Pèlerin ou randonneur?

Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi.
Jean Cocteau
Pèlerinage ou randonnée? Pèlerin ou randonneur? Randonneur ou marcheur?  Toutes ces pratiques se ressemblent mais ne parlent pas de la même réalité. Il existe plusieurs pratiques qui permettent de marcher autrement: marche afghane, marche nordique, marche rapide, marche banlieusarde… On parle même de marche pèlerine. Mais qu’en est-il au juste? Qu’est-ce qui les distingue? Qu’est-ce qui distingue une randonnée, d’une marche pèlerine, d’un pèlerinage de longue randonnée?

marcheurLe marcheur n’est pas un pèlerin, pas plus que le randonneur. Mais le pèlerin est à la fois marcheur et randonneur. De prime abord, le pèlerin n’est pas un sportif. Le sport vient en second lieu dans son expérience, même s’il n’est pas interdit de commencer randonneur pour terminer pèlerin; comme plusieurs l’ont affirmé d’ailleurs…

Lorsque l’appellation débute par marche, elle désigne l’activité de marcher pour ensuite qualifier ce type de marche : comment elle sera pratiquée. En ce sens, la marche pèlerine n’est qu’une marche qui s’apparente au pèlerinage, mais qui en définitive n’en n’est pas. Si c’était le cas, elle s’appellerait pèlerinage! En utilisant l’appellation marche pèlerine, il y a quelque chose que l’on cherche à éviter et qui fait que celle-ci ressemble davantage à de la longue randonnée. Ce quelque chose résiderait-il dans la profondeur du pèlerinage, la démarche intérieure qu’il implique? Le pèlerinage déplace autant intérieurement qu’extérieurement et cela peut être dérangeant. Dire marche pèlerine permettrait-il d’éviter ce dérangement tout en se donnant l’illusion d’être pèlerin?

Le randonneur est porté par le sport, le plaisir de la nature, le défi et, bien souvent, la contemplation. Le randonneur habite les grands espaces comme le coureur des bois. Il est d’abord un amant de la nature. Et c’est dans cet amour de la nature que pèlerin et randonneur se rejoignent. L’espace d’un instant, ils se retrouvent habités par le même vertige face à l’univers : cette sensation de plus grand que soi, cet espace de transcendance. C’est dans ces moments que plusieurs randonneurs ont affirmé être devenus pèlerins. Quelque chose d’autre les mettait soudainement en marche, à un autre niveau, et les attirait.

randonneurLa situation du marcheur est différente. Bien souvent passagère, l’aventure du marcheur ne dure que peu de temps. Elle vise au bien-être immédiat et ne s’inscrit pas dans la durée. La marche a quelque chose de ponctuel qui s’intègre à un art de vivre. Elle ne le questionne pas, elle en est le résultat. Jean-Jacques Rousseau y voyait d’ailleurs un espace pour s’évader, pour la rêverie… La marche est l’exercice quotidien d’une vie saine.

Le dynamisme du pèlerinage de longue randonnée, par contre, oriente le pèlerin d’une toute autre façon. Son dynamisme implique tout notre être dans une démarche qui est à la fois quête de sens et quête des sens.

Par la durée de cet exercice, le pèlerin reprend contact avec tous les plans de son humanité : physique, psychique et spirituel; l’un éveillant l’autre dans un effet domino. L’exigence physique du pèlerinage ébranle l’émotif du pèlerin, qui questionne alors le sens de sa vie : le spirituel. Se lancer dans un pèlerinage implique donc de se mettre en mouvement dans un processus qui donne du relief à sa vie, qui ouvre sur une perspective différente, qui engendre un questionnement intérieur.

Le pèlerinage de longue randonnée, tel que nous l’observons aujourd’hui, est ainsi un exercice qui s’inscrit dans la durée et la profondeur. Des dimensions qui le distinguent définitivement de la marche. Le pèlerin se met en marche pour répondre à quelque chose qui surgit du plus profond de lui-même, quelque chose qui le dépasse et l’invite à approfondir son expérience vivante. Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de la randonnée qu’il s’aventure sur routes et sentiers. S’il se met en marche, c’est qu’il cherche, à travers cet exercice, une réponse à ce qu’il est. Une réponse qui va bien au-delà de la quête narcissique, égotique, du moi.

pèlerinsBien plus qu’un exercice de croissance personnelle, le pèlerinage de longue randonnée vise une rencontre avec l’espace Vivant, ou espace divin, qui  traverse le pèlerin. Le pèlerin est celui qui se met à l’écoute de cet espace, de ce qui se joue en lui, de ce qui résonne au plus profond de sa chair. Le pèlerin se fait le pisteur des signes vivants qui l’habitent. Il en cherche les traces qui orienteront sa vie et lui donneront bon goût. Si le pèlerin se rend attentif à ces signes, c’est qu’il cherche à en déceler la volonté. Il cherche à orienter sa vie selon l’élan de vie qui le traverse, selon ce qui le fait vivre. Conscient de cet enjeu, le pèlerinage relève alors davantage de l’expérience que de l’exercice. Il faut le vivre pour le saisir.

Au cœur de ces déambulations, marcheurs, randonneurs et pèlerins se croisent. Ils marchent aux frontières d’un même univers, habités par des préoccupations qui se font proches les unes des autres. Cependant, il faut retenir que c’est dans l’intention que porte le pèlerin que celui-ci se distingue. Sinon, il n’y aurait pas raison de se poser la question et le pèlerin n’aurait alors pas lieu d’exister. Nous demanderions alors : marcheur ou randonneur? Si je suis pèlerin, c’est qu’il y a une différence et c’est en elle que réside toute la richesse du pèlerinage.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

La boussole du pèlerin

« Je n’ai pas choisi
C’est ni le besoin, ni l’envie
J’ai cette force au fond de moi
Qui me porte vers toi. »
Michel Sardou
Ces paroles sont tirées d’une chanson de Michel Sardou. Elle s’intitule Loin. Loin en temps? Loin en distance? Peu importe. C’est ce vers quoi il tend, il se sent appelé. C’est une pulsion intérieure, une attraction qui le dépasse. Comme l’aiguille de la boussole qui pointe vers le nord. Comme le saumon qui remonte la rivière pour aller frayer. Comme la petite tortue à peine sortie de l’œuf qui se dirige courageusement vers la mer ou l’oisillon qui se lance du haut du nid pour déployer pour la toute première fois ses ailes. Cette chanson parle de cet élan intérieur qui nous habite et nous aiguille sur notre route de vie. Elle nous dirige immanquablement vers ce qui nous fait vibrer, vers ce qui donne bon goût à notre vie.

la boussolePour certains, c’est la musique. Pour d’autres, le jardinage, la moto, le vélo, la danse, la photo. Pour le pèlerin, c’est l’appel du sanctuaire. Ce point d’arrivée, cette finalité qu’il s’est fixée sans savoir pourquoi il s’y rend et qui pourtant l’attire et l’incite à avancer. Il s’y rend à pied. Ses parents et amis ne comprennent pas sa démarche. Pourquoi partir si longtemps? Pourquoi se donner tant de misère? Pourquoi marcher tous ces kilomètres? Mais pour le pèlerin, il y a cette voix intérieure qui lui dit que c’est sa route; que ce pèlerinage, cette longue marche, il doit la vivre car elle est un pas de plus vers cet avenir qu’il désire concrétiser mais qu’il n’a pas encore défini. Tout comme le pèlerin qui trouvera sa réponse en allant vers le sanctuaire, cet édifice religieux, le pèlerin de vie découvrira le sien à travers sa passion.

Nous avons tous un jour dit : « Je ne sais pas pourquoi j’aime ça, mais j’aime ça. Ça me fait du bien; Ça me défoule; Ou encore : Ça me détend… ». C’est à ce « je ne sais pas pourquoi » qu’il faut s’attarder.  Sans le comprendre, il faut savoir le ressentir, l’identifier et l’écouter. Comme le pèlerin qui chaque jour fait un pas de plus, pour se rapprocher de son sanctuaire, le pèlerin de vie qui écoute son élan intérieur pose quotidiennement des actions qui le rapprocheront de son sanctuaire de vie; cet espace dans lequel il s’épanouit et se réalise, cet espace qui donne un sens à sa vie. La Voie du St-LaurentComme le sanctuaire du pèlerin, le sanctuaire de vie que nous chérissons est loin. Il faudra du temps, de la confiance et de la persévérance pour l’atteindre.

Plusieurs personnalités connues et admirées ne sont généralement pas des êtres d’exception. Ce sont bien souvent des personnes comme vous et moi qui sont allées au bout de leurs rêves, qui ont fait preuve de conviction, de détermination et de foi. Il n’est pas question de talent, ni de réalisation extraordinaire et inédite. Il est question de suivre pleinement la voie/voix qui nous appelle et qui fait écho en nous. Ne perdez pas le nord, … vous pourriez vous perdre! Consultez votre boussole intérieure, elle sait où aller!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Le chemin: une expérience qui traverse le pèlerin

Le véritable voyage de découverte
ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages,
mais à avoir de nouveaux yeux.
Marcel Proust
Qu’est-ce qui fait que le pèlerinage est si populaire aujourd’hui? Que pouvons-nous bien trouver à cette activité? Partir avec son sac à dos et marcher pendant des jours et des jours. Traverser monts et vallées, s’échiner sur mille et un sentiers, qui aurait cru que j’aurais pu aimer cela? Moi qui ne pratiquais aucun sport et passais le plus clair de mon temps le nez dans les livres… à rêver de voyager.

trottoir de boisD’aussi loin que je me souvienne, me lancer sur les grands chemins a toujours été pour moi comme un appel, un désir profond. Mais bien au-delà du sac à dos et d’un goût démesuré pour le voyage, il y avait quelque chose qui m’appelait au plaisir de la découverte : l’inconnu de la route, l’émerveillement face au monde, le plaisir des rencontres, la simplicité des gestes… Tout cela faisait partie de l’expérience, de l’attirance qui suscitait cet élan en moi. Tout était dans le mouvement finalement.

La frontière est mince entre voyage et pèlerinage. Le voyage devient pèlerinage dès l’instant où notre route nous questionne, nous interpelle. En pèlerinage, le chemin va bien au-delà de ce qui porte mes pas. Le chemin est une expérience qui nous traverse, une expérience qui nous renverse, une expérience qui nous déplace et nous oblige à garder l’œil vif, l’oreille alerte; l’esprit et le cœur ouvert. Tous nos sens sont en éveils. On se sent vivant! Et il y a une joie profonde dans ce ressenti, à goûter ainsi la vie.

marcher pieds nusLa joie d’être pèlerin… Loin de m’étonner, cette joie m’est apparue comme une vérité du pèlerinage. De cette expérience qui me traverse, elle est sans aucun doute l’interpellation la plus frappante : le pèlerin est heureux! Peu importe ce qui l’a mis en route : son malaise, sa détresse, le deuil, la souffrance qu’il porte; sur le chemin, le pèlerin se redécouvre une joie de vivre en toute simplicité. Et cette joie qui lui revient grandit, simplement en marchant.

En prenant la route, le pèlerin a quitté sa demeure, ses craintes, ses illusions. Il s’est libéré de ce qu’il possède, ou de ce qui le possédait. Et, oh surprise! Cela lui fait du bien. La joie ressentie lui fait transcender les difficultés de sa vie. Il voit la vie sous un autre angle. Le monde n’a pas changé, seul son regard est transformé. Et cette joie s’empare de lui, une joie saine qui n’a rien à voir avec la culture du « fun » d’aujourd’hui; une joie qui mène ailleurs que dans une fuite extatique. En elle réapparaît chez le pèlerin contemporain, ce que Nietzsche reprochait aux chrétiens d’avoir perdu. Le pèlerin affranchit des brimades et réprimandes du religieux d’une certaine époque, d’une église austère et sans joie, peut redécouvrir la joie de vivre qui est à la base du christianisme. Une joie simple qui fait vibrer le pèlerin dans tout son être et en laquelle, il se sent appelé à offrir le meilleur de lui-même. Cette joie le libère et le met en mouvement à tous les niveaux de sa vie : physique, psychique et spirituel. Dans son corps, c’est une vitalité renouvelée qu’il expérimente. Dans sa tête, l’oxygénation du corps en action suscite un meilleur état d’esprit. Spirituellement, tout ce ressenti donne du goût à sa vie. Sa vie prend du sens à travers ce qu’il éprouve en pèlerinage.

joie marcherVous tous, qui avez expérimenté le pèlerinage, êtes capable de reconnaître la vérité de cette joie à être en marche. Nous l’avons tous éprouvé. Malgré les courbatures, les ampoules et les coups de soleil, nous avons tous pris plaisir à cette longue randonnée. Toutefois, nous sommes tous revenus avec la même difficulté. Comment faire le transfert dans mon quotidien? D’où me venait cette joie? Qu’est-ce qui la véhiculait? Comment faire pour que ce bien-être persiste?

Après y avoir réfléchi, et m’être observé sur la route, trois choses m’apparaissent à la source de cette joie. (Nos amis français en seront bien heureux.) En pèlerinage, le pèlerin habite un contexte qui suscite un état d’esprit lui permettant d’expérimenter ce qui lui manque le plus dans sa vie de tous les jours : liberté, fraternité et égalité.

Le pèlerin apprivoise sa liberté. Lentement, il s’autorise une liberté qu’il ne se connaissait pas. À travers elle, il se donne le droit d’être lui-même, de vivre en cohérence avec ce qui l’habite. Il s’affranchit d’un cadre de vie qui étouffait la vie en lui.

Sur le chemin, en route vers le sanctuaire, le pèlerin expérimente la fraternité. Une fraternité qu’il ne rencontre plus que très rarement, même au sein de sa propre famille. Au fil de ses pas, il construit un lien de confiance avec l’humanité. Il découvre qu’il pourra toujours compter sur une présence aidante, un accueil chaleureux.

Enfin, le pèlerin apprend à vivre sans discrimination. Il n’y a plus ni mécanicien, ni enseignante, ni médecin. Les races et les cultures se mélangent. Il vit des relations humaines sans jugement, sans hiérarchie, d’égal à égal.

chemin forêtLe pèlerinage nous défait peu à peu de ce qui nous déshumanise. Il nous ramène là où il fait bon vivre : dans la possibilité d’être soi-même, sans artifice; dans la possibilité d’un vivre ensemble épanouissant. Le pèlerinage offre un espace où retrouver confiance en l’humanité, un espace où il fait bon vivre. Cette expérience, cette saveur de la vie, il est possible de la ramener chez nous. Elle n’existe pas seulement sur les sentiers de pèlerinage. Il suffit de s’observer. Lorsque je suis en marche vers le sanctuaire, une transformation s’opère en moi. Je ne suis plus dans le même état d’esprit. Je ne suis plus régi par les mêmes règles, les mêmes lois. Je m’ouvre à un autre possible.

Alors, quelles sont ces lois qui me régissent et me ramènent à la vie, à la joie de vivre? Il n’y a pas une réponse, mais une multitude de réponses. Des réponses en mouvements, changeantes, évolutives. Il n’y aura jamais une réponse définitive. Le pèlerin est en marche, sa réponse en processus. Elle est là, quelque part en nous, inscrite dans notre chair. Elle s’apprivoise de l’intérieur. C’est elle qui nous tire en avant et nous appelle au déplacement. Elle qui nous conduit vers notre sanctuaire : cet espace appelant le meilleur en chacun de nous.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Se libérer pour mieux récolter

Il en faut vraiment peu pour être heureux,
Vraiment très peu pour être heureux,
Il faut se satisfaire du nécessaire.
Baloo
À l’aube de la civilisation, Confucius, ce grand philosophe chinois, disait : « Un bol de riz à manger, de l’eau à boire et mon bras replié en guise d’oreiller, et me voilà heureux ».  Une façon toute simple de dire que le bonheur est à portée de main à qui souhaite y goûter. Aujourd’hui, ce même message est encore juste, pourtant, tout autour de nous tente à grands coups de publicités et de slogans de nous convaincre que le bonheur s’achète et se possède. Alors pris dans cette frénésie du « toujours plus » pour « plus de mieux-vivre », nous encombrons nos vies de toutes sortes de choses qui finissent par nous éteindre, nous étouffer, nous rendre malade. En ce début de printemps, faisons un peu de ménage dans tout ce qui nous alourdit l’existence!

pèlerin surchargéCeux qui déménagent vous le diront tous : on accumule bien plus d’objets que ce dont nous avons réellement besoin. Et une multitude de ces accessoires dorment et s’empoussièrent dans un racoin de la maison, inutiles, désuets, parfois même brisés. Pourtant nous les conservons. Au cas où.  Nous avons souvent plusieurs exemplaires d’un même outil. Le dernier étant toujours plus performant ou plus joli. Et que dire de la garde-robe! Certaines personnes ont tellement de vêtements ou d’accessoires qu’elles en oublient ce qu’elles ont et manquent de jours ou d’occasions pour les porter. Tout ce surplus, ce superflu, pèse sur les épaules de ceux qui le possèdent. Que cache-t-il? Pourquoi s’attacher à des biens matériels? Pourquoi est-il difficile de s’en départir? Donnez. Faites circuler. Libérez-vous de l’espace. Il est mieux posséder peu et de l’apprécier plutôt que de s’attarder à ce qu’on n’a pas et se rendre malheureux d’être envieux.

Et puis il y a le temps. Ce concept abstrait que l’homme a inventé pour s’outiller et organiser son quotidien et qui aujourd’hui, sournoisement, a pris le contrôle de nos vies. Les agendas sont surchargés par tous les rendez-vous, les activités sociales, les loisirs et les obligations familiales qui s’ajoutent à l’horaire de travail et à la routine de la maison. Même les vacances sont planifiées. Chaque heure est remplie alors que ce que nous recherchons c’est du temps. Désirez-vous vivre toutes ces activités qui vous précipitent vos journées? Les avez-vous choisies? liberté - cageAppréciez-vous le rythme auquel s’écoulent vos semaines? Vous sentez-vous dépendant de votre agenda? Que signifie ce besoin d’être constamment occupé? Pourquoi ne pas vous offrir le pouvoir et le plaisir de choisir comment utiliser le temps? Déterminez ce qui accapare votre temps et que vous pourriez reconsidérer autrement. Libérez-vous des espaces de temps dans votre vie. Laissez-vous un temps pour ne rien faire. Offrez-vous ce vide qui permettra à une nouvelle opportunité plus séduisante de germer.

Le ménage extérieur est souvent celui que nous avons de la facilité à faire. Il nous est bénéfique sans pour autant être trop menaçant quant aux changements qu’il peut entrainer. Le ménage intérieur par contre, celui que je fais en moi, est de loin le plus efficace, bien qu’il soit plus ardu à réaliser. Bien plus long que de trier une pile de vêtements ou de faire l’inventaire du garage, le ménage intérieur requiert une franchise envers soi-même. Tout ce que je possède m’attache et m’empêche d’être libre. Tout ce que je possède, ultimement me possède car je m’y accroche. Et tout ce à quoi je m’accroche éventuellement peut devenir une source de souffrance, que je m’inflige de par la relation de dépendance que j’ai établie et que j’entretiens. Emploi, situation sociale, relation amoureuse ou amicale, image projetée de soi, sécurité financière, apparence physique, famille… Autant de possibilités d’attachement et de dépendance. Le ménage intérieur est personnel. Je dois me demander : qu’est-ce qui me pèse lourd dans mon sac de vie? jeune pousseQu’est-ce que je fais pour les mauvaises raisons, ou même pour des raisons qui ne sont pas les miennes? Qu’est-ce que je porte dans mon sac de vie qui ne m’appartient pas? De quoi j’aimerais me libérer? Qu’est ce qui étouffe la vie en moi? Et pourquoi je m’y accroche?

Le printemps est la saison d’un renouveau, d’une renaissance. Prenez le temps de reprendre contact avec vous-même. Remonter à votre source, à ce qui fait votre essence même et mettez en place des conditions qui favoriseront l’épanouissement de votre être. Allez-y enlevez les mauvaises herbes et faites de la place pour semer ce que vous désirez récolter!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Nos blessures vont si bien ensemble!

La clarté ne nait pas de ce qu’on imagine le clair,
mais de ce qu’on prend conscience de l’obscur.
Carl Gustav Jung
Ah, les blessures du pèlerin! Elles sont nombreuses et de toutes sortes! Pas toujours physiques, elles sont parfois morales aussi. Après une longue journée de marche, le soir venu, chacun frotte son petit bobo en riant, en souriant, en grimaçant. Parfois même… en pleurant. Les blessures nous parlent, c’est certain, mais elles communiquent entre elles aussi. Elles nous rassemblent dans la quête d’un meilleur qui parle à travers nos corps.

Randonneurs fatiguésQuand la journée de pèlerinage prend fin, on voit, un peu partout dans l’auberge, des petits groupes se former. Chacun se regroupe selon sa blessure. Ceux-ci soignent leurs ampoules. Ceux-là s’échangent des crèmes. De ce côté-ci, on s’offre des massages. Dans un autre coin, on se raconte les hauts et les bas de la journée, certaines blessures du passé qui commencent à remonter… Les blessures du pèlerin sont multiples : ampoules, douleurs musculaires, épuisement, coup de soleil, déshydratation, etc. Mais il y a aussi toutes ces blessures par orgueil, par ennui, par déception, par rejet… Les blessures du chemin, même si on n’en garde que très peu de souvenir, font partie du voyage. Elles sont l’enjeu de la résolution du pèlerin. En elles, le pèlerin se découvre et se résout comme une équation. En elles, je découvre mon rapport à la vie, à l’autre.

Le pèlerinage nous plonge profondément en nous. Notre agitation quotidienne ayant disparue, nous voilà face à nous-même, nu devant l’autre. C’est dans ce face à face que nous allons nous éveiller, nous entraider. Et c’est ce qui fait la beauté du chemin ! enfantsSur la route, les pèlerins sont attentifs à ce qui se joue non seulement en eux, mais aussi autour d’eux. Sensibles à cette réalité, de l’être blessé qui s’est mis en marche en quête d’un meilleur, les pèlerins prennent soin les uns des autres.

Étrangement, nos blessures nous rassemblent. À travers elles, nous nous épaulons, nous nous encourageons, nous nous observons. Elles nous obligent à l’introspection : pourquoi ne me suis-je pas arrêté pour faire le plein d’eau? Pourquoi ne me suis-je pas reposé quand c’était le temps? Pourquoi n’ai-je pas mis de crème solaire? Pourquoi ai-je marché si longtemps? Toutes ces questions, que mes blessures allument, en disent long sur mon rapport à la vie, mais aussi, sur mon rapport aux autres. Si je me blesse de cette manière, c’est que je suis le résultat d’un milieu et d’un parcours de vie qui m’a incité à me construire dans un tel comportement. Personne ne cherche la souffrance! Pourtant, il y a des souffrances que j’aurais pu éviter si j’avais eu conscience de certaines blessures qui me viennent de mon histoire de vie.

ourson pelucheDans le quotidien de nos vies, la blessure nous tend un piège. Elle ne nous rassemble pas toujours pour les bonnes raisons. C’est une des premières prises de conscience que fera le pèlerin. Il arrive souvent que dans l’ajustement de nos blessures, nous entretenions, mutuellement et inconsciemment, nos souffrances. On se complète à travers la douleur, souvent à bon escient, malheureusement parfois aussi, on s’y meurtri davantage. Inconsciemment, je cherche celui, celle, qui me fera souffrir; qui entretiendra cette manière d’être en relation que j’ai développée pour compenser mes blessures. Comme s’il me convenait d’avoir quelqu’un dans mon entourage qui saura mettre le doigt sur le bobo et peser juste assez fort pour me faire réagir.

Celui ou celle qui a une mauvaise estime trouvera la personne qui saura maintenir sa posture de mal-aimé. Celui ou celle qui a été élevé dans la critique, et qui en a souffert, trouvera facile de se coller à une telle personne pour la critiquer en toute aisance. Celui, celle qui a de la difficulté à assumer ses responsabilités trouvera la personne qui le prendra en main. Celui, celle qui a besoin de se sentir utile et se sent responsable de tout, se fera un plaisir de « venir en aide » à cette personne. Deux personnes en manque d’amour se trouveront aisément, puisqu’elles cherchent toutes les deux ce que l’autre ne peut pas leur offrir. Inconsciemment, ma blessure cherche à être entretenue.

Comment se sortir de cette impasse? D’abord prendre conscience de ce rapport à l’autre. Tant que ma blessure demeure inconsciente, je cherche ce qui lui répond et la maintient. C’est ma zone de confort. Je me reconnais dans ces moments. Ma réaction me rassure. foule rassembléeJe suis en terrain de connaissance. Mais est-ce le chemin que je veux suivre? Méfions-nous de ces situations qui nous blessent, nous agressent, et auxquelles nous nous attachons, de ces blessures que nous entretenons. Si souvent on se regroupe pour se faire du bien, il arrive parfois que nos blessures vont si bien ensemble qu’elles se retrouvent pour se faire souffrir. Prendre conscience de ses blessures devient ainsi le premier pas sur le chemin de la libération.

La souffrance n’est pas inutile dans nos vies. Elle possède un langage qui est à la racine de notre humanité et permet d’en baliser la route en vue d’un bien-être. Refuser de voir sa blessure, ce serait comme s’entêter à suivre les X rouges sur le chemin de Compostelle : ça ne ferait que nous éloigner davantage de ce que nous recherchons.

Si le pèlerin se met en route, c’est pour traverser sa souffrance, la regarder en face et s’en libérer. S’il se met en route, c’est pour se mettre à l’écoute de son sanctuaire intérieur et atteindre cet espace de plénitude.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le pèlerin provoque les miracles du chemin

Il meurt lentement celui qui ne se laisse jamais aider.
Pablo Neruda
Le mois que nous venons de passer en compagnie d’Ann Sieben nous le démontre bien : le pèlerinage suscite un élan communautaire incroyable. Vous avez été nombreux à vous laisser prendre par cet élan que ce soit en offrant votre hospitalité, en vous rassemblant autour de cet événement, pour marcher avec nous, ou encore pour nous accueillir. J’entends Brigitte me dire : « le pèlerinage génère du communautaire! », et elle a raison! À travers le pèlerinage se redécouvrent toutes les racines d’un vivre ensemble où il fait bon se retrouver, partager, prendre le temps. Des liens simples, sans attente. Une présence aimante.

PèlerinageLe pèlerin appelle la rencontre, invite au sourire, au partage. Qui n’a pas eu le goût de faire quelques pas avec le pèlerin? Le pèlerin nous interpelle dans notre fibre sensible et humaine. Parfois même, il incite à la confidence. Il fait germer en nous des élans de générosité et met en branle tout un réseau d’entraide.

Combien de fois l’avons-nous expérimenté sur La Voie du St-Laurent, ou ailleurs! Les gens s’arrêtent pour discuter, offrir de l’eau, une barre-tendre… Parfois c’est nous qui demandions et qui, au final, recevions le triple de ce que nous avions demandé. Je me rappelle cette dame de Cap-aux-Os chez qui nous avions fait une halte. Nous avions demandé s’il était possible d’utiliser leur table de pique-nique pour nous reposer. Une fois les sacs à dos déposés, la dame s’est mise à jaser et poser des questions sur notre démarche. Après quelques minutes d’échange, elle et son mari apportait du café pour tout le monde. Une halte toute simple qui s’est transformée en rencontre amicale et dont nous gardons un merveilleux souvenir. Nous avons des dizaines d’histoires comme celle-là à raconter. Pourtant chacune d’entre elles a quelque chose de particulier, un lien du cœur…

CommunautéLe pèlerin avance lentement. Par sa lenteur, il devient accessible et… dérangeant. Un pas après l’autre, il avance et occupe notre champ de vision pendant de longues minutes. Inévitablement, des questions surgissent en le voyant approcher. Dès l’instant où nous l’apercevons son allure questionne, sa démarche interpelle. Même si plusieurs n’ont pas la fibre pèlerine et qu’ils n’ont pas l’intention de se lancer sur les grands chemins, la simple vue du pèlerin met en route notre pèlerin intérieur et ravive la flamme de notre humanité : « Il doit être fatigué? Il doit avoir faim, avoir soif? » Nous sommes curieux : « Qu’est-ce qu’il fait là? Pourquoi cette marche? Où va-t-il? » Et parfois l’entreprise nous dépasse : « Il est fou ou courageux! »

Dès qu’il s’approche, on sent le lien qui se crée, l’électricité qui passe. On ne peut éviter le bonjour et le sourire amical du « peregrino », celui qui marche en terre étrangère. En effet, le pèlerin est seul et s’avance sur un territoire inconnu. Hors de ses repères usuels, il devient vulnérable. Il a besoin de l’autre. C’est le cœur de sa démarche : faire confiance à celui qu’il croise sur sa route. Sans cette confiance, impossible d’avancer. Cette rencontre est la seule aide qu’il puisse espérer sur sa route, et c’est là que toute la magie du pèlerinage s’opère. EnsembleLe pèlerinage incite à la rencontre, à l’ouverture, à l’entraide. Il active et ravive notre humanité. Il rassemble. Autour d’une seule personne, tout un groupe se mobilisera pour offrir son aide et soutenir ce projet…

Le pèlerinage fait tout un travail de fond qui incite et ravive les liens puissants du communautaire. Le pèlerin dans toute sa vulnérabilité n’a qu’une seule force et elle se trouve dans le tissu communautaire qu’il ébranle sur son passage. Il nous interpelle au plus profond de notre être. La présence du pèlerin sur nos routes a un impact positif et social immense : il réactive les liens qui rendent sensible à l’autre. Le pèlerin provoque les miracles du chemin. Oui, mon amour, tu as raison : « le pèlerinage génère du communautaire », c’est merveilleux!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

La paix, un pas à la fois

Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde.
Gandhi
Chaque personne qui choisit de vivre en pèlerin, même l’espace d’une fraction de vie, porte en lui l’objet d’une quête personnelle. C’est cet appel intérieur qui l’amène à se déplacer et l’entraine dans une démarche de remue-ménage intime à la recherche du meilleur de lui-même. Plus l’objet recherché se précise et plus le pèlerin l’actualise et le fait rayonner autour de lui.

La Voie du St-LaurentAnn Sieben, cette pèlerine que les Français ont baptisée « la pèlerine d’hiver » et que les Québécois se plaisent à surnommer « la pèlerine des neiges », ingénieure nucléaire de profession, s’est un jour retrouvée attirée et inspirée par la vie pèlerine.  Écoutant son élan intérieur, elle décide de se consacrer au pèlerinage. Chaque année, elle part marcher durant 4 à 6 mois les routes qui ont marqué l’histoire des peuples. Aujourd’hui, rendue à son 9e pèlerinage, elle a bien défini l’objet de sa quête. Quand on lui demande pourquoi elle marche, elle répond : Jésus a dit aime ton prochain comme toi-même. Mais comment peut-on on « aimer son prochain comme soi-même » sans partir à la rencontre de ce prochain?

s'adapterCelui qui part pèleriner ouvre ses horizons, ouvre son esprit et accueille la nouveauté et la différence avec plus de souplesse et de sagesse. Celui qui cherche à vivre pleinement l’expérience de pèlerinage se verra graduellement s’adapter et s’accorder avec son nouvel environnement de vie pour y vivre en harmonie. Son besoin de bien-être personnel l’amène à considérer l’extérieur avec sensibilité pour être capable de se créer un nouvel équilibre.

Au cours de son pèlerinage en Russie, Ann s’est retrouvée extrêmement malade. Mangeant ce que les habitants de la région lui offraient, elle repassait en mémoire les aliments ingérés. La douleur devenant insoutenable, elle dû arrêter sa marche pour rencontrer un médecin. Celui-ci lui dit alors que le malaise ne venait pas de ce qu’elle avait mangé mais plutôt de ce qu’elle n’avait pas mangé : une carence en vitamine. Étant dans une région pauvre du pays, en plein hiver, elle aurait dû manger certains aliments plus gras qui permettent à la digestion de se faire. Mais ces aliments n’étant pas attrayants, et ne sachant pas pourquoi les habitants en mangeaient, elle les avait évités.

Dans un petit village pauvre, Ann a assisté à un anniversaire. Elle fut surprise de constater qu’au lieu de se donner des cadeaux, les habitants de cette région ont pour tradition de s’offrir une lettre ou un poème. Ces messages sont indiades paroles touchantes teintées d’amour que bien souvent nous n’aurions jamais pris le temps de dire. Elle me raconte cette anecdote de pèlerinage, me disant combien les gens que nous croyons pauvres sont parfois bien plus riches que nous le pensons.

À la frontière d’un des pays du Maghreb dans le nord de l’Afrique, voulant traverser ce pays en état de guerre pour suivre sa route, malgré qu’elle soit une femme, malgré qu’elle soit chrétienne, les douaniers ont écouté sa demande. Ils lui ont dit de revenir le lendemain, le temps qu’ils échangent sur la situation. Le lendemain, lorsqu’elle s’est présentée, ils lui ont ouvert la porte et lui ont offert un café, le temps d’échanger et de la conseiller quant à la réalité du pays dans lequel elle entrait. Leur rencontre, ponctuée de moments de rires, s’est terminée sur des encouragements pour la route à venir.

Chaque pèlerin a vécu sur sa route une rencontre qui l’a marqué. Une chance inouïe, un miracle du chemin, un être exceptionnel : les mots manquent à celui qui le vit tellement il en reste bouche bée. Pourtant l’être humain est naturellement bon. En pèlerinant, en se rendant vulnérable, on le découvre car on permet à l’autre de donner forme à cette bonté. La coexistrencontre avec l’autre est un pas essentiel pour marcher vers la paix. Prendre conscience que nous avons chacun une partie de vérité, une façon de penser différente, qui est influencée par la vie que nous menons. Développer une tolérance mutuelle basée sur une meilleure compréhension et une acceptation de l’autre dans ce qu’il est différent de soi. Faire quelques milles dans les souliers de l’autre et l’accueillir sans juger.

Ann, à travers sa marche, invite à avoir confiance en l’étranger. Ainsi, elle nous dit : La paix dans le monde est une chose pour les grands de ce monde. La paix entre chacun de nous est l’affaire de nous tous. Pâques est ce temps de l’année où il fait bon revivre. C’est un temps de remue-ménage intérieur. Vous, pèlerin dans l’âme, quel est Bottes et Vélo - Emblêmel’objet de votre quête?

Brigitte Harouni

Agrandir par en-dedans

Jeune, j’aimais courir, sauter, faire des bonds et cabrioles…
On ne peut danser sans cet amour de l’espace…
Gene Kelly
On finit tous par manquer d’espace. Les objets s’accumulent sans cesse dans nos vies. Mais vient un temps où on a beau faire des pieds et des mains, il n’y a plus rien à faire : l’espace nous manque! Le garage est plein, le sous-sol refoule jusqu’à la porte du palier, les placards débordent, la trappe du grenier n’ouvre plus. Dans ces moments, il n’y a plus qu’une seule solution : agrandir par en-dedans!

Grands espacesAgrandir par en-dedans? Oui! Créer de l’espace neuf pour que circule librement ce que nous croyons posséder et qui finit trop souvent par nous posséder : se désencombrer! Le désencombrement est à la base de l’expérience pèlerine. Vider l’excédent de notre sac à dos. Le vider de nos insécurités, de nos inquiétudes, de nos peurs, pas seulement pour l’espace que cela génère, non, pour habiter ce vide l’espace d’un moment.

On le sait tous, la nature a horreur du vide et il n’y a rien de plus naturel qu’un humain. Nous avons tous peur du vide. Il nous donne le vertige. Il nous ébranle jusque dans nos entrailles. Cette absence nous fait souffrir. Alors, pour ne pas souffrir, nous la faisons taire en la comblant rapidement. Curieusement pourtant, nous souffrons tous d’engorgements. Nos vies débordent de partout, souvent à l’excès, et pourtant notre trop-plein parle continuellement d’un manque que nous comblons sans arrêt. Nous faisons toujours plus par peur du manque. Nous sommes si ancrés dans cette manière de faire, qu’il ne nous viendrait même pas à l’esprit de faire moins pour être plus…

Pourquoi? Dans l’absence, je crains la souffrance. Dans le vide, je suis confronté à moi-même, à mes sens, à mes sentiments. Dans l’espace de l’absence, je m’expérimente sans artifice : rien pour enjoliver, maquiller, illusionner. Je me retrouve face à moi-même. Un face à face dans lequel mon esprit aura pour premier réflexe de s’emballer : « Je dois faire quelque chose! » Vite combler ce vide intérieur, le faire taire rapidement. Le malaise qu’il provoque est si grand, si inconfortable, que je ne peux le tolérer. On ne m’a jamais appris à vivre avec le manque. On ne m’a jamais appris à faire connaissance avec lui. On m’a appris à le craindre. Je l’ai toujours fui. La seule réaction qui me vienne est celle de le combler : combler le vide de mon estomac, le vide de mes silences, le vide de ma tête, le vide de mon cœur, le vide de ma solitude, etc. Tous les vides, je les comble naturellement et rapidement.

PlagePourtant, les pays qui éprouvent les plus grands vides matériels, et dont les besoins de base sont parfois difficilement comblés, ont le plus bas taux de suicide. Alors que nous, pays nord-américains et européens, comblés dans tous nos excès, avons le plus haut taux de suicide. Est-ce bien le vide qui fait souffrir?

Avons-nous déjà pris le temps d’habiter nos manques, de nous familiariser avec eux? En eux se cachent toute une richesse qui pourrait contenir le goût de la satisfaction. C’est dans l’espace de ce vide qu’une vérité cherche à se dire. Toutefois, cette vérité je ne l’entendrai pas si je m’empresse de faire taire la sensation qu’elle fait naître en moi. Il est facile de berner mon corps… Combien de fois avez-vous entendu cette expression : « manger ses émotions »?

Par le vide que je crée en moi, je crée l’espace nécessaire pour que la vie circule librement et de manière satisfaisante. C’est par le vide de mes poumons que je peux respirer. Si je retiens mon souffle, par peur de manquer d’air, et ne fais qu’avaler l’air sans jamais expirer, je vais mourir. Même chose si je cherche à combler l’espace de mes poumons sans consentir à réfléchir ce désir d’air. Je pourrais alors les combler d’eau simplement pour les combler. C’est-ce qui se produit d’ailleurs si je suis sous l’eau et que je manque d’air. Mon corps cherche à respirer malgré tout. Je dois non seulement consentir au vide de ma respiration pour combler mon désir de vivre, mais aussi le combler avec ce qui me fera vivre.

Par ailleurs, et paradoxalement, franchir la limite stressante de l’absence permet de réduire de manière considérable notre stress. Nous générons une grande part de stress à refuser d’entrer dans l’inconfort du manque. Nous sommes toujours dans l’action. Et si la solution était dans l’inaction? Pourquoi ne pas laisser le cours du temps me désencombrer? Laisser le temps faire son travail sans chercher à remplir l’espace qui vient de se vider. Danser la vieLaisser s’installer un vide qui me donnerait à entendre ma vie autrement qu’à travers les clichés de la consommation et des médias. Couler avec le fleuve de la vie, sans chercher à retenir par peur du manque…

Agrandir par en-dedans, se désencombrer, permet de redécouvrir l’immensité, la grandeur de notre intériorité, tout l’espace de notre sanctuaire intérieur. Comme le danseur, pour que ma vie danse, j’ai besoin d’espace en moi et autour de moi. Le plaisir est dans l’espace désencombré. Désengorgé du dedans, je peux entrer en contact avec mes sens, mes sentiments, mes émotions. Dans le silence du vide qui m’habite, je trouve l’espace pour écouter ce qui cherche à s’y dire. C’est de ce lieu que s’élève la musique qui fait danser le danseur. N’est-ce pas sur cette voie que nous entraîne tout le mystère pascal…?Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

 

Le second souffle du pèlerin

La vie s’arrête lorsque la peur de l’inconnu est plus forte que l’élan.
Hafid Aggoune
Adolescente, durant les cours d’éducation physique, je redoublais de créativité pour éviter l’épreuve insurmontable que représentait la course d’endurance.  Courir me mettait dans un état d’essoufflement tellement inconfortable et paniquant que je ne souhaitais qu’une chose, m’arrêter pour reprendre mes sens ou mieux encore, trouver une bonne excuse pour fuir cette souffrance. Mon enseignant m’encourageait et me poussait à poursuivre l’effort : « continue, tu vas trouver ton second souffle! » J’avais plutôt l’impression que j’allais perdre connaissance.
La Voie du St-Laurent

Pourtant, un jour, ne pouvant éternellement éviter mes obligations, j’ai couru en maintenant l’effort, et j’ai enfin compris ce que voulait dire mon enseignant. J’ai découvert cet état dans lequel nous fait basculer le second souffle. Je l’ai vécu comme un regain d’énergie, un nouvel élan. Je venais de changer de vitesse, d’embrayer sur une plus petite roue. Je me sentais capable de courir tout le reste de la journée. Une sensation de soudaine facilité, libérée de la compression de ma respiration, venait de me surprendre. Évidemment l’explication physiologique du phénomène est simple : lorsque je m’active, mon rythme cardiaque et ma respiration s’élèvent, obligeant les grandes fonctions de mon corps à s’adapter à ce changement. La sensation de bien vivre malgré l’effort, le second souffle, arrive lorsque le corps a réussi à s’ajuster à la demande et à se stabiliser. Je ne m’éterniserai pas sur les explications du phénomène car ce qui m’attire ici, c’est tout ce que ce second souffle m’a permis d’apprendre, tout ce qu’il symbolise dans la vie. Car, à partir de ce moment, mon rapport à l’exercice physique soutenu a changé. Sans pour autant devenir une fervente marathonienne, je me suis résignée à faire l’effort demandé car je savais maintenant, que malgré l’essoufflement et la congestion respiratoire, j’allais accéder à un mieux-être. Je savais que mon second souffle viendrait. Winston Churchill a dit : « Si vous traversez l’enfer, continuez d’avancer.» Et il avait bien raison. Si j’arrête de courir au lieu de persévérer dans l’effort, alors tout le travail entamé devient désuet. Et lorsque je reprends ma course, tout est à recommencer.

La Voie du St-LaurentAujourd’hui adulte, je m’engage annuellement dans de longs pèlerinages, que ce soit à pied ou à vélo, et je passe ce même cap du second souffle à chaque fois. Sauf que je ne parle plus de second souffle ici car le cap franchit n’est pas uniquement physique. Il est également mental. Après quelques jours de pur plaisir, de dépaysement bucolique touristique, survient l’accumulation de fatigue du corps et ce petit creux dans le moral: « pourquoi me donner autant de misère? Pourquoi ne pas voyager en voiture? Pourquoi ne pas prendre des vacances plus confortables? » Le désir de tout arrêter. Puis, arrive le 10e jour (aux environs du 10e jour) : Le second souffle du pèlerinage! Ce moment où la pèlerine que je suis, entre dans un nouvel état physiquement et mentalement. Après tous ces jours d’ajustement face aux changements demandés que ce soit tant au niveau de la routine de vie qu’au niveau des efforts exigés sur le corps, tout en moi semble s’être adapté à mon nouveau mode de vie, me rendant ainsi chaque journée plus facile. Investie de cette nouvelle énergie, je me sens prête à cheminer sur des kilomètres l’esprit maintenant disponible pour jouir pleinement de l’expérience. C’est sachant que ce 10e jour existe que je me pousse à repartir pèleriner. Car malgré l’épuisement et le découragement que je vis après une semaine, je sais que mes efforts seront prochainement récompensés et que je découvrirai cet état de plénitude que ce mode de vie me procure.

La Voie du St-LaurentDans les deux cas, l’expérience me permet de réaliser que le corps est une machine surprenante ayant une capacité d’adaptation incroyable. Quel que soit le défi que je décide de relevé, l’épreuve que la vie met sur ma route, le corps passera au travers. Tout dépend donc de l’état d’esprit dans lequel je choisis d’affronter ma difficulté et de surmonter l’adversité. Mon expérience de vie, la découverte du second souffle, celle du 10e jour, m’incitent à croire en l’avenir, à croire en mes capacités à survivre à une épreuve, à croire en mon potentiel de résilience, c’est-à-dire, ma capacité à résister aux assauts de la vie et à transformer ma façon d’être et de faire, à me reconstruire une nouvelle zone de confort. Mon expérience de vie me démontre que la douleur n’est pas éternelle, qu’elle passera si je fais les efforts pour aller vers ce « meilleur » que je me suis fixé. Et c’est cette conviction qui m’aidera dans mes épreuves futures à persévérer, car c’est la persévérance qui me mènera à atteindre cet état de mieux-être que je désire rejoindre. C’est cette foi, cet élan intérieur qui me pousse vers l’avant, qui rend la suite possible.

Pas besoin de courir, ni de pèleriner pour connaitre la sensation du second souffle. Il suffit de devoir persévérer dans une voie qui nous semble sans issue, douloureuse ou insurmontable, mais qui nous apparaît comme un passage nécessaire pour accéder à un objectif que l’on désire réaliser.  Le second souffle, ou le 10e jour, indiquent qu’avec endurance, détermination, un pas à la fois, nous traverserons cet enfer. Le second souffle, c’est le moment où vous commencerez à vous sentir plus léger, plus heureux d’être rendu là où vous êtes. Vous serez passés à travers l’œil de votre cyclone, le défi vous semblera moins effrayant, vous vous sentirez plus en contrôle. Le second souffle vous permet de conscientiser tout votre potentiel de résilience!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Traverser nos rigidités

La seule chose qui soit certaine à l’avenir,
c’est que la rigidité engendrera des catastrophes.
Arno Penzias
Nos rigidités sont comme une barrière dans nos vies. Elles nous empêchent d’avancer. Plus on s’entête, plus on résiste et plus on se blesse! Pas seulement nous, mais parfois aussi tous ceux qui nous entourent. Eux aussi écopent de notre manque de flexibilité. Nos rigidités causent de nombreux dommages collatéraux…

RandonnéeCette rigidité le pèlerin l’expérimente jusque dans son pas. En voulant maintenir une cadence qui corresponde aux objectifs qu’il s’est fixés, souvent le pèlerin marchera d’un pas raide, inflexible. Sous cette rigidité, ce sont non seulement ses pieds qui subiront le choc, mais également tout son corps qui s’en ressentira. Sans se rendre compte, mû par une idée fixe c’est tout notre corps qui se raidit.

« Je me souviens très bien de mon premier pèlerinage sur le Chemin de Compostelle. Par rigidité, je me suis blessé et ces blessures m’ont suivies des Pyrénées jusqu’à Finisterre. J’avançais les muscles tendus vers un seul but : Santiago de Compostella! Non seulement cet objectif durcissait mon pas, mais aussi toute l’idée que je me faisais de moi. Je me comparais sans cesse aux autres pèlerins et je me devais d’être à la hauteur. Cette exigence que je m’imposais me rendait la vie pénible et pourtant je m’y accrochais comme si j’avais quelque chose à prouver. »

Le pèlerin devrait toujours avoir en tête cette fable de Lafontaine : Le chêne et le roseau. Comme pour le chêne, il y a de ces situations dans la vie qui viennent nous renverser et nous fendre de part en part pour nous toucher le cœur. Chemin du Puy-en-VelayComme si tout notre corps se devait d’être rompu pour venir à bout des résistances que nous nous imposons; de ces rigidités que nous croyons devoir maintenir pour sauver la face. Comme s’il y avait quelque chose à gagner à force de vouloir avoir raison! Pourtant, les plus belles batailles se gagnent dans la souplesse : souplesse envers soi-même, souplesse envers les autres…

« Je mets souvent longtemps avant de me rendre compte que je résiste, que tout mon corps se contracte devant mes exigences : j’échafaude des plans, je me fais des idées sur la manière dont les choses devraient se dérouler, je formule des attentes, j’exige un certain rendement de ma part, j’ai un rôle social à maintenir! Tant que je n’admettrai pas me tenir sur le terrain de mes rigidités, je me battrai pour elles et mon âme ne sera pas en paix. »

Par chance, tout mon corps me parle. Même si je mets parfois du temps à l’écouter et que je dois parfois attendre d’être mis au plancher, complètement sonné, pour admettre que je fais fausse route – toute ma chair m’invite à la prise de conscience. Face à celle-ci, mon corps finit toujours par se rompre et me ramener à l’évidence : la vie avance avec souplesse. Si ce grain ne pousse pas ici, il le fera ailleurs. Si ce cours d’eau est bloqué, il se frayera un autre chemin. En moi est semée la vie et celle-ci demande à grandir. Si j’y suis attentif, si j’y suis à l’écoute, elle m’indiquera la bonne route. Comme le cours d’eau, ma vie s’accomplit avec justesse lorsqu’elle coule avec la Vie.

Au cours de sa longue marche, le pèlerin apprend et progresse dans la souplesse. Comme le roseau, le pèlerin fait preuve d’adaptation. Il apprend à suivre le cours du vent, le cours du temps. S’il s’épuise, il s’arrête pour se reposer. Si la pluie devient trop abondante, il se met à l’abri. S’il est perdu, il s’arrête le temps de retrouver son chemin. Compostelle - Camino FrancesEn avançant avec souplesse, il découvre dans ses plans détournés que la vie peut lui révéler de bien belles choses. Il ne vit plus dans l’urgence de l’accomplissement. Il recherche le meilleur – le plus grand bien! – et sait remettre à plus tard ce qui ne peut être fait immédiatement. Le pèlerin grandit dans la souplesse de son expérience pèlerine. Autrement, il ne fait qu’avancer en souffrance et dans le désir d’anesthésier cette souffrance. Il ne veut plus l’entendre alors qu’elle aurait tant à lui apprendre…

« C’est par ce détour que j’ai pu admirer ce magnifique point de vue sur la vallée. Je ne l’aurais pas vu si j’étais resté dans la colère de la rigidité qui tempêtait dans mon cœur. C’est en m’arrêtant pour prévenir cette douleur à la cheville que j’ai pu faire cette rencontre inattendue. C’est en cessant de me croire indispensable que ma vie est devenue plus agréable et plus détendue… »

En écoutant ce qui se dit dans la souffrance, il ne s’agit pas de souffrir pour souffrir. Il s’agit d’être à l’écoute pour orienter son pas selon les signaux perçus. Dès l’instant où je prends conscience de mes résistances, tout mon corps se relâche et se détend. Ma vie devient plus agréable. Mes rigidités ne disparaissent pas pour autant. J’apprends seulement à en avoir conscience. Elles ont alors moins d’emprise sur moi et tout mon être gagne en liberté.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté