The Way, a « post-religious » pilgrimage?

Bottes et Vélo est heureux de vous annoncer qu’Éric Laliberté a été retenu pour présenter une communication dans le cadre du Symposium international pour les Pilgrimage Studies qui aura lieu à l’Université Wiliam&Mary de Virginie, le 7 octobre prochain.

Le titre de la communication: The Way, a post-religious pilgrimage?

Cette communication veut réfléchir comment les pèlerinages sur les Chemins de Compostelle se sont affranchis d’une culture exclusivement catholique sans pour autant l’exclure.

Éric Laliberté, doctorant de l’Université Laval, membre étudiant de la Chaire Jeunes et religions – Chaire et observatoire, sera le premier québécois à prendre part à ce symposium. Il est également membre du Consortium international pour les Pilgrimage Studies de l’Université William&Mary.

Éric Laliberté et Brigitte Harouni

Quelle quête de sens?

Lire est une route sur laquelle nous avançons.
Pierre Dumayet
Le pèlerin parcourt les chemins, comme le lecteur parcourt les pages d’un livre. Ses pas font vivre des paysages, des villes, des villages. Ils donnent vie à cette place du marché, animent ce petit café, font tinter la clochette de l’épicier. En les fréquentant, ces lieux se mettent à exister. Comme le lecteur parcourt le livre du bout des yeux, le pèlerin arpente les routes pour en construire le sens. Et si le lecteur s’évade, pense ou rêvasse sur les pages qu’il fréquente, le pèlerin c’est sur les chemins qu’il quitte sa demeure pour entrer dans cet autre univers. Du bout des pieds, le pèlerin marche pour lire.

Au fil de leur voyage, pèlerin et lecteur refont le monde. Ils le recomposent de mille et une façons. Entre le texte et la pensée du lecteur se tissent des liens. Les structures de mots renvoient chacun à sa propre expérience et chaque lecteur tire de sa lecture une expérience différente. Certains s’attardent sur un passage, d’autres s’empressent de lire pour connaitre la suite. Il y en a qui sautent quelques pages, d’autres qui reviennent en arrière. Le lecteur fait des allées et venues sur le texte qui lui permettent de se faire une idée, de se l’approprier. Le pèlerin s’exécute de la même manière : il bifurque, revient sur ses pas, fait de longues pauses, emprunte des chemins différents. Son pèlerinage est une lecture particulière du chemin.

Pour pousser plus loin les liens entre lire et marcher, disons que le texte est l’équivalent du lieu et que l’acte de lire équivaut à parcourir le lieu, le marcher. En fait, qu’ils soient pianiste, lecteur ou marcheur, ils construisent tous du sens entre ce qui est lu (partition, livre ou carte) et ce qu’ils sont. En lisant les structures qui se présentent à eux, ils font émerger un sens, une direction, qui est le fruit de leur interprétation. Ils ne sont pas en quête de ce sens. Ils le construisent selon leur inspiration. À chaque pas, chaque notes, chaque lettre, ils sont provoqués à le construire.

Le pèlerin construit du sens avec ses pas. Chaque hésitation, chaque virage, chaque détour, chaque arrêt sont des manières de lire les lieux et de tisser des liens. Si je ne passe pas par cette ruelle sombre, c’est qu’elle évoque quelque chose d’inquiétant. Si je passe par la place du marché, c’est que l’odeur de la boulangerie m’attire. Si je traverse ce parc, c’est pour goûter la fraicheur des arbres. Chacun de mes itinéraires construit du sens par ma manière de les lire et de me laisser interpeller.

Mais, il n’y a pas que ma lecture. D’autres lisent en même temps que moi. Leur présence engendre des rencontres qui elles aussi bousculent le cours de mon itinéraire. Ces événements se produisent de manière imprévue et bousculent mon parcours, ils me provoquent dans mon organisation. Ils m’obligent à revoir mon itinéraire, à en réorganiser le sens, la direction.

Parfois cela demande peu de temps (autobus manquée), parfois l’effort est colossal (accident tragique), mais dans tous les cas : la tâche ne peut être évitée. Le sens se construit sur l’expérience qui est ressaisie.  Si je manque l’autobus, je peux prendre un taxi, annuler mon rendez-vous, ou le décaler. Plusieurs options s’offrent à moi et d’instinct je reconstruis un nouveau sens, un nouvel itinéraire.

Mais parfois le choc peut être brutal. J’ai alors de la difficulté à recomposer du sens avec ce qui m’arrive. L’expérience a fait éclater tous mes repères, il n’y a plus rien de pareil. Je ne m’y reconnais plus. Je me sens dans un grand vide. Pour me ressaisir, j’aurai parfois besoin d’aide. J’aurai aussi à travailler pour me recomposer et reconstruire du sens pour ma vie. Pas qu’on me dise le sens de ma vie, mais qu’on me réapprenne à marcher. Pas d’avoir une illumination, une vérité prêt-à-porter, mais que je m’attèle à la tâche et que je bâtisse. Le sens vient de cet effort.

Qu’elle soit anodine, heureuse ou tragique, toute expérience se doit d’être ressaisie pour poursuivre la route : l’arrivée d’un bébé, la mort d’un être cher, le rendez-vous annulé, la perte d’un emploi, l’arrivée de la retraite, ou même la visite imprévue. Tous ces événements modifient nos itinéraires et nous déroutent à plus ou moins grande échelle, à plus ou moins long terme.

Vient un temps, cependant, où la reconstruction s’impose. Et pour construire un sens nouveau, je vais devoir faire preuve de créativité et passer à l’action. Je vais devoir me mettre en marche. Comme ce pèlerin face à un pont emporté par le torrent, je vais devoir repenser ma route, la réinventer. En explorant différentes voies, en parlant de la situation avec d’autres, en questionnant ma destination, les événements vont s’enchaîner et s’éclairer les uns les autres. Lentement, je vais me remettre en marche. Le sens viendra de cette marche. Il viendra de l’interprétation que j’en ferai. Un autre pèlerin n’y aurait pas vu la même chose.

Lecteur, pianiste, ou pèlerin, nous sommes tous les interprètes de ce qui se donne à lire. L’expérience demande toujours à être ressaisie. Elle l’exige même. Elle exige une lecture particulière, nouvelle, inattendue, qui permette à chacun d’inventer sa vie et d’en construire le sens. Si le lecteur s’arrête, le monde sera privé d’histoire. Si le pianiste s’arrête, le monde sera privé de musique. Si le pèlerin s’arrête, le monde sera privé du sens qu’il porte pour l’humanité.

Éric Laliberté

Marcher et laisser marcher

“De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou.”
Michel Foucault

Savez-vous ce qu’est un panoptique? C’est un type d’architecture imaginé au 18e siècle pour rendre plus efficace la gestion d’une prison. La structure est composée d’une tour centrale autour de laquelle les cellules sont disposées en cercle. La lumière entre par les fenêtres des cellules. Le gardien installé au centre peut donc en tout temps voir ce que font les prisonniers sans être vu. Le surveillant devient invisible, et de ce fait, omniprésent. Ce type de pouvoir incite au conformisme et à l’autodiscipline, l’individu se sentant constamment surveillé.

Inconsciemment, nous adoptons nous-mêmes des comportements pour lesquels nous avons été conditionnés, et ce malgré l’absence d’autorité apparente. Avez-vous remarqué comme nous avons tendance à spontanément nous référer à des règles ou des normes quand il est question de prendre une décision? Négligeant souvent d’écouter notre propre désir intérieur. D’où nous vient cet étrange réflexe qui prend le dessus sur notre jugement et notre sens de l’initiative?

règles et conventionsDurant toute notre croissance, de notre plus jeune âge à l’âge adulte, tous nos apprentissages sont influencés par les valeurs éducatives de notre milieu familial et de celui du monde de l’éducation. À coups de récompenses ou de punitions, de valorisation ou de réprimande, on nous conditionne à apprendre et à intégrer les comportements souhaités, ceux valorisés par notre société actuelle. Les règles de politesse, les protocoles, les bienséances, le code de la route, le sens du devoir, et j’en passe. Tous ces cadres de références nous dictent la conduite à adopter selon la circonstance. Y déroger entraîne généralement des conséquences peu souhaitables alors que s’y conformer est nettement valorisé pour celui qui veut bien paraître et briller. On se croit ainsi mieux outillés pour la vie adulte, plus autonomes et fonctionnels pour bien évoluer dans le monde des grands. Alors que chacun de ces cadres vient limiter notre liberté, créant autour de nous cette prison invisible dans laquelle on s’enferme et de laquelle on aura bien peur de sortir.

limites et cadresToute décision, si simple soit-elle, fait aujourd’hui référence à une règle ou à un cadre de conventions.  Adulte, on se surprend à demander à une collègue : « tu mets quoi pour y aller ce soir? Y vas-tu en jeans ou en robe? ». Tant d’années passées à chercher à donner la bonne réponse pour avoir une bonne note. Tant de travaux faits en connaissant les exigences à produire et les critères de correction. Nous avons appris à bien répondre à l’autre. À agir en fonction des attentes de l’autre. Pour plaire à l’autre. Pour bien paraître. Alors adulte, souvent, nous avons encore ce réflexe de chercher à correspondre aux attentes extérieures à nous-mêmes. Et ce réflexe nous enferme. Il nous limite dans nos décisions et dans nos actions. Comme ce gardien invisible du panoptique, un pouvoir invisible semble nous emprisonner et nous empêcher d’être nous-mêmes. Non pas un pouvoir comme celui de Big Brother, qui nous oppresse et contrôle l’information, mais plutôt, comme le dit Alain Damasio, le pouvoir de Big Mother. Un enfermépouvoir que l’on accepte de subir, qui nous conforte, nous rassure et nous donne raison. Une source d’influence qui nous materne pour insidieusement nous amener à agir volontairement comme elle le souhaite, sans qu’elle ne soit là.

Bien que se sentant un peu rebelles et aventuriers, ceux qui partent marcher Compostelle n’échappent pas à ce conditionnement. Dès la phase de préparation, on peut observer toute la mécanique qui est mobilisée en vue du grand départ. Rien n’est laissé au hasard. Notre pèlerin québécois partira avec l’équipement recommandé et conseillé. Il aura pris soin de respecter toutes les étapes requises. Inquiété d’oublier quelque chose ou de ne pas arriver bien préparé pour la grande représentation. Et en cours de route, nombreux seront les pèlerins qui porteront un jugement sur la qualité de la performance pèlerine de ceux qui n’auront pas marché les 800 km, ou ceux qui auront fait porter leurs bagages, ou même ceux qui auront fait une partie du trajet en autobus. Ceux-là n’ont pas fait le vrai chemin. Ils trichent! Mais qui corrige?

Brigitte Harouni

Pourquoi dites-vous « pèlerinage »?

Il n’est jamais trop tard pour renoncer à vos préjugés.
Henry David Thoreau
Pourquoi cette pudeur religieuse face au pèlerinage? Pourquoi cette gêne à dire pèlerinage alors qu’il serait si simple de dire longue randonnée? Pourquoi se dire pèlerin alors qu’il serait si simple de se dire randonneur? Plusieurs pèlerins-randonneurs se sentent coincés entre les souvenirs religieux qu’évoquent le mot pèlerinage et l’expérience spirituelle qui habite leurs bottes. Au Québec, de manière toute particulière, on est frileux quand vient le temps de parler religieux! Comme ce malaise persiste dans le milieu pèlerin, j’ai pensé qu’il serait bon de démêler le tout pour se libérer de l’institution (qui fait encore réagir) et de nos préjugés.

Tout d’abord, distinguer religieux, religion, religiosité et spiritualité. Qu’est-ce que le religieux aujourd’hui? Dans le domaine des sciences religieuses, ce que l’on désigne aujourd’hui comme religieux est le « marché du religieux ». Tout est inclus sur ce marché : toutes les traditions, nouvelles ou anciennes, courants ésotériques, sociétés secrètes, sectes, de même que toutes formes de spiritualité. Tout, tout, tout! Donc, « religieux », c’est la grande famille, celle qui désigne l’ensemble du phénomène. Ainsi, que vous le vouliez ou non, vous êtes religieux dès l’instant où vous manifestez le moindre questionnement spirituel. Cessez de vous faire du souci, de vous demander ce qu’on pensera de vous si vous laisser transparaître, ne serait-ce qu’un iota de votre côté religieux; tout le monde l’est (ou presque)!

Pour ce qui est du terme « religion », celui-ci fait référence aux traditions religieuses structurées, anciennes ou récentes. Il faut en faire partie pour y prétendre. Si vous vous affichez catho, juif, orthodoxe, musulman ou scientologue, c’est que vous êtes de cette religion et par conséquent pratiquant. Toutefois comme la notion de pratiquant varie beaucoup d’un individu à l’autre, je ne me lancerai pas dans ce débat et nous conviendrons qu’il suffit de s’y reconnaître, d’y adhérer, pour en faire partie.

Religiosité. La religiosité est le terme qui dénote l’ouverture, tous les possibles, qui entourent le phénomène religieux. Quand on parle de la « religiosité » d’aujourd’hui, on parle du libre choix sur le marché du religieux. La religiosité signifie la possibilité de choisir, le pouvoir d’exprimer sa spiritualité, selon ce qui convient à chacun. Dans un tel contexte, je peux me dire juif, croire en la réincarnation et m’intéresser à l’équilibre énergétique des chakras, sans que personne n’y voie le moindre inconvénient. Les frontières religieuses s’y traversent plus aisément et travaillent de concert. Cette posture est plutôt récente dans l’histoire de l’humanité. Elle s’oppose avec contraste aux époques où la religion du milieu allait de soi pour l’ensemble de la population.

Enfin, spiritualité. La conception actuelle de la spiritualité s’affiche comme la forme individualiste de la religion. La spiritualité se limite bien souvent à définir des croyances personnelles  sans se rattacher à un groupe de personnes. Non seulement la spiritualité se vit chacun pour soi, mais elle ne se questionne que très peu ou pas du tout. Au mieux, elle n’attend de l’autre que la confirmation de ses options. La spiritualité se situe toujours dans cette ambivalence qui revendique le libre choix, mais cherche tout de même à être confirmée. Mais c’est inévitable, la spiritualité a besoin de se mesurer à son entourage pour continuer de cheminer. Elle ne peut vivre replier sur elle-même.

Maintenant, comment et où situer le pèlerinage sur cette grande carte?

En 2016, selon les statistiques de Compostelle, 92% des 278 000 pèlerins disent avoir fait le parcours pour des raisons religieuses et culturelles. De telles statistiques n’ont rien d’étonnant. Le questionnaire du bureau des pèlerins ne demandent pas si vous avez fait le pèlerinage pour des raisons « catholiques ». Il vous offre trois choix : pour des raisons religieuses, religieuses et culturelles ou culturelles seulement. Les deux premières réponses cumulent les 92 % mentionnés. Un chiffre qui n’a rien d’étonnant puisqu’il ne désigne pas une appartenance religieuse, mais le fait « religieux », le « marché religieux » comme nous le disions plutôt. Même si la Compostela est remise par une institution catholique (certificat qui confirme l’accomplissement du pèlerinage), la majorité des pèlerins ne s’y voit pas d’appartenance. Malgré cela, ils définissent tout de même leur démarche comme religieuse. Les pèlerins sont donc cohérents avec la définition actuelle du religieux qui est, ni plus ni moins, qu’un grand melting pot de tout ce que le phénomène représente.  D’ailleurs, tous les pèlerins vous le diront, on retrouve de toutes les croyances sur les chemins de Compostelle!

Ceci dit, le pèlerinage s’immisce dans toutes les sphères que nous avons définies. Il est tout d’abord l’espace qui véhicule les offres du « marché religieux ». Il serait faux de prétendre que Compostelle est uniquement catholique. Par ailleurs, il s’agit d’une pratique universelle qui peut se vivre de manière spécifique en s’inscrivant comme démarche dans une religion particulière; qu’elle soit bouddhiste, islamiste, hindouiste ou autre. Le pèlerinage se pratique d’ailleurs partout sur le globe et depuis bien avant le christianisme. Le pèlerinage relève aussi du libre choix que sous-entend la religiosité. Les personnes qui le pratiquent le font, non par prescription mais, par conviction personnelle. C’est un choix qu’ils expriment sans pour autant y voir un lien ou une adhésion religieuse. Enfin, cette dernière observation conduit directement à l’inclure au niveau des pratiques spirituelles, en tant que croyance personnelle.

Voilà pour cette vulgarisation rapide de la scène religieuse et la situation du pèlerinage sur cette même scène. Maintenant, qu’en va-t-il de la pudeur religieuse des québécois-es? L’histoire de la religion au Québec en a blessé (agressé parfois) plusieurs. Ce n’est toutefois pas exclusif au Québec. La difficulté semble plutôt venir du fait que la Révolution Tranquille se soit fait trop rapidement et que nous n’ayons pas eu le temps de digérer cette sécularisation rapide. Beaucoup de peurs face à la religion restent bien ancrées (peur d’être contraint, peur d’être manipulé, peur du jugement, etc.). Des blessures qui demandent à être soignées, dont il faut prendre soin, sans pour autant nier la dimension spirituelle de notre humanité.

Actuellement, au Québec, les générations montantes seront les premières à ne pas avoir de référents religieux traditionnels (catholiques). Cette position historique est déjà en train de changer la face du Québec de manière radicale. Toutefois, le visage qui émergera n’en sera pas moins religieux. Nous aurons – nous avons – le défi d’apprendre à définir nos postures religieuses et à les articuler ensemble. Car, peu importe où nous nous situons sur le marché, nos croyances, nos valeurs, nos manières de vivre, seront toujours confrontées les unes aux autres. Nous devrons apprendre à danser ensemble de nos religiosités, à créer des symphonies de diversités.

Le pèlerinage contemporain, tel que Compostelle ou tous les chemins émergeant du Québec et ailleurs, s’inscrit déjà sur cette voie, ouvrant grande la porte au dialogue interspirituel. L’expérience des chemins de Compostelle annonce déjà cette ouverture. La « religiosité » du chemin semble être le mot clé qui permettra de sortir de nos pudeurs religieuses et d’afficher nos couleurs en toute liberté. Soyons pèlerins et fiers de l’être! L’exercice spirituel est sain pour tout être humain.

Éric Laliberté

 

 

Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

Les guides du pèlerin 2017

Bottes et Vélo est heureux

de vous annoncer la parution

des guides du pèlerin 2017!

Chaque année, Bottes et Vélo vous offre une mise à jour de la liste des hébergements présente dans ses guides. Toujours dans le même format, les guides du pèlerin vous offrent des cartes en couleurs, des photos, un aperçu des services offerts sur chacun des parcours et quelques renseignements touristiques.

Bottes et Vélo tient à remercier les hébergements de leur collaboration dans la mise à jour de ces listes. Leur enthousiasme à soutenir l’expansion du pèlerinage au Québec est extraordinaire!

Les guides du pèlerin de Bottes et Vélo sont offerts gratuitement en format PDF et vise principalement à soutenir et développer le pèlerinage autonome au Québec.

Pour toutes questions, soutien dans votre projet pèlerin  ou commentaire, n’hésitez pas à nous contacter!

Bonne route!

Éric Laliberté et Brigitte Harouni

L’angoisse de performer sa vie

L’obligation au bonheur est totalitaire, et c’est la tyrannie de l’époque.
Constance Debré
« Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? », chantait Fabienne Thibault dans l’opéra rock Starmania. Avoir une vie bien remplie, viser la pleine réalisation de soi, est l’injonction qui plane sur notre monde postmoderne. Il est un devoir que d’exploiter son plein potentiel, que d’aller au bout de ses capacités, de ses rêves, de son bonheur: « Est-ce que je suis à la hauteur? Ai-je réalisé tous mes désirs? Ai-je gravi tous les échelons? Suis-je allé au bout de moi-même? » La performance de soi : quelle angoisse!

Qui exige de qui? La pression semble venir de partout : de notre entourage, du travail, de l’école, de la télé, du cinéma, de nous-mêmes. Dès le plus jeune âge, la question nous est posée : Que feras-tu quand tu seras grand? Nous avons le devoir de faire quelque chose, d’être heureux. Comme si vivre n’était pas suffisant! Dans son livre, En quête de l’orient perdu, Olivier Roy exprime combien cette angoisse lui pesait lourd à une époque: « […] il fallait donner un sens à la vie, « construire » un couple, insuffler un sens à une pratique professionnelle. Ce n’était pas l’angoisse du salut, c’était l’angoisse du sens. Le plaisir n’était pas interdit, loin de là, de la marche à pied à la sexualité, il fallait l’inscrire dans la transcendance du sens, dans un dépassement de soi, dans l’achèvement d’un idéal » (p.298).

L’achèvement d’un idéal! Aujourd’hui, ce devoir d’achèvement est omniprésent et les ordonnances à la performance de soi se déclinent tel un credo : devoir d’être heureux, devoir de se réaliser, devoir de s’accomplir, devoir de mener une vie qui fasse du sens, devoir de se faire plaisir, devoir d’apprendre, devoir d’être en santé, devoir de bien s’alimenter, devoir d’être bio-écolo, devoir de sauver la planète, devoir de développer un réseau social, devoir de briller, devoir de s’afficher. Toutefois, pourquoi? Pourquoi cette pression? Pourquoi cette exigence de performance? Comment en sommes-nous arrivés-là?

La modernité nous a fait entrer dans l’ère industrielle et ses productions massives. Tout était soudainement décuplé avec la production en série. Plus tard, ce sont nos maisons qui se sont vues envahies par ce « toujours plus ». Nous sommes passés d’une télé à cinq par foyer, même chose pour les voitures, de une à trois. Avec le temps gadgets électroniques de toutes sortes se sont ajoutés et sont devenus perfectibles de mois en mois. En entrant dans la postmodernité, nous avons repoussé les limites encore plus loin et il est devenu normal de consommer toujours plus et en plus grande quantité. Il est de mise d’augmenter sa « qualité de vie » en renouvelant tous ses appareils régulièrement ou en revoyant sa décoration tous les cinq ans. L’économie néolibérale, à la tête de ce « toujours plus », voit surgir un individu qui se targue de travailler 70 heures/semaine, d’avoir trois jobs, d’être débordé et de trouver le temps d’aller au gym; mais plus encore il ou elle trouve le temps de suivre des cours de yoga, des ateliers de saine cuisine et de compléter avec un cours de piano ou encore de calligraphie chinoise. Il y a tant à faire pour être heureux, pour s’accomplir! Celui qui en fait moins apparait même comme un tire-au-flanc. Les voyages et les vacances ne sont plus des temps pour recharger ses batteries, mais des temps de perfectionnement : je dois sauver un orphelinat, parfaire mes capacités linguistiques, faire des expériences intenses, profiter d’une session intensive en « accroissement du potentiel personnel ». Les vacances sont faites pour s’améliorer, pour se grandir.

À toutes ces exigences de performer sa vie, le pèlerinage ne fait pas exception. Au contraire! Il parait bien le pèlerinage : « J’ai fait Compostelle vous savez. »

Même le pèlerin se sent la pression de performer son pèlerinage. Si ce n’est pas d’une manière sportive, ce sera dans l’obligation de parvenir à l’illumination, d’avoir trouvé LA réponse! Il y a tant de choses pour nous dire ce que devrait être notre expérience : une façon de marcher, des vêtements appropriés, un devoir de bien s’équiper, des règles à respecter. Il y a même un certain snobisme face à certaines pratiques du chemin…

Mais le chemin est plus retors que le plus convaincu des pèlerins se croyant en contrôle de l’expérience. Il vient à bout des plus récalcitrants (la plupart du temps). Il les entraîne au bout de leurs résistances et brise ce devoir de performance. Au fil des jours, par la durée, l’expérience qui était devenue un fardeau, bascule et, sans savoir pourquoi, les masques tombent… Enfin! Ce matin-là, nous comprenons que le fardeau n’était pas le contenu de notre sac à dos, mais bien le contenu d’une idéologie, d’un devoir de se performer : comme pèlerin, comme individu…

Le temps semble suspendu. Tout le corps relâche. Les paysages se mettent à défiler comme dans un rêve. Les pensées cessent de se bousculer. Le souffle est léger. Nous devenons enfin pèlerin. Avant, nous étions touriste, nous étions randonneur. Nous étions tout sauf pèlerin. Seul le temps peut faire de nous des pèlerins. Sans rien s’arrêter, sans rien changer, il nous a entraînés au-delà des exigences et des performances jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Il ne s’est rien passé de particulier, sinon quelque chose dans le regard qui a changé. Mais c’est justement  pour cela que je deviens pèlerin: parce qu’il n’y a plus rien à prouver, plus de costumes à endosser, ni d’exigences à performer. Le voyage peut se poursuivre, autrement, sans tension, lentement.

Il y a un avant, il y a un après. Comme une rupture dans le temps qui survient soudainement. Le regard transformé, le pèlerin poursuit sa route à la reconquête de son humanité.

Éric Laliberté

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Le chemin se fait en marchant!

¡Caminante no hay camino, se hace el camino al andar!
Antonio Machado
« Marcheur, le chemin ce sont les traces de tes pas, c’est tout; Marcheur, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant. » Ces paroles du poète espagnol, Antonio Machado, nous rappellent que le chemin a quelque chose d’éphémère. Il passe. Plus encore, il n’existe que par le mouvement. Il y a dans l’appel du chemin, cet appel à l’action pour que celui-ci existe, pour que le monde existe! Passager, il demande à être vécu pour prendre corps. Sans mouvement, il n’y a pas de chemin… il n’y a pas de rencontres.

 « Marcheur, il n’y pas de chemin ». Ces vers de Machado nous rappellent l’illusoire du chemin. C’est-à-dire qu’il n’existe pas une voie tracée d’avance. Le chemin se construit en allant, dans le mouvement. Si je ne bouge pas, il n’y a pas de chemin. Chacun de mes pas le construit dans l’assurance que quelque chose me porte, l’espace d’une rencontre entre moi-même et la terre ferme. De cette rencontre le chemin se façonne. Il prend forme dans ce contact avec la réalité. C’est parce que j’ose risquer ce pas, dans le vide, que le chemin peut exister. C’est en m’abandonnant au chemin que j’accepte de me laisser toucher par lui. Le chemin s’offre à moi et je m’offre à lui. La confiance est mutuelle. Sans cette confiance, il n’y a pas de mouvement, pas de chemin. Et nous le savons tous, parfois, dans l’absence de confiance, la peur nous paralyse. Elle nous immobilise sur le bord de la route. C’est alors repli sur soi et monde figé, cadré, régulé; tout cela par insécurité.

La figure du chemin est allégorique, tout le monde l’aura compris. Il y a bien un objet appelé « chemin ». Toutefois, au-delà de l’objet, cette figure est constituée d’une multitude de rencontres et d’événements impondérables. Je n’ai pas le contrôle sur ce chemin. Dès l’instant où j’accepte de m’y avancer, j’accepte l’inconnu, l’imprévu. Celui, celle, qui croit tout prévoir et s’y attache, se prive de l’expérience du chemin. Le chemin existe non par raisonnement ou par objectivation, mais par ce qui l’anime, par cet élan du cœur. Le chemin prend forme dans cette confiance irrationnelle. Il prend forme dans cette audace à risquer la rencontre, la confrontation… l’espace d’un pas! C’est Mark Twain qui disait : « Il n’y a que le premier pas qui coûte. » Dans ce premier pas, c’est toute mon histoire – tout ce qui m’a construit et tout ce qui m’a blessé – que je risque. C’est tout mon être que je mets en jeu, mais c’est aussi tout le chemin qui m’invite à vivre. Le chemin se joue dans cette présence à l’expérience qui appelle et exerce au face-à-face avec soi-même, avec l’autre, avec le tout Autre.

Le chemin n’est pas de pierre, ni de sable, ni de bitume; il est constitué de ces rencontres furtives, de ces paroles qui resteront gravées dans ma chair, de tous ces éblouissements soudains qui me saisissent par le cœur. Il est fait de ces éclairs éphémères, qui me donnent la certitude d’aller quelque part, de me laisser librement conduire. Le chemin me traverse et me conduit. Mais, à quoi sert un chemin s’il ne me mène nulle part? Suis-je un pantin sur ce chemin? Le pèlerinage n’est-il qu’errance dans un monde défait de ses illusions?

Il y a toujours une raison pour se mettre en route, ne serait-ce que pour le plaisir de la randonnée. Toutefois, le temps et l’espace auront raison du touriste et du randonneur. Si nous nous mettons en marche, c’est pour découvrir une destination qui nous est inconnue. C’est par l’inconnu que le mouvement se crée. Demeurer dans le connu équivaut à faire du surplace. L’inconnu invite à s’explorer plus en profondeur, à repousser les limites qui nous enferment. Dès l’instant où je saisis cette nuance et m’y abandonne, j’entre dans la dimension pèlerine du voyage et je peux filer avec elle, en direction de mon sanctuaire.

« Le chemin se fait en marchant », disait Machado. Il est toute cette dynamique inscrite entre pèlerin et sanctuaire. Une dynamique qui nous appelle à plus de liberté, plus de vie. Ultimement, c’est à l’état de pérégrin que nous appelle le pèlerinage. Le pérégrin, dans la Rome antique, désignait l’homme libre habitant dans la cité conquise. Ni citoyen romain, ni esclave, simplement libre. Tout le cheminement du pèlerin contemporain appelle à cette liberté au cœur de nos cités conquises. Actuellement, l’intérêt croissant pour le pèlerinage annonce une alternative possible à un système en perte d’humanité. Nous tous qui le pratiquons, cherchons à renouer avec cette sensibilité humaine.

Marcheur, il n’y a pas de chemin. Il n’y a que des rencontres qui te conduiront vers ton sanctuaire.

Éric Laliberté

Prendre soin de moi

“Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière.”
Proverbe chinois
Elle nous semble parfois bien mince cette ligne entre être égoïste et penser à soi. L’altruisme, l’entraide, le dévouement et la compassion étant des valeurs très glorifiées, il est parfois difficile, voire même douloureux, de songer se prioriser. Alors comment se permettre de se dorloter un peu sans culpabiliser? Comment apprendre à départir ce qui me revient et ce qui revient à l’autre de faire?

Lors de mon premier pèlerinage à pied, j’ai rapidement pris conscience que si je n’écoutais pas les signaux que me lançait mon corps, si je ne prenais pas le temps de m’ajuster pour avancer sans trop de douleurs, je n’aurais pas pu profiter pleinement de cette expérience. Je ne me serais certainement pas rendue à destination tel que je le désirais. Et peut-être ne l’aurais-je même pas atteinte. Ma vie quotidienne m’offre également des défis. Quels qu’ils soient, ils auront toujours un impact sur mon physique. Fatigue, pleurs, migraines, lourdeurs, maux de dos, de genoux, réactions cutanées, cancers, ulcères. Est-ce que je ne soigne que le symptôme? Pourtant, durant ma longue marche, si je faisais une ampoule, en plus de soigner l’ampoule et pour éviter que la blessure ne s’aggrave, je posais une action pour modifier mon comportement, pour corriger ce qui me paraissait être la cause de l’apparition de ma douleur. Je me permettais de m’arrêter plus souvent, d’aérer mes pieds et de les tremper dans un ruisseau ou une fontaine; je marchais moins de kilomètres dans une journée, le temps de me soigner; je pouvais même décider de me départir de ces bottes qui finalement étaient trop petites pour moi. Je prenais donc le temps de penser à moi, sans crainte du jugement des autres. J’avais peu de mérite : j’étais seule. Je pouvais donc me prioriser sans culpabiliser. Mais dans mon quotidien, si je ne prends pas soin de moi, qui le fera? Qui doit me dire de ralentir, de m’asseoir, de dire non quand c’est ce que je ressens, de rester à la maison lorsque je suis malade, mais aussi de faire des activités qui me font plaisir, qui me permettent de me réaliser? Est-ce que je continue d’endurer ce qui me fait souffrir, pour bien paraître? Aux yeux de qui?

Sur le chemin, il en va de même pour ce qui est de mon sac à dos. Qui d’autre que moi aurait pu le porter? Il m’incombait alors de choisir le poids de ce que j’étais prête à porter. Je prenais ma décision en tenant compte de mes limites et en toute conscience des conséquences que le surpoids risquait d’occasionner. Et dans mon quotidien alors? Est-ce que je choisis vraiment en toute franchise ce que j’accepte de porter sur mes épaules? Quand j’accepte d’ajouter du poids dans mon sac de vie, est-ce une charge supplémentaire que j’accepte honnêtement d’assumer?

Lors d’un autre pèlerinage, à vélo cette fois-ci, avec ma grande adolescente, j’ai pris conscience de la dynamique relationnelle d’être deux, qui plus est, d’être dans une relation d’aide. Ce périple m’a permis de mettre en évidence la part qui appartient à l’autre. À travers le vent, les côtes abruptes et les pistes au sol mou, je voyais ma grande peiner. Dans notre quotidien, nous avons spontanément le désir d’aider l’autre et d’aller le soulager du poids qu’il porte ou de la souffrance qu’il traverse. Mais qu’est-ce qu’aider adéquatement l’autre? Je ne pouvais pas pédaler à sa place. Et si j’avais pu, aurait-ce été l’aider? N’y a-t-il pas un apprentissage à tirer de cette expérience exigeante et douloureuse qu’elle ne pourra réaliser que si elle l’accomplit elle-même? Suis-je égoïste si je la laisse forcer et traîner son bagage? Lors de cette expédition,  ma contribution aimante et aidante de parent est d’accompagner ma fille dans l’atteinte de son objectif. Je l’encourage; je l’attends pour qu’elle voie que je suis là et que nous faisons équipe; je lui donne des conseils pour qu’elle économise son énergie tout en rentabilisant son jeu de vitesses; je lui partage mon expérience; je peux même occasionnellement transporter une petite partie de son bagage. Dans notre quotidien, il importe de prendre conscience de la part de l’autre et de définir clairement ce qui est le plus aidant pour l’autre et pour moi-même en fonction de la situation, des finalités visées et des limites à respecter pour que chacun chemine au meilleur de ses capacités sur sa propre route.

Je vais terminer en vous partageant un fait qui m’a grandement fait réfléchir sur ce sujet lors d’un récent voyage en avion. Voyageant depuis tant d’année maintenant, les consignes d’urgence, je les avais entendues maintes fois. Pourtant, cette fois-là, je suis restée bouche bée devant cet évident constat : « En cas de dépressurisation de la cabine, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres ». C’est en prenant soin de moi que je suis à mon meilleur pour aider l’autre. C’est à moi de prendre les mesures nécessaires pour être bien, pour respirer librement. Et c’est en définissant clairement le besoin de l’autre que je trouve ma juste part dans l’aide que je peux lui prodiguer.

L’égoïsme n’a pas que des mauvais côtés. Il en faut une certaine dose pour être bien. C’est dans cette zone qui oscille entre répondre à ses propres besoins et concilier harmonieusement l’aide que l’on offre à autrui que chacun trouve un équilibre sain.

Brigitte Harouni