Apprécier la lumière

L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry
C’est dans l’obscurité qu’on remarque le plus la lumière, disait un ex-toxicomane et itinérant. Avec les jours d’hiver, celle-ci nous manque de plus en plus et parfois le moral n’est pas fort. Dans l’obscurité qui se prolonge, la vie vient à manquer et perd de son sens. L’obscurité nous pèse lourd. Ce temps de l’année nous semble interminable. Il n’est pas étonnant que, dans un tel contexte, l’arrivée de Noël nous réjouisse. Son arrivée annonce le retour de la lumière. Le jour se lève enfin sur cette longue nuit et les premiers rayons vont bientôt pointer à l’horizon. Traverser Noël, c’est entrer dans l’espérance. Nous avons besoin de lumière pour vivre.

Ce qui est désolant dans l’absence de lumière, c’est qu’on puisse passer sa vie sous les néons de notre civilisation sans se rendre compte de rien. Comme dans un élevage industriel de poulet, l’éclairage illusoire d’une vie factice nous maintient en vie artificiellement. On peut dès lors se questionner, est-ce parce qu’il fait clair que je suis dans la lumière? Aveuglé par trop de lumière, on n’y voit rien!

Lorsque notre vie nous étourdit, que l’agenda est trop rempli, que tout va de travers, que le moral n’y est plus. Lorsqu’on se précipite d’événements en événements, d’une activité à l’autre, que la fatigue nous accable, que l’on manque toujours de temps. Lorsqu’un petit remontant devient nécessaire pour passer au travers et faire digérer le surplus ingurgité. Lorsque, malgré tout, nous maintenons ce rythme. Il faut bien l’admettre : on n’y voit rien! Nous sommes dans l’obscurité la plus totale, malgré l’éclairage. Aveuglés par trop d’éclats, d’agitation, de télévision, d’internet, de modes, de croyances, de craintes, de certitudes et de convictions, notre vie manque d’espace pour respirer. Éblouis et convaincus du bienfondé de cette civilisation de consommation, aveuglés par la fatalité de notre situation : on n’y voit rien!

Certitudes et convictions! Quoi de plus aveuglant que des certitudes et des convictions? On en a beaucoup des convictions! Tout le monde est convaincu de quelque chose. La plus grande conviction que nous ayons est sans doute celle des cloisons de notre vie. Pas le choix, c’est comme ça! Il y a une espèce de fatalité à vivre dans ces conditions d’élevage de poulet industriel qui fait maintenant figure de pression sociale. Celui qui ne s’y conforme pas est hors norme, disqualifié. Tout espace doit être comblé et les standards de performance maintenus, sous peine de passer pour un sous-individu dont les capacités sont limités, un lâche, un fainéant.

Pourtant, vous pourrez être le plus convaincant des convaincus et affirmer avec certitude ce qu’il faut de bonne terre et d’ingrédients pour bien faire pousser les végétaux; nous avons tous vu, et contre toutes attentes, cette fleur fragile jaillir d’une fissure dans le trottoir en plein centre-ville. Cette petite fleur a de quoi ébranler nos plus solides convictions et toutes nos croyances sur la fatalité de la vie. Lorsque nous la croisons, cette petite fleur, elle jette un éclairage sur nos obscurités, nos zones d’ombres, nos enfermements… Elle nous révèle des choses que nous aurions préféré laisser dans l’obscurité : « Ce que l’on ne voit pas ne fait pas de mal! » Malgré nos œillères, cette petite fleur nous rappelle que la vie prend sa place et son temps dans un ordre qui n’est pas celui que nous suivons. Elle nous rappelle que nous sommes sur la fausse route à peiner comme nous le faisons. Que malgré nos structures de béton, la vie est plus forte que tout. Elle ne s’enferme pas.

La vie prend son temps, s’étire longuement, savoure, contemple, file doucement, s’épanouit d’un rien. La vie est présence. Tout y baigne. On ne peut y échapper. Même dans la plus profonde de nos psychoses, la vie demeure. Elle est à l’image de ce que décrit l’allégorie de la caverne de Platon : celui qui désire l’étreindre devra sortir de son obscurité, de son repli sur soi. Il devra aller jouer dehors! La vie est bien plus qu’un jeu d’ombre sur l’écran de nos télévisions. Il faut sortir pour l’apprécier pleinement.

L’expression sortir de l’ombre, ou même de nos obscurités, ne vous est pas inconnue et vous savez certainement mieux que quiconque ce qu’elle peut signifier pour vous. On peut toutefois s’entendre pour dire qu’en se lançant dans une telle aventure, il y a quelque chose qui invite à vaincre ses démons intérieurs et ses peurs, laisser tomber ses idées toutes faites, abandonner ses croyances étouffantes, oublier ses préjugés, défaire les liens d’un ego sans borne… Ce qui est à retenir, et il n’y pas à en douter, c’est que pour en sortir : il faut quitter. Le déplacement est nécessaire. Rien n’arrivera si on ne quitte pas. Pour sortir de l’obscurité, il faut délibérément la quitter et se mettre en route vers la lumière.

Pour l’aveugle, cette image n’est certainement pas la meilleure et peut sembler exclusive. Ce n’est pas le but de cette réflexion. Marcher vers la lumière suggère tendre vers la vérité de ce qui fait vivre, de ce qui est juste. Se donner comme référence la force vivante qui nous anime et travailler de concert avec elle pour que tout vive. Un parcours où je m’inscris en cheminement avec l’autre dans la Vie. « Je » n’est jamais seul, ni par lui-même, il s’accomplit dans le mouvement de cette interrelation.

En ce moment, alors que la lumière est à son plus bas et que nous sommes parvenus au moment le plus sombre. À l’heure où nous vivons chacun pour soi, prisonniers de nous-mêmes. À l’heure où notre société fait la propagande de l’individu-consommateur et objet de consommation. À l’heure où la radicalité fait rage et qu’il n’y a plus de place pour nuancer. À l’heure où tout peut sembler perdu. Serons-nous prêts à quitter l’obscurité pour entrer dans la lumière de la Vie et vivre pleinement? Je nous le souhaite. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire c’est de se laisser éclairer : voir la vérité sur soi et sur le monde qui nous entoure. Celle qui nous rappelle que personne ne désire vivre dans l’angoisse et l’anxiété, dans la peur et l’oppression, dans l’agression et la manipulation. Celle qui nous rappelle que nous voulons être aimés, que nous avons besoin d’amour, et que nous avons beaucoup à offrir. Le percevoir, c’est déjà être en route.

Prenons soin les uns des autres dans ce parcours vers la lumière. Même si la joie est grande, la route n’est pas toujours facile.

Joyeuse fête de la lumière! Joyeux Noël! Joyeux Pèlerinage!

Éric Laliberté

De la gratitude. Quitter le touriste en soi.

La gratitude peut transformer votre routine en jours de fête.
William Arthur Ward
Savons-nous accueillir avec gratitude les bonnes choses de la vie? Avons-nous tendance à ne plus les voir? Sommes-nous capable d’émerveillement, de spontanéité, de gestes gratuits? Savons-nous encore nous réjouir de ce qui nous est offert? Si la réponse est non, peut-être aurions-nous besoin de quitter le touriste en nous pour entrer davantage dans la gratitude du pèlerin…

Bottes et VéloJe me souviens de cette affiche au babillard d’une auberge sur le chemin du Puy : « Le touriste exige, le pèlerin reçoit avec gratitude. » Cette même affiche se retrouvait dans plusieurs auberges espagnoles. La nécessité d’exposer un tel message nous dit combien l’état pèlerin n’est pas inné, il se choisit.

Lorsque le pèlerin franchit l’étape du 10ième jour, que le chemin l’a rassuré; qu’il a laissé tomber ses préoccupations passées; qu’il a cessé de se battre avec lui-même; qu’il ne cherche plus à faire le chemin, mais à le vivre; il entre dans cet espace où l’expérience devient gratitude. Il quitte le touriste en lui, sort de l’action contrôlée, performante, pleine d’exigences et d’attentes pour lâcher prise sur ce qu’il veut et accueillir ce qui est.Bottes et Vélo

Bottes et VéloNous débutons tous touristes sur le chemin de pèlerinage et c’est en cheminant que l’on devient pèlerin. Ceci dit, être touriste n’est pas mauvais en soi. Le touriste en nous donne le goût de la découverte, aiguise la curiosité. Grâce à cet état de touriste, tous nos sens se mettent en éveil. Nous découvrons et savourons avec émerveillement. Ce n’est qu’au fil de nos pas touristiques, que nous nous métamorphoserons en pèlerin.

Bottes et VéloMais qu’est-ce qui vient à bout du touriste en nous?

Le temps du touriste n’est pas le même que celui du pèlerin. Être touriste est une expérience de courte durée dans un contexte bien organisé. Le touriste quitte en ayant l’assurance qu’il reviendra là où il en était dans sa vie. Bottes et VéloIl a besoin de cet ancrage. Le voyage n’est qu’une courte parenthèse dans sa vie. Elle ne dépassera guère les une ou deux semaines. Le pèlerin quitte pour un long voyage, plusieurs semaines, dans le désir de se laisser déplacer. Il avance pour être transformé. Ses pas le portent vers un ailleurs meilleur, qui résonne en lui et fait vibrer le meilleur de lui-même. Le touriste ne fait qu’un bref envol à l’extérieur de sa cage, mais y revient toujours. Le pèlerin brûle les ponts derrière lui, sans cesse il avance.

En vivant la transition du pèlerinage, le pèlerin est bousculé dans ses repères. Certains se laissent bousculer aisément, d’autres offrent plus de résistance. Perdre ses repères, c’est un peu perdre le nord : on ne s’y reconnaît plus. Bottes et VéloFace à cette perte de sens, celle qui m’éloigne du sens usuel et routinier du cours de ma vie, je peux paniquer et choisir de me fermer à l’expérience. Mais si j’ai pu m’ouvrir à l’expérience du chemin, y grandir en confiance, je serai en mesure de faire le passage vers l’état pèlerin. De touriste à pèlerin, il y a cet espace béant dans lequel je dois plonger, m’abandonner. Autrement, je demeure touriste. Bottes et VéloJe préfère alors le statu quo de mes enfermements, plutôt que d’apprivoiser de nouveaux repères. Cette résistance peut venir d’une chose aussi simple que : « Si ce n’est pas mon lit, c’est inconfortable. »; « Mon beurre d’arachide au petit-déjeuner me manque. »; ou plus intense « Ce n’est pas propre comme je le souhaiterais. »; « Je n’aime pas cette nourriture. »; « Ils ont de ces manières! »; « Je paie donc j’ai droit. »; etc. Bottes et VéloTous ces détails me tirent en arrière et m’empêchent d’avancer. En me laissant aller à ces exigences qui veulent refonder le monde selon mes perceptions, mon inconfort peut alors s’ériger en barricade et bloquer toute possibilité de transition vers l’état pèlerin. L’état de touriste qui se prolonge devient alors méfiant et susceptible. Bottes et VéloIl ne se situe plus dans le mouvement qui l’a vu quitter sa demeure, mais au niveau des peurs et des craintes. Bottes et VéloLe touriste qui perdure exige un retour au plan statique de sa vie routinière.

Incrusté dans ses peurs et ses craintes, il ne parvient pas à s’affranchir de cet instinct de méfiance. Il demeure centré sur ses manques et ses souffrances, s’apitoyant sur son sort. L’autre, le monde nouveau, ne lui donne pas ce qu’il veut et devient symbole de la barrière entre lui et son bonheur. Ses relations s’inscrivent alors dans un art de la manipulation pour obtenir davantage. Bottes et VéloEn se comportant ainsi, il maintient une posture de touriste qui le situe et le maintient à l’intérieur d’une culture de consommation et de marchandage. Il a des attentes. Il s’attend à recevoir un service de qualité, rapide et courtois. Bottes et VéloCar, selon son cadre de référence, il le mérite bien. C’est pour ça qu’il se paie des vacances après tout! Le touriste au long cours cultive son ego. Il n’est plus dans le mouvement du voyage. Voyager, partir en pèlerinage, implique de quitter sa demeure (ses habitudes) pour se découvrir autrement, en relation avec un monde tout autre.

Bottes et VéloLa dynamique pèlerine se situe à l’opposé de cette culture de consommation. Elle se situe du côté de la gratuité, du don, de la reconnaissance. Adopter une posture pèlerine, nous positionne hors de ce culte de l’ego et nous place dans un relationnel plein de gratitude. Bottes et VéloLe pèlerin s’offre à l’expérience, se laisse façonner par elle. Le touriste veut la posséder, en avoir pour son argent, souligne le négatif, ce qui est différent de chez lui, combien c’est meilleur chez lui, combien les gens le dérangent. Le pèlerin se réjouit d’une journée de pluie, d’avoir dormi à la belle étoile, d’une erreur de parcours, de la vie communautaire du chemin.

Bottes et Vélo - Arc-en-ciel - Sainte-Anne-des-MontsEntrer dans l’expérience pèlerine nous fait sortir de cette méfiance consommatrice, celle qui bouffe son prochain, se nourrit de l’autre, pour avancer vers sa source avec confiance et discernement. Et si j’étais moins touriste dans ma vie de tous les jours et davantage pèlerin? Et si je cultivais la gratitude pèlerine?

Bottes et Vélo - Emblême

Merci à vous tous qui avez croisé nos pas de pèlerins!

Éric Laliberté

Le choc du retour

L’herbe est toujours plus verte ailleurs
Proverbe français
Peu importe le voyage que nous entreprenons, que ce soit pour vacances, pour un défi sportif ou pour du ressourcement, nous partons à la découverte d’un ailleurs et d’un autrement. Celui qui part en pèlerinage, n’est pas bien différent du voyageur. Il quitte son quotidien pour se donner un espace et un temps pour vivre une expérience, qu’il espère lui fera du bien.

Tout voyage est un temps passé en marge de notre quotidien. La destination que nous choisissons et l’objectif de notre voyage parlent de nous et de ce que nous attendons de notre vie. Partir, c’est se donner l’espace pour vivre autrement, vivre dans un contexte qui se rapproche davantage de mes valeurs et de ce que je souhaite vivre. Partir vers cet ailleurs, c’est Bottes et Vélo - Compostellecroire que la réponse n’existe pas ici, c’est croire qu’elle ne peut être réalisée avec les paramètres de ma vie actuelle.

Comme tout voyageur, le pèlerin rapporte des souvenirs et des anecdotes mémorables de ce temps d’exil. Mais qu’a-t-il réellement aimé sur le chemin de Compostelle? Que disent ces souvenirs? Comment parlent-ils du pèlerin et de ce qu’il aime de la vie? On croit souvent que les souvenirs sont sur les photos ou dans cet objet que l’on a acheté. Ils sont souvent bien plus dans les émotions que nous avons vécues sur le chemin : les rires et les échanges sympathiques autour d’un repas pris avec des personnes que l’on ne connaissait pourtant pas, le plaisir des rencontres et des amitiés sans lendemain et sans attaches, les gestes de générosité toute gratuite que l’on observe à tout moment de la route, le partage, l’entraide, les bonjours et les sourires entre inconnus, le plaisir du silence dans sa tête, le plaisir des longs moments de douce solitude, le plaisir du déplacement et du nomadisme… Tous ces moments de vie que le pèlerin a savourés chemin faisant parlent de lui et de ce qu’il aimerait vivre dans son quotidien.

Bottes et VéloPour plusieurs, le retour de pèlerinage est difficile et ne se fait pas sans douleur, ni sans heurt. Le décalage entre ce qui était vécu sur le chemin et les attentes face à la vie quotidienne dans laquelle le pèlerin revient peut être très significatif et faire en sorte que le pèlerin en revienne déstabilisé et déboussolé. Maintenant conscient qu’il lui est possible de ressentir la vie autrement, il lui est difficile d’accepter de recommencer à vivre certains aspects de sa vie « habituelle ». Certains pèlerins, ceux qui s’étaient laissés toucher et transformer par l’expérience de vie pèlerine, ceux qui se l’étaient appropriée car elle correspondait en plusieurs points à ce qu’ils attendent de leur vie, pour ceux-là, le retour risque d’entraîner des changements marqués dans leur environnement de vie. Plus l’écart entre l’expérience pèlerine vécue et le quotidien de la vie réelle est prononcé, plus le choc du retour se fera sentir. Ce choc met en évidence les incohérences que vit le pèlerin entre son environnement de vie et ses valeurs profondes. À son retour, le pèlerin doit être à l’écoute des émotions qui le traversent pour en cerner le sens. Dès lors qu’il en prend conscience, son défi sera alors de voir comment réaménager son quotidien pour l’adapter et le rendre conforme à ce qu’il désire vivre réellement. C’est donc dire qu’il tentera de mettre en lumière ce qu’il a aimé vivre ailleurs, pour l’appliquer et l’adapter à la réalité de sa vie quotidienne.

Bottes et Vélo Nous avons tendance à être pèlerin, touriste, ou vacancier, ailleurs, pensant que c’est le dépaysement qui fait nous du bien. Et pourtant, on voit régulièrement des étrangers venir chez nous et s’émerveiller de nos richesses et de l’accueil chaleureux qu’ils y reçoivent. La question qu’il faut donc se poser c’est « qu’est-ce que je cherche? » : du temps? du changement? du dépassement? des relations simples et agréables? de la liberté?… Le voyage, de par son caractère en marge de la réalité, offre la distance et le recul nécessaire pour identifier ou faire émerger l’inconfort, l’insatisfaction, que le voyageur cherche à combler. Le voyage ou le pèlerinage sont des moyens pour satisfaire temporairement sentiment d’incomplétude, qui plus est de manière illusoire. La réponse recherchée, celle qui aura un effet durable, celle parfois difficile à entendre, est souvent en soi. S’arrêter, cesser de s’agiter, c’est s’accorder de l’attention et de l’écouter face à ce qui cherche à se dire en moi.

Le pèlerinage est historiquement un chemin de foi. Le pèlerin d’aujourd’hui ne doit pas faire abstraction de aspect du pèlerinage qui est l’essence même du chemin, celle qui lui confère son pouvoir notoire. Avoir la foi, que l’on parle de religion ou non, c’est croire. Et croire, c’est voir que l’herbe peut aussi être verte ici.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Le pèlerinage, une métaphore de la vie?

Vous avez peur de vivre parce que vivre, c’est prendre le risque de souffrir.
Arnaud Desjardins
Marcher en toute liberté, sans horaire et sans contrainte. Réduire son mode de vie à sa plus simple expression. Vivre simplement. Le pèlerinage nous fait rêver. Il suscite attentes et espérances. Certains diront qu’il est une merveilleuse métaphore de la vie. Qu’il exprime de manière poétique le parcours d’une vie dans tout ce qu’il suscite et laisse à réfléchir. Pour ceux et celles qui l’ont fréquenté, les scènes bucoliques nous reviennent aisément en mémoire et le vent de liberté qui flotte sur ces routes, nous berce encore de sa douce brise. La joie de vivre et la vie fraternelle qui portent les pas des pèlerins résonnent encore au fond de nous. Toutes ces images sont bien fortes en moi et me parlent. Cependant, aujourd’hui, je me questionne : le pèlerinage est-il réellement une métaphore de la vie?
Chemin du Puy-en-Velay - Aubrac

La métaphore est une image détournée pour expliquer une réalité. En quoi ma vie de tous les jours, coincée entre métro-boulot-dodo, ressemble-t-elle à un pèlerinage? Le pèlerinage ne reflète la réalité d’aucun pèlerin. Au contraire! Il met en évidence l’incohérence, voire l’absence, de notre adhésion à la vie. Si le pèlerinage nous parle, nous interpelle dans notre mode de vie, c’est qu’il est très différent de nos vies. Bien sûr, nous pouvons dire qu’il est un reflet des hauts et des bas de notre quotidien. Qu’il porte en lui l’expression du fardeau et des souffrances de nos jours. Mais soyons réaliste, chanceux celui ou celle dont le quotidien ressemble à un pèlerinage! Le pèlerinage devient métaphore de notre mode de vie – seulement et seulement si – nous y reproduisons les travers de celui-ci. Loin de cette métaphore, l’expérience pèlerine nous propulse dans un autrement que nous n’avons pas le courage d’assumer au quotidien.

Ce ne sont pas les embouteillages, ni la course contre la montre qui nous attire sur les chemins de pèlerinage. Pas plus que la souffrance ou les inégalités, ni les images de marques ou les grands magasins. Si le pèlerinage était une métaphore de la vie, personne n’irait faire un pèlerinage! Ma vie n’a rien à voir avec le pèlerinage. Ce que j’ai vécu sur le chemin ne s’apparente en rien à ma vie de tous les jours. Chemin du Puy-en-VelayCar c’est bien d’une manière de vivre dont nous parlons, lorsque nous rêvons de pèlerinage. C’est la vie sur le chemin qui fait rêver le pèlerin!

Et si le pèlerinage n’était pas une métaphore?
Et s’il ouvrait une fenêtre sur une réalité bien concrète?
Et s’il était l’expression même de ce qu’est vivre?

Plus qu’une métaphore de la vie, c’est la vie elle-même qui jaillit du pèlerinage. Le pèlerinage c’est revenir à la vie. Il est « la vie ». Se donner le temps de vivre l’expérience pèlerine, permet de mettre l’agitation sociale sur pause pour vivre pleinement. Si le pèlerinage est une métaphore de la vie, c’est d’une autre vie dont il nous parle et de son possible. Notre vie quotidienne est faite en grande partie d’illusoire et de futilités. Sur le chemin, c’est d’une autre manière de vivre dont il est question et celle-ci me révèle un autre rapport à l’espace et au temps. Une vie où chacun de mes pas me fait grandir en liberté, me libérant de mes oppressions.

Chemin du Puy-en-VelayLe pèlerinage provoque une expérience vivante qui va bien au-delà de l’intellectualisation. Cette expérience ne se joue pas dans la tête du pèlerin : elle entre dans son corps, et elle y entre par les pieds!  Elle va à l’encontre de la culture du rationnelle qui compartimente tout. Le pèlerinage m’interpelle dans mon corps, dans ma manière d’être à la vie, à l’instant même où chacun de mes pieds frappe le sol. Il me défait de mes rigidités temporelles, du grief de l’agenda. L’oisiveté y devient règle de vie, et non un péché social de contre-performance. Ceux qui ne respectent pas les règles vivantes du pèlerinage se blessent ou font du pèlerinage une métaphore de la société : ils courent, performent, se sentent utiles, comme s’il y avait lieu de prouver quelque chose dans l’exécution de ce pèlerinage devenu tâche à accomplir. Dans ces conditions, je suis alors d’accord, nous faisons de ce temps d’arrêt une métaphore de notre régime de vie. Il devient espace où nous reproduisons, malgré nous, et de manière compulsive, le rythme de vie que nous avions voulu quitter.

Toutefois, la puissance de l’expérience pèlerine s’exerce à l’opposé de ce que nous vivons quotidiennement. Elle nous défait de nos habitudes de vie, de nos croyances, faisant de nous de véritables vivants. La Voie du St-LaurentElle nous rappelle de vivre, car c’est la seule exigence que porte la vie. Vivre, protéger la vie, l’aimer, la goûter, la laisser grandir librement. Tout le reste nous l’avons inventé. Alors, ne nous prenons pas trop au sérieux dans notre cirque social!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

À trop se préparer – on finit par oublier l’essentiel!

La vie c’est-ce qui se passe pendant qu’on est occupé à planifier autre chose.
John Lennon.
Quoi de plus normal que d’être bien préparé pour passer un examen ou être reçu en entrevue? Rien de plus légitime que de vouloir visiter la maison avant de l’acheter, n’est-ce pas? Se préparer à vivre un changement, à vivre dans un contexte différent : faire un voyage, changer d’emploi, déménager ou prendre sa retraite, demande une certaine préparation. Mais serions-nous trop prévoyant? Aurions-nous peur des hasards de la vie?

Tous ces réaménagements de vie, qu’ils soient de courtes ou de longues durées, nous amènent à nous questionner : Où irai-je et quand? Que ferai-je? Comment m’y prendrai-je? Avec quoi? Avec qui?Bottes et Vélo Il est sain de vouloir se préparer à affronter l’inconnu. Mais, l’inconnu, demeurera toujours inconnu tant et aussi longtemps que nous n’y serons pas et que nous ne l’aurons pas vécu. Notre manière de nous y préparer parlera de nos insécurités… ou de nos insouciances. Sombrez dans l’insouciance extrême et vous risquez de vous retrouver en bermudas au pôle nord! Néanmoins, à trop se préparer, à vouloir tout prévoir – même l’imprévisible – on finit par passer à côté de quelque chose : on finit par enlever toute saveur à la vie.

Pourtant ce qui nous attirait au départ, c’était le goût de la découverte, de l’aventure, de se laisser émerveiller, de quitter son chez soi pour entrer dans l’inconnu. Il y a quelque chose en moi qui désire s’ouvrir à un espace neuf, une culture et des coutumes différentes, de nouvelles saveurs, de nouvelles odeurs. Quelque chose qui est prêt à se laisser déplacer hors de son confort et de son monde connu, et abandonner pour quelques temps son pot de beurre d’arachides. Prêt à entrer dans l’inconfort de la nouveauté…

Bottes et Vélo - La Voie du St-LaurentL’enseignement du voyage se situe hors du prévu, hors des sentiers connus. Le choc du voyage est nécessaire pour un réel apprentissage, pour une réelle transformation. Tous les pèlerins-randonneurs vous le diront : c’est dans l’imprévisible que la vie est la plus généreuse. Mais, comment entrer dans l’imprévisible sans tomber dans l’insouciance? Comment prévoir sans devenir pusillanime, sans manquer d’audace?

Voyager sous le couvert d’une armure, d’une assurance tout-risque; en conservant toutes ses petites habitudes de vie, en refusant le moindre inconfort, c’est un peu voyager en regardant la télé : aucun contact avec la réalité, protégé de tout. C’est regarder le canal Découverte bien installé dans le confort de son salon, un pot de beurre d’arachide à porter de main. Quand on y songe, voyager dans la prévoyance, c’est un peu refuser de se laisser toucher, déranger, provoquer par la vie. C’est mener sa vie comme on gère un scénario de film : chaque scène y est prévue. La déception du voyageur viendra souvent de cette manière de voyager, son séjour ne correspondra que très rarement au scénario qu’il avait planifié. Pendant que je prévois l’imprévisible, la vie se poursuit sans se soucier que je puisse croire la contrôler… Et c’est là que le plus important se joue!

Le pèlerin voyage mieux le cœur léger, sans attente. Et s’il en a, il les abandonnera rapidement. Sinon, c’est qu’il n’est jamais devenu pèlerin. Il n’est jamais devenu l’instrument qui se laisse traverser par l’expérience du pèlerinage, l’appel du sanctuaire.

Le pèlerin bien préparé, partira tel qu’il est, selon ce qu’il croit juste.Bottes et Vélo Par l’expérience du chemin, il se laissera dépouiller de ses surplus et de ses insécurités. Cependant, c’est parce qu’il aura eu ce surplus dans son sac à dos qu’il aura pu apprendre sur lui-même. Qu’il aura pu questionner le trop-plein de sa vie, ses attachements, ses peurs et ses insécurités. C’est parce qu’il aura, peut-être…, fait des ampoules aux pieds qu’il aura pu réfléchir sur sa manière d’être à la vie, de s’y presser, d’y vivre toujours dans l’urgence.  Celui qui est parti en prévoyant même l’imprévisible, passe à côté de tous ces enseignements. Il passe à côté de belles occasions de s’observer et de s’ouvrir à la vie. À agir ainsi, il n’est peut-être jamais parti en réalité. Voyageur immobile…

Molière écrivait : « Je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. » Celui qui se lance avec authenticité dans l’aventure du pèlerinage, qui se laisse déplacer intérieurement, celui-là aura à tout le moins l’audace de vivre.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le dur chemin du retour

“La vie est un départ et la mort un retour.” Lao-Tseu
Partir, se lancer sur les routes, avec pour seul bagage son sac à dos, fait naître intérieurement une gamme d’émotions énergisantes. Se savoir parti à l’aventure, à la découverte d’un autre monde, un monde en marge du quotidien, un monde rempli d’imprévus enrichissants et de moments mémorables, nous tient en haleine comme un bon roman et nous donne le goût de continuer d’avancer. L’histoire se dévoile lentement. Une page à la fois. Un pas à la fois, chaque journée nous apporte son lot de souvenirs qui marqueront à jamais notre parcours de vie. Ils traversent tout notre être, nous transforment. On tente de retenir ces instants savoureux. On les décortique pour en goûter chaque seconde. On désire les vivre pleinement et intensément, ralentir le temps, mais le temps et l’espace s’écoulent tout autour de nous.

la Voie du St-LaurentPuis vient le moment où la fin du rêve commence à poindre à l’horizon. Le but se rapproche de nos pas. Impossible de retenir l’inévitable. Il est maintenant temps de rentrer chez soi. De déposer celui qui est passé de simple sac impersonnel, à fidèle compagnon de voyage, celui qui a partagé cette épopée que notre entourage ne semble pas saisir, celui qu’on a même parfois baptisé d’un petit surnom sympathique.

Le retour est difficile! À l’instant même où nous prenons conscience que la fin est belle et bien arrivée, c’est la rencontre de deux courants : le plaisir de retrouver le confort de son chez soi, de cette partie de notre vie que nous chérissons, et l’inconfort de retourner vivre ce qu’on a eu tant de plaisir à quitter!

Bottes et VéloEt c’est là que le vrai pèlerinage commence! C’est au retour que tout se joue réellement. Toute cette marche n’était en fait qu’une introduction. Un stage de vie. Qu’as-tu réellement aimé de ton pèlerinage? Qu’est-ce qui te donne vraiment l’envie de vivre? Que souhaites-tu rapporter comme « souvenir » de ce pèlerinage pour l’introduire dans la suite de ta vie?

Le grand défi, celui que nous ne suspections pas, nous attend sur le perron de la maison. On se retrouve alors, la clé dans la main, prêt à ouvrir la porte sur notre ancienne vie, celle qui n’a pas bougé depuis notre départ. Celle que nous avons quittée avec un peu trop d’enthousiasme. Celle qui est toujours là à notre retour et qui génère un serrement à l’estomac.  « Et maintenant, nous  dit notre petite voix, tu vas faire quoi? »

Tout ce temps passé en marge de ma réalité quotidienne, ce pèlerinage, m’a permis de découvrir qui je suis vraiment, ce qui me fait vibrer, ce qui donne bon goût à MA vie. Je l’ai vécu. Je sais l’identifier. Alors maintenant : comment puis-je adapter mon quotidien pour continuer de goûter ce qui me fait tant de bien? Comment faire comprendre à ceux qui  me connaissent depuis si longtemps que je suis revenu transformé? Qu’ils vont devoir récrire leurs étiquettes, celles qu’ils m’attribuent? Redéfinir notre relation? Comprendre que je ne veux plus être la personne que j’étais, qui n’était déjà pas vraiment moi?

La Voie du St-LaurentOui! Le défi : c’est le retour! Le pèlerin revient, après près d’un mois de déplacement, à son point de départ. Et ce point de départ, lui, n’a pas cheminé! Et souvent, ne comprendra pas ce que le cheminement a apporté au pèlerin.

Bref, ce que le pèlerin ne suspecte pas lorsqu’il quitte sa demeure, alors qu’il est obnubilé par toute la frénésie du départ et de l’aventure, c’est qu’il est en train de faire le premier pas vers une meilleure connaissance de lui-même, sur une route qui s’annonce plus longue que ce que sa carte ne semble lui annoncer!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Quitter sa tête pour marcher avec son cœur

Vous avez l’heure, nous avons le temps.
Sagesse africaine

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardCet été, nous sommes tous partis en vacances en quête d’un mieux-être. Qu’avons-nous trouvé et où l’avons-nous trouvé?

Pèlerins et vacanciers portent en eux le même désir : briser la routine en quittant leur demeure pour arrêter le temps et retrouver cet espace où il fait bon respirer, un espace de liberté. Que ce soit à la campagne, à la montagne ou au bord de la mer, les vacances nous appellent, tout comme le pèlerinage, à sortir de chez nous, de notre train-train quotidien, pour entrer dans une vie autre. Une vie qui fait du bien, qui apaise et qui fait plaisir.

D’abord le cœur, ensuite la raison.

Partir en vacances, c’est bien souvent quitter les règles usuelles : se permettre de dormir tard, de manger à l’heure que l’on veut, de lire ce roman qui nous attend depuis si longtemps, de visiter ces lieux qui nous font rêver, de farniente, de faire des folies… Un temps d’arrêt, sans urgence, pour retrouver ce mouvement de vie qui passe d’abord par le cœur et qui n’est plus gouverné par la raison.

La raison au service du cœur.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardSans sombrer dans l’insouciance, il faut tout de même reconnaître que le plaisir des vacances est d’abord de se mettre à l’écoute de ce que l’on remet toujours à plus tard, de ce désir qui nous habite et nous parle d’un vivre autrement. Lorsqu’on entre dans cet espace, on y ressent comme un éveil à la vie. Comme si nous levions le voile sur une manière de vivre qui nous demeurait cachée tout le reste de l’année… Quelque chose nous y est révélé qui nous parle de notre goût pour la vie. Il y a comme une rupture dans le temps…

Cet arrêt dans le temps permettra de quitter l’illusoire d’une vie centrée sur la prestation, l’accomplissement et la performance, pour renouer avec le strict nécessaire d’une vie qui a du goût, d’une vie savoureuse. Il n’est pas question de négliger ses obligations, mais de remettre les pendules à l’heure. De renommer et de resituer ses priorités de vie. De mettre la raison au service du cœur!

De vacancier à pèlerin.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardPour passer de la raison au cœur, il faudra cependant franchir l’état de vacancier. Bien que le pèlerin entre dans son projet avec le même état d’esprit, ce sera toutefois pour le visiter plus assidûment, l’habiter à plus long terme. Nous avons besoin de temps pour nous défaire de nos habitudes quotidiennes, pour nous laisser transformer, déprogrammer.

L’expérience du pèlerin randonneur s’étendant sur un à plusieurs mois, cette différence ne sera pas à négliger. C’est elle qui lui permettra de franchir l’état de vacancier pour entrer pleinement dans l’expérience pèlerine. D’aller au-delà de l’objet « vacances » pour approfondir la quête, le désir, qui anime son projet.

À la base, pèlerins et vacanciers ne cherchent pas seulement une pause dans leur vie, ce n’est pas seulement pour se changer les idées qu’ils quittent leur demeure. Ils cherchent quelque chose qui existe dans ce moment hors du temps et qu’ils voudraient s’approprier pour tous les jours de leur vie. Tout le monde voudrait de perpétuelles vacances!

Et c’est là que le vacancier n’aura qu’à faire quelques pas de plus pour devenir pleinement pèlerin. Franchir l’état de vacancier pour devenir pèlerin, c’est se mettre à l’écoute de ce qui nous interpelle du fond de ce projet et nous fait tant de bien. Ce n’est plus seulement une parenthèse, une manière de se changer les idées pour se donner le courage de retourner au boulot et reprendre le harnais.  C’est tenter de comprendre pour demeurer dans cet état d’esprit et se laisser transformer.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardDans le parcours pèlerin, vient un moment où je n’agis plus comme un vacancier qui sera de retour au travail sous peu et qui commence déjà à anticiper les tâches qui l’attendent. À travers la durée de l’expérience, le processus de la démarche du pèlerin peut s’installer. Ce processus – qui s’installe bien indépendamment de la volonté du pèlerin – lui permettra, progressivement, de quitter sa tête pour marcher avec son cœur et sentir par les pieds. Il lui permettra d’entrer pleinement et consciemment dans ce mode de vie qui met en contact avec le sol, enraciner dans la réalité, la tête portée par le vent.

Le pèlerin entre alors avec confiance dans un autre temps, un autre espace, où il reçoit sa vie comme un don qui le traverse. C’est là que l’aventure pèlerine commence!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

** Ce weekend nous serons au Salon International du Mieux-Être, à Lévis (19-20-21 août). Venez nous rencontrer au kiosque #96! Nous offrirons également une conférence, samedi matin, 10h30, salle 5, intitulée : Au-delà de Compostelle…

L’horizon du pèlerin

« Regarder “loin”, c’est regarder “tôt”. »
Hubert Reeves
Lorsque je me sens envahie par des pensées qui tourbillonnent dans ma tête, que je me perds dans le labyrinthe de mes réflexions, ou simplement lorsque je veux être bien, j’aime me retrouver dans un endroit qui offre un horizon à mon regard. Quoi de plus ressourçant et de plus reposant que de laisser son regard planer sur des kilomètres de paysage!  Que ce soit sur un banc au bord du fleuve, sur un rocher au sommet d’une montagne, sur le balcon d’un immeuble qui surplombe la ville, la sensation de voir loin nous permet de voyager intérieurement. Qu’est-ce que cette expérience vient toucher en moi? Qu’est-ce que mon corps tente de me dire?

Mont-WashingtonÉtymologiquement, le mot horizon symbolise la ligne où la terre semble rejoindre le ciel. Mon regard est attiré et apaisé par cet endroit très éloigné où les rêves semblent devenir réalité, ou du moins réalisables. À travers cet espace et cette distance, j’ai l’impression de me projeter dans le futur. Un monde sans limite. Une ouverture sur un monde de possibilités. Le pèlerin qui regarde devant lui, aperçoit la route qu’il suit pas à pas. Du sommet de la montagne, il devine celle qui l’attend dans les jours à venir. L’espace rejoint le temps. Voir loin, c’est savoir se projeter dans l’avenir. De ma position qui domine le paysage, j’ai une vue d’ensemble de ce qui m’entoure et de ce qui me devance. Je peux donc plus aisément décider de ma route. L’horizon de la route, le sanctuaire que le pèlerin espère voir poindre à chaque sommet qu’il traverse, n’est pas uniquement un lieu extérieur, il est aussi un état intérieur. À la question : « où vas-tu? » si souvent posée aux pèlerins, on traduit : « à quoi te sens-tu appelé à devenir? ». Ce lieu d’horizon est un futur de la vie.

La Voie du St-LaurentEn physique, l’horizon représente la limite de la région de l’espace-temps pouvant influencer ou être influencée par un point donné. Le pèlerin est cette personne qui a ressenti le besoin de changer d’horizon, de partir à la découverte de nouveaux horizons. Le pèlerin sort de sa zone d’influence, celle dans laquelle il vit ou subit des interactions avec ce qui l’entoure, pour aller vers une autre zone d’influence.  Dès notre jeune âge, nous grandissons entourés de personnes et d’éléments qui viennent influencer notre chemin de vie. Parents et amis façonnent notre personnalité, nos rêves, notre façon d’agir. La société grâce à ses tentacules médiatiques nous manipule sournoisement et nous transforme au gré des valeurs qu’elle prône, des modes qu’elle véhicule et des courants de pensée qu’elle encourage. Vient un moment où toutes ces attaques identitaires étouffent et emprisonne notre être qui cherche à s’affirmer et à se dire. Vient un moment où un temps d’arrêt s’impose pour faire un tour d’horizon de sa vie. En quête de nouveaux horizons.

Quand je regarde à l’horizon, cette ouverture sur le monde résonne en moi comme un élan de liberté. Liberté car rien ne vient faire obstacle à mon champ de vision. Liberté car rien ne vient limiter l’étendue du panorama. C’est par cette liberté de vision et de mouvement que le pèlerin se réalise sur le chemin. Dépouillé des entraves de sa zone d’influence, et des barrières qu’il s’imposait pour convenir à son monde, il profite de sa nouvelle situation pour avancer sur une route qu’il choisit et qui l’appelle. Sa route!

Bottes et Vélo - EmblêmeBrigitte Harouni

Provoqué à vivre

L’essentiel n’est pas de vivre mais de bien vivre.
Platon
baignade à la merTous les jours nous sommes provoqués au changement. Si je bouge la main, l’air se déplace; si je presse une orange, j’obtiens du jus; si je déplace mes pieds, j’avance; si j’ouvre les yeux, je vois… Chaque mouvement provoque un changement qui me déstabilise, déplace mes repères, et engendre un réaménagement de mes perceptions.

C’est par le mouvement des ondes que j’entends la musique. C’est par la tige qui grandit que l’arbre porte fruit. C’est par les mouvements de ma bouche que des paroles sont prononcées. Des paroles qui suscitent diverses réactions, divers mouvements…

Tout change, tout bouge. L’enfant qui va naître. Le cours d’eau qui fluctue. Le feu de forêt qui ravage une région : tout cela, c’est la vie en mouvement. La Vie bouge. Elle nous déséquilibre à chaque instant, nous provoquant à vivre, nous appelant au dépassement. C’est là le cœur de l’expérience pèlerine. Dans chacun de ses pas, le pèlerin est déstabilisé et tente de retrouver son équilibre : un équilibre de vie.

équilibristeCet équilibre de vie, vers lequel nous tendons tous, provoque et incite le meilleur de nous. C’est par cet élan déséquilibrant que nous aspirons sans cesse au meilleur de la vie. Pour l’atteindre, je dois cependant accepter d’être en mouvement. L’équilibriste ne peut tendre à l’équilibre que par le mouvement. De même, je dois me laisser déplacer, transformer, pour parvenir à l’équilibre recherché. Désirer le meilleur, c’est désirer être transformé pour s’équilibrer. C’est désirer être provoqué dans ces stagnations, dans ces inerties qui nous font pencher d’un côté. C’est avoir le courage de dépasser la souffrance d’une posture qui nous a ankylosés pour remettre la vie en circulation dans nos veines.

Qui, consciemment, voudrait d’une vie végétative branchée sur des appareils qui le maintiennent en vie? Pourtant, c’est-ce que la plupart d’entre nous faisons. Désirer le meilleur sans mouvement, c’est rêver sa vie bien calé devant sa télé, branché sur son portable. Demeurer au stade du rêve, du virtuel, n’a jamais mis en mouvement! Le rêve peut susciter l’étincelle, mais si cette étincelle ne provoque jamais la flamme, ne met jamais le feu à nos passions pour nous provoquer à l’action, elle est vaine.

MarcheurLe pèlerin de longue randonnée éprouve un bien-être et une aisance – malgré les difficultés, malgré les souffrances – qui enflamment sa joie et son plaisir de vivre. C’est au cœur de son déplacement qu’il éprouve de l’accomplissement, qu’il se sent vivant. Comme la flûte prend vie par le souffle qui la traverse, le pèlerin s’éprouve et s’accomplit par le mouvement de la Vie qui souffle en lui. Le pèlerinage provoque à vivre là où nous nous étions assoupis. Semblable à la main qui secoue le dormeur, le pèlerinage nous sort de notre torpeur et nous rappelle à la vie.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Mise en garde : risque de déplacement intérieur!

Toute marche est une marche spirituelle.
Sagesse Celte
Nous vivons dans un monde organisé et structuré où tout se doit d’être prévu et planifié. Même nos vacances n’y échappent pas. Quoi que nous entreprenions, nous aimons l’anticiper et avoir une longueur d’avance pour nous assurer que l’expérience sera bien vécue. Ainsi, plusieurs personnes qui se préparent à vivre un pèlerinage se demandent fréquemment s’il est essentiel de se préparer avant de partir.

La Voie du St-LaurentIl va de soi qu’un minimum d’organisation au niveau du matériel à apporter et de l’équipement à se procurer est un incontournable. Et nous savons tous qu’il est fortement conseillé d’avoir marché et usé sur quelques kilomètres toute nouvelle paire de souliers ou de bottes. Tout comme il est bon d’avoir marché avec notre sac à dos pour en avoir trouvé l’ajustement qui se marie le mieux à notre corps.

La question n’est donc pas à ce niveau. Souvent, le futur pèlerin s’inquiète plutôt de l’effort physique que cette longue marche va exiger. Il se demande donc s’il est nécessaire de commencer un entrainement quelques mois ou semaines avant le grand jour. Chez Bottes et Vélo, nous pensons que si la personne n’a pas de problématique de santé particulière, l’entrainement n’est pas une obligation. La forme physique se développera graduellement à chaque pas et à chaque jour que fera le pèlerin sur le chemin. Le pèlerinage n’est pas une course, ni même une recherche de performance physique. C’est une longue pause dans le temps qu’une personne s’offre à elle-même,  un voyage au sens exact du terme, au bout duquel elle reviendra différente, transformée par l’alchimie de la marche.

Chemin KamouraskaS’il est une préparation que le futur pèlerin devrait avoir, elle ne devrait pas se situer au niveau physique, mais au niveau psychique. Avant de partir, plusieurs parents et amis questionnent celui qui part en pèlerinage. Pourquoi à pied? Pourquoi voyager aussi rudimentairement? Aussi longtemps? Ainsi, entamer une ébauche de réponse, commencer la réflexion, creuser en soi pour prendre conscience de ce qui nous appelle et nous attire dans cette expérience; identifier le mieux possible nos attentes et les fruits que nous souhaitons cueillir et rapporter au terme de ce voyage; sont des étapes fondamentales de préparation à un pèlerinage.

Notre quotidien est parsemé de panneaux avertisseurs : « peut contenir des traces d’arachides », « attention chaussée glissante », « chute de glace! ». S’il est une mise en garde à donner au futur pèlerin pour l’aider à se préparer à sa longue marche, ce serait : « attention, risque de déplacement intérieur ». Autant vous aurez à regarder où vous posez le pied, autant vous devrez être attentif à ce qui se vit en vous, à ce que votre corps, votre façon d’agir et de réagir, vous dit. En marchant, vous allez très certainement ressentir diverses émotions psychophysiologiques qui risquent de donner de nouvelles dimensions à votre existence.

La Voie du St-LaurentLe pèlerin averti n’est pas celui qui a l’équipement révolutionnaire le plus léger, ni celui qui dévore les kilomètres dans un temps record sans se blesser. Le pèlerin averti est celui qui a compris qu’en plus d’améliorer sa condition physique, cette très longue marche est une rupture spatio-temporelle, matérielle et spirituelle, qu’il s’offre pour voir plus clair sur sa route de vie.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni