Là où mon cœur me porte…

N’allez pas là où le chemin peut mener.
Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace.
Ralph Waldo Emerson

Quelle place occupe l’amour dans vos réflexions? Dans vos décisions? Quelle définition avez-vous de ce qu’est l’amour?

Dans un livre de Pascal Marin que je suis en train de lire, cet auteur, docteur en philosophie, nous dit qu’il n’y a pas de chemin sans amour. L’amour, ce sentiment indéfinissable généré par nos sens et nos pensées, suscite le mouvement. Élan d’abord intérieur, il électrise le corps et initie l’action. Il nous porte sur des chemins que la raison n’aurait pas suspectés. Émanant des profondeurs de notre âme, il nous relie à notre désir de vivre. Comme l’aiguille d’une boussole, il est cet « aimant » intérieur qui nous dirige vers ce qui nous attire, ce qui nous appelle.

Depuis les temps reculés, il y a cet éternel combat entre le monde scientifique et celui des grands philosophes. La tête, le rationnel – le concret – le réfléchi, s’opposant aux théories plus humaines du cœur et de l’impalpable. Pendant que les scientistes parlent de l’attraction comme d’un fait observable et mathématique, les philosophes nous invitent à réfléchir sur l’amour comme force génératrice d’attraction. On dit bien que l’amour peut déplacer des montagnes!

Selon Saint-Augustin, le poids n’est pas cette masse qui est attirée par la Terre. Le poids de ce que je porte en moi est ce qui pèse dans la balance pour moi, donc ce qui est digne d’être pensé, d’occuper mes pensées. Lorsque quelque chose vaut son pesant d’or, le poids importe peu. On parle ici de qualité et de valeur. Ce poids qui guide mes pas sur cette route insituable topographiquement, c’est l’amour.

Il y a de ces chemins pavés de « il faut » et de « je dois », qui nous semblent incontournables et inévitables. Ces autoroutes que tout le monde prend. Une ligne de vie pré-tracée, convenue socialement, sur laquelle on avance sans se poser de questions, entouré d’un paysage sans nouveauté. Un parcours routinier qui éteint les passions, qui nous endort au volant de notre propre vie.

Puis il y a ces routes qui nous font rêver. Tous ces chemins que je prends, même l’instant d’une ballade, guidé par mon cœur : la visite chez une amie, la petite marche au bord du lac, le samedi au musée, les cours de yoga ou de peinture. Je m’entoure de ce que j’aime, de ce qui augmente l’intensité de la vie en moi. Certains prennent des chemins plus cahoteux : déménagement, séparation, réorientation de carrière, longs voyages. On les dit souvent téméraires, audacieux, bohèmes ou même fous! Alors que souvent de telles décisions sont prise car la personne étouffe, manque d’air, sent que si elle ne change pas de direction, elle risque de s’éteindre. C’est un cri du cœur. Un manque d’amour de la vie.

Ce désir d’actualiser ce que j’aime, ce qui m’anime intérieurement, ce qui m’allume, met en marche tout une série d’actions qui me rapprochent de mon objet de désir. Je quitte l’autoroute du train-train quotidien, je mets un peu de côté ce que me dicte ma tête, pour me pencher et écouter mon cœur. Je pars suivre cette route qui m’appelle et qui est mienne. Promesse de bien-être intérieur; sentiment de liberté et de légèreté soudaine; conviction d’être dans la bonne direction.

Ce battement qui résonne régulièrement en vous ne s’éteindra pas. La théorie de l’attraction c’est aussi de dire que chaque corps tend spontanément à rejoindre ce lieu qui lui est propre.  Petite ou grande décision, décision futile ou majeure, chaque pas fait par amour vous rapproche de ce lieu qui est le vôtre. Laissez l’amour vous guider. Écoutez votre cœur, il connaît la route!

Brigitte Harouni

Sortir de la confusion

La vérité sort plus facilement de l’erreur que de la confusion.
Francis Bacon
Il nous arrive tous à un moment de notre vie de nous sentir incompris, de ne plus savoir ce que nous voulons, ou ce qui nous plait. Comme si notre vie était devenue fade et que nous en avions perdu le fil. Notre chemin parait alors dérisoire et tout devient nébuleux. Pourquoi cette direction plutôt qu’une autre? Pourquoi ce milieu de vie? Pourquoi ces gens? Ai-je fait les bons choix?… Tout parait embrouillé, mélangé.

Confusion vient du latin con (ensemble) et fusio (fondre), ce qui signifie fondre ensemble : confusio. À l’époque romaine, les métallurgistes de l’Antiquité parlaient de fusus. Transformant les métaux en liquides, ils en faisaient des alliages où tout se confondait. L’état de confusion évoque cette image. Celui ou celle qui est dans la confusion ne sait plus faire la part des choses et tout se mélange. Est-ce de moi? Est-ce vraiment mon choix? Est-ce de mon père? De ma mère? De ma culture? Tout s’embrouille. Il n’y a plus de distance entre moi et l’autre. Dans ces situations, il devient alors difficile de départager et de s’y retrouver.

Sortir de la confusion est pourtant une force vitale inscrite en chacun de nous. En venant au monde, l’être humain est forcé à sortir de cette confusio en se distinguant de sa mère. Il en va de sa survie et de celle de sa mère. Il n’y a pas une mère qui, arrivée au terme de sa grossesse, voudrait voir cet état perdurer! À demeurer dans la fusion, l’un finirait par étouffer et l’autre par exploser. Et les deux en mourraient.Quand le philosophe Heidegger écrit que l’être humain est un « projet jeté dans le monde », ce n’est donc pas qu’une métaphore : c’est une nécessité! Dès sa naissance, il est appelé à quitter la confusio et se différencier. Toute sa vie il devra y travailler. Il est vital pour l’être humain de se différencier, de ne pas se fondre dans l’autre!

L’exercice de différenciation demande du travail. Pour sortir de la confusion, il est nécessaire de mettre de l’ordre dans sa vie. Il faut structurer, ordonner, séparer les choses pour les distinguer : « Ceci m’appartient, ceci est à mon père, qui lui le tenait de mon grand-père; ceci est à ma mère. » À l’adolescence, je disais toujours à mes enfants : « Lorsque tu te sens perdu, que tu ne sais plus où va ta vie, va faire le ménage de ta chambre. Ça t’aidera à y voir plus clair. » Même si cette recommandation leur semblait davantage un leurre qu’un réel exercice, celle-ci visait réellement ce qu’elle énonçait : ordonner sa vie.

Faire le ménage de sa chambre, c’est mettre de l’ordre dans son intimité. C’est dans ma chambre que se trouvent mes souvenirs les plus précieux. Dans ma chambre, chaque objet parle de moi : mes vêtements, mes livres, ma musique, les couleurs sur les murs, le choix des tissus, tout. Comme adulte, je pourrais parler de ma maison.

En faisant le ménage, en triant ce qui est confus, je prends le temps de classer mes souvenirs, de jeter ce qui n’est plus nécessaire. Je prends le temps de juger si telle ou telle chose me convient encore, de questionner certains choix et d’en envisager de nouveaux. Est-ce que je m’y reconnais encore? Mes goûts ont-ils changé, évolué? De cet exercice, des prises de conscience se font et tout doucement une route différente émerge. C’est le même exercice qui vient saisir le pèlerin sur sa route. Sans qu’il se rende compte, il en vient à questionner le contenu de son sac à dos – de ce qu’il porte sur son dos, la raison de sa présence sur ce chemin, sa dynamique de vie avec les autres pèlerins. À travers ce processus, il renoue lentement avec le mouvement qui l’appelle à la distinction.

Cela peut sembler étrange d’évoquer l’impératif de la différenciation à une époque où tout le monde semble vouloir se distinguer. Pourtant. À force de vouloir tous faire différent, on finit par tous faire la même chose et nous nous laissons entraîner dans la confusion. N’est-ce pas ce qu’on appelle la mode? Ironiquement, alors que le sociologue Raphaël Liogier parle de notre époque comme étant celle de l’individuo-globalisme, notre effort de mondialisation ne serait-il pas en train d’uniformiser le monde?

Mais, se différencier n’est-il pas un travail qui contribue à l’élaboration d’egos arrogants et disproportionnés?

Celui qui travaille à l’élaboration de sa propre gloire est dans la confusion. Celui qui veut avoir raison, rallier les autres sous son unique drapeau; celui-là désir fusionner avec les autres, les avaler. D’ailleurs ne dira-t-il pas à ses adversaires : « Vous serez confondu! », comme pour les fondre en lui-même et les assimiler.

Pourtant, un homme d’une autre époque avait ces paroles étranges et diamétralement opposées à ce comportement fusionnel : « Aimez vos ennemis! », disait-il. Aimez ceux qui s’opposent à vous. Plutôt que de s’entretuer dans un désir fusionnel, apprenons à aimer cette frontière qui s’érige entre nous et l’autre. Cette frontière qui oblige à être soi-même, à préciser ce que je suis et le définir clairement. Apprenons à utiliser cette opposition comme levier à notre différenciation. Pas pour se battre, mais bien pour en reconnaitre toute la richesse.

L’exercice de différenciation vise d’abord à se reconnaitre comme individu distinct des autres et au potentiel unique. Un individu dont la distinction contribue au bien-être de l’ensemble. À l’époque, alors que je travaillais dans des écoles primaires, je disais à mes élèves : trouve ton schtroumpf! Qu’est-ce qui te distingue dans ce grand village de schtroumpfs?

L’opposition, au-delà de la confrontation, est nécessaire pour que naisse l’inattendu. Dans cette opposition il doit y avoir place, non pas pour ma réponse, ni la tienne : mais une troisième. Celle que nous n’avions pas envisagée. Cependant, pour en arriver là, il faudra d’abord apprendre à se reconnaitre. Ensuite, nous serons en mesure de reconnaitre l’autre pour ce qu’il est – un individu à part entière –, sans chercher à l’absorber, le posséder, le contrôler.

En pèlerinage, à Compostelle ou ailleurs, ce qui fait du bien : c’est de trouver cet espace pour soi. Vivre cette joie d’être ensemble, sans se fondre dans le groupe. Partir en pèlerinage extrait de la confusion. Loin de mes repères usuels, qui relèvent souvent d’une puissance d’assimilation, je renoue avec la nécessité et la joie de me différencier : celle de tracer ma propre route à l’intérieur du grand réseau routier. Différents, mais ensemble.

Éric Laliberté

Êtes-vous « dérangé » ?

Au sein de la marche incertaine de l’existence jaillit un sens,
non comme une certitude mais comme un éclat.
Gérard Bailhache
Vous est-il déjà arrivé d’être dérangé? Par un imprévu? De la visite? Un accident? Un oubli? Vous est-il déjà arrivé d’être contrarié parce qu’on avait pris votre place à table? Parce que vous étiez coincé dans un bouchon de circulation? Parce que vous aviez raté une connexion entre deux vols? Par une parole inappropriée? Être dérangé signifie que les choses ne vont pas du tout comme prévues!

Chaque année, à ce temps-ci, revient un événement dérangeant. Chaque année Noël en dérange plus d’un. Il dérange par la fête religieuse qu’il est; par les signes de religiosité qu’il affiche; par les obligations familiales qu’il impose; par la folie du « magasinage » qu’il suscite; par les excès de table qu’il occasionne. Noël dérange aussi par les solitudes qu’il pointe du doigt; par les pauvretés qu’il met sous notre nez; par les éloignements qu’il rend évidents. Pour plusieurs, Noël est un temps de grand dérangement!

Mais qu’est-ce qu’un dérangement? Ce qui dérange vient rompre l’ordre du temps et des choses. Le dérangeant brise le cours linéaire de ce qui avait été prévu. Il renverse l’ordre établi, sort des routines et des habitudes. Il choque, bouscule, déstabilise. Le dérangeant défait les croyances, les contredit, les questionne, les piétine, s’en moque, les fait éclater. Être dérangé, c’est être confronté au mur de ses incohérences et de ses illusions : à sa propre folie!

« Je » ne possède ni les choses, ni les gens qui l’entourent.
« Je » ne contrôle absolument rien.

Le dérangement ramène à cette réalité. Il nous sort de nos engourdissements et provoque à la réflexion. Si Noël dérange encore autant aujourd’hui, c’est peut-être bien parce qu’il n’a rien perdu de tout son potentiel subversif. Et ceci bien au-delà de toute idéologie religieuse!

Prenez le temps d’entendre combien l’histoire est dérangeante : un enfant, né dans la paille, de père inconnu, parmi les exclus. Pauvre parmi les plus pauvres, on le dit pourtant très grand. Les rois s’inclinent devant lui. Dès le berceau, de par le lieu de sa naissance, il renverse l’ordre convenu. Il renverse les règles et les rapports de pouvoirs que nous avions fixés. N’est-ce pas le plus grand des dérangements?

Par cet enfant, la sagesse nous est montrée là où on ne l’attendait pas. Elle appelle à repositionner nos croyances et nos valeurs. Ce n’est d’ailleurs pas tant la naissance de l’enfant qui est importante dans cette histoire, mais bien plus le renversement des folies humaines qu’elle souligne. L’enfant ne fait que pointer vers cet autrement qui émerge, porteur de cette parole qui veut se dire au-delà de nos folies. Comme un éclat de lumière qui éclaire soudainement le chemin par une nuit sans lune…

Avons-nous toujours la capacité d’être dérangés par ces événements qui viennent bousculer nos vies? À nous laisser ébranler dans nos certitudes? Il en va de notre capacité à vivre et à grandir. Car, s’il est vrai que chaque dérangement provoque une onde de choc obligeant à repenser le monde autrement; il est aussi inévitable de retomber sur ses pieds! Après tout, l’équilibre se construit dans le mouvement. Alors soyez dérangé, ou même dérangeant, pour votre temps!

Joyeux dérangement!

Éric Laliberté

Prenez note que le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 12 janvier.

Compostelle, chemins de gestation.

La liberté n’existe que dans le mouvement de conquête de la liberté.
Alain Robbe-Grillet

 

Affranchir une lettre, c’est lui donner le droit de partir prendre la route. C’est l’autoriser à entrer dans cet espace qui n’appartient à personne. Entre expéditeur et destinataire, loin d’être le lieu d’une exclusion, cet entre-lieu devient mobile de liaison : « espace pour s’entre-dire, espace de l’inter-dit … » Les Chemins de Compostelle portent en eux ce modèle de liberté en gestation. Leur évolution des dernières décennies leur a permis de s’affranchir et de devenir espace de dialogues, en allant au-delà des frontières « inter-dites ».

Affranchi des frontières de la religion, Compostelle se fait maintenant espace de communication entre divers chemins de vie, diverses traditions. Sur ces chemins, au-delà de nos délits d’humanité, chaque spiritualité trouve une place pour se dire, soutenir et accompagner. Compostelle est devenu l’espace d’une parole en gestation. Sur ses chemins, chaque pèlerin avance par une parole portée, désirée : comme une lettre. Cette parole, appelée à grandir dans une écoute attentive, nourrit et fait cheminer du dedans, comme dans l’allant. Parole partagée, non imposée, elle ouvre de nouveaux espaces où chacun y trouve sa place. C’est ainsi affranchi, sans exclure, que Compostelle est devenu plus vivant que jamais.

Alors qu’au début des années 1980 seule une poignée de pèlerins marchait vers Compostelle, 2017 a franchi, avant la fin de l’année, le cap des 300 000 peregrinos. Riche de ce parcours étonnant, on peut dire que « Compostelle a fait beaucoup de chemin ». Il a su se renouveler au-delà de nos rigidités et de nos difficultés. Espace religieux au visage méconnu, ayant lui-même défait le poids de son sac, de son histoire, il s’est libéré pour accueillir plus largement. Il a ouvert ses routes et multiplié ses sentiers. Il s’est fait accessible et attentif. Désormais, Compostelle s’offre comme espace circulatoire d’une parole libérée.

Entre départ et arrivée, cette parole libérée est d’abord portée en chacun. Parole en gestation, elle mûrit et grandit, lentement. Elle prend forme, se révèle, doucement. Parole portée, elle ne fait que me traverser. Et, comme l’enfant traverse la chair de la mère, ce n’est qu’au terme du processus, à l’accouchement, à la livraison, à destination, que nous connaîtrons les merveilles de ce qui aura été porté aussi longtemps et avec autant de soin. Que cet enfant, cette parole, continuera de nous travailler et de nous provoquer dans nos résistances. C’est en laissant cette parole-enfant se déployer qu’elle se dévoilera, que nous apprendrons à la « re-connaître ». C’est-à-dire la connaître de nouveau ou la connaître autrement, avec détachement. Car, cette part de nous naît au monde librement, nous obligeant à penser le monde autrement, nous incitant au mouvement.

Sur ces chemins affranchis, le pèlerin trouve l’espace pour se dire et se recevoir en toute liberté. Chemin de gestation, Compostelle a su évoluer avec l’humanité et, à notre insu, il nous devance sur des chemins inusités.

Éric Laliberté

Apprécier la lumière

L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry
C’est dans l’obscurité qu’on remarque le plus la lumière, disait un ex-toxicomane et itinérant. Avec les jours d’hiver, celle-ci nous manque de plus en plus et parfois le moral n’est pas fort. Dans l’obscurité qui se prolonge, la vie vient à manquer et perd de son sens. L’obscurité nous pèse lourd. Ce temps de l’année nous semble interminable. Il n’est pas étonnant que, dans un tel contexte, l’arrivée de Noël nous réjouisse. Son arrivée annonce le retour de la lumière. Le jour se lève enfin sur cette longue nuit et les premiers rayons vont bientôt pointer à l’horizon. Traverser Noël, c’est entrer dans l’espérance. Nous avons besoin de lumière pour vivre.

Ce qui est désolant dans l’absence de lumière, c’est qu’on puisse passer sa vie sous les néons de notre civilisation sans se rendre compte de rien. Comme dans un élevage industriel de poulet, l’éclairage illusoire d’une vie factice nous maintient en vie artificiellement. On peut dès lors se questionner, est-ce parce qu’il fait clair que je suis dans la lumière? Aveuglé par trop de lumière, on n’y voit rien!

Lorsque notre vie nous étourdit, que l’agenda est trop rempli, que tout va de travers, que le moral n’y est plus. Lorsqu’on se précipite d’événements en événements, d’une activité à l’autre, que la fatigue nous accable, que l’on manque toujours de temps. Lorsqu’un petit remontant devient nécessaire pour passer au travers et faire digérer le surplus ingurgité. Lorsque, malgré tout, nous maintenons ce rythme. Il faut bien l’admettre : on n’y voit rien! Nous sommes dans l’obscurité la plus totale, malgré l’éclairage. Aveuglés par trop d’éclats, d’agitation, de télévision, d’internet, de modes, de croyances, de craintes, de certitudes et de convictions, notre vie manque d’espace pour respirer. Éblouis et convaincus du bienfondé de cette civilisation de consommation, aveuglés par la fatalité de notre situation : on n’y voit rien!

Certitudes et convictions! Quoi de plus aveuglant que des certitudes et des convictions? On en a beaucoup des convictions! Tout le monde est convaincu de quelque chose. La plus grande conviction que nous ayons est sans doute celle des cloisons de notre vie. Pas le choix, c’est comme ça! Il y a une espèce de fatalité à vivre dans ces conditions d’élevage de poulet industriel qui fait maintenant figure de pression sociale. Celui qui ne s’y conforme pas est hors norme, disqualifié. Tout espace doit être comblé et les standards de performance maintenus, sous peine de passer pour un sous-individu dont les capacités sont limités, un lâche, un fainéant.

Pourtant, vous pourrez être le plus convaincant des convaincus et affirmer avec certitude ce qu’il faut de bonne terre et d’ingrédients pour bien faire pousser les végétaux; nous avons tous vu, et contre toutes attentes, cette fleur fragile jaillir d’une fissure dans le trottoir en plein centre-ville. Cette petite fleur a de quoi ébranler nos plus solides convictions et toutes nos croyances sur la fatalité de la vie. Lorsque nous la croisons, cette petite fleur, elle jette un éclairage sur nos obscurités, nos zones d’ombres, nos enfermements… Elle nous révèle des choses que nous aurions préféré laisser dans l’obscurité : « Ce que l’on ne voit pas ne fait pas de mal! » Malgré nos œillères, cette petite fleur nous rappelle que la vie prend sa place et son temps dans un ordre qui n’est pas celui que nous suivons. Elle nous rappelle que nous sommes sur la fausse route à peiner comme nous le faisons. Que malgré nos structures de béton, la vie est plus forte que tout. Elle ne s’enferme pas.

La vie prend son temps, s’étire longuement, savoure, contemple, file doucement, s’épanouit d’un rien. La vie est présence. Tout y baigne. On ne peut y échapper. Même dans la plus profonde de nos psychoses, la vie demeure. Elle est à l’image de ce que décrit l’allégorie de la caverne de Platon : celui qui désire l’étreindre devra sortir de son obscurité, de son repli sur soi. Il devra aller jouer dehors! La vie est bien plus qu’un jeu d’ombre sur l’écran de nos télévisions. Il faut sortir pour l’apprécier pleinement.

L’expression sortir de l’ombre, ou même de nos obscurités, ne vous est pas inconnue et vous savez certainement mieux que quiconque ce qu’elle peut signifier pour vous. On peut toutefois s’entendre pour dire qu’en se lançant dans une telle aventure, il y a quelque chose qui invite à vaincre ses démons intérieurs et ses peurs, laisser tomber ses idées toutes faites, abandonner ses croyances étouffantes, oublier ses préjugés, défaire les liens d’un ego sans borne… Ce qui est à retenir, et il n’y pas à en douter, c’est que pour en sortir : il faut quitter. Le déplacement est nécessaire. Rien n’arrivera si on ne quitte pas. Pour sortir de l’obscurité, il faut délibérément la quitter et se mettre en route vers la lumière.

Pour l’aveugle, cette image n’est certainement pas la meilleure et peut sembler exclusive. Ce n’est pas le but de cette réflexion. Marcher vers la lumière suggère tendre vers la vérité de ce qui fait vivre, de ce qui est juste. Se donner comme référence la force vivante qui nous anime et travailler de concert avec elle pour que tout vive. Un parcours où je m’inscris en cheminement avec l’autre dans la Vie. « Je » n’est jamais seul, ni par lui-même, il s’accomplit dans le mouvement de cette interrelation.

En ce moment, alors que la lumière est à son plus bas et que nous sommes parvenus au moment le plus sombre. À l’heure où nous vivons chacun pour soi, prisonniers de nous-mêmes. À l’heure où notre société fait la propagande de l’individu-consommateur et objet de consommation. À l’heure où la radicalité fait rage et qu’il n’y a plus de place pour nuancer. À l’heure où tout peut sembler perdu. Serons-nous prêts à quitter l’obscurité pour entrer dans la lumière de la Vie et vivre pleinement? Je nous le souhaite. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire c’est de se laisser éclairer : voir la vérité sur soi et sur le monde qui nous entoure. Celle qui nous rappelle que personne ne désire vivre dans l’angoisse et l’anxiété, dans la peur et l’oppression, dans l’agression et la manipulation. Celle qui nous rappelle que nous voulons être aimés, que nous avons besoin d’amour, et que nous avons beaucoup à offrir. Le percevoir, c’est déjà être en route.

Prenons soin les uns des autres dans ce parcours vers la lumière. Même si la joie est grande, la route n’est pas toujours facile.

Joyeuse fête de la lumière! Joyeux Noël! Joyeux Pèlerinage!

Éric Laliberté

De la gratitude. Quitter le touriste en soi.

La gratitude peut transformer votre routine en jours de fête.
William Arthur Ward
Savons-nous accueillir avec gratitude les bonnes choses de la vie? Avons-nous tendance à ne plus les voir? Sommes-nous capable d’émerveillement, de spontanéité, de gestes gratuits? Savons-nous encore nous réjouir de ce qui nous est offert? Si la réponse est non, peut-être aurions-nous besoin de quitter le touriste en nous pour entrer davantage dans la gratitude du pèlerin…

Bottes et VéloJe me souviens de cette affiche au babillard d’une auberge sur le chemin du Puy : « Le touriste exige, le pèlerin reçoit avec gratitude. » Cette même affiche se retrouvait dans plusieurs auberges espagnoles. La nécessité d’exposer un tel message nous dit combien l’état pèlerin n’est pas inné, il se choisit.

Lorsque le pèlerin franchit l’étape du 10ième jour, que le chemin l’a rassuré; qu’il a laissé tomber ses préoccupations passées; qu’il a cessé de se battre avec lui-même; qu’il ne cherche plus à faire le chemin, mais à le vivre; il entre dans cet espace où l’expérience devient gratitude. Il quitte le touriste en lui, sort de l’action contrôlée, performante, pleine d’exigences et d’attentes pour lâcher prise sur ce qu’il veut et accueillir ce qui est.Bottes et Vélo

Bottes et VéloNous débutons tous touristes sur le chemin de pèlerinage et c’est en cheminant que l’on devient pèlerin. Ceci dit, être touriste n’est pas mauvais en soi. Le touriste en nous donne le goût de la découverte, aiguise la curiosité. Grâce à cet état de touriste, tous nos sens se mettent en éveil. Nous découvrons et savourons avec émerveillement. Ce n’est qu’au fil de nos pas touristiques, que nous nous métamorphoserons en pèlerin.

Bottes et VéloMais qu’est-ce qui vient à bout du touriste en nous?

Le temps du touriste n’est pas le même que celui du pèlerin. Être touriste est une expérience de courte durée dans un contexte bien organisé. Le touriste quitte en ayant l’assurance qu’il reviendra là où il en était dans sa vie. Bottes et VéloIl a besoin de cet ancrage. Le voyage n’est qu’une courte parenthèse dans sa vie. Elle ne dépassera guère les une ou deux semaines. Le pèlerin quitte pour un long voyage, plusieurs semaines, dans le désir de se laisser déplacer. Il avance pour être transformé. Ses pas le portent vers un ailleurs meilleur, qui résonne en lui et fait vibrer le meilleur de lui-même. Le touriste ne fait qu’un bref envol à l’extérieur de sa cage, mais y revient toujours. Le pèlerin brûle les ponts derrière lui, sans cesse il avance.

En vivant la transition du pèlerinage, le pèlerin est bousculé dans ses repères. Certains se laissent bousculer aisément, d’autres offrent plus de résistance. Perdre ses repères, c’est un peu perdre le nord : on ne s’y reconnaît plus. Bottes et VéloFace à cette perte de sens, celle qui m’éloigne du sens usuel et routinier du cours de ma vie, je peux paniquer et choisir de me fermer à l’expérience. Mais si j’ai pu m’ouvrir à l’expérience du chemin, y grandir en confiance, je serai en mesure de faire le passage vers l’état pèlerin. De touriste à pèlerin, il y a cet espace béant dans lequel je dois plonger, m’abandonner. Autrement, je demeure touriste. Bottes et VéloJe préfère alors le statu quo de mes enfermements, plutôt que d’apprivoiser de nouveaux repères. Cette résistance peut venir d’une chose aussi simple que : « Si ce n’est pas mon lit, c’est inconfortable. »; « Mon beurre d’arachide au petit-déjeuner me manque. »; ou plus intense « Ce n’est pas propre comme je le souhaiterais. »; « Je n’aime pas cette nourriture. »; « Ils ont de ces manières! »; « Je paie donc j’ai droit. »; etc. Bottes et VéloTous ces détails me tirent en arrière et m’empêchent d’avancer. En me laissant aller à ces exigences qui veulent refonder le monde selon mes perceptions, mon inconfort peut alors s’ériger en barricade et bloquer toute possibilité de transition vers l’état pèlerin. L’état de touriste qui se prolonge devient alors méfiant et susceptible. Bottes et VéloIl ne se situe plus dans le mouvement qui l’a vu quitter sa demeure, mais au niveau des peurs et des craintes. Bottes et VéloLe touriste qui perdure exige un retour au plan statique de sa vie routinière.

Incrusté dans ses peurs et ses craintes, il ne parvient pas à s’affranchir de cet instinct de méfiance. Il demeure centré sur ses manques et ses souffrances, s’apitoyant sur son sort. L’autre, le monde nouveau, ne lui donne pas ce qu’il veut et devient symbole de la barrière entre lui et son bonheur. Ses relations s’inscrivent alors dans un art de la manipulation pour obtenir davantage. Bottes et VéloEn se comportant ainsi, il maintient une posture de touriste qui le situe et le maintient à l’intérieur d’une culture de consommation et de marchandage. Il a des attentes. Il s’attend à recevoir un service de qualité, rapide et courtois. Bottes et VéloCar, selon son cadre de référence, il le mérite bien. C’est pour ça qu’il se paie des vacances après tout! Le touriste au long cours cultive son ego. Il n’est plus dans le mouvement du voyage. Voyager, partir en pèlerinage, implique de quitter sa demeure (ses habitudes) pour se découvrir autrement, en relation avec un monde tout autre.

Bottes et VéloLa dynamique pèlerine se situe à l’opposé de cette culture de consommation. Elle se situe du côté de la gratuité, du don, de la reconnaissance. Adopter une posture pèlerine, nous positionne hors de ce culte de l’ego et nous place dans un relationnel plein de gratitude. Bottes et VéloLe pèlerin s’offre à l’expérience, se laisse façonner par elle. Le touriste veut la posséder, en avoir pour son argent, souligne le négatif, ce qui est différent de chez lui, combien c’est meilleur chez lui, combien les gens le dérangent. Le pèlerin se réjouit d’une journée de pluie, d’avoir dormi à la belle étoile, d’une erreur de parcours, de la vie communautaire du chemin.

Bottes et Vélo - Arc-en-ciel - Sainte-Anne-des-MontsEntrer dans l’expérience pèlerine nous fait sortir de cette méfiance consommatrice, celle qui bouffe son prochain, se nourrit de l’autre, pour avancer vers sa source avec confiance et discernement. Et si j’étais moins touriste dans ma vie de tous les jours et davantage pèlerin? Et si je cultivais la gratitude pèlerine?

Bottes et Vélo - Emblême

Merci à vous tous qui avez croisé nos pas de pèlerins!

Éric Laliberté

Le choc du retour

L’herbe est toujours plus verte ailleurs
Proverbe français
Peu importe le voyage que nous entreprenons, que ce soit pour vacances, pour un défi sportif ou pour du ressourcement, nous partons à la découverte d’un ailleurs et d’un autrement. Celui qui part en pèlerinage, n’est pas bien différent du voyageur. Il quitte son quotidien pour se donner un espace et un temps pour vivre une expérience, qu’il espère lui fera du bien.

Tout voyage est un temps passé en marge de notre quotidien. La destination que nous choisissons et l’objectif de notre voyage parlent de nous et de ce que nous attendons de notre vie. Partir, c’est se donner l’espace pour vivre autrement, vivre dans un contexte qui se rapproche davantage de mes valeurs et de ce que je souhaite vivre. Partir vers cet ailleurs, c’est Bottes et Vélo - Compostellecroire que la réponse n’existe pas ici, c’est croire qu’elle ne peut être réalisée avec les paramètres de ma vie actuelle.

Comme tout voyageur, le pèlerin rapporte des souvenirs et des anecdotes mémorables de ce temps d’exil. Mais qu’a-t-il réellement aimé sur le chemin de Compostelle? Que disent ces souvenirs? Comment parlent-ils du pèlerin et de ce qu’il aime de la vie? On croit souvent que les souvenirs sont sur les photos ou dans cet objet que l’on a acheté. Ils sont souvent bien plus dans les émotions que nous avons vécues sur le chemin : les rires et les échanges sympathiques autour d’un repas pris avec des personnes que l’on ne connaissait pourtant pas, le plaisir des rencontres et des amitiés sans lendemain et sans attaches, les gestes de générosité toute gratuite que l’on observe à tout moment de la route, le partage, l’entraide, les bonjours et les sourires entre inconnus, le plaisir du silence dans sa tête, le plaisir des longs moments de douce solitude, le plaisir du déplacement et du nomadisme… Tous ces moments de vie que le pèlerin a savourés chemin faisant parlent de lui et de ce qu’il aimerait vivre dans son quotidien.

Bottes et VéloPour plusieurs, le retour de pèlerinage est difficile et ne se fait pas sans douleur, ni sans heurt. Le décalage entre ce qui était vécu sur le chemin et les attentes face à la vie quotidienne dans laquelle le pèlerin revient peut être très significatif et faire en sorte que le pèlerin en revienne déstabilisé et déboussolé. Maintenant conscient qu’il lui est possible de ressentir la vie autrement, il lui est difficile d’accepter de recommencer à vivre certains aspects de sa vie « habituelle ». Certains pèlerins, ceux qui s’étaient laissés toucher et transformer par l’expérience de vie pèlerine, ceux qui se l’étaient appropriée car elle correspondait en plusieurs points à ce qu’ils attendent de leur vie, pour ceux-là, le retour risque d’entraîner des changements marqués dans leur environnement de vie. Plus l’écart entre l’expérience pèlerine vécue et le quotidien de la vie réelle est prononcé, plus le choc du retour se fera sentir. Ce choc met en évidence les incohérences que vit le pèlerin entre son environnement de vie et ses valeurs profondes. À son retour, le pèlerin doit être à l’écoute des émotions qui le traversent pour en cerner le sens. Dès lors qu’il en prend conscience, son défi sera alors de voir comment réaménager son quotidien pour l’adapter et le rendre conforme à ce qu’il désire vivre réellement. C’est donc dire qu’il tentera de mettre en lumière ce qu’il a aimé vivre ailleurs, pour l’appliquer et l’adapter à la réalité de sa vie quotidienne.

Bottes et Vélo Nous avons tendance à être pèlerin, touriste, ou vacancier, ailleurs, pensant que c’est le dépaysement qui fait nous du bien. Et pourtant, on voit régulièrement des étrangers venir chez nous et s’émerveiller de nos richesses et de l’accueil chaleureux qu’ils y reçoivent. La question qu’il faut donc se poser c’est « qu’est-ce que je cherche? » : du temps? du changement? du dépassement? des relations simples et agréables? de la liberté?… Le voyage, de par son caractère en marge de la réalité, offre la distance et le recul nécessaire pour identifier ou faire émerger l’inconfort, l’insatisfaction, que le voyageur cherche à combler. Le voyage ou le pèlerinage sont des moyens pour satisfaire temporairement sentiment d’incomplétude, qui plus est de manière illusoire. La réponse recherchée, celle qui aura un effet durable, celle parfois difficile à entendre, est souvent en soi. S’arrêter, cesser de s’agiter, c’est s’accorder de l’attention et de l’écouter face à ce qui cherche à se dire en moi.

Le pèlerinage est historiquement un chemin de foi. Le pèlerin d’aujourd’hui ne doit pas faire abstraction de aspect du pèlerinage qui est l’essence même du chemin, celle qui lui confère son pouvoir notoire. Avoir la foi, que l’on parle de religion ou non, c’est croire. Et croire, c’est voir que l’herbe peut aussi être verte ici.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Le pèlerinage, une métaphore de la vie?

Vous avez peur de vivre parce que vivre, c’est prendre le risque de souffrir.
Arnaud Desjardins
Marcher en toute liberté, sans horaire et sans contrainte. Réduire son mode de vie à sa plus simple expression. Vivre simplement. Le pèlerinage nous fait rêver. Il suscite attentes et espérances. Certains diront qu’il est une merveilleuse métaphore de la vie. Qu’il exprime de manière poétique le parcours d’une vie dans tout ce qu’il suscite et laisse à réfléchir. Pour ceux et celles qui l’ont fréquenté, les scènes bucoliques nous reviennent aisément en mémoire et le vent de liberté qui flotte sur ces routes, nous berce encore de sa douce brise. La joie de vivre et la vie fraternelle qui portent les pas des pèlerins résonnent encore au fond de nous. Toutes ces images sont bien fortes en moi et me parlent. Cependant, aujourd’hui, je me questionne : le pèlerinage est-il réellement une métaphore de la vie?
Chemin du Puy-en-Velay - Aubrac

La métaphore est une image détournée pour expliquer une réalité. En quoi ma vie de tous les jours, coincée entre métro-boulot-dodo, ressemble-t-elle à un pèlerinage? Le pèlerinage ne reflète la réalité d’aucun pèlerin. Au contraire! Il met en évidence l’incohérence, voire l’absence, de notre adhésion à la vie. Si le pèlerinage nous parle, nous interpelle dans notre mode de vie, c’est qu’il est très différent de nos vies. Bien sûr, nous pouvons dire qu’il est un reflet des hauts et des bas de notre quotidien. Qu’il porte en lui l’expression du fardeau et des souffrances de nos jours. Mais soyons réaliste, chanceux celui ou celle dont le quotidien ressemble à un pèlerinage! Le pèlerinage devient métaphore de notre mode de vie – seulement et seulement si – nous y reproduisons les travers de celui-ci. Loin de cette métaphore, l’expérience pèlerine nous propulse dans un autrement que nous n’avons pas le courage d’assumer au quotidien.

Ce ne sont pas les embouteillages, ni la course contre la montre qui nous attire sur les chemins de pèlerinage. Pas plus que la souffrance ou les inégalités, ni les images de marques ou les grands magasins. Si le pèlerinage était une métaphore de la vie, personne n’irait faire un pèlerinage! Ma vie n’a rien à voir avec le pèlerinage. Ce que j’ai vécu sur le chemin ne s’apparente en rien à ma vie de tous les jours. Chemin du Puy-en-VelayCar c’est bien d’une manière de vivre dont nous parlons, lorsque nous rêvons de pèlerinage. C’est la vie sur le chemin qui fait rêver le pèlerin!

Et si le pèlerinage n’était pas une métaphore?
Et s’il ouvrait une fenêtre sur une réalité bien concrète?
Et s’il était l’expression même de ce qu’est vivre?

Plus qu’une métaphore de la vie, c’est la vie elle-même qui jaillit du pèlerinage. Le pèlerinage c’est revenir à la vie. Il est « la vie ». Se donner le temps de vivre l’expérience pèlerine, permet de mettre l’agitation sociale sur pause pour vivre pleinement. Si le pèlerinage est une métaphore de la vie, c’est d’une autre vie dont il nous parle et de son possible. Notre vie quotidienne est faite en grande partie d’illusoire et de futilités. Sur le chemin, c’est d’une autre manière de vivre dont il est question et celle-ci me révèle un autre rapport à l’espace et au temps. Une vie où chacun de mes pas me fait grandir en liberté, me libérant de mes oppressions.

Chemin du Puy-en-VelayLe pèlerinage provoque une expérience vivante qui va bien au-delà de l’intellectualisation. Cette expérience ne se joue pas dans la tête du pèlerin : elle entre dans son corps, et elle y entre par les pieds!  Elle va à l’encontre de la culture du rationnelle qui compartimente tout. Le pèlerinage m’interpelle dans mon corps, dans ma manière d’être à la vie, à l’instant même où chacun de mes pieds frappe le sol. Il me défait de mes rigidités temporelles, du grief de l’agenda. L’oisiveté y devient règle de vie, et non un péché social de contre-performance. Ceux qui ne respectent pas les règles vivantes du pèlerinage se blessent ou font du pèlerinage une métaphore de la société : ils courent, performent, se sentent utiles, comme s’il y avait lieu de prouver quelque chose dans l’exécution de ce pèlerinage devenu tâche à accomplir. Dans ces conditions, je suis alors d’accord, nous faisons de ce temps d’arrêt une métaphore de notre régime de vie. Il devient espace où nous reproduisons, malgré nous, et de manière compulsive, le rythme de vie que nous avions voulu quitter.

Toutefois, la puissance de l’expérience pèlerine s’exerce à l’opposé de ce que nous vivons quotidiennement. Elle nous défait de nos habitudes de vie, de nos croyances, faisant de nous de véritables vivants. La Voie du St-LaurentElle nous rappelle de vivre, car c’est la seule exigence que porte la vie. Vivre, protéger la vie, l’aimer, la goûter, la laisser grandir librement. Tout le reste nous l’avons inventé. Alors, ne nous prenons pas trop au sérieux dans notre cirque social!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

À trop se préparer – on finit par oublier l’essentiel!

La vie c’est-ce qui se passe pendant qu’on est occupé à planifier autre chose.
John Lennon.
Quoi de plus normal que d’être bien préparé pour passer un examen ou être reçu en entrevue? Rien de plus légitime que de vouloir visiter la maison avant de l’acheter, n’est-ce pas? Se préparer à vivre un changement, à vivre dans un contexte différent : faire un voyage, changer d’emploi, déménager ou prendre sa retraite, demande une certaine préparation. Mais serions-nous trop prévoyant? Aurions-nous peur des hasards de la vie?

Tous ces réaménagements de vie, qu’ils soient de courtes ou de longues durées, nous amènent à nous questionner : Où irai-je et quand? Que ferai-je? Comment m’y prendrai-je? Avec quoi? Avec qui?Bottes et Vélo Il est sain de vouloir se préparer à affronter l’inconnu. Mais, l’inconnu, demeurera toujours inconnu tant et aussi longtemps que nous n’y serons pas et que nous ne l’aurons pas vécu. Notre manière de nous y préparer parlera de nos insécurités… ou de nos insouciances. Sombrez dans l’insouciance extrême et vous risquez de vous retrouver en bermudas au pôle nord! Néanmoins, à trop se préparer, à vouloir tout prévoir – même l’imprévisible – on finit par passer à côté de quelque chose : on finit par enlever toute saveur à la vie.

Pourtant ce qui nous attirait au départ, c’était le goût de la découverte, de l’aventure, de se laisser émerveiller, de quitter son chez soi pour entrer dans l’inconnu. Il y a quelque chose en moi qui désire s’ouvrir à un espace neuf, une culture et des coutumes différentes, de nouvelles saveurs, de nouvelles odeurs. Quelque chose qui est prêt à se laisser déplacer hors de son confort et de son monde connu, et abandonner pour quelques temps son pot de beurre d’arachides. Prêt à entrer dans l’inconfort de la nouveauté…

Bottes et Vélo - La Voie du St-LaurentL’enseignement du voyage se situe hors du prévu, hors des sentiers connus. Le choc du voyage est nécessaire pour un réel apprentissage, pour une réelle transformation. Tous les pèlerins-randonneurs vous le diront : c’est dans l’imprévisible que la vie est la plus généreuse. Mais, comment entrer dans l’imprévisible sans tomber dans l’insouciance? Comment prévoir sans devenir pusillanime, sans manquer d’audace?

Voyager sous le couvert d’une armure, d’une assurance tout-risque; en conservant toutes ses petites habitudes de vie, en refusant le moindre inconfort, c’est un peu voyager en regardant la télé : aucun contact avec la réalité, protégé de tout. C’est regarder le canal Découverte bien installé dans le confort de son salon, un pot de beurre d’arachide à porter de main. Quand on y songe, voyager dans la prévoyance, c’est un peu refuser de se laisser toucher, déranger, provoquer par la vie. C’est mener sa vie comme on gère un scénario de film : chaque scène y est prévue. La déception du voyageur viendra souvent de cette manière de voyager, son séjour ne correspondra que très rarement au scénario qu’il avait planifié. Pendant que je prévois l’imprévisible, la vie se poursuit sans se soucier que je puisse croire la contrôler… Et c’est là que le plus important se joue!

Le pèlerin voyage mieux le cœur léger, sans attente. Et s’il en a, il les abandonnera rapidement. Sinon, c’est qu’il n’est jamais devenu pèlerin. Il n’est jamais devenu l’instrument qui se laisse traverser par l’expérience du pèlerinage, l’appel du sanctuaire.

Le pèlerin bien préparé, partira tel qu’il est, selon ce qu’il croit juste.Bottes et Vélo Par l’expérience du chemin, il se laissera dépouiller de ses surplus et de ses insécurités. Cependant, c’est parce qu’il aura eu ce surplus dans son sac à dos qu’il aura pu apprendre sur lui-même. Qu’il aura pu questionner le trop-plein de sa vie, ses attachements, ses peurs et ses insécurités. C’est parce qu’il aura, peut-être…, fait des ampoules aux pieds qu’il aura pu réfléchir sur sa manière d’être à la vie, de s’y presser, d’y vivre toujours dans l’urgence.  Celui qui est parti en prévoyant même l’imprévisible, passe à côté de tous ces enseignements. Il passe à côté de belles occasions de s’observer et de s’ouvrir à la vie. À agir ainsi, il n’est peut-être jamais parti en réalité. Voyageur immobile…

Molière écrivait : « Je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. » Celui qui se lance avec authenticité dans l’aventure du pèlerinage, qui se laisse déplacer intérieurement, celui-là aura à tout le moins l’audace de vivre.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le dur chemin du retour

“La vie est un départ et la mort un retour.” Lao-Tseu
Partir, se lancer sur les routes, avec pour seul bagage son sac à dos, fait naître intérieurement une gamme d’émotions énergisantes. Se savoir parti à l’aventure, à la découverte d’un autre monde, un monde en marge du quotidien, un monde rempli d’imprévus enrichissants et de moments mémorables, nous tient en haleine comme un bon roman et nous donne le goût de continuer d’avancer. L’histoire se dévoile lentement. Une page à la fois. Un pas à la fois, chaque journée nous apporte son lot de souvenirs qui marqueront à jamais notre parcours de vie. Ils traversent tout notre être, nous transforment. On tente de retenir ces instants savoureux. On les décortique pour en goûter chaque seconde. On désire les vivre pleinement et intensément, ralentir le temps, mais le temps et l’espace s’écoulent tout autour de nous.

la Voie du St-LaurentPuis vient le moment où la fin du rêve commence à poindre à l’horizon. Le but se rapproche de nos pas. Impossible de retenir l’inévitable. Il est maintenant temps de rentrer chez soi. De déposer celui qui est passé de simple sac impersonnel, à fidèle compagnon de voyage, celui qui a partagé cette épopée que notre entourage ne semble pas saisir, celui qu’on a même parfois baptisé d’un petit surnom sympathique.

Le retour est difficile! À l’instant même où nous prenons conscience que la fin est belle et bien arrivée, c’est la rencontre de deux courants : le plaisir de retrouver le confort de son chez soi, de cette partie de notre vie que nous chérissons, et l’inconfort de retourner vivre ce qu’on a eu tant de plaisir à quitter!

Bottes et VéloEt c’est là que le vrai pèlerinage commence! C’est au retour que tout se joue réellement. Toute cette marche n’était en fait qu’une introduction. Un stage de vie. Qu’as-tu réellement aimé de ton pèlerinage? Qu’est-ce qui te donne vraiment l’envie de vivre? Que souhaites-tu rapporter comme « souvenir » de ce pèlerinage pour l’introduire dans la suite de ta vie?

Le grand défi, celui que nous ne suspections pas, nous attend sur le perron de la maison. On se retrouve alors, la clé dans la main, prêt à ouvrir la porte sur notre ancienne vie, celle qui n’a pas bougé depuis notre départ. Celle que nous avons quittée avec un peu trop d’enthousiasme. Celle qui est toujours là à notre retour et qui génère un serrement à l’estomac.  « Et maintenant, nous  dit notre petite voix, tu vas faire quoi? »

Tout ce temps passé en marge de ma réalité quotidienne, ce pèlerinage, m’a permis de découvrir qui je suis vraiment, ce qui me fait vibrer, ce qui donne bon goût à MA vie. Je l’ai vécu. Je sais l’identifier. Alors maintenant : comment puis-je adapter mon quotidien pour continuer de goûter ce qui me fait tant de bien? Comment faire comprendre à ceux qui  me connaissent depuis si longtemps que je suis revenu transformé? Qu’ils vont devoir récrire leurs étiquettes, celles qu’ils m’attribuent? Redéfinir notre relation? Comprendre que je ne veux plus être la personne que j’étais, qui n’était déjà pas vraiment moi?

La Voie du St-LaurentOui! Le défi : c’est le retour! Le pèlerin revient, après près d’un mois de déplacement, à son point de départ. Et ce point de départ, lui, n’a pas cheminé! Et souvent, ne comprendra pas ce que le cheminement a apporté au pèlerin.

Bref, ce que le pèlerin ne suspecte pas lorsqu’il quitte sa demeure, alors qu’il est obnubilé par toute la frénésie du départ et de l’aventure, c’est qu’il est en train de faire le premier pas vers une meilleure connaissance de lui-même, sur une route qui s’annonce plus longue que ce que sa carte ne semble lui annoncer!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême