de la vie.

Le pèlerin, tout comme l’escargot, porte sur lui un point d’interrogation. Au cœur de notre 21ième siècle, sa lente présence nous déconcerte. Auto-stoppeur? Itinérant? Marchand ambulant? Pourquoi? Surtout, pourquoi? Le pèlerin est une interrogation pour notre époque.

escargotsLorsqu’il passe le pèlerin, il met du temps à traverser nos vies. Alors que sa route s’étire, on le croisera plus d’une fois. Passant et repassant devant lui, chaque rencontre devient provocation. En nous rendant à l’épicerie, on l’aperçoit, désinvolte, appuyé sur ses bâtons, il attend patiemment de traverser la rue. À l’heure du lunch, c’est dans le parc que nous l’apercevons. Allongé au pied d’un arbre, il fait la sieste, pendant que nous, nous devons retourner au boulot. Le lendemain matin, en nous pressant d’aller déposer les enfants à la garderie, nous le croisons de nouveau. Cette fois, c’est tout le village voisin qu’il défie de son pas joyeux et de ses yeux rieurs. Sa nonchalance nous nargue. Son petit air satisfait nous irrite. Et voilà qu’on le croise partout! Le pèlerin, de par sa lenteur, nous semble soudainement omniprésent.

siesteMalgré la constance de son pas, il met du temps le pèlerin. Il en met du temps pour arriver jusqu’à nous, pour traverser nos vies. Et son passage provoque. Il questionne notre mode de vie. Lorsqu’il s’arrête et que nous avons enfin la chance de l’interroger, c’est toute sa vie que nous scrutons à travers nos questions : d’où viens-tu? Où vas-tu? Pourquoi? Croyant nous soulager par cet interrogatoire, il nous entraîne encore plus loin dans nos tourments. Par ses réponses, c’est toute notre vie qu’il nous force à examiner. Secoués par cette rencontre, nous le quittons lentement, comme s’il nous avait communiqué une part de sa lenteur. Dans nos urgences, on en vient souvent à manquer l’essentiel…

Pourquoi? Même si on la lui pose souvent cette question, sa réponse n’est jamais la même. Elle évolue. Sans cesse, il la refaçonne, la retourne, la polit. Sa réponse est en cheminement, tout comme il l’est physiquement. Dégagé des contraintes inutiles, il n’a qu’à vivre. Tout son être chemine, grignotant des bouts de chemin, des bouts de vie – non pour les posséder, mais pour se laisser prendre, vivre en eux, avec eux. Le pèlerin se laisse traverser par le mouvement vivant du chemin, l’appel du sanctuaire qui vibre en lui; et, au fond de nous-mêmes, cette audace nous attire et nous exaspère. Tiraillé entre esclavage et liberté, elle nous reflète ce dont nous n’avons pas le courage. Elle renvoie à un vivre autrement dont l’inconnu inquiète le consommateur boulimique que nous sommes devenus. Elle nous renvoie à une innocente confiance en la Vie. Une innocence que nous avons perdue… trekking-245311_640Le pèlerin avance, confiant. Il n’attend rien, surtout pas qu’on prenne sa vie en main. Il fait son chemin et en reprécise la destination chaque jour. Il marche en quête de vérité, en quête d’une vie vraie, sans artifice. Alors que nos vies débordent d’exigences jusque dans nos pauvretés.

Regarder un pèlerin passer, c’est comme s’arrêter pour regarder l’escargot traverser le chemin : le temps semble se fixer. Pourtant, il n’en n’est rien. Plus détendu, moins stressé, le pèlerin avance autrement. Il n’était pas comme ça avant. C’est l’expérience qui l’a transformé, qui l’a façonné de l’intérieur. Une puissance invisible, instinctive, qui l’attire et le défait de lui-même. Le pèlerin a un impact social indéniable. Tout en douceur, il en provoque plus d’un sur son passage. C’est un révolutionnaire tranquille.

Éric Laliberté