Prendre soin de moi

“Ne vous mettez pas en avant, mais ne restez pas en arrière.”
Proverbe chinois
Elle nous semble parfois bien mince cette ligne entre être égoïste et penser à soi. L’altruisme, l’entraide, le dévouement et la compassion étant des valeurs très glorifiées, il est parfois difficile, voire même douloureux, de songer se prioriser. Alors comment se permettre de se dorloter un peu sans culpabiliser? Comment apprendre à départir ce qui me revient et ce qui revient à l’autre de faire?

Lors de mon premier pèlerinage à pied, j’ai rapidement pris conscience que si je n’écoutais pas les signaux que me lançait mon corps, si je ne prenais pas le temps de m’ajuster pour avancer sans trop de douleurs, je n’aurais pas pu profiter pleinement de cette expérience. Je ne me serais certainement pas rendue à destination tel que je le désirais. Et peut-être ne l’aurais-je même pas atteinte. Ma vie quotidienne m’offre également des défis. Quels qu’ils soient, ils auront toujours un impact sur mon physique. Fatigue, pleurs, migraines, lourdeurs, maux de dos, de genoux, réactions cutanées, cancers, ulcères. Est-ce que je ne soigne que le symptôme? Pourtant, durant ma longue marche, si je faisais une ampoule, en plus de soigner l’ampoule et pour éviter que la blessure ne s’aggrave, je posais une action pour modifier mon comportement, pour corriger ce qui me paraissait être la cause de l’apparition de ma douleur. Je me permettais de m’arrêter plus souvent, d’aérer mes pieds et de les tremper dans un ruisseau ou une fontaine; je marchais moins de kilomètres dans une journée, le temps de me soigner; je pouvais même décider de me départir de ces bottes qui finalement étaient trop petites pour moi. Je prenais donc le temps de penser à moi, sans crainte du jugement des autres. J’avais peu de mérite : j’étais seule. Je pouvais donc me prioriser sans culpabiliser. Mais dans mon quotidien, si je ne prends pas soin de moi, qui le fera? Qui doit me dire de ralentir, de m’asseoir, de dire non quand c’est ce que je ressens, de rester à la maison lorsque je suis malade, mais aussi de faire des activités qui me font plaisir, qui me permettent de me réaliser? Est-ce que je continue d’endurer ce qui me fait souffrir, pour bien paraître? Aux yeux de qui?

Sur le chemin, il en va de même pour ce qui est de mon sac à dos. Qui d’autre que moi aurait pu le porter? Il m’incombait alors de choisir le poids de ce que j’étais prête à porter. Je prenais ma décision en tenant compte de mes limites et en toute conscience des conséquences que le surpoids risquait d’occasionner. Et dans mon quotidien alors? Est-ce que je choisis vraiment en toute franchise ce que j’accepte de porter sur mes épaules? Quand j’accepte d’ajouter du poids dans mon sac de vie, est-ce une charge supplémentaire que j’accepte honnêtement d’assumer?

Lors d’un autre pèlerinage, à vélo cette fois-ci, avec ma grande adolescente, j’ai pris conscience de la dynamique relationnelle d’être deux, qui plus est, d’être dans une relation d’aide. Ce périple m’a permis de mettre en évidence la part qui appartient à l’autre. À travers le vent, les côtes abruptes et les pistes au sol mou, je voyais ma grande peiner. Dans notre quotidien, nous avons spontanément le désir d’aider l’autre et d’aller le soulager du poids qu’il porte ou de la souffrance qu’il traverse. Mais qu’est-ce qu’aider adéquatement l’autre? Je ne pouvais pas pédaler à sa place. Et si j’avais pu, aurait-ce été l’aider? N’y a-t-il pas un apprentissage à tirer de cette expérience exigeante et douloureuse qu’elle ne pourra réaliser que si elle l’accomplit elle-même? Suis-je égoïste si je la laisse forcer et traîner son bagage? Lors de cette expédition,  ma contribution aimante et aidante de parent est d’accompagner ma fille dans l’atteinte de son objectif. Je l’encourage; je l’attends pour qu’elle voie que je suis là et que nous faisons équipe; je lui donne des conseils pour qu’elle économise son énergie tout en rentabilisant son jeu de vitesses; je lui partage mon expérience; je peux même occasionnellement transporter une petite partie de son bagage. Dans notre quotidien, il importe de prendre conscience de la part de l’autre et de définir clairement ce qui est le plus aidant pour l’autre et pour moi-même en fonction de la situation, des finalités visées et des limites à respecter pour que chacun chemine au meilleur de ses capacités sur sa propre route.

Je vais terminer en vous partageant un fait qui m’a grandement fait réfléchir sur ce sujet lors d’un récent voyage en avion. Voyageant depuis tant d’année maintenant, les consignes d’urgence, je les avais entendues maintes fois. Pourtant, cette fois-là, je suis restée bouche bée devant cet évident constat : « En cas de dépressurisation de la cabine, mettez votre masque à oxygène avant d’aider les autres ». C’est en prenant soin de moi que je suis à mon meilleur pour aider l’autre. C’est à moi de prendre les mesures nécessaires pour être bien, pour respirer librement. Et c’est en définissant clairement le besoin de l’autre que je trouve ma juste part dans l’aide que je peux lui prodiguer.

L’égoïsme n’a pas que des mauvais côtés. Il en faut une certaine dose pour être bien. C’est dans cette zone qui oscille entre répondre à ses propres besoins et concilier harmonieusement l’aide que l’on offre à autrui que chacun trouve un équilibre sain.

Brigitte Harouni

Marcher en pleine conscience

Ne cherchez pas le passé, ne cherchez pas le futur;
le passé est évanoui, le futur n’est pas encore advenu.
Mais observez ici cet objet qui est maintenant.
Bouddha
Quand je marche, je découvre le monde sous un jour différent. Trop habituée de me déplacer rapidement, souvent en voiture, la tête oscillant entre le bilan de ce que je viens de faire et la planification de ce que je me prépare à vivre, je réalise souvent que la route s’est passée sans que je ne la remarque. Je cours d’une activité à l’autre motivée par celle qui se promet d’être des plus agréables. Je m’épuise entre travail, cours et rendez-vous durant la semaine avec la hâte de voir arriver la fin de semaine. Mon agenda annuel est rempli d’obligations et de devoirs et je compte les dodos qu’il reste avant mes vacances. Je conserve un emploi et des responsabilités en rêvant de ce jour où ma retraite sera enfin arrivée pour me permettre de faire ce qui m’habite vraiment. Mon comportement au quotidien me fait oublier le plaisir de vivre la route et le déplacement, obnubilée par l’urgence d’arriver, incapable d’arrêter de m’agiter. Alors que pourtant, cette route, c’est ma vie.

Bottes et VéloPèlerine, « promeneuse du dimanche », l’esprit plus léger, l’agenda vierge d’obligations, je découvre rapidement le plaisir de marcher en symbiose avec ce qui m’entoure. Marcher en pleine conscience, c’est être pleinement présent à ce qui se vit autour de soi et en soi. C’est capter toutes les informations que me transmettent mes sens et ressentir l’émotion et les sensations que cela me procure. Est-ce que je « marche en pleine conscience» dans mon quotidien?

Dans les premiers jours de marche, beaucoup de mon attention est occupée par mes sensations corporelles. Marcher en pleine conscience me permet d’être à l’écoute de mon corps, des défis qu’il rencontre et des demandes qu’il me fait. Ajuster une courroie du sac, m’arrêter, prendre une gorgée d’eau, resserrer un lacet, enlever ma veste, ralentir le pas, faire une pause. Pour le pèlerin, prendre soin de son corps est essentiel et évident s’il désire bien profiter de sa route. Et que je sois pèlerine ou pas, cette relation avec le corps est indissociable. Est-ce que je prends le temps de l’écouter lorsqu’il me dit que j’ai assez mangé, assez bu, que je devrais diner, que je devrais soigner mon dos, mon genou, aller me coucher, rester à la maison et me soigner au lieu d’aller travailler? Suis-je à l’écoute de ce qui se dit à l’intérieur?

Quand j’ai acquis cette capacité à marcher en respect et en harmonie avec mon corps, j’atteins un autre palier de conscience. Je m’ouvre à Bottes et Vélo - Hawaïtout ce qui m’entoure, à chaque pas. Les odeurs bonnes ou moins bonnes me semblent plus présentes. Elles me font voyager à travers mes souvenirs. Elles allument d’autres lumières intérieures, me font parfois saliver, me font rêver, font jaillir des images. Les bruits m’accompagnent le long de ma route, signes de l’omniprésence de la vie autour de moi. Bruit du vent, de la cascade, des gens qui bavardent, les voitures qui filent, un chien qui jappe, le tracteur qui travaille dans le champ, les cigales qui ont chaud. Je m’enivre du regard. Les couleurs, les paysages, la nature que je traverse, l’architecture des maisons, le décor dans lequel j’avance. Ma peau frissonne sous la caresse du vent qui joue dans mes cheveux, se détend à la chaleur d’un rayon de soleil et se laisse envelopper par la fraîcheur d’une journée bruineuse. En pleine conscience, je fais partie du tout qui m’entoure. J’y vibre en harmonie.

Quand je marche en pleine conscience, je goûte la vie par tous les pores de ma peau. Je réalise que pour bien goûter, je dois ralentir. Ppapa-et-bebearfois même, je m’arrête pour bien m’imprégner de ce que je vis qui goûte si bon pour moi et qui me fait tant de bien intérieurement. Je prends alors conscience du côté éphémère de ces petits moments de bonheur. Tout est mouvement, rien ne demeure éternellement. Chaque instant que je tente de retenir me file entre les doigts. Un coucher de soleil, la brume du matin, un vol d’oies blanches, l’expression dans les yeux amoureux de mon homme, les séances de chatouilles avec mes enfants, l’émotion vécue le jour du mariage de ma fille, l’odeur du bébé blottit dans le creux de mes bras. Ma mère disait : « toute bonne chose a une fin. » Alors quand c’est beau et que c’est bon, je ralentis et je me remplis de tout ce qui me fait du bien, qui énergise ma vie intérieure.

Après plusieurs pèlerinages, je rapporte maintenant dans mon bagage cet apprentissage : je marche ma vie en pleine conscience. Sur ma route de vie, je prends le temps de ralentir, et de m’arrêter pour savourer chaque petit bonheur que je rencontre car j’ai compris. J’ai compris qu’à trop remettre à plus tard sans savoir ce que plus tard nous réserve vraiment, on passe à côté de maintenant qui est un présent qui ne reviendra pas. J’ai compris que mon bonheur, mon sentiment intérieur de plénitude, dépend de moi et du temps que je choisis de lui accorder à chaque pas de ma vie. Et cet espace-temps éphémère est toujours ici-maintenant.

Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Êtes-vous contenant ou contenu?

Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse les villes et les rues.
Francis Picabia
Êtes-vous contenant ou contenu? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus? Sur quoi mettez-vous le plus de temps : le contenant ou le contenu? On a tous le souvenir de ces jeunes enfants qui aussitôt le cadeau déballé se mettaient à jouer avec la boîte, le chou et les papiers colorés. Nous avons tous fait la même chose au même âge. Mais, depuis, avons-nous grandis? Il y a certains jours où nous nous amusons encore avec l’emballage et nous préoccupons bien peu du contenu! Sans essence, même la plus belle et la plus performante des voitures ne va nulle part!

sa à dosMettez-vous des heures à emballer un cadeau? Êtes-vous du genre à refaire la décoration de votre maison régulièrement? À considérer l’achat d’un objet pour son apparence plus que pour son utilité? À passer des heures devant le miroir? Êtes-vous du genre à vous laisser séduire par la pub?

Contenant ou contenu? Qu’est-ce qui les distingue? Lequel a le plus d’importance?

Le contenant contient, alors que le contenu est ce qui est retenu par le contenant. Sans contenant, le contenu est sans récipient. Le contenu est alors une énergie qui erre et se disperse.

Prenons un contenant : la gourde. Seule, elle a peu de considération. Cependant, une fois remplie d’eau, sa valeur change. Son importance est multipliée. Tous les pèlerins le savent, une gourde vide, même la plus « fashion » des gourdes, la plus ergonomique, celle dont les matériaux sont les plus écolos, même celle-là, n’est d’aucune utilité. La gourde a pour mandat de contenir. Elle est au service de l’eau, elle en canalise la substance.

soifDe plus, la gourde n’est pas faite pour contenir n’importe quoi. Elle a pour mandat de contenir un liquide qui permette de se désaltérer. En pèlerinage, une gourde pleine d’huile n’accomplirait plus son mandat et serait, encore une fois, d’aucune utilité. Par ailleurs, la gourde n’est pas faite pour posséder ce qu’elle contient. L’eau qui resterait à perpétuité dans une gourde finirait par croupir et ne serait plus bonne à consommer. Si l’eau de la gourde n’est pas partagée, mise en circulation, elle ne sert pas. La gourde pleine, que l’on conserve pleine, ne vaut pas plus qu’une gourde vide. Il faut que l’eau y circule pour qu’elle prenne toute sa valeur. Sans cette circulation, le contenant ne sert à rien.

Le contenant est un lieu de passage. Il est l’espace de canalisation d’une énergie potentielle : si elle circule! Il est important de noter, ici, que le contenant ne s’approprie pas son contenu. Il se laisse traverser par lui et c’est ainsi qu’il s’accomplit comme contenant. Il est donc question de relation entre contenant et contenu. Le contenant est au service du contenu, un contenu qui le traverse, qu’il ne possède pas. Alors, comment contenir?

Pour reprendre l’analogie du début, même la voiture la plus belle et la plus performante ne sert à rien sans essence. La voiture doit se laisser traverser par l’ « essence » qu’elle contient pour se mettre en marche. Contenant et contenu travaillent conjointement pour un plus. Le corps du pèlerin est le premier contenant auquel il a affaire. pèlerinsDès sa naissance, le corps est fait pour être traversé par l’expérience vivante. Pour vivre, nous devons nous laisser traverser par l’air, l’eau et la nourriture. Je ne peux les enfermer en moi. Empêcher cette circulation, c’est la mort assurée. Malheureusement, nous vivons comme dans une heure de pointe qui n’en finit jamais : tout reste engorgé! Ma vie, mon corps, ma tête, mon cœur, mon agenda se remplissent sans jamais laisser d’espace vide. Pourtant, j’ai besoin d’espace pour souffler, pour goûter, pour vivre!

Le pèlerin est espace circulatoire. Il est contenant traversé par l’expérience vivante. Le pèlerinage lui enseigne à se déposséder, à se désengorger de son trop-plein, se défaire de ses dépendances, de ses enfermements, de son ego, pour que la Vie circule en lui. Il lui apprend à faire de l’espace pour se laisser traverser par l’élan qui le tire en avant. Il lui apprend à écouter ce murmure qui le traverse. Le pèlerin est en définitive le contenant idéal, car il peut tendre à la conscience de ce qui le traverse! (Contrairement à la gourde…) Toutes les béquilles qu’ils se donnent ne feront jamais de lui un meilleur contenant. Le pèlerin n’a qu’à se rendre attentif, qu’à s’abandonner, pour mener à terme le projet de vie qui sommeille en lui. La Vie qui coule en lui est son « essence ». La retenir le priverait d’accomplir sa destinée.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

L’horizon du pèlerin

« Regarder “loin”, c’est regarder “tôt”. »
Hubert Reeves
Lorsque je me sens envahie par des pensées qui tourbillonnent dans ma tête, que je me perds dans le labyrinthe de mes réflexions, ou simplement lorsque je veux être bien, j’aime me retrouver dans un endroit qui offre un horizon à mon regard. Quoi de plus ressourçant et de plus reposant que de laisser son regard planer sur des kilomètres de paysage!  Que ce soit sur un banc au bord du fleuve, sur un rocher au sommet d’une montagne, sur le balcon d’un immeuble qui surplombe la ville, la sensation de voir loin nous permet de voyager intérieurement. Qu’est-ce que cette expérience vient toucher en moi? Qu’est-ce que mon corps tente de me dire?

Mont-WashingtonÉtymologiquement, le mot horizon symbolise la ligne où la terre semble rejoindre le ciel. Mon regard est attiré et apaisé par cet endroit très éloigné où les rêves semblent devenir réalité, ou du moins réalisables. À travers cet espace et cette distance, j’ai l’impression de me projeter dans le futur. Un monde sans limite. Une ouverture sur un monde de possibilités. Le pèlerin qui regarde devant lui, aperçoit la route qu’il suit pas à pas. Du sommet de la montagne, il devine celle qui l’attend dans les jours à venir. L’espace rejoint le temps. Voir loin, c’est savoir se projeter dans l’avenir. De ma position qui domine le paysage, j’ai une vue d’ensemble de ce qui m’entoure et de ce qui me devance. Je peux donc plus aisément décider de ma route. L’horizon de la route, le sanctuaire que le pèlerin espère voir poindre à chaque sommet qu’il traverse, n’est pas uniquement un lieu extérieur, il est aussi un état intérieur. À la question : « où vas-tu? » si souvent posée aux pèlerins, on traduit : « à quoi te sens-tu appelé à devenir? ». Ce lieu d’horizon est un futur de la vie.

La Voie du St-LaurentEn physique, l’horizon représente la limite de la région de l’espace-temps pouvant influencer ou être influencée par un point donné. Le pèlerin est cette personne qui a ressenti le besoin de changer d’horizon, de partir à la découverte de nouveaux horizons. Le pèlerin sort de sa zone d’influence, celle dans laquelle il vit ou subit des interactions avec ce qui l’entoure, pour aller vers une autre zone d’influence.  Dès notre jeune âge, nous grandissons entourés de personnes et d’éléments qui viennent influencer notre chemin de vie. Parents et amis façonnent notre personnalité, nos rêves, notre façon d’agir. La société grâce à ses tentacules médiatiques nous manipule sournoisement et nous transforme au gré des valeurs qu’elle prône, des modes qu’elle véhicule et des courants de pensée qu’elle encourage. Vient un moment où toutes ces attaques identitaires étouffent et emprisonne notre être qui cherche à s’affirmer et à se dire. Vient un moment où un temps d’arrêt s’impose pour faire un tour d’horizon de sa vie. En quête de nouveaux horizons.

Quand je regarde à l’horizon, cette ouverture sur le monde résonne en moi comme un élan de liberté. Liberté car rien ne vient faire obstacle à mon champ de vision. Liberté car rien ne vient limiter l’étendue du panorama. C’est par cette liberté de vision et de mouvement que le pèlerin se réalise sur le chemin. Dépouillé des entraves de sa zone d’influence, et des barrières qu’il s’imposait pour convenir à son monde, il profite de sa nouvelle situation pour avancer sur une route qu’il choisit et qui l’appelle. Sa route!

Bottes et Vélo - EmblêmeBrigitte Harouni

Le chemin: une expérience qui traverse le pèlerin

Le véritable voyage de découverte
ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages,
mais à avoir de nouveaux yeux.
Marcel Proust
Qu’est-ce qui fait que le pèlerinage est si populaire aujourd’hui? Que pouvons-nous bien trouver à cette activité? Partir avec son sac à dos et marcher pendant des jours et des jours. Traverser monts et vallées, s’échiner sur mille et un sentiers, qui aurait cru que j’aurais pu aimer cela? Moi qui ne pratiquais aucun sport et passais le plus clair de mon temps le nez dans les livres… à rêver de voyager.

trottoir de boisD’aussi loin que je me souvienne, me lancer sur les grands chemins a toujours été pour moi comme un appel, un désir profond. Mais bien au-delà du sac à dos et d’un goût démesuré pour le voyage, il y avait quelque chose qui m’appelait au plaisir de la découverte : l’inconnu de la route, l’émerveillement face au monde, le plaisir des rencontres, la simplicité des gestes… Tout cela faisait partie de l’expérience, de l’attirance qui suscitait cet élan en moi. Tout était dans le mouvement finalement.

La frontière est mince entre voyage et pèlerinage. Le voyage devient pèlerinage dès l’instant où notre route nous questionne, nous interpelle. En pèlerinage, le chemin va bien au-delà de ce qui porte mes pas. Le chemin est une expérience qui nous traverse, une expérience qui nous renverse, une expérience qui nous déplace et nous oblige à garder l’œil vif, l’oreille alerte; l’esprit et le cœur ouvert. Tous nos sens sont en éveils. On se sent vivant! Et il y a une joie profonde dans ce ressenti, à goûter ainsi la vie.

marcher pieds nusLa joie d’être pèlerin… Loin de m’étonner, cette joie m’est apparue comme une vérité du pèlerinage. De cette expérience qui me traverse, elle est sans aucun doute l’interpellation la plus frappante : le pèlerin est heureux! Peu importe ce qui l’a mis en route : son malaise, sa détresse, le deuil, la souffrance qu’il porte; sur le chemin, le pèlerin se redécouvre une joie de vivre en toute simplicité. Et cette joie qui lui revient grandit, simplement en marchant.

En prenant la route, le pèlerin a quitté sa demeure, ses craintes, ses illusions. Il s’est libéré de ce qu’il possède, ou de ce qui le possédait. Et, oh surprise! Cela lui fait du bien. La joie ressentie lui fait transcender les difficultés de sa vie. Il voit la vie sous un autre angle. Le monde n’a pas changé, seul son regard est transformé. Et cette joie s’empare de lui, une joie saine qui n’a rien à voir avec la culture du « fun » d’aujourd’hui; une joie qui mène ailleurs que dans une fuite extatique. En elle réapparaît chez le pèlerin contemporain, ce que Nietzsche reprochait aux chrétiens d’avoir perdu. Le pèlerin affranchit des brimades et réprimandes du religieux d’une certaine époque, d’une église austère et sans joie, peut redécouvrir la joie de vivre qui est à la base du christianisme. Une joie simple qui fait vibrer le pèlerin dans tout son être et en laquelle, il se sent appelé à offrir le meilleur de lui-même. Cette joie le libère et le met en mouvement à tous les niveaux de sa vie : physique, psychique et spirituel. Dans son corps, c’est une vitalité renouvelée qu’il expérimente. Dans sa tête, l’oxygénation du corps en action suscite un meilleur état d’esprit. Spirituellement, tout ce ressenti donne du goût à sa vie. Sa vie prend du sens à travers ce qu’il éprouve en pèlerinage.

joie marcherVous tous, qui avez expérimenté le pèlerinage, êtes capable de reconnaître la vérité de cette joie à être en marche. Nous l’avons tous éprouvé. Malgré les courbatures, les ampoules et les coups de soleil, nous avons tous pris plaisir à cette longue randonnée. Toutefois, nous sommes tous revenus avec la même difficulté. Comment faire le transfert dans mon quotidien? D’où me venait cette joie? Qu’est-ce qui la véhiculait? Comment faire pour que ce bien-être persiste?

Après y avoir réfléchi, et m’être observé sur la route, trois choses m’apparaissent à la source de cette joie. (Nos amis français en seront bien heureux.) En pèlerinage, le pèlerin habite un contexte qui suscite un état d’esprit lui permettant d’expérimenter ce qui lui manque le plus dans sa vie de tous les jours : liberté, fraternité et égalité.

Le pèlerin apprivoise sa liberté. Lentement, il s’autorise une liberté qu’il ne se connaissait pas. À travers elle, il se donne le droit d’être lui-même, de vivre en cohérence avec ce qui l’habite. Il s’affranchit d’un cadre de vie qui étouffait la vie en lui.

Sur le chemin, en route vers le sanctuaire, le pèlerin expérimente la fraternité. Une fraternité qu’il ne rencontre plus que très rarement, même au sein de sa propre famille. Au fil de ses pas, il construit un lien de confiance avec l’humanité. Il découvre qu’il pourra toujours compter sur une présence aidante, un accueil chaleureux.

Enfin, le pèlerin apprend à vivre sans discrimination. Il n’y a plus ni mécanicien, ni enseignante, ni médecin. Les races et les cultures se mélangent. Il vit des relations humaines sans jugement, sans hiérarchie, d’égal à égal.

chemin forêtLe pèlerinage nous défait peu à peu de ce qui nous déshumanise. Il nous ramène là où il fait bon vivre : dans la possibilité d’être soi-même, sans artifice; dans la possibilité d’un vivre ensemble épanouissant. Le pèlerinage offre un espace où retrouver confiance en l’humanité, un espace où il fait bon vivre. Cette expérience, cette saveur de la vie, il est possible de la ramener chez nous. Elle n’existe pas seulement sur les sentiers de pèlerinage. Il suffit de s’observer. Lorsque je suis en marche vers le sanctuaire, une transformation s’opère en moi. Je ne suis plus dans le même état d’esprit. Je ne suis plus régi par les mêmes règles, les mêmes lois. Je m’ouvre à un autre possible.

Alors, quelles sont ces lois qui me régissent et me ramènent à la vie, à la joie de vivre? Il n’y a pas une réponse, mais une multitude de réponses. Des réponses en mouvements, changeantes, évolutives. Il n’y aura jamais une réponse définitive. Le pèlerin est en marche, sa réponse en processus. Elle est là, quelque part en nous, inscrite dans notre chair. Elle s’apprivoise de l’intérieur. C’est elle qui nous tire en avant et nous appelle au déplacement. Elle qui nous conduit vers notre sanctuaire : cet espace appelant le meilleur en chacun de nous.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Nos blessures vont si bien ensemble!

La clarté ne nait pas de ce qu’on imagine le clair,
mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur.
Carl Gustav Jung
Ah, les blessures du pèlerin! Elles sont nombreuses et de toutes sortes! Pas toujours physiques, elles sont parfois morales aussi. Après une longue journée de marche, le soir venu, chacun frotte son petit bobo en riant, en souriant, en grimaçant. Parfois même… en pleurant. Les blessures nous parlent, c’est certain, mais elles communiquent entre elles aussi. Elles nous rassemblent dans la quête d’un meilleur qui parle à travers nos corps.

Randonneurs fatiguésQuand la journée de pèlerinage prend fin, on voit, un peu partout dans l’auberge, des petits groupes se former. Chacun se regroupe selon sa blessure. Ceux-ci soignent leurs ampoules. Ceux-là s’échangent des crèmes. De ce côté-ci, on s’offre des massages. Dans un autre coin, on se raconte les hauts et les bas de la journée, certaines blessures du passé qui commencent à remonter… Les blessures du pèlerin sont multiples : ampoules, douleurs musculaires, épuisement, coup de soleil, déshydratation, etc. Mais il y a aussi toutes ces blessures par orgueil, par ennui, par déception, par rejet… Les blessures du chemin, même si on n’en garde que très peu de souvenir, font partie du voyage. Elles sont l’enjeu de la résolution du pèlerin. En elles, le pèlerin se découvre et se résout comme une équation. En elles, je découvre mon rapport à la vie, à l’autre.

Le pèlerinage nous plonge profondément en nous. Notre agitation quotidienne ayant disparue, nous voilà face à nous-même, nu devant l’autre. C’est dans ce face à face que nous allons nous éveiller, nous entraider. Et c’est ce qui fait la beauté du chemin ! enfantsSur la route, les pèlerins sont attentifs à ce qui se joue non seulement en eux, mais aussi autour d’eux. Sensibles à cette réalité, de l’être blessé qui s’est mis en marche en quête d’un meilleur, les pèlerins prennent soin les uns des autres.

Étrangement, nos blessures nous rassemblent. À travers elles, nous nous épaulons, nous nous encourageons, nous nous observons. Elles nous obligent à l’introspection : pourquoi ne me suis-je pas arrêté pour faire le plein d’eau? Pourquoi ne me suis-je pas reposé quand c’était le temps? Pourquoi n’ai-je pas mis de crème solaire? Pourquoi ai-je marché si longtemps? Toutes ces questions, que mes blessures allument, en disent long sur mon rapport à la vie, mais aussi, sur mon rapport aux autres. Si je me blesse de cette manière, c’est que je suis le résultat d’un milieu et d’un parcours de vie qui m’a incité à me construire dans un tel comportement. Personne ne cherche la souffrance! Pourtant, il y a des souffrances que j’aurais pu éviter si j’avais eu conscience de certaines blessures qui me viennent de mon histoire de vie.

ourson pelucheDans le quotidien de nos vies, la blessure nous tend un piège. Elle ne nous rassemble pas toujours pour les bonnes raisons. C’est une des premières prises de conscience que fera le pèlerin. Il arrive souvent que dans l’ajustement de nos blessures, nous entretenions, mutuellement et inconsciemment, nos souffrances. On se complète à travers la douleur, souvent à bon escient, malheureusement parfois aussi, on s’y meurtri davantage. Inconsciemment, je cherche celui, celle, qui me fera souffrir; qui entretiendra cette manière d’être en relation que j’ai développée pour compenser mes blessures. Comme s’il me convenait d’avoir quelqu’un dans mon entourage qui saura mettre le doigt sur le bobo et peser juste assez fort pour me faire réagir.

Celui ou celle qui a une mauvaise estime trouvera la personne qui saura maintenir sa posture de mal-aimé. Celui ou celle qui a été élevé dans la critique, et qui en a souffert, trouvera facile de se coller à une telle personne pour la critiquer en toute aisance. Celui, celle qui a de la difficulté à assumer ses responsabilités trouvera la personne qui le prendra en main. Celui, celle qui a besoin de se sentir utile et se sent responsable de tout, se fera un plaisir de « venir en aide » à cette personne. Deux personnes en manque d’amour se trouveront aisément, puisqu’elles cherchent toutes les deux ce que l’autre ne peut pas leur offrir. Inconsciemment, ma blessure cherche à être entretenue.

Comment se sortir de cette impasse? D’abord prendre conscience de ce rapport à l’autre. Tant que ma blessure demeure inconsciente, je cherche ce qui lui répond et la maintient. C’est ma zone de confort. Je me reconnais dans ces moments. Ma réaction me rassure. foule rassembléeJe suis en terrain de connaissance. Mais est-ce le chemin que je veux suivre? Méfions-nous de ces situations qui nous blessent, nous agressent, et auxquelles nous nous attachons, de ces blessures que nous entretenons. Si souvent on se regroupe pour se faire du bien, il arrive parfois que nos blessures vont si bien ensemble qu’elles se retrouvent pour se faire souffrir. Prendre conscience de ses blessures devient ainsi le premier pas sur le chemin de la libération.

La souffrance n’est pas inutile dans nos vies. Elle possède un langage qui est à la racine de notre humanité et permet d’en baliser la route en vue d’un bien-être. Refuser de voir sa blessure, ce serait comme s’entêter à suivre les X rouges sur le chemin de Compostelle : ça ne ferait que nous éloigner davantage de ce que nous recherchons.

Si le pèlerin se met en route, c’est pour traverser sa souffrance, la regarder en face et s’en libérer. S’il se met en route, c’est pour se mettre à l’écoute de son sanctuaire intérieur et atteindre cet espace de plénitude.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le second souffle du pèlerin

La vie s’arrête lorsque la peur de l’inconnu est plus forte que l’élan.
Hafid Aggoune
Adolescente, durant les cours d’éducation physique, je redoublais de créativité pour éviter l’épreuve insurmontable que représentait la course d’endurance.  Courir me mettait dans un état d’essoufflement tellement inconfortable et paniquant que je ne souhaitais qu’une chose, m’arrêter pour reprendre mes sens ou mieux encore, trouver une bonne excuse pour fuir cette souffrance. Mon enseignant m’encourageait et me poussait à poursuivre l’effort : « continue, tu vas trouver ton second souffle! » J’avais plutôt l’impression que j’allais perdre connaissance.
La Voie du St-Laurent

Pourtant, un jour, ne pouvant éternellement éviter mes obligations, j’ai couru en maintenant l’effort, et j’ai enfin compris ce que voulait dire mon enseignant. J’ai découvert cet état dans lequel nous fait basculer le second souffle. Je l’ai vécu comme un regain d’énergie, un nouvel élan. Je venais de changer de vitesse, d’embrayer sur une plus petite roue. Je me sentais capable de courir tout le reste de la journée. Une sensation de soudaine facilité, libérée de la compression de ma respiration, venait de me surprendre. Évidemment l’explication physiologique du phénomène est simple : lorsque je m’active, mon rythme cardiaque et ma respiration s’élèvent, obligeant les grandes fonctions de mon corps à s’adapter à ce changement. La sensation de bien vivre malgré l’effort, le second souffle, arrive lorsque le corps a réussi à s’ajuster à la demande et à se stabiliser. Je ne m’éterniserai pas sur les explications du phénomène car ce qui m’attire ici, c’est tout ce que ce second souffle m’a permis d’apprendre, tout ce qu’il symbolise dans la vie. Car, à partir de ce moment, mon rapport à l’exercice physique soutenu a changé. Sans pour autant devenir une fervente marathonienne, je me suis résignée à faire l’effort demandé car je savais maintenant, que malgré l’essoufflement et la congestion respiratoire, j’allais accéder à un mieux-être. Je savais que mon second souffle viendrait. Winston Churchill a dit : « Si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer.» Et il avait bien raison. Si j’arrête de courir au lieu de persévérer dans l’effort, alors tout le travail entamé devient désuet. Et lorsque je reprends ma course, tout est à recommencer.

La Voie du St-LaurentAujourd’hui adulte, je m’engage annuellement dans de longs pèlerinages, que ce soit à pied ou à vélo, et je passe ce même cap du second souffle à chaque fois. Sauf que je ne parle plus de second souffle ici car le cap franchit n’est pas uniquement physique. Il est également mental. Après quelques jours de pur plaisir, de dépaysement bucolique touristique, survient l’accumulation de fatigue du corps et ce petit creux dans le moral: « pourquoi me donner autant de misère? Pourquoi ne pas voyager en voiture? Pourquoi ne pas prendre des vacances plus confortables? » Le désir de tout arrêter. Puis, arrive le 10e jour (aux environs du 10e jour) : Le second souffle du pèlerinage! Ce moment où la pèlerine que je suis, entre dans un nouvel état physiquement et mentalement. Après tous ces jours d’ajustement face aux changements demandés que ce soit tant au niveau de la routine de vie qu’au niveau des efforts exigés sur le corps, tout en moi semble s’être adapté à mon nouveau mode de vie, me rendant ainsi chaque journée plus facile. Investie de cette nouvelle énergie, je me sens prête à cheminer sur des kilomètres l’esprit maintenant disponible pour jouir pleinement de l’expérience. C’est sachant que ce 10e jour existe que je me pousse à repartir pèleriner. Car malgré l’épuisement et le découragement que je vis après une semaine, je sais que mes efforts seront prochainement récompensés et que je découvrirai cet état de plénitude que ce mode de vie me procure.

La Voie du St-LaurentDans les deux cas, l’expérience me permet de réaliser que le corps est une machine surprenante ayant une capacité d’adaptation incroyable. Quel que soit le défi que je décide de relevé, l’épreuve que la vie met sur ma route, le corps passera au travers. Tout dépend donc de l’état d’esprit dans lequel je choisis d’affronter ma difficulté et de surmonter l’adversité. Mon expérience de vie, la découverte du second souffle, celle du 10e jour, m’incitent à croire en l’avenir, à croire en mes capacités à survivre à une épreuve, à croire en mon potentiel de résilience, c’est-à-dire, ma capacité à résister aux assauts de la vie et à transformer ma façon d’être et de faire, à me reconstruire une nouvelle zone de confort. Mon expérience de vie me démontre que la douleur n’est pas éternelle, qu’elle passera si je fais les efforts pour aller vers ce « meilleur » que je me suis fixé. Et c’est cette conviction qui m’aidera dans mes épreuves futures à persévérer, car c’est la persévérance qui me mènera à atteindre cet état de mieux-être que je désire rejoindre. C’est cette foi, cet élan intérieur qui me pousse vers l’avant, qui rend la suite possible.

Pas besoin de courir, ni de pèleriner pour connaitre la sensation du second souffle. Il suffit de devoir persévérer dans une voie qui nous semble sans issue, douloureuse ou insurmontable, mais qui nous apparaît comme un passage nécessaire pour accéder à un objectif que l’on désire réaliser.  Le second souffle, ou le 10e jour, indiquent qu’avec endurance, détermination, un pas à la fois, nous traverserons cet enfer. Le second souffle, c’est le moment où vous commencerez à vous sentir plus léger, plus heureux d’être rendu là où vous êtes. Vous serez passés à travers l’œil de votre cyclone, le défi vous semblera moins effrayant, vous vous sentirez plus en contrôle. Le second souffle vous permet de conscientiser tout votre potentiel de résilience!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Traverser nos rigidités

La seule chose qui soit certaine à l’avenir,
c’est que la rigidité engendrera des catastrophes.
Arno Penzias
Nos rigidités sont comme une barrière dans nos vies. Elles nous empêchent d’avancer. Plus on s’entête, plus on résiste et plus on se blesse! Pas seulement nous, mais parfois aussi tous ceux qui nous entourent. Eux aussi écopent de notre manque de flexibilité. Nos rigidités causent de nombreux dommages collatéraux…

RandonnéeCette rigidité le pèlerin l’expérimente jusque dans son pas. En voulant maintenir une cadence qui corresponde aux objectifs qu’il s’est fixés, souvent le pèlerin marchera d’un pas raide, inflexible. Sous cette rigidité, ce sont non seulement ses pieds qui subiront le choc, mais également tout son corps qui s’en ressentira. Sans se rendre compte, mû par une idée fixe c’est tout notre corps qui se raidit.

« Je me souviens très bien de mon premier pèlerinage sur le Chemin de Compostelle. Par rigidité, je me suis blessé et ces blessures m’ont suivies des Pyrénées jusqu’à Finisterre. J’avançais les muscles tendus vers un seul but : Santiago de Compostella! Non seulement cet objectif durcissait mon pas, mais aussi toute l’idée que je me faisais de moi. Je me comparais sans cesse aux autres pèlerins et je me devais d’être à la hauteur. Cette exigence que je m’imposais me rendait la vie pénible et pourtant je m’y accrochais comme si j’avais quelque chose à prouver. »

Le pèlerin devrait toujours avoir en tête cette fable de Lafontaine : Le chêne et le roseau. Comme pour le chêne, il y a de ces situations dans la vie qui viennent nous renverser et nous fendre de part en part pour nous toucher le cœur. Chemin du Puy-en-VelayComme si tout notre corps se devait d’être rompu pour venir à bout des résistances que nous nous imposons; de ces rigidités que nous croyons devoir maintenir pour sauver la face. Comme s’il y avait quelque chose à gagner à force de vouloir avoir raison! Pourtant, les plus belles batailles se gagnent dans la souplesse : souplesse envers soi-même, souplesse envers les autres…

« Je mets souvent longtemps avant de me rendre compte que je résiste, que tout mon corps se contracte devant mes exigences : j’échafaude des plans, je me fais des idées sur la manière dont les choses devraient se dérouler, je formule des attentes, j’exige un certain rendement de ma part, j’ai un rôle social à maintenir! Tant que je n’admettrai pas me tenir sur le terrain de mes rigidités, je me battrai pour elles et mon âme ne sera pas en paix. »

Par chance, tout mon corps me parle. Même si je mets parfois du temps à l’écouter et que je dois parfois attendre d’être mis au plancher, complètement sonné, pour admettre que je fais fausse route – toute ma chair m’invite à la prise de conscience. Face à celle-ci, mon corps finit toujours par se rompre et me ramener à l’évidence : la vie avance avec souplesse. Si ce grain ne pousse pas ici, il le fera ailleurs. Si ce cours d’eau est bloqué, il se frayera un autre chemin. En moi est semée la vie et celle-ci demande à grandir. Si j’y suis attentif, si j’y suis à l’écoute, elle m’indiquera la bonne route. Comme le cours d’eau, ma vie s’accomplit avec justesse lorsqu’elle coule avec la Vie.

Au cours de sa longue marche, le pèlerin apprend et progresse dans la souplesse. Comme le roseau, le pèlerin fait preuve d’adaptation. Il apprend à suivre le cours du vent, le cours du temps. S’il s’épuise, il s’arrête pour se reposer. Si la pluie devient trop abondante, il se met à l’abri. S’il est perdu, il s’arrête le temps de retrouver son chemin. Compostelle - Camino FrancesEn avançant avec souplesse, il découvre dans ses plans détournés que la vie peut lui révéler de bien belles choses. Il ne vit plus dans l’urgence de l’accomplissement. Il recherche le meilleur – le plus grand bien! – et sait remettre à plus tard ce qui ne peut être fait immédiatement. Le pèlerin grandit dans la souplesse de son expérience pèlerine. Autrement, il ne fait qu’avancer en souffrance et dans le désir d’anesthésier cette souffrance. Il ne veut plus l’entendre alors qu’elle aurait tant à lui apprendre…

« C’est par ce détour que j’ai pu admirer ce magnifique point de vue sur la vallée. Je ne l’aurais pas vu si j’étais resté dans la colère de la rigidité qui tempêtait dans mon cœur. C’est en m’arrêtant pour prévenir cette douleur à la cheville que j’ai pu faire cette rencontre inattendue. C’est en cessant de me croire indispensable que ma vie est devenue plus agréable et plus détendue… »

En écoutant ce qui se dit dans la souffrance, il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’être à l’écoute pour orienter son pas selon les signaux perçus. Dès l’instant où je prends conscience de mes résistances, tout mon corps se relâche et se détend. Ma vie devient plus agréable. Mes rigidités ne disparaissent pas pour autant. J’apprends seulement à en avoir conscience. Elles ont alors moins d’emprise sur moi et tout mon être gagne en liberté.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

S’autoriser à se faire du bien…

Les maladies que l’on cache sont les plus difficiles à soigner.
Proverbe chinois
Quand on ne sait plus ce qu’on aime. Quand on a l’impression de ne plus savoir ce qui nous fait plaisir et que tout fout le camp. Quand on a l’impression que la vie n’a plus de goût et que même se lever le matin est devenu une corvée. Quand le cœur n’y est plus et que tout nous demande un effort, c’est probablement que nous sommes en dérapage. Dans ces moments, s’autoriser à se faire du bien n’est pas si simple que cela. On a l’impression que tous nos repères ont disparu, qu’on ne se connait plus…
S'autoriser à se faire du bien

Le signe avant-coureur de cet état est bien souvent le sentiment de ne plus être sur la bonne route. Pour le pèlerin, c’est le sentiment d’avoir manqué une flèche au dernier croisement…

Sans se rendre compte, nous nous sommes lancés tête baissée. Nous avons foncé sans poser de questions, sans remarquer quoi que ce soit. La voie semblait toute tracée et pointer dans cette direction. Pourtant, ce n’était pas le bon chemin…

« En relevant la tête, alors que j’entrais dans le village, je me suis approché de la fontaine pour m’y asseoir et refaire le plein d’eau. Ce soleil de plomb me cuisait depuis des heures et me donnait soif.
Assis sur la margelle, dégoulinant de sueur, j’observais la place sans trop penser; mon corps était trop fatigué et il aspirait déjà au prochain albergue.
D’une main lasse j’épongeais la sueur sur ma nuque, pendant que mes yeux fouillaient la foule. Inconsciemment, ils cherchaient quelque chose : un repère, une indication, une flèche… Pourtant, rien ne venait rassurer ma halte. Les gens qui m’entouraient n’étaient pas ceux auxquels je m’attendais. Ils ne portaient pas de sacs à dos, ni bâtons de marche, ni chapeaux ridicules. Après quelques minutes à promener mon regard sur la place, j’ai repris mon sac et mes bâtons, décidant de risquer quelques pas de plus dans cette direction.
On met parfois beaucoup de temps à réaliser qu’on fait fausse route…
Dans la vie aussi.
Au départ, je poursuivais bien quelque chose, mais ici : je ne le sentais plus. Il me semblait l’avoir perdu de vue. Plus rien ne me parlait de ce qui m’avait mis en route. J’eus soudainement l’impression de m’enfoncer. Que chacun de mes pas devenaient plus lourds et demandaient plus d’effort. Remarquez, plus on s’enfonce, plus on s’isole et même les plus beaux paysages perdent de leur enchantement.
Dans la vie aussi. »

S'autoriser à se faire du bienParfois, on préfère s’illusionner sur la direction que nous avons prise pour ne pas toucher certaines souffrances; pour ne pas revenir en arrière, on préfère s’anesthésier de mille et une façons. On en vient alors à se faire du mal, en croyant se faire du bien.

La beauté du chemin de pèlerinage c’est qu’une fois parvenu à ce point, bien que nous soyons découragés, la solution devient évidente. Il n’y a pas d’autre choix et nous n’hésiterons pas : nous allons virer de bord! Ce n’est pas le bon chemin! C’est simple, non?

Dans la vie pourtant, il en va souvent autrement. Nous faisons preuve d’entêtement et d’obstination. Nous résistons avec force…

Plusieurs pèlerins diront : « C’est tellement plus simple sur le chemin! » Pourtant, ce n’est pas tellement le voyage qui fait la beauté du pèlerinage, comme l’état dans lequel se met le pèlerin pour le vivre. Le pèlerinage fait du bien parce que le pèlerin s’ouvre au bien-être. Il se dispose à cette attention quotidienne qui goûte chaque moment. Le pèlerinage est une disposition du cœur. Et s’autoriser à se faire du bien commence par cette prise de conscience : suis-je sur la bonne route? Poser la question, c’est déjà y répondre. Le principal comme pèlerin c’est d’en prendre conscience et de retourner sur sa route; se rappeler les repères qui orientaient notre marche.

Le pèlerin avance à tâtons, au « pif » comme qui dirait. Il fait confiance à quelques repères placés ici et là : un alignement de pierres, une flèche, un coquillage. Des repères qui seront signifiants pour lui, pas pour tout le monde. Le laitier et le boulanger n’ont pas à suivre les flèches jaunes, ce n’est pas leur chemin à eux. Chacun a ses repères, suffit d’apprendre à les reconnaître.Compostelle - flèche jaune

Dans notre quotidien cependant, il n’y a pas de flèches jaunes. Il n’y a qu’un ressenti pour nous guider, un ressenti qui est inscrit dans tout notre corps. En nous, c’est toute l’expérience du chemin quotidien qui vibre en résonance avec le sanctuaire qui nous interpelle dans notre être en marche.

Au début de sa route, de sa vie, le pèlerin se met en marche vers un sanctuaire bien concret. Il a besoin d’un signe tangible pour orienter sa marche : études, carrière, milieu de vie, habitat, relations, réussites, etc. Seulement, tôt ou tard, cette figure objectivable ne le satisfait plus et elle devra mourir pour que puisse naître « Le Sanctuaire », cet espace en soi qui relève davantage d’un état insaisissable, d’une posture de confiance, d’espérance, que de la destination.

Les signes de ce sanctuaire sont inscrits dans la chair du pèlerin. Ils sont inscrits dans l’expérience sensible de son humanité et le pèlerin est le seul à être capable d’en décoder le sens. Ce sont ses flèches jaunes à lui, celles qui donnent sens à sa vie. Celles qui le mettent en mouvement, qui le tirent en avant, lui donne un goût de meilleur.

S'autoriser à se faire du bienS’autoriser à se faire du bien, quand on ne sait plus ce qu’on aime, demande un retour en arrière, de rebrousser chemin. Dans ce mouvement, je pourrai reprendre contact avec ces expériences marquantes qui ont laissé des traces de bon goût dans ma vie. En revisitant ces moments, c’est toute une expérience sensible que je me réapproprie. C’est la possibilité d’une prise de contact avec des émotions oubliées qui peuvent dénouer l’impasse de mon présent. Rien n’est banal dans ce cas-ci! Tout mérite de s’y arrêter : le bon goût du chocolat chaud d’une grand-mère attentionnée, la balade en voiture du dimanche, l’odeur d’une maison, un vieux refrain, tout…

S’autoriser à se faire du bien, c’est marcher dans la clairvoyance de sa voie. C’est le chemin de la simplicité. Contrairement à tout ce qu’on a pu nous laisser croire ça ne demande pas d’efforts, mais de l’attention! De l’attention pour soi.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Ma vie comme une longue route.

S’ancrer dans la réalité, c’est croire par les pieds.
Bottes et Vélo
On se laisse souvent prendre par un rythme de vie qui nous bouscule, nous précipite et nous fait perdre de vue ce qui nous anime. On perd de vue la réalité de la vie, de sa vie, et son goût en devient amoindri. Une manière de vivre qui nous sert pourtant de norme et que nous définissons comme la « normalité ». Au milieu de tout ce brouhaha, de tous ces standards de vie orientés, de toutes ces exigences de rythme, de performance et de production, de tous ces conditionnements : est-ce véritablement la « normalité » à laquelle nous aspirons?

Compsotelle - Camino FrancesSans se rendre compte, nous nous soumettons inconsciemment à des règles et des obligations qui viennent ordonner notre vie et qui n’ont pourtant rien de réel : travailler 5 jours par semaine, prendre plaisir au magasinage, faire le ménage tel jour, s’obliger à un rythme de production au travail, manger à telle heure, sortir le samedi soir, fréquenter le gym, porter tel type de vêtement pour telle occasion, avoir différents couverts pour les repas, posséder telle marque de voiture, un statut social, des mondanités, un niveau d’études, devoir de faire ceci ou cela… Toutes ces règles, tous ces codes de vie que nous prenons au sérieux à différents niveaux, n’ont rien de réel et pourtant nous angoissons à l’idée de ne pas y correspondre!

Notre manière de vivre relève d’une véritable psychose sociale. La psychose fait perdre contact avec la réalité. Coupé du réel, nous entretenons mutuellement un mode de vie illusoire sans remettre quoi que ce soit en question, préservant ainsi une manière de vivre malsaine. Charles Bukowski écrivait dans son journal : « Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place, où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre, qui en plus lui demande d’être reconnaissant pour cette opportunité? » Vision amère de la réalité que portait Bukowski… Compostelle - Camino FrancesCependant, nous avons tous à un moment ou l’autre cet éclair de lucidité. Pourquoi l’écartons-nous toujours du revers de la main? Peut-être avons-nous peur d’y voir la profondeur de notre éloignement? Éloignement de ce qui nous habite profondément…

Qu’elle est la véritable nature humaine? À quoi sommes-nous appelés? Quel devrait être la norme qui balise ma route? Y a-t-il réellement une normalité uniforme à respecter?

Pour entrer dans ce questionnement, je vous propose un chemin tout simple : s’arrêter. Arrêter de s’agiter pour correspondre à des standards, reprendre contact avec le réel et goûter dans l’instant ce que nous ressentons. Dégager son espace-temps de l’illusoire qui nous attire dans son tourbillon chaque jour, qui nous fait croire que nous sommes indispensables et qui nous agite dans tous les sens pour correspondre à ces exigences que nous avons inventées. La réalité de la vie est toute simple. Et c’est très certainement cette manière de l’aborder, dans toute sa simplicité, qui éveille et bouleverse le pèlerin des longs chemins…

Compostelle - Camino FrancesPour s’ancrer dans la réalité, mon esprit doit se résoudre à prendre le temps. Vitesse et art de vivre ne font pas bon ménage. Chaque instant de ma vie est une expérience qui s’inscrit dans mon corps. Ce que je ressens, ce qui passe par mes sens, me parle de la réalité, de ma façon de la contacter. Voilà une norme qui devrait me parler, me révéler quelque chose de signifiant.

Être attentif aux signaux envoyés par nos cinq sens est notre première antenne pour syntoniser la réalité et orienter le bien-être que procure cette attention. Lorsque je suis attentif à ce que je ressens dans mon corps, je prends le temps de savourer et je suis plus à même de contacter les émotions qui m’habitent. Cette attention me permet de prendre conscience de ce qui me pousse à une certaine action ou réaction.

Étant en contact avec mon corps, je suis plus attentif aux émotions que je ressens et donnent goût à ce que j’expérimente dans l’instant présent. Cette présence d’esprit me renvoie aussi à d’autres expériences qui appartiennent à mon histoire de vie. Inconsciemment, ces liens viennent influencer ma manière de percevoir, de recevoir, ce que je suis en train de vivre. Aiguiser sa conscience à ces liens qui se tissent et nous rendent attentif à ce qui se joue en nous, devient un atout majeur pour vivre en qualité.

Compostelle - Camino FrancesDélivré de la « normalité », le pèlerin de long chemin, de par sa longue marche, jour après jour, aiguise son attention. Il devient plus présent à ce qu’il ressent : les sons, les paysages, les odeurs, les douleurs, le bien-être, les relations, toutes les sensations éprouvées dans son corps prennent du relief. Ce senti devient soudainement omniprésent et le pèlerin découvre, à travers cette attention, une précieuse alliée dans l’expérience de sa longue marche : elle le guide dans chacun de ses pas! C’est par cette attention que je sais ce qui est bon pour moi, que je prends la bonne décision, fait le bon choix. Plus j’y deviens présent, plus j’apprécie mon chemin.

Notre vie est une longue marche. Pourquoi ne pas en chercher l’expression naturelle et cohérente à travers ce que nous sommes? Notre corps est le véhicule de notre expression vivante. Il nous fournit tous les signaux pour bien vivre notre vie. Si nous lui accordons l’attention qu’il mérite, il nous guidera avec bienveillance sur le chemin de la vie.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté