Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

L’angoisse de performer sa vie

L’obligation au bonheur est totalitaire, et c’est la tyrannie de l’époque.
Constance Debré
« Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? », chantait Fabienne Thibault dans l’opéra rock Starmania. Avoir une vie bien remplie, viser la pleine réalisation de soi, est l’injonction qui plane sur notre monde postmoderne. Il est un devoir que d’exploiter son plein potentiel, que d’aller au bout de ses capacités, de ses rêves, de son bonheur: « Est-ce que je suis à la hauteur? Ai-je réalisé tous mes désirs? Ai-je gravi tous les échelons? Suis-je allé au bout de moi-même? » La performance de soi : quelle angoisse!

Qui exige de qui? La pression semble venir de partout : de notre entourage, du travail, de l’école, de la télé, du cinéma, de nous-mêmes. Dès le plus jeune âge, la question nous est posée : Que feras-tu quand tu seras grand? Nous avons le devoir de faire quelque chose, d’être heureux. Comme si vivre n’était pas suffisant! Dans son livre, En quête de l’orient perdu, Olivier Roy exprime combien cette angoisse lui pesait lourd à une époque: « […] il fallait donner un sens à la vie, « construire » un couple, insuffler un sens à une pratique professionnelle. Ce n’était pas l’angoisse du salut, c’était l’angoisse du sens. Le plaisir n’était pas interdit, loin de là, de la marche à pied à la sexualité, il fallait l’inscrire dans la transcendance du sens, dans un dépassement de soi, dans l’achèvement d’un idéal » (p.298).

L’achèvement d’un idéal! Aujourd’hui, ce devoir d’achèvement est omniprésent et les ordonnances à la performance de soi se déclinent tel un credo : devoir d’être heureux, devoir de se réaliser, devoir de s’accomplir, devoir de mener une vie qui fasse du sens, devoir de se faire plaisir, devoir d’apprendre, devoir d’être en santé, devoir de bien s’alimenter, devoir d’être bio-écolo, devoir de sauver la planète, devoir de développer un réseau social, devoir de briller, devoir de s’afficher. Toutefois, pourquoi? Pourquoi cette pression? Pourquoi cette exigence de performance? Comment en sommes-nous arrivés-là?

La modernité nous a fait entrer dans l’ère industrielle et ses productions massives. Tout était soudainement décuplé avec la production en série. Plus tard, ce sont nos maisons qui se sont vues envahies par ce « toujours plus ». Nous sommes passés d’une télé à cinq par foyer, même chose pour les voitures, de une à trois. Avec le temps gadgets électroniques de toutes sortes se sont ajoutés et sont devenus perfectibles de mois en mois. En entrant dans la postmodernité, nous avons repoussé les limites encore plus loin et il est devenu normal de consommer toujours plus et en plus grande quantité. Il est de mise d’augmenter sa « qualité de vie » en renouvelant tous ses appareils régulièrement ou en revoyant sa décoration tous les cinq ans. L’économie néolibérale, à la tête de ce « toujours plus », voit surgir un individu qui se targue de travailler 70 heures/semaine, d’avoir trois jobs, d’être débordé et de trouver le temps d’aller au gym; mais plus encore il ou elle trouve le temps de suivre des cours de yoga, des ateliers de saine cuisine et de compléter avec un cours de piano ou encore de calligraphie chinoise. Il y a tant à faire pour être heureux, pour s’accomplir! Celui qui en fait moins apparait même comme un tire-au-flanc. Les voyages et les vacances ne sont plus des temps pour recharger ses batteries, mais des temps de perfectionnement : je dois sauver un orphelinat, parfaire mes capacités linguistiques, faire des expériences intenses, profiter d’une session intensive en « accroissement du potentiel personnel ». Les vacances sont faites pour s’améliorer, pour se grandir.

À toutes ces exigences de performer sa vie, le pèlerinage ne fait pas exception. Au contraire! Il parait bien le pèlerinage : « J’ai fait Compostelle vous savez. »

Même le pèlerin se sent la pression de performer son pèlerinage. Si ce n’est pas d’une manière sportive, ce sera dans l’obligation de parvenir à l’illumination, d’avoir trouvé LA réponse! Il y a tant de choses pour nous dire ce que devrait être notre expérience : une façon de marcher, des vêtements appropriés, un devoir de bien s’équiper, des règles à respecter. Il y a même un certain snobisme face à certaines pratiques du chemin…

Mais le chemin est plus retors que le plus convaincu des pèlerins se croyant en contrôle de l’expérience. Il vient à bout des plus récalcitrants (la plupart du temps). Il les entraîne au bout de leurs résistances et brise ce devoir de performance. Au fil des jours, par la durée, l’expérience qui était devenue un fardeau, bascule et, sans savoir pourquoi, les masques tombent… Enfin! Ce matin-là, nous comprenons que le fardeau n’était pas le contenu de notre sac à dos, mais bien le contenu d’une idéologie, d’un devoir de se performer : comme pèlerin, comme individu…

Le temps semble suspendu. Tout le corps relâche. Les paysages se mettent à défiler comme dans un rêve. Les pensées cessent de se bousculer. Le souffle est léger. Nous devenons enfin pèlerin. Avant, nous étions touriste, nous étions randonneur. Nous étions tout sauf pèlerin. Seul le temps peut faire de nous des pèlerins. Sans rien s’arrêter, sans rien changer, il nous a entraînés au-delà des exigences et des performances jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Il ne s’est rien passé de particulier, sinon quelque chose dans le regard qui a changé. Mais c’est justement  pour cela que je deviens pèlerin: parce qu’il n’y a plus rien à prouver, plus de costumes à endosser, ni d’exigences à performer. Le voyage peut se poursuivre, autrement, sans tension, lentement.

Il y a un avant, il y a un après. Comme une rupture dans le temps qui survient soudainement. Le regard transformé, le pèlerin poursuit sa route à la reconquête de son humanité.

Éric Laliberté

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Marcher pour vivre dans la postmodernité

Le vrai miracle n’est pas de marcher sur les eaux ni de voler dans les airs :
il est de marcher sur la terre.

Houeï Neng
La vie est mouvement. Il n’y a pas une seule parcelle de vie qui ne soit en mouvement. De la moindre pierre, au plus grand des astres; du micro-organisme, au corps le plus complexe; du vent dans les arbres, au cours de la rivière; du sang dans mes veines, aux mouvements interstellaires, tout bouge! Ce qui refuse de bouger est voué à mourir.

La plante qui renonce à pousser ne donnera pas de fruit et finira par pourrir. Le cours d’eau qui s’arrête finit par stagner et s’assécher. Toutefois, mouvement ne signifie pas pour autant agitation. Je peux remuer une eau stagnante, elle n’en sera pas plus vivante. La vie n’est pas agitation. Le mouvement de la vie est loin de l’agitation compulsive de notre époque et c’est en le goûtant, en s’y plongeant, qu’on le perçoit. L’expérience pèlerine se situe dans cette dynamique. Elle nous met en contact d’une manière toute particulière avec ce mouvement vivant. Plus encore, elle permet de marcher en marge du monde pour faire table rase des influences de la modernité et redécouvrir le monde dans son essence vitale. Le nouveau pèlerin est définitivement postmoderne.

Il n’y a rien de plus simple que la marche.

Avant la modernité, le cours de la vie était établi par les institutions gouvernementales, ecclésiales et scolaires. Cependant, l’hégémonie des institutions a fini par s’user et en révolter plus d’un. Les institutions se sont alors montrées décevantes sur plusieurs points et l’entrée dans la modernité a fait éclater ces repères traditionnels. La modernité a cessé de regarder derrière et s’est résolument tournée vers l’avenir. Nous allions reprendre les choses en main et construire des jours meilleurs, dans un futur… qui n’en finissait plus d’être repoussé. Malgré sa vision d’avenir sans limite et son économie – en apparence – toujours triomphante, la modernité a fini par désenchanter et a fait place à la postmodernité.

La postmodernité a fait éclater les derniers repères de la vie sociale et l’a fragmentée de toute part. Aujourd’hui, plus rien ne tient ensemble. Il ne reste qu’un individu cellulaire dont l’identité, elle aussi fragmentée, est dissimulée derrière une multitude de masques à porter. Ici, le courant est fort. Il devient difficile de s’accrocher à quoi que ce soit. Toute certitude est remise en question et cette situation peut devenir effrayante. On le voit d’ailleurs avec la montée des mouvements radicaux traditionalistes qui prennent le sentier de la guerre et lèvent le poing. Qui suis-je dans ce monde qui se dissout? Où vais-je dans cette tempête poussant, tirant, dans toutes les directions? La révolution a eu lieu, mais le vide qu’elle a laissé est angoissant. Et certains jours, dans l’angoisse et l’agitation postmoderne, il y a réellement de quoi être effrayé. Nous cherchons alors désespérément de nouveaux repères.

Comme après toute révolution dans l’histoire de l’humanité, nous avons de la difficulté à faire le passage vers un vivre autrement. Nous reproduisons alors les mêmes systèmes sous d’autres appellations, jusqu’à ce que nous trouvions l’espace d’y échapper. Nous ne fréquentons plus les églises, mais nous passons nos dimanches au gym à vénérer le corps… parfait. Nous ne croyons plus en l’économie actuelle, mais nous inventons des économies parallèles. Il est devenu tellement difficile de vivre, de se donner des repères de vie, que nous nous offrons les services d’un coach de vie.  Toutes les solutions sont bonnes pour ne pas se laisser emporter par l’absence de sens de la postmodernité. La surconsommation, sur tous ses plans, est sans doute celle que nous empruntons le plus souvent pour supporter ce mouvement déchaîné. Ce mouvement est-il vivant pour autant?

Dans l’éclatement des repères de la postmodernité, l’expérience pèlerine est sans doute l’une des expériences à travers laquelle nous puissions faire une sage et bénéfique transition vers l’après-postmodernité. Pour que le chaos puisse passer, se donner du recul pour mieux l’observer; se donner l’espace et le temps pour aller plus loin que ce courant en le quittant; sauter en bas du train de l’agitation postmoderne et, du lieu du pèlerinage, l’observer de la marge. Dans cet espace et ce temps différent, le pèlerin postmoderne reprend contact avec le courant de la Vie : lenteur, contemplation, calme, gestes simples, gratuité, entraide, fraternité, communauté de base… Le pèlerinage met en relief ce qui manque à nos vies. En somme, marchez pour vivre! Il n’y a rien de plus simple que la marche pour réapprendre à vivre quand tout fout le camp.

Éric Laliberté

 

Apprécier la lumière

L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry
C’est dans l’obscurité qu’on remarque le plus la lumière, disait un ex-toxicomane et itinérant. Avec les jours d’hiver, celle-ci nous manque de plus en plus et parfois le moral n’est pas fort. Dans l’obscurité qui se prolonge, la vie vient à manquer et perd de son sens. L’obscurité nous pèse lourd. Ce temps de l’année nous semble interminable. Il n’est pas étonnant que, dans un tel contexte, l’arrivée de Noël nous réjouisse. Son arrivée annonce le retour de la lumière. Le jour se lève enfin sur cette longue nuit et les premiers rayons vont bientôt pointer à l’horizon. Traverser Noël, c’est entrer dans l’espérance. Nous avons besoin de lumière pour vivre.

Ce qui est désolant dans l’absence de lumière, c’est qu’on puisse passer sa vie sous les néons de notre civilisation sans se rendre compte de rien. Comme dans un élevage industriel de poulet, l’éclairage illusoire d’une vie factice nous maintient en vie artificiellement. On peut dès lors se questionner, est-ce parce qu’il fait clair que je suis dans la lumière? Aveuglé par trop de lumière, on n’y voit rien!

Lorsque notre vie nous étourdit, que l’agenda est trop rempli, que tout va de travers, que le moral n’y est plus. Lorsqu’on se précipite d’événements en événements, d’une activité à l’autre, que la fatigue nous accable, que l’on manque toujours de temps. Lorsqu’un petit remontant devient nécessaire pour passer au travers et faire digérer le surplus ingurgité. Lorsque, malgré tout, nous maintenons ce rythme. Il faut bien l’admettre : on n’y voit rien! Nous sommes dans l’obscurité la plus totale, malgré l’éclairage. Aveuglés par trop d’éclats, d’agitation, de télévision, d’internet, de modes, de croyances, de craintes, de certitudes et de convictions, notre vie manque d’espace pour respirer. Éblouis et convaincus du bienfondé de cette civilisation de consommation, aveuglés par la fatalité de notre situation : on n’y voit rien!

Certitudes et convictions! Quoi de plus aveuglant que des certitudes et des convictions? On en a beaucoup des convictions! Tout le monde est convaincu de quelque chose. La plus grande conviction que nous ayons est sans doute celle des cloisons de notre vie. Pas le choix, c’est comme ça! Il y a une espèce de fatalité à vivre dans ces conditions d’élevage de poulet industriel qui fait maintenant figure de pression sociale. Celui qui ne s’y conforme pas est hors norme, disqualifié. Tout espace doit être comblé et les standards de performance maintenus, sous peine de passer pour un sous-individu dont les capacités sont limités, un lâche, un fainéant.

Pourtant, vous pourrez être le plus convaincant des convaincus et affirmer avec certitude ce qu’il faut de bonne terre et d’ingrédients pour bien faire pousser les végétaux; nous avons tous vu, et contre toutes attentes, cette fleur fragile jaillir d’une fissure dans le trottoir en plein centre-ville. Cette petite fleur a de quoi ébranler nos plus solides convictions et toutes nos croyances sur la fatalité de la vie. Lorsque nous la croisons, cette petite fleur, elle jette un éclairage sur nos obscurités, nos zones d’ombres, nos enfermements… Elle nous révèle des choses que nous aurions préféré laisser dans l’obscurité : « Ce que l’on ne voit pas ne fait pas de mal! » Malgré nos œillères, cette petite fleur nous rappelle que la vie prend sa place et son temps dans un ordre qui n’est pas celui que nous suivons. Elle nous rappelle que nous sommes sur la fausse route à peiner comme nous le faisons. Que malgré nos structures de béton, la vie est plus forte que tout. Elle ne s’enferme pas.

La vie prend son temps, s’étire longuement, savoure, contemple, file doucement, s’épanouit d’un rien. La vie est présence. Tout y baigne. On ne peut y échapper. Même dans la plus profonde de nos psychoses, la vie demeure. Elle est à l’image de ce que décrit l’allégorie de la caverne de Platon : celui qui désire l’étreindre devra sortir de son obscurité, de son repli sur soi. Il devra aller jouer dehors! La vie est bien plus qu’un jeu d’ombre sur l’écran de nos télévisions. Il faut sortir pour l’apprécier pleinement.

L’expression sortir de l’ombre, ou même de nos obscurités, ne vous est pas inconnue et vous savez certainement mieux que quiconque ce qu’elle peut signifier pour vous. On peut toutefois s’entendre pour dire qu’en se lançant dans une telle aventure, il y a quelque chose qui invite à vaincre ses démons intérieurs et ses peurs, laisser tomber ses idées toutes faites, abandonner ses croyances étouffantes, oublier ses préjugés, défaire les liens d’un ego sans borne… Ce qui est à retenir, et il n’y pas à en douter, c’est que pour en sortir : il faut quitter. Le déplacement est nécessaire. Rien n’arrivera si on ne quitte pas. Pour sortir de l’obscurité, il faut délibérément la quitter et se mettre en route vers la lumière.

Pour l’aveugle, cette image n’est certainement pas la meilleure et peut sembler exclusive. Ce n’est pas le but de cette réflexion. Marcher vers la lumière suggère tendre vers la vérité de ce qui fait vivre, de ce qui est juste. Se donner comme référence la force vivante qui nous anime et travailler de concert avec elle pour que tout vive. Un parcours où je m’inscris en cheminement avec l’autre dans la Vie. « Je » n’est jamais seul, ni par lui-même, il s’accomplit dans le mouvement de cette interrelation.

En ce moment, alors que la lumière est à son plus bas et que nous sommes parvenus au moment le plus sombre. À l’heure où nous vivons chacun pour soi, prisonniers de nous-mêmes. À l’heure où notre société fait la propagande de l’individu-consommateur et objet de consommation. À l’heure où la radicalité fait rage et qu’il n’y a plus de place pour nuancer. À l’heure où tout peut sembler perdu. Serons-nous prêts à quitter l’obscurité pour entrer dans la lumière de la Vie et vivre pleinement? Je nous le souhaite. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire c’est de se laisser éclairer : voir la vérité sur soi et sur le monde qui nous entoure. Celle qui nous rappelle que personne ne désire vivre dans l’angoisse et l’anxiété, dans la peur et l’oppression, dans l’agression et la manipulation. Celle qui nous rappelle que nous voulons être aimés, que nous avons besoin d’amour, et que nous avons beaucoup à offrir. Le percevoir, c’est déjà être en route.

Prenons soin les uns des autres dans ce parcours vers la lumière. Même si la joie est grande, la route n’est pas toujours facile.

Joyeuse fête de la lumière! Joyeux Noël! Joyeux Pèlerinage!

Éric Laliberté

L’échange de cadeaux sur le chemin de la vie

Le don est échange de vie ; et la vie, échange de don.
Paul Zumthor 
Le temps de Noël, c’est le temps de donner. Donner des cadeaux à ceux que l’on aime, faire des dons de denrées alimentaires à ceux dans le besoin, donner de son temps à ceux que l’on voit moins souvent durant l’année. On se donne en faisant des compromis et des concessions; on ouvre sa porte; on ouvre sa maison. Et dans cet échange de « cadeaux », il y a deux acteurs : le donneur et le receveur.

Sur les chemins de pèlerinage, donneurs et receveurs se côtoient et s’épaulent tout le long de la route. C’est cet échange qui rend le chemin praticable et donne vie au chemin. Comme la rivière qui serpente à travers le désert, les personnes qui accueillent le pèlerin à travers ses kilomètres de marche, le nourrissent physiquement et spirituellement. Et inversement, celui qui reçoit le pèlerin, l’hospitaleros, garde la trace de ce passage sur sa propre route de vie. La puissance et la richesse de la relation pèlerin-hospitaleros réside dans cet échange mutuel. Cette synergie de la rencontre enrichit chacune des personnes touchées par l’échange. Comme dans toute relation d’échange, un fruit germe de la rencontre d’un pèlerin et d’un hospitaleros, d’un receveur et d’un donneur. Une relation s’établit, un lien se créer, des souvenirs s’inscrivent qui viendront teinter le chemin de vie des deux personnes. Chacun reprendra sa route en portant en lui un peu de l’autre. C’est ce que certains appellent « la magie du chemin ». La dynamique de l’échange de « cadeaux » n’a d’impact que si les trois acteurs sont en jeux : le donneur, le receveur et l’échange relationnel, ce phénomène d’osmose qui s’opère entre les deux personnes.

Dans notre monde moderne, le receveur a rapidement tendance à penser monnayer sa part de l’échange. Spontanément, celui qui reçoit met la main dans sa poche pour sortir quelques sous pour signifier sa reconnaissance envers le donneur. Mais sur un chemin de pèlerinage, tout comme dans notre vie quotidienne, l’argent n’est pas forcément l’unique monnaie d’échange. Le pèlerin peut enrichir son donneur en offrant une belle soirée d’histoires et d’anecdotes du chemin, en partageant des moments de rires et de plaisirs sincères mais passagers, en prenant le temps de participer à la vie des hôtes, en donnant un peu de qui il est, de ses valeurs, de ses croyances et de ses connaissances. Il est des cadeaux qui n’ont pas de prix. Dire bonjour et sourire à celui que l’on croise en chemin, ramasser ce que l’autre a échappé sans s’en rendre compte et le lui rendre, aller donner un coup de main à celui qui a les bras trop chargés, à celui qui semble mal pris.

Souvent celui qui donne ne souhaite pas d’argent en retour. C’est là toute la beauté du geste. Sa gratuité! C’est vraiment ça donner : partager une richesse que l’on possède et dont l’autre a besoin. Celui qui donne offre un peu de lui : un coin de toit à l’abri, une assiette du repas, un petit bout de route en voiture, un verre d’eau, une pomme de son verger. Le donneur est nourrit par la reconnaissance et la gratitude qu’il lit dans les yeux du receveur. Tout comme le scout qui a fait une bonne action, celui qui donne se sent envahi par une sensation intérieure qui le grandit et le réchauffe. Il en tire une satisfaction égoïstement personnelle.

Comme pour toute chose, nous avons généralement développé, dans ce rapport de donneur-receveur, une zone de confort, un rôle dans lequel nous nous sentons plus à l’aise. Certains en sont presque devenus des donneurs professionnels, tout comme d’autres sont devenus des receveurs universels. Pourtant, dans chaque rôle les apprentissages sont importants et contribuent à faire de nous des pèlerins de vie aux multiples compétences en relations humaines.  À exacerber un rôle, on risque de nourrir notre égo et ainsi nuire à la dynamique relationnelle d’échange entre le donneur et le receveur. Apprendre à donner, c’est s’intéresser et se soucier des besoins de l’autre. C’est prendre conscience de la présence de l’autre et la considérer. Dans la société dans laquelle nous vivons, une société de plus en plus individualiste, savoir donner est une bien belle qualité. Apprendre à recevoir, c’est s’intéresser et se soucier de ses propres besoins. Malheureusement, on a souvent tendance à ne pas vouloir s’accorder d’importance, de crainte de passer pour égoïste ou profiteur. Plusieurs vont être réticents à demander de l’aide de peur de déranger ou de s’imposer.

En ce temps des fêtes, vivez de la « magie de Noël ». Demandez-vous si vous êtes plus donneur ou receveur. Osez sortir de votre rôle de confort. Allez à la découverte d’un nouvel apprentissage!

Brigitte Harouni

De la gratitude. Quitter le touriste en soi.

La gratitude peut transformer votre routine en jours de fête.
William Arthur Ward
Savons-nous accueillir avec gratitude les bonnes choses de la vie? Avons-nous tendance à ne plus les voir? Sommes-nous capable d’émerveillement, de spontanéité, de gestes gratuits? Savons-nous encore nous réjouir de ce qui nous est offert? Si la réponse est non, peut-être aurions-nous besoin de quitter le touriste en nous pour entrer davantage dans la gratitude du pèlerin…

Bottes et VéloJe me souviens de cette affiche au babillard d’une auberge sur le chemin du Puy : « Le touriste exige, le pèlerin reçoit avec gratitude. » Cette même affiche se retrouvait dans plusieurs auberges espagnoles. La nécessité d’exposer un tel message nous dit combien l’état pèlerin n’est pas inné, il se choisit.

Lorsque le pèlerin franchit l’étape du 10ième jour, que le chemin l’a rassuré; qu’il a laissé tomber ses préoccupations passées; qu’il a cessé de se battre avec lui-même; qu’il ne cherche plus à faire le chemin, mais à le vivre; il entre dans cet espace où l’expérience devient gratitude. Il quitte le touriste en lui, sort de l’action contrôlée, performante, pleine d’exigences et d’attentes pour lâcher prise sur ce qu’il veut et accueillir ce qui est.Bottes et Vélo

Bottes et VéloNous débutons tous touristes sur le chemin de pèlerinage et c’est en cheminant que l’on devient pèlerin. Ceci dit, être touriste n’est pas mauvais en soi. Le touriste en nous donne le goût de la découverte, aiguise la curiosité. Grâce à cet état de touriste, tous nos sens se mettent en éveil. Nous découvrons et savourons avec émerveillement. Ce n’est qu’au fil de nos pas touristiques, que nous nous métamorphoserons en pèlerin.

Bottes et VéloMais qu’est-ce qui vient à bout du touriste en nous?

Le temps du touriste n’est pas le même que celui du pèlerin. Être touriste est une expérience de courte durée dans un contexte bien organisé. Le touriste quitte en ayant l’assurance qu’il reviendra là où il en était dans sa vie. Bottes et VéloIl a besoin de cet ancrage. Le voyage n’est qu’une courte parenthèse dans sa vie. Elle ne dépassera guère les une ou deux semaines. Le pèlerin quitte pour un long voyage, plusieurs semaines, dans le désir de se laisser déplacer. Il avance pour être transformé. Ses pas le portent vers un ailleurs meilleur, qui résonne en lui et fait vibrer le meilleur de lui-même. Le touriste ne fait qu’un bref envol à l’extérieur de sa cage, mais y revient toujours. Le pèlerin brûle les ponts derrière lui, sans cesse il avance.

En vivant la transition du pèlerinage, le pèlerin est bousculé dans ses repères. Certains se laissent bousculer aisément, d’autres offrent plus de résistance. Perdre ses repères, c’est un peu perdre le nord : on ne s’y reconnaît plus. Bottes et VéloFace à cette perte de sens, celle qui m’éloigne du sens usuel et routinier du cours de ma vie, je peux paniquer et choisir de me fermer à l’expérience. Mais si j’ai pu m’ouvrir à l’expérience du chemin, y grandir en confiance, je serai en mesure de faire le passage vers l’état pèlerin. De touriste à pèlerin, il y a cet espace béant dans lequel je dois plonger, m’abandonner. Autrement, je demeure touriste. Bottes et VéloJe préfère alors le statu quo de mes enfermements, plutôt que d’apprivoiser de nouveaux repères. Cette résistance peut venir d’une chose aussi simple que : « Si ce n’est pas mon lit, c’est inconfortable. »; « Mon beurre d’arachide au petit-déjeuner me manque. »; ou plus intense « Ce n’est pas propre comme je le souhaiterais. »; « Je n’aime pas cette nourriture. »; « Ils ont de ces manières! »; « Je paie donc j’ai droit. »; etc. Bottes et VéloTous ces détails me tirent en arrière et m’empêchent d’avancer. En me laissant aller à ces exigences qui veulent refonder le monde selon mes perceptions, mon inconfort peut alors s’ériger en barricade et bloquer toute possibilité de transition vers l’état pèlerin. L’état de touriste qui se prolonge devient alors méfiant et susceptible. Bottes et VéloIl ne se situe plus dans le mouvement qui l’a vu quitter sa demeure, mais au niveau des peurs et des craintes. Bottes et VéloLe touriste qui perdure exige un retour au plan statique de sa vie routinière.

Incrusté dans ses peurs et ses craintes, il ne parvient pas à s’affranchir de cet instinct de méfiance. Il demeure centré sur ses manques et ses souffrances, s’apitoyant sur son sort. L’autre, le monde nouveau, ne lui donne pas ce qu’il veut et devient symbole de la barrière entre lui et son bonheur. Ses relations s’inscrivent alors dans un art de la manipulation pour obtenir davantage. Bottes et VéloEn se comportant ainsi, il maintient une posture de touriste qui le situe et le maintient à l’intérieur d’une culture de consommation et de marchandage. Il a des attentes. Il s’attend à recevoir un service de qualité, rapide et courtois. Bottes et VéloCar, selon son cadre de référence, il le mérite bien. C’est pour ça qu’il se paie des vacances après tout! Le touriste au long cours cultive son ego. Il n’est plus dans le mouvement du voyage. Voyager, partir en pèlerinage, implique de quitter sa demeure (ses habitudes) pour se découvrir autrement, en relation avec un monde tout autre.

Bottes et VéloLa dynamique pèlerine se situe à l’opposé de cette culture de consommation. Elle se situe du côté de la gratuité, du don, de la reconnaissance. Adopter une posture pèlerine, nous positionne hors de ce culte de l’ego et nous place dans un relationnel plein de gratitude. Bottes et VéloLe pèlerin s’offre à l’expérience, se laisse façonner par elle. Le touriste veut la posséder, en avoir pour son argent, souligne le négatif, ce qui est différent de chez lui, combien c’est meilleur chez lui, combien les gens le dérangent. Le pèlerin se réjouit d’une journée de pluie, d’avoir dormi à la belle étoile, d’une erreur de parcours, de la vie communautaire du chemin.

Bottes et Vélo - Arc-en-ciel - Sainte-Anne-des-MontsEntrer dans l’expérience pèlerine nous fait sortir de cette méfiance consommatrice, celle qui bouffe son prochain, se nourrit de l’autre, pour avancer vers sa source avec confiance et discernement. Et si j’étais moins touriste dans ma vie de tous les jours et davantage pèlerin? Et si je cultivais la gratitude pèlerine?

Bottes et Vélo - Emblême

Merci à vous tous qui avez croisé nos pas de pèlerins!

Éric Laliberté

Ce qui freine ma marche

La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même.
Franklin Roosevelt
La capacité d’adaptation dépend grandement de la souplesse d’esprit et de l’ouverture que nous avons à accepter le changement. Voyager, c’est mettre à l’épreuve cette aptitude. C’est choisir de sortir de ses habitudes pour aller découvrir un ailleurs et un autrement. C’est se rendre disponible à apprendre, à apprivoiser et parfois même à adopter la différence et la nouveauté. C’est grâce à ce déplacement extérieur que je peux mettre en lumière mes résistances intérieures, que je peux questionner mes limites et mes enfermements. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer? Quels sont mes freins? Ont-ils leur raison d’être?

chemin clôturéComme l’adolescent qui élargit son territoire d’exploration en allant chez des amis, et qui, conscient que les règles peuvent être discutées, questionne le fait que l’autre a des droits et des privilèges qu’il n’a pas, le voyageur découvre de nouvelles façons de faire et de vivre qui viennent ébranler la base de ses propres prémisses. Celui qui a grandi dans un pays « surdéveloppé » a été façonné par une multitude de règles, de conventions, de codes, de lois et d’encadrements de toutes sortes venant baliser le chemin et la voie à suivre. Cet exosquelette est tellement fort et tellement présent que toute initiative prise par l’individu pour en sortir est perçue comme de la délinquance, voire même de la folie. On dira de celui qui, se sentant trop  à l’étroit dans ce moule, se permet de sortir de cette route sécuritaire toute tracée pour vivre plus de liberté, que c’est un marginal; simplement parce qu’il vit en marge de ce que la société environnante prône. Et paradoxalement, ce qui peut paraître étouffant pour certains est perçu comme sécurisant par d’autres. Chaque famille, chaque parent, instaure des règles dans le but d’offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants, pour qu’ils ne manquent de rien, pour leur assurer un bel avenir. Le cadre est là pour protéger. C’est le casque de vélo, la clôture du jardin, la ceinture de sécurité, la veste de flottaison. Mais mère disait : « Trop d’une chose n’est jamais bon ». Alors je vous le demande : quel adulte devenons-nous lorsque tout autour de nous est pensé et prévu pour éviter de se faire mal?

Bottes et VéloVoyager, c’est s’exposer à vivre, à ressentir le déséquilibre et l’inconfort de l’expérience nouvelle. C’est se mettre en situation d’ouverture face à l’inconnu et au changement. Pourtant, récemment, dans un hôtel de Cuba, j’entendais une touriste québécoise qui refusait fermement qu’on lui serve son café dans un verre. Elle exigeait de l’avoir dans une tasse. Pourquoi cette rigidité? D’où origine cet enfermement? Chaque pays a son cadre de vie. Prendre le temps de l’observer et de le comprendre nous permet de réaliser que faire autrement est possible et acceptable. Certains peuples mangent avec des ustensiles, d’autres avec des baguettes tandis que d’autres mangent avec leurs mains, en se servant de feuilles de laitue ou de galettes de pain. Certains pays boivent le vin chaud, d’autres l’aiment frais. Tout comme certains boivent la bière tiède alors que d’autres la préfèrent glacée. Chez nous, il y a un panneau d’arrêt obligatoire à presque tous les coins de rue, alors que dans certains pays, on ne trouve aucun feu de circulation, et même aucune ligne sur la route. Selon notre code d’éthique, finir son assiette est un signe de politesse, alors que dans d’autres pays il faut en laisser une bouchée pour signifier que c’était très bon mais qu’on est maintenant rassasié.

realite-convenueTous ces encadrements ne sont que des règles inventées et convenues par les hommes. Mais elles sont si nombreuses et si présentes qu’on ne les remarque plus. Elles font partie de notre réalité convenue. Rarement nous les remettons en question. Année après année, présentées par différents agents de confiance, parents, amis, enseignants, nous apprenons à les intégrer. Elles font maintenant partie de nous et contribuent à orienter nos décisions lors de débats intérieurs. Comme elles sont nombreuses et qu’elles ont souvent de l’ancienneté, elles ont un grand pouvoir d’influence sur ce que nous conviendrons de faire, sur les actions que nous choisirons d’entreprendre. Parfois aidantes, elles peuvent cependant aussi devenir un frein au changement. Elles peuvent être limitantes, contraignantes, et même alimenter le jugement que nous avons de nous-mêmes. Elles en viennent parfois même à éclipser notre jugement en regard de la situation, nous obligeant à faire abstraction de notre élan intérieur et des sentiments qui nous habitent, de notre désir profond.

En sortant de chez soi pour aller vers l’autre, c’est tout un univers de possibilités et de modèles de vie qui s’offre à soi. Tous ces gens que je rencontre sont des « moi » potentiels. Si une version m’attire, qu’est-ce qui m’empêche d’aller vers elle et de la faire mienne? Si un changement m’interpelle, pourquoi ne pas le vivre? Qu’est-ce qui me fait dire que ce n’est pas possible? Bien que le frein soit très utile sur un véhicule, il faut savoir le retirer pour pouvoir avancer. Sur la route au volant de ma vie, je suis le moteur et le frein. Il n’en tient donc qu’à moi pour avancer.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Un escargot sur l’autoroute de la vie.

Le pèlerin, tout comme l’escargot, porte sur lui un point d’interrogation. Au cœur de notre 21ième siècle, sa lente présence nous déconcerte. Auto-stoppeur? Itinérant? Marchand ambulant? Pourquoi? Surtout, pourquoi? Le pèlerin est une interrogation pour notre époque.

escargotsLorsqu’il passe le pèlerin, il met du temps à traverser nos vies. Alors que sa route s’étire, on le croisera plus d’une fois. Passant et repassant devant lui, chaque rencontre devient provocation. En nous rendant à l’épicerie, on l’aperçoit, désinvolte, appuyé sur ses bâtons, il attend patiemment de traverser la rue. À l’heure du lunch, c’est dans le parc que nous l’apercevons. Allongé au pied d’un arbre, il fait la sieste, pendant que nous, nous devons retourner au boulot. Le lendemain matin, en nous pressant d’aller déposer les enfants à la garderie, nous le croisons de nouveau. Cette fois, c’est tout le village voisin qu’il défie de son pas joyeux et de ses yeux rieurs. Sa nonchalance nous nargue. Son petit air satisfait nous irrite. Et voilà qu’on le croise partout! Le pèlerin, de par sa lenteur, nous semble soudainement omniprésent.

siesteMalgré la constance de son pas, il met du temps le pèlerin. Il en met du temps pour arriver jusqu’à nous, pour traverser nos vies. Et son passage provoque. Il questionne notre mode de vie. Lorsqu’il s’arrête et que nous avons enfin la chance de l’interroger, c’est toute sa vie que nous scrutons à travers nos questions : d’où viens-tu? Où vas-tu? Pourquoi? Croyant nous soulager par cet interrogatoire, il nous entraîne encore plus loin dans nos tourments. Par ses réponses, c’est toute notre vie qu’il nous force à examiner. Secoués par cette rencontre, nous le quittons lentement, comme s’il nous avait communiqué une part de sa lenteur. Dans nos urgences, on en vient souvent à manquer l’essentiel…

Pourquoi? Même si on la lui pose souvent cette question, sa réponse n’est jamais la même. Elle évolue. Sans cesse, il la refaçonne, la retourne, la polit. Sa réponse est en cheminement, tout comme il l’est physiquement. Dégagé des contraintes inutiles, il n’a qu’à vivre. Tout son être chemine, grignotant des bouts de chemin, des bouts de vie – non pour les posséder, mais pour se laisser prendre, vivre en eux, avec eux. Le pèlerin se laisse traverser par le mouvement vivant du chemin, l’appel du sanctuaire qui vibre en lui; et, au fond de nous-mêmes, cette audace nous attire et nous exaspère. Tiraillé entre esclavage et liberté, elle nous reflète ce dont nous n’avons pas le courage. Elle renvoie à un vivre autrement dont l’inconnu inquiète le consommateur boulimique que nous sommes devenus. Elle nous renvoie à une innocente confiance en la Vie. Une innocence que nous avons perdue… trekking-245311_640Le pèlerin avance, confiant. Il n’attend rien, surtout pas qu’on prenne sa vie en main. Il fait son chemin et en reprécise la destination chaque jour. Il marche en quête de vérité, en quête d’une vie vraie, sans artifice. Alors que nos vies débordent d’exigences jusque dans nos pauvretés.

Regarder un pèlerin passer, c’est comme s’arrêter pour regarder l’escargot traverser le chemin : le temps semble se fixer. Pourtant, il n’en n’est rien. Plus détendu, moins stressé, le pèlerin avance autrement. Il n’était pas comme ça avant. C’est l’expérience qui l’a transformé, qui l’a façonné de l’intérieur. Une puissance invisible, instinctive, qui l’attire et le défait de lui-même. Le pèlerin a un impact social indéniable. Tout en douceur, il en provoque plus d’un sur son passage. C’est un révolutionnaire tranquille.

Éric Laliberté