Là où mon cœur me porte…

N’allez pas là où le chemin peut mener.
Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace.
Ralph Waldo Emerson

Quelle place occupe l’amour dans vos réflexions? Dans vos décisions? Quelle définition avez-vous de ce qu’est l’amour?

Dans un livre de Pascal Marin que je suis en train de lire, cet auteur, docteur en philosophie, nous dit qu’il n’y a pas de chemin sans amour. L’amour, ce sentiment indéfinissable généré par nos sens et nos pensées, suscite le mouvement. Élan d’abord intérieur, il électrise le corps et initie l’action. Il nous porte sur des chemins que la raison n’aurait pas suspectés. Émanant des profondeurs de notre âme, il nous relie à notre désir de vivre. Comme l’aiguille d’une boussole, il est cet « aimant » intérieur qui nous dirige vers ce qui nous attire, ce qui nous appelle.

Depuis les temps reculés, il y a cet éternel combat entre le monde scientifique et celui des grands philosophes. La tête, le rationnel – le concret – le réfléchi, s’opposant aux théories plus humaines du cœur et de l’impalpable. Pendant que les scientistes parlent de l’attraction comme d’un fait observable et mathématique, les philosophes nous invitent à réfléchir sur l’amour comme force génératrice d’attraction. On dit bien que l’amour peut déplacer des montagnes!

Selon Saint-Augustin, le poids n’est pas cette masse qui est attirée par la Terre. Le poids de ce que je porte en moi est ce qui pèse dans la balance pour moi, donc ce qui est digne d’être pensé, d’occuper mes pensées. Lorsque quelque chose vaut son pesant d’or, le poids importe peu. On parle ici de qualité et de valeur. Ce poids qui guide mes pas sur cette route insituable topographiquement, c’est l’amour.

Il y a de ces chemins pavés de « il faut » et de « je dois », qui nous semblent incontournables et inévitables. Ces autoroutes que tout le monde prend. Une ligne de vie pré-tracée, convenue socialement, sur laquelle on avance sans se poser de questions, entouré d’un paysage sans nouveauté. Un parcours routinier qui éteint les passions, qui nous endort au volant de notre propre vie.

Puis il y a ces routes qui nous font rêver. Tous ces chemins que je prends, même l’instant d’une ballade, guidé par mon cœur : la visite chez une amie, la petite marche au bord du lac, le samedi au musée, les cours de yoga ou de peinture. Je m’entoure de ce que j’aime, de ce qui augmente l’intensité de la vie en moi. Certains prennent des chemins plus cahoteux : déménagement, séparation, réorientation de carrière, longs voyages. On les dit souvent téméraires, audacieux, bohèmes ou même fous! Alors que souvent de telles décisions sont prise car la personne étouffe, manque d’air, sent que si elle ne change pas de direction, elle risque de s’éteindre. C’est un cri du cœur. Un manque d’amour de la vie.

Ce désir d’actualiser ce que j’aime, ce qui m’anime intérieurement, ce qui m’allume, met en marche tout une série d’actions qui me rapprochent de mon objet de désir. Je quitte l’autoroute du train-train quotidien, je mets un peu de côté ce que me dicte ma tête, pour me pencher et écouter mon cœur. Je pars suivre cette route qui m’appelle et qui est mienne. Promesse de bien-être intérieur; sentiment de liberté et de légèreté soudaine; conviction d’être dans la bonne direction.

Ce battement qui résonne régulièrement en vous ne s’éteindra pas. La théorie de l’attraction c’est aussi de dire que chaque corps tend spontanément à rejoindre ce lieu qui lui est propre.  Petite ou grande décision, décision futile ou majeure, chaque pas fait par amour vous rapproche de ce lieu qui est le vôtre. Laissez l’amour vous guider. Écoutez votre cœur, il connaît la route!

Brigitte Harouni

Nouvel an, nouvel élan!

« Nouvel an, nouvel élan. »
Christelle Heurtault
La venue de la nouvelle année a quelque chose de bien particulier. Cette date, pourtant déterminée dans un calendrier inventé par l’homme, porte clairement à ressentir qu’un cycle vient de se terminer et qu’un autre commence. C’est la saison magique des souhaits et des vœux. Chacun a espoir d’un meilleur à venir, désire qu’un certain changement s’accomplisse, qu’un rêve se réalise durant cette nouvelle année. Chacun s’empresse de prendre des résolutions avant que cet élan de foi ne s’atténue.

Tout comme le pèlerin qui décide de se mettre en marche, la résolution que nous prenons émane d’un malaise, d’un mal-être ou d’un sentiment d’incomplétude. Une part de moi sait, ou du moins souhaite, qu’il existe mieux que ce que le présent est, et désire passer à l’action pour le découvrir. Cesser de fumer, perdre du poids, économiser, consacrer moins d’heures au travail, sont autant de nouvelles décisions pour voguer vers cette nouvelle année prometteuse. Ce sont autant de dépendances et d’attaches dont chacun cherche à se délester. Ce sont tous ces poids que le pèlerin porte dans son sac à dos, qui le blessent et l’empêchent de jouir de sa route.

Le pèlerin qui s’élance sur ce long chemin ne marche pas sans but. Il marche vers une destination bien tangible, qu’il s’est fixée. Un lieu significatif pour lui. Un sanctuaire qui lui est propre, qui orientera ses pas et donnera un sens à sa démarche. L’élan qui le met en route permet d’initié le mouvement, mais c’est la puissance de la signifiance du sanctuaire qui mènera le pèlerin à bon port. Avant de prendre une résolution, je dois me demander quel objectif sous-tend mon souhait et pourquoi je désire réaliser ce changement. Est-ce simplement parce qu’il faudrait bien, parce que je devrais, que tout le monde le dit? Ou ai-je, moi, atteint ce degré d’inconfort et d’insatisfaction qui me pousse à m’engager pleinement dans une démarche active?

La nouvelle année n’a rien de magique. Mirage de promesses sans fondement. Le pèlerin n’atteint son sanctuaire que par sa marche, par son déplacement, par le mouvement. Pour qu’une résolution devienne réalité, je dois poser des actions qui contribuent à me rapprocher de mon objectif. Mes actions vont certainement générer des changements dans mon environnement habituel, auxquels j’aurai à m’adapter. Comme le pèlerin, je vivrai l’inconfort de la nouveauté qui m’oblige à réorganiser mon quotidien. Je devrai abandonner certaines choses de mon sac de vie qui m’empêchent d’avancer vers mon but. Puis, après un certain temps, je me serai trouvée de nouveaux repères. Je serai capable de constater et d’apprécier la route que j’aurai parcourue.  Je commencerai à construire un quotidien qui tienne compte des changements que j’apporte. Un pas à la fois, je me rapprocherai de ce « mieux » sincèrement désiré.

L’élan, c’est le premier pas. Et dans notre société élitiste, être le premier est souvent très valorisé et recherché. Par contre, dans ma quête d’un meilleur avenir, ce sont tous les prochains pas qui seront les plus importants, ceux qui confirment que le pèlerin est en mouvement, qu’il chemine vers son sanctuaire, qu’il avance avec détermination, engagement et conviction. Pour la nouvelle année, gagnez en liberté, soyez pèlerin sur le chemin de votre vie!

Brigitte Harouni

Êtes-vous « dérangé » ?

Au sein de la marche incertaine de l’existence jaillit un sens,
non comme une certitude mais comme un éclat.
Gérard Bailhache
Vous est-il déjà arrivé d’être dérangé? Par un imprévu? De la visite? Un accident? Un oubli? Vous est-il déjà arrivé d’être contrarié parce qu’on avait pris votre place à table? Parce que vous étiez coincé dans un bouchon de circulation? Parce que vous aviez raté une connexion entre deux vols? Par une parole inappropriée? Être dérangé signifie que les choses ne vont pas du tout comme prévues!

Chaque année, à ce temps-ci, revient un événement dérangeant. Chaque année Noël en dérange plus d’un. Il dérange par la fête religieuse qu’il est; par les signes de religiosité qu’il affiche; par les obligations familiales qu’il impose; par la folie du « magasinage » qu’il suscite; par les excès de table qu’il occasionne. Noël dérange aussi par les solitudes qu’il pointe du doigt; par les pauvretés qu’il met sous notre nez; par les éloignements qu’il rend évidents. Pour plusieurs, Noël est un temps de grand dérangement!

Mais qu’est-ce qu’un dérangement? Ce qui dérange vient rompre l’ordre du temps et des choses. Le dérangeant brise le cours linéaire de ce qui avait été prévu. Il renverse l’ordre établi, sort des routines et des habitudes. Il choque, bouscule, déstabilise. Le dérangeant défait les croyances, les contredit, les questionne, les piétine, s’en moque, les fait éclater. Être dérangé, c’est être confronté au mur de ses incohérences et de ses illusions : à sa propre folie!

« Je » ne possède ni les choses, ni les gens qui l’entourent.
« Je » ne contrôle absolument rien.

Le dérangement ramène à cette réalité. Il nous sort de nos engourdissements et provoque à la réflexion. Si Noël dérange encore autant aujourd’hui, c’est peut-être bien parce qu’il n’a rien perdu de tout son potentiel subversif. Et ceci bien au-delà de toute idéologie religieuse!

Prenez le temps d’entendre combien l’histoire est dérangeante : un enfant, né dans la paille, de père inconnu, parmi les exclus. Pauvre parmi les plus pauvres, on le dit pourtant très grand. Les rois s’inclinent devant lui. Dès le berceau, de par le lieu de sa naissance, il renverse l’ordre convenu. Il renverse les règles et les rapports de pouvoirs que nous avions fixés. N’est-ce pas le plus grand des dérangements?

Par cet enfant, la sagesse nous est montrée là où on ne l’attendait pas. Elle appelle à repositionner nos croyances et nos valeurs. Ce n’est d’ailleurs pas tant la naissance de l’enfant qui est importante dans cette histoire, mais bien plus le renversement des folies humaines qu’elle souligne. L’enfant ne fait que pointer vers cet autrement qui émerge, porteur de cette parole qui veut se dire au-delà de nos folies. Comme un éclat de lumière qui éclaire soudainement le chemin par une nuit sans lune…

Avons-nous toujours la capacité d’être dérangés par ces événements qui viennent bousculer nos vies? À nous laisser ébranler dans nos certitudes? Il en va de notre capacité à vivre et à grandir. Car, s’il est vrai que chaque dérangement provoque une onde de choc obligeant à repenser le monde autrement; il est aussi inévitable de retomber sur ses pieds! Après tout, l’équilibre se construit dans le mouvement. Alors soyez dérangé, ou même dérangeant, pour votre temps!

Joyeux dérangement!

Éric Laliberté

Prenez note que le blogue de Bottes et Vélo fera relâche jusqu’au 12 janvier.

Compostelle, chemins de gestation.

La liberté n’existe que dans le mouvement de conquête de la liberté.
Alain Robbe-Grillet

 

Affranchir une lettre, c’est lui donner le droit de partir prendre la route. C’est l’autoriser à entrer dans cet espace qui n’appartient à personne. Entre expéditeur et destinataire, loin d’être le lieu d’une exclusion, cet entre-lieu devient mobile de liaison : « espace pour s’entre-dire, espace de l’inter-dit … » Les Chemins de Compostelle portent en eux ce modèle de liberté en gestation. Leur évolution des dernières décennies leur a permis de s’affranchir et de devenir espace de dialogues, en allant au-delà des frontières « inter-dites ».

Affranchi des frontières de la religion, Compostelle se fait maintenant espace de communication entre divers chemins de vie, diverses traditions. Sur ces chemins, au-delà de nos délits d’humanité, chaque spiritualité trouve une place pour se dire, soutenir et accompagner. Compostelle est devenu l’espace d’une parole en gestation. Sur ses chemins, chaque pèlerin avance par une parole portée, désirée : comme une lettre. Cette parole, appelée à grandir dans une écoute attentive, nourrit et fait cheminer du dedans, comme dans l’allant. Parole partagée, non imposée, elle ouvre de nouveaux espaces où chacun y trouve sa place. C’est ainsi affranchi, sans exclure, que Compostelle est devenu plus vivant que jamais.

Alors qu’au début des années 1980 seule une poignée de pèlerins marchait vers Compostelle, 2017 a franchi, avant la fin de l’année, le cap des 300 000 peregrinos. Riche de ce parcours étonnant, on peut dire que « Compostelle a fait beaucoup de chemin ». Il a su se renouveler au-delà de nos rigidités et de nos difficultés. Espace religieux au visage méconnu, ayant lui-même défait le poids de son sac, de son histoire, il s’est libéré pour accueillir plus largement. Il a ouvert ses routes et multiplié ses sentiers. Il s’est fait accessible et attentif. Désormais, Compostelle s’offre comme espace circulatoire d’une parole libérée.

Entre départ et arrivée, cette parole libérée est d’abord portée en chacun. Parole en gestation, elle mûrit et grandit, lentement. Elle prend forme, se révèle, doucement. Parole portée, elle ne fait que me traverser. Et, comme l’enfant traverse la chair de la mère, ce n’est qu’au terme du processus, à l’accouchement, à la livraison, à destination, que nous connaîtrons les merveilles de ce qui aura été porté aussi longtemps et avec autant de soin. Que cet enfant, cette parole, continuera de nous travailler et de nous provoquer dans nos résistances. C’est en laissant cette parole-enfant se déployer qu’elle se dévoilera, que nous apprendrons à la « re-connaître ». C’est-à-dire la connaître de nouveau ou la connaître autrement, avec détachement. Car, cette part de nous naît au monde librement, nous obligeant à penser le monde autrement, nous incitant au mouvement.

Sur ces chemins affranchis, le pèlerin trouve l’espace pour se dire et se recevoir en toute liberté. Chemin de gestation, Compostelle a su évoluer avec l’humanité et, à notre insu, il nous devance sur des chemins inusités.

Éric Laliberté

Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

L’angoisse de performer sa vie

L’obligation au bonheur est totalitaire, et c’est la tyrannie de l’époque.
Constance Debré
« Qu’est-ce que je vais faire de ma vie? », chantait Fabienne Thibault dans l’opéra rock Starmania. Avoir une vie bien remplie, viser la pleine réalisation de soi, est l’injonction qui plane sur notre monde postmoderne. Il est un devoir que d’exploiter son plein potentiel, que d’aller au bout de ses capacités, de ses rêves, de son bonheur: « Est-ce que je suis à la hauteur? Ai-je réalisé tous mes désirs? Ai-je gravi tous les échelons? Suis-je allé au bout de moi-même? » La performance de soi : quelle angoisse!

Qui exige de qui? La pression semble venir de partout : de notre entourage, du travail, de l’école, de la télé, du cinéma, de nous-mêmes. Dès le plus jeune âge, la question nous est posée : Que feras-tu quand tu seras grand? Nous avons le devoir de faire quelque chose, d’être heureux. Comme si vivre n’était pas suffisant! Dans son livre, En quête de l’orient perdu, Olivier Roy exprime combien cette angoisse lui pesait lourd à une époque: « […] il fallait donner un sens à la vie, « construire » un couple, insuffler un sens à une pratique professionnelle. Ce n’était pas l’angoisse du salut, c’était l’angoisse du sens. Le plaisir n’était pas interdit, loin de là, de la marche à pied à la sexualité, il fallait l’inscrire dans la transcendance du sens, dans un dépassement de soi, dans l’achèvement d’un idéal » (p.298).

L’achèvement d’un idéal! Aujourd’hui, ce devoir d’achèvement est omniprésent et les ordonnances à la performance de soi se déclinent tel un credo : devoir d’être heureux, devoir de se réaliser, devoir de s’accomplir, devoir de mener une vie qui fasse du sens, devoir de se faire plaisir, devoir d’apprendre, devoir d’être en santé, devoir de bien s’alimenter, devoir d’être bio-écolo, devoir de sauver la planète, devoir de développer un réseau social, devoir de briller, devoir de s’afficher. Toutefois, pourquoi? Pourquoi cette pression? Pourquoi cette exigence de performance? Comment en sommes-nous arrivés-là?

La modernité nous a fait entrer dans l’ère industrielle et ses productions massives. Tout était soudainement décuplé avec la production en série. Plus tard, ce sont nos maisons qui se sont vues envahies par ce « toujours plus ». Nous sommes passés d’une télé à cinq par foyer, même chose pour les voitures, de une à trois. Avec le temps gadgets électroniques de toutes sortes se sont ajoutés et sont devenus perfectibles de mois en mois. En entrant dans la postmodernité, nous avons repoussé les limites encore plus loin et il est devenu normal de consommer toujours plus et en plus grande quantité. Il est de mise d’augmenter sa « qualité de vie » en renouvelant tous ses appareils régulièrement ou en revoyant sa décoration tous les cinq ans. L’économie néolibérale, à la tête de ce « toujours plus », voit surgir un individu qui se targue de travailler 70 heures/semaine, d’avoir trois jobs, d’être débordé et de trouver le temps d’aller au gym; mais plus encore il ou elle trouve le temps de suivre des cours de yoga, des ateliers de saine cuisine et de compléter avec un cours de piano ou encore de calligraphie chinoise. Il y a tant à faire pour être heureux, pour s’accomplir! Celui qui en fait moins apparait même comme un tire-au-flanc. Les voyages et les vacances ne sont plus des temps pour recharger ses batteries, mais des temps de perfectionnement : je dois sauver un orphelinat, parfaire mes capacités linguistiques, faire des expériences intenses, profiter d’une session intensive en « accroissement du potentiel personnel ». Les vacances sont faites pour s’améliorer, pour se grandir.

À toutes ces exigences de performer sa vie, le pèlerinage ne fait pas exception. Au contraire! Il parait bien le pèlerinage : « J’ai fait Compostelle vous savez. »

Même le pèlerin se sent la pression de performer son pèlerinage. Si ce n’est pas d’une manière sportive, ce sera dans l’obligation de parvenir à l’illumination, d’avoir trouvé LA réponse! Il y a tant de choses pour nous dire ce que devrait être notre expérience : une façon de marcher, des vêtements appropriés, un devoir de bien s’équiper, des règles à respecter. Il y a même un certain snobisme face à certaines pratiques du chemin…

Mais le chemin est plus retors que le plus convaincu des pèlerins se croyant en contrôle de l’expérience. Il vient à bout des plus récalcitrants (la plupart du temps). Il les entraîne au bout de leurs résistances et brise ce devoir de performance. Au fil des jours, par la durée, l’expérience qui était devenue un fardeau, bascule et, sans savoir pourquoi, les masques tombent… Enfin! Ce matin-là, nous comprenons que le fardeau n’était pas le contenu de notre sac à dos, mais bien le contenu d’une idéologie, d’un devoir de se performer : comme pèlerin, comme individu…

Le temps semble suspendu. Tout le corps relâche. Les paysages se mettent à défiler comme dans un rêve. Les pensées cessent de se bousculer. Le souffle est léger. Nous devenons enfin pèlerin. Avant, nous étions touriste, nous étions randonneur. Nous étions tout sauf pèlerin. Seul le temps peut faire de nous des pèlerins. Sans rien s’arrêter, sans rien changer, il nous a entraînés au-delà des exigences et des performances jusqu’à ce qu’elles tombent d’elles-mêmes. Il ne s’est rien passé de particulier, sinon quelque chose dans le regard qui a changé. Mais c’est justement  pour cela que je deviens pèlerin: parce qu’il n’y a plus rien à prouver, plus de costumes à endosser, ni d’exigences à performer. Le voyage peut se poursuivre, autrement, sans tension, lentement.

Il y a un avant, il y a un après. Comme une rupture dans le temps qui survient soudainement. Le regard transformé, le pèlerin poursuit sa route à la reconquête de son humanité.

Éric Laliberté

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Marcher pour vivre dans la postmodernité

Le vrai miracle n’est pas de marcher sur les eaux ni de voler dans les airs :
il est de marcher sur la terre.

Houeï Neng
La vie est mouvement. Il n’y a pas une seule parcelle de vie qui ne soit en mouvement. De la moindre pierre, au plus grand des astres; du micro-organisme, au corps le plus complexe; du vent dans les arbres, au cours de la rivière; du sang dans mes veines, aux mouvements interstellaires, tout bouge! Ce qui refuse de bouger est voué à mourir.

La plante qui renonce à pousser ne donnera pas de fruit et finira par pourrir. Le cours d’eau qui s’arrête finit par stagner et s’assécher. Toutefois, mouvement ne signifie pas pour autant agitation. Je peux remuer une eau stagnante, elle n’en sera pas plus vivante. La vie n’est pas agitation. Le mouvement de la vie est loin de l’agitation compulsive de notre époque et c’est en le goûtant, en s’y plongeant, qu’on le perçoit. L’expérience pèlerine se situe dans cette dynamique. Elle nous met en contact d’une manière toute particulière avec ce mouvement vivant. Plus encore, elle permet de marcher en marge du monde pour faire table rase des influences de la modernité et redécouvrir le monde dans son essence vitale. Le nouveau pèlerin est définitivement postmoderne.

Il n’y a rien de plus simple que la marche.

Avant la modernité, le cours de la vie était établi par les institutions gouvernementales, ecclésiales et scolaires. Cependant, l’hégémonie des institutions a fini par s’user et en révolter plus d’un. Les institutions se sont alors montrées décevantes sur plusieurs points et l’entrée dans la modernité a fait éclater ces repères traditionnels. La modernité a cessé de regarder derrière et s’est résolument tournée vers l’avenir. Nous allions reprendre les choses en main et construire des jours meilleurs, dans un futur… qui n’en finissait plus d’être repoussé. Malgré sa vision d’avenir sans limite et son économie – en apparence – toujours triomphante, la modernité a fini par désenchanter et a fait place à la postmodernité.

La postmodernité a fait éclater les derniers repères de la vie sociale et l’a fragmentée de toute part. Aujourd’hui, plus rien ne tient ensemble. Il ne reste qu’un individu cellulaire dont l’identité, elle aussi fragmentée, est dissimulée derrière une multitude de masques à porter. Ici, le courant est fort. Il devient difficile de s’accrocher à quoi que ce soit. Toute certitude est remise en question et cette situation peut devenir effrayante. On le voit d’ailleurs avec la montée des mouvements radicaux traditionalistes qui prennent le sentier de la guerre et lèvent le poing. Qui suis-je dans ce monde qui se dissout? Où vais-je dans cette tempête poussant, tirant, dans toutes les directions? La révolution a eu lieu, mais le vide qu’elle a laissé est angoissant. Et certains jours, dans l’angoisse et l’agitation postmoderne, il y a réellement de quoi être effrayé. Nous cherchons alors désespérément de nouveaux repères.

Comme après toute révolution dans l’histoire de l’humanité, nous avons de la difficulté à faire le passage vers un vivre autrement. Nous reproduisons alors les mêmes systèmes sous d’autres appellations, jusqu’à ce que nous trouvions l’espace d’y échapper. Nous ne fréquentons plus les églises, mais nous passons nos dimanches au gym à vénérer le corps… parfait. Nous ne croyons plus en l’économie actuelle, mais nous inventons des économies parallèles. Il est devenu tellement difficile de vivre, de se donner des repères de vie, que nous nous offrons les services d’un coach de vie.  Toutes les solutions sont bonnes pour ne pas se laisser emporter par l’absence de sens de la postmodernité. La surconsommation, sur tous ses plans, est sans doute celle que nous empruntons le plus souvent pour supporter ce mouvement déchaîné. Ce mouvement est-il vivant pour autant?

Dans l’éclatement des repères de la postmodernité, l’expérience pèlerine est sans doute l’une des expériences à travers laquelle nous puissions faire une sage et bénéfique transition vers l’après-postmodernité. Pour que le chaos puisse passer, se donner du recul pour mieux l’observer; se donner l’espace et le temps pour aller plus loin que ce courant en le quittant; sauter en bas du train de l’agitation postmoderne et, du lieu du pèlerinage, l’observer de la marge. Dans cet espace et ce temps différent, le pèlerin postmoderne reprend contact avec le courant de la Vie : lenteur, contemplation, calme, gestes simples, gratuité, entraide, fraternité, communauté de base… Le pèlerinage met en relief ce qui manque à nos vies. En somme, marchez pour vivre! Il n’y a rien de plus simple que la marche pour réapprendre à vivre quand tout fout le camp.

Éric Laliberté

 

Apprécier la lumière

L’essentiel est invisible pour les yeux.
Antoine de Saint-Exupéry
C’est dans l’obscurité qu’on remarque le plus la lumière, disait un ex-toxicomane et itinérant. Avec les jours d’hiver, celle-ci nous manque de plus en plus et parfois le moral n’est pas fort. Dans l’obscurité qui se prolonge, la vie vient à manquer et perd de son sens. L’obscurité nous pèse lourd. Ce temps de l’année nous semble interminable. Il n’est pas étonnant que, dans un tel contexte, l’arrivée de Noël nous réjouisse. Son arrivée annonce le retour de la lumière. Le jour se lève enfin sur cette longue nuit et les premiers rayons vont bientôt pointer à l’horizon. Traverser Noël, c’est entrer dans l’espérance. Nous avons besoin de lumière pour vivre.

Ce qui est désolant dans l’absence de lumière, c’est qu’on puisse passer sa vie sous les néons de notre civilisation sans se rendre compte de rien. Comme dans un élevage industriel de poulet, l’éclairage illusoire d’une vie factice nous maintient en vie artificiellement. On peut dès lors se questionner, est-ce parce qu’il fait clair que je suis dans la lumière? Aveuglé par trop de lumière, on n’y voit rien!

Lorsque notre vie nous étourdit, que l’agenda est trop rempli, que tout va de travers, que le moral n’y est plus. Lorsqu’on se précipite d’événements en événements, d’une activité à l’autre, que la fatigue nous accable, que l’on manque toujours de temps. Lorsqu’un petit remontant devient nécessaire pour passer au travers et faire digérer le surplus ingurgité. Lorsque, malgré tout, nous maintenons ce rythme. Il faut bien l’admettre : on n’y voit rien! Nous sommes dans l’obscurité la plus totale, malgré l’éclairage. Aveuglés par trop d’éclats, d’agitation, de télévision, d’internet, de modes, de croyances, de craintes, de certitudes et de convictions, notre vie manque d’espace pour respirer. Éblouis et convaincus du bienfondé de cette civilisation de consommation, aveuglés par la fatalité de notre situation : on n’y voit rien!

Certitudes et convictions! Quoi de plus aveuglant que des certitudes et des convictions? On en a beaucoup des convictions! Tout le monde est convaincu de quelque chose. La plus grande conviction que nous ayons est sans doute celle des cloisons de notre vie. Pas le choix, c’est comme ça! Il y a une espèce de fatalité à vivre dans ces conditions d’élevage de poulet industriel qui fait maintenant figure de pression sociale. Celui qui ne s’y conforme pas est hors norme, disqualifié. Tout espace doit être comblé et les standards de performance maintenus, sous peine de passer pour un sous-individu dont les capacités sont limités, un lâche, un fainéant.

Pourtant, vous pourrez être le plus convaincant des convaincus et affirmer avec certitude ce qu’il faut de bonne terre et d’ingrédients pour bien faire pousser les végétaux; nous avons tous vu, et contre toutes attentes, cette fleur fragile jaillir d’une fissure dans le trottoir en plein centre-ville. Cette petite fleur a de quoi ébranler nos plus solides convictions et toutes nos croyances sur la fatalité de la vie. Lorsque nous la croisons, cette petite fleur, elle jette un éclairage sur nos obscurités, nos zones d’ombres, nos enfermements… Elle nous révèle des choses que nous aurions préféré laisser dans l’obscurité : « Ce que l’on ne voit pas ne fait pas de mal! » Malgré nos œillères, cette petite fleur nous rappelle que la vie prend sa place et son temps dans un ordre qui n’est pas celui que nous suivons. Elle nous rappelle que nous sommes sur la fausse route à peiner comme nous le faisons. Que malgré nos structures de béton, la vie est plus forte que tout. Elle ne s’enferme pas.

La vie prend son temps, s’étire longuement, savoure, contemple, file doucement, s’épanouit d’un rien. La vie est présence. Tout y baigne. On ne peut y échapper. Même dans la plus profonde de nos psychoses, la vie demeure. Elle est à l’image de ce que décrit l’allégorie de la caverne de Platon : celui qui désire l’étreindre devra sortir de son obscurité, de son repli sur soi. Il devra aller jouer dehors! La vie est bien plus qu’un jeu d’ombre sur l’écran de nos télévisions. Il faut sortir pour l’apprécier pleinement.

L’expression sortir de l’ombre, ou même de nos obscurités, ne vous est pas inconnue et vous savez certainement mieux que quiconque ce qu’elle peut signifier pour vous. On peut toutefois s’entendre pour dire qu’en se lançant dans une telle aventure, il y a quelque chose qui invite à vaincre ses démons intérieurs et ses peurs, laisser tomber ses idées toutes faites, abandonner ses croyances étouffantes, oublier ses préjugés, défaire les liens d’un ego sans borne… Ce qui est à retenir, et il n’y pas à en douter, c’est que pour en sortir : il faut quitter. Le déplacement est nécessaire. Rien n’arrivera si on ne quitte pas. Pour sortir de l’obscurité, il faut délibérément la quitter et se mettre en route vers la lumière.

Pour l’aveugle, cette image n’est certainement pas la meilleure et peut sembler exclusive. Ce n’est pas le but de cette réflexion. Marcher vers la lumière suggère tendre vers la vérité de ce qui fait vivre, de ce qui est juste. Se donner comme référence la force vivante qui nous anime et travailler de concert avec elle pour que tout vive. Un parcours où je m’inscris en cheminement avec l’autre dans la Vie. « Je » n’est jamais seul, ni par lui-même, il s’accomplit dans le mouvement de cette interrelation.

En ce moment, alors que la lumière est à son plus bas et que nous sommes parvenus au moment le plus sombre. À l’heure où nous vivons chacun pour soi, prisonniers de nous-mêmes. À l’heure où notre société fait la propagande de l’individu-consommateur et objet de consommation. À l’heure où la radicalité fait rage et qu’il n’y a plus de place pour nuancer. À l’heure où tout peut sembler perdu. Serons-nous prêts à quitter l’obscurité pour entrer dans la lumière de la Vie et vivre pleinement? Je nous le souhaite. Le plus beau cadeau que l’on puisse se faire c’est de se laisser éclairer : voir la vérité sur soi et sur le monde qui nous entoure. Celle qui nous rappelle que personne ne désire vivre dans l’angoisse et l’anxiété, dans la peur et l’oppression, dans l’agression et la manipulation. Celle qui nous rappelle que nous voulons être aimés, que nous avons besoin d’amour, et que nous avons beaucoup à offrir. Le percevoir, c’est déjà être en route.

Prenons soin les uns des autres dans ce parcours vers la lumière. Même si la joie est grande, la route n’est pas toujours facile.

Joyeuse fête de la lumière! Joyeux Noël! Joyeux Pèlerinage!

Éric Laliberté