Marcher en pleine conscience

Ne cherchez pas le passé, ne cherchez pas le futur;
le passé est évanoui, le futur n’est pas encore advenu.
Mais observez ici cet objet qui est maintenant.
Bouddha
Quand je marche, je découvre le monde sous un jour différent. Trop habituée de me déplacer rapidement, souvent en voiture, la tête oscillant entre le bilan de ce que je viens de faire et la planification de ce que je me prépare à vivre, je réalise souvent que la route s’est passée sans que je ne la remarque. Je cours d’une activité à l’autre motivée par celle qui se promet d’être des plus agréables. Je m’épuise entre travail, cours et rendez-vous durant la semaine avec la hâte de voir arriver la fin de semaine. Mon agenda annuel est rempli d’obligations et de devoirs et je compte les dodos qu’il reste avant mes vacances. Je conserve un emploi et des responsabilités en rêvant de ce jour où ma retraite sera enfin arrivée pour me permettre de faire ce qui m’habite vraiment. Mon comportement au quotidien me fait oublier le plaisir de vivre la route et le déplacement, obnubilée par l’urgence d’arriver, incapable d’arrêter de m’agiter. Alors que pourtant, cette route, c’est ma vie.

Bottes et VéloPèlerine, « promeneuse du dimanche », l’esprit plus léger, l’agenda vierge d’obligations, je découvre rapidement le plaisir de marcher en symbiose avec ce qui m’entoure. Marcher en pleine conscience, c’est être pleinement présent à ce qui se vit autour de soi et en soi. C’est capter toutes les informations que me transmettent mes sens et ressentir l’émotion et les sensations que cela me procure. Est-ce que je « marche en pleine conscience» dans mon quotidien?

Dans les premiers jours de marche, beaucoup de mon attention est occupée par mes sensations corporelles. Marcher en pleine conscience me permet d’être à l’écoute de mon corps, des défis qu’il rencontre et des demandes qu’il me fait. Ajuster une courroie du sac, m’arrêter, prendre une gorgée d’eau, resserrer un lacet, enlever ma veste, ralentir le pas, faire une pause. Pour le pèlerin, prendre soin de son corps est essentiel et évident s’il désire bien profiter de sa route. Et que je sois pèlerine ou pas, cette relation avec le corps est indissociable. Est-ce que je prends le temps de l’écouter lorsqu’il me dit que j’ai assez mangé, assez bu, que je devrais diner, que je devrais soigner mon dos, mon genou, aller me coucher, rester à la maison et me soigner au lieu d’aller travailler? Suis-je à l’écoute de ce qui se dit à l’intérieur?

Quand j’ai acquis cette capacité à marcher en respect et en harmonie avec mon corps, j’atteins un autre palier de conscience. Je m’ouvre à Bottes et Vélo - Hawaïtout ce qui m’entoure, à chaque pas. Les odeurs bonnes ou moins bonnes me semblent plus présentes. Elles me font voyager à travers mes souvenirs. Elles allument d’autres lumières intérieures, me font parfois saliver, me font rêver, font jaillir des images. Les bruits m’accompagnent le long de ma route, signes de l’omniprésence de la vie autour de moi. Bruit du vent, de la cascade, des gens qui bavardent, les voitures qui filent, un chien qui jappe, le tracteur qui travaille dans le champ, les cigales qui ont chaud. Je m’enivre du regard. Les couleurs, les paysages, la nature que je traverse, l’architecture des maisons, le décor dans lequel j’avance. Ma peau frissonne sous la caresse du vent qui joue dans mes cheveux, se détend à la chaleur d’un rayon de soleil et se laisse envelopper par la fraîcheur d’une journée bruineuse. En pleine conscience, je fais partie du tout qui m’entoure. J’y vibre en harmonie.

Quand je marche en pleine conscience, je goûte la vie par tous les pores de ma peau. Je réalise que pour bien goûter, je dois ralentir. Ppapa-et-bebearfois même, je m’arrête pour bien m’imprégner de ce que je vis qui goûte si bon pour moi et qui me fait tant de bien intérieurement. Je prends alors conscience du côté éphémère de ces petits moments de bonheur. Tout est mouvement, rien ne demeure éternellement. Chaque instant que je tente de retenir me file entre les doigts. Un coucher de soleil, la brume du matin, un vol d’oies blanches, l’expression dans les yeux amoureux de mon homme, les séances de chatouilles avec mes enfants, l’émotion vécue le jour du mariage de ma fille, l’odeur du bébé blottit dans le creux de mes bras. Ma mère disait : « toute bonne chose a une fin. » Alors quand c’est beau et que c’est bon, je ralentis et je me remplis de tout ce qui me fait du bien, qui énergise ma vie intérieure.

Après plusieurs pèlerinages, je rapporte maintenant dans mon bagage cet apprentissage : je marche ma vie en pleine conscience. Sur ma route de vie, je prends le temps de ralentir, et de m’arrêter pour savourer chaque petit bonheur que je rencontre car j’ai compris. J’ai compris qu’à trop remettre à plus tard sans savoir ce que plus tard nous réserve vraiment, on passe à côté de maintenant qui est un présent qui ne reviendra pas. J’ai compris que mon bonheur, mon sentiment intérieur de plénitude, dépend de moi et du temps que je choisis de lui accorder à chaque pas de ma vie. Et cet espace-temps éphémère est toujours ici-maintenant.

Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

À trop se préparer – on finit par oublier l’essentiel!

La vie c’est-ce qui se passe pendant qu’on est occupé à planifier autre chose.
John Lennon.
Quoi de plus normal que d’être bien préparé pour passer un examen ou être reçu en entrevue? Rien de plus légitime que de vouloir visiter la maison avant de l’acheter, n’est-ce pas? Se préparer à vivre un changement, à vivre dans un contexte différent : faire un voyage, changer d’emploi, déménager ou prendre sa retraite, demande une certaine préparation. Mais serions-nous trop prévoyant? Aurions-nous peur des hasards de la vie?

Tous ces réaménagements de vie, qu’ils soient de courtes ou de longues durées, nous amènent à nous questionner : Où irai-je et quand? Que ferai-je? Comment m’y prendrai-je? Avec quoi? Avec qui?Bottes et Vélo Il est sain de vouloir se préparer à affronter l’inconnu. Mais, l’inconnu, demeurera toujours inconnu tant et aussi longtemps que nous n’y serons pas et que nous ne l’aurons pas vécu. Notre manière de nous y préparer parlera de nos insécurités… ou de nos insouciances. Sombrez dans l’insouciance extrême et vous risquez de vous retrouver en bermudas au pôle nord! Néanmoins, à trop se préparer, à vouloir tout prévoir – même l’imprévisible – on finit par passer à côté de quelque chose : on finit par enlever toute saveur à la vie.

Pourtant ce qui nous attirait au départ, c’était le goût de la découverte, de l’aventure, de se laisser émerveiller, de quitter son chez soi pour entrer dans l’inconnu. Il y a quelque chose en moi qui désire s’ouvrir à un espace neuf, une culture et des coutumes différentes, de nouvelles saveurs, de nouvelles odeurs. Quelque chose qui est prêt à se laisser déplacer hors de son confort et de son monde connu, et abandonner pour quelques temps son pot de beurre d’arachides. Prêt à entrer dans l’inconfort de la nouveauté…

Bottes et Vélo - La Voie du St-LaurentL’enseignement du voyage se situe hors du prévu, hors des sentiers connus. Le choc du voyage est nécessaire pour un réel apprentissage, pour une réelle transformation. Tous les pèlerins-randonneurs vous le diront : c’est dans l’imprévisible que la vie est la plus généreuse. Mais, comment entrer dans l’imprévisible sans tomber dans l’insouciance? Comment prévoir sans devenir pusillanime, sans manquer d’audace?

Voyager sous le couvert d’une armure, d’une assurance tout-risque; en conservant toutes ses petites habitudes de vie, en refusant le moindre inconfort, c’est un peu voyager en regardant la télé : aucun contact avec la réalité, protégé de tout. C’est regarder le canal Découverte bien installé dans le confort de son salon, un pot de beurre d’arachide à porter de main. Quand on y songe, voyager dans la prévoyance, c’est un peu refuser de se laisser toucher, déranger, provoquer par la vie. C’est mener sa vie comme on gère un scénario de film : chaque scène y est prévue. La déception du voyageur viendra souvent de cette manière de voyager, son séjour ne correspondra que très rarement au scénario qu’il avait planifié. Pendant que je prévois l’imprévisible, la vie se poursuit sans se soucier que je puisse croire la contrôler… Et c’est là que le plus important se joue!

Le pèlerin voyage mieux le cœur léger, sans attente. Et s’il en a, il les abandonnera rapidement. Sinon, c’est qu’il n’est jamais devenu pèlerin. Il n’est jamais devenu l’instrument qui se laisse traverser par l’expérience du pèlerinage, l’appel du sanctuaire.

Le pèlerin bien préparé, partira tel qu’il est, selon ce qu’il croit juste.Bottes et Vélo Par l’expérience du chemin, il se laissera dépouiller de ses surplus et de ses insécurités. Cependant, c’est parce qu’il aura eu ce surplus dans son sac à dos qu’il aura pu apprendre sur lui-même. Qu’il aura pu questionner le trop-plein de sa vie, ses attachements, ses peurs et ses insécurités. C’est parce qu’il aura, peut-être…, fait des ampoules aux pieds qu’il aura pu réfléchir sur sa manière d’être à la vie, de s’y presser, d’y vivre toujours dans l’urgence.  Celui qui est parti en prévoyant même l’imprévisible, passe à côté de tous ces enseignements. Il passe à côté de belles occasions de s’observer et de s’ouvrir à la vie. À agir ainsi, il n’est peut-être jamais parti en réalité. Voyageur immobile…

Molière écrivait : « Je hais ces cœurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des choses, n’osent rien entreprendre. » Celui qui se lance avec authenticité dans l’aventure du pèlerinage, qui se laisse déplacer intérieurement, celui-là aura à tout le moins l’audace de vivre.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Mon chapeau de pèlerin

Pour la marche, le plus beau chapeau du monde ne vaut pas une bonne paire de chaussures.
Pierre Dac
Elle me fait sourire cette citation, parce qu’avec humour et sans le savoir, elle résume très bien l’idée principale de mon texte : en pèlerinage, on n’a pas besoin de porter de chapeau. Je m’explique.

Bottes et VéloDepuis notre jeune enfance, en passant par l’adolescence, pour arriver enfin à l’âge adulte, chacun de nous porte en alternance différents chapeaux. Étudiante sérieuse, bouffon de la classe, sportif téméraire. Ou plus tard : maman attentionnée, employé efficace et professionnelle, amie toujours disponible, parent généreux toujours de service. Tous ces chapeaux que je porte, symboles identitaires de l’image que je souhaite projeter de moi ou identité dont mon entourage m’a affublé et que j’endosse un peu malgré moi, tous ces chapeaux se sont confectionnés au fil du temps  à travers les rapports que j’entretiens avec mon milieu de vie. Et bien que souvent j’aie choisi de les porter, parfois même fièrement, j’en suis sournoisement devenue esclave. Subtilement, ils guident mes agissements et mes décisions. Sous le couvert de ces chapeaux, je m’oblige et m’impose des rôles que parfois je ne désire plus jouer. Mais un équilibre étant depuis longtemps établit avec mon environnement extérieur, il m’est souvent bien difficile de sortir de cette routine comportementale pour vivre tel que je le souhaiterais maintenant.

Bottes et VéloUn des grands bienfaits du chemin de pèlerinage est l’anonymat. Sur le chemin, étant sortie de mon cadre relationnel habituel, tous ces chapeaux n’ont plus l’obligation d’exister. Mon chapeau de pèlerin est vierge. Libre à moi de le porter comme je veux. Il me permet d’avancer dans un monde en étant libre d’être tout simplement moi. Libre de tout jugement extérieur, libre de toute critique, libre de toute pression d’être autrement que ce que je souhaite être. Sur le chemin, je suis confortablement moi. Par contre, je dois avouer qu’au début, il n’est pas toujours facile d’être ainsi nue, sans personnage pour se camoufler un peu, pour se donner une contenance. Certains chapeaux sont encore présents au début, surtout ceux que je m’enfonçais jusqu’aux oreilles. Mais avec le temps, la marche, et la nouveauté qui m’entoure, c’est sans difficulté que j’ose être pleinement moi. Dans ce nouveau groupe qui m’entoure et m’accepte telle quelle, je découvre le bon goût de me sentir appréciée dans l’essence même de mon être. Je me sens libre d’afficher ma vraie couleur, sans être jugée et sans me juger.Bottes et Vélo

Comme le dit la citation, en pèlerinage, le chapeau importe peu. Nous sommes tous pèlerins. Chacun porte son bagage avec lui. Chacun fait sa route. Chacun a son histoire. Il y a un respect des réalités de chacun que l’on croise sur sa route. Et c’est ce respect de soi et de l’autre qui permet l’émergence de ce ressenti si apaisant : se sentir faire partie d’un groupe, tout en demeurant soi-même. Appartenir et s’appartenir. Un équilibre avec lequel il fait bon avancer.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

La famille du chemin

Ce n’est pas tant le chant qui est sacré, c’est le lien qu’il crée entre les êtres.
Philippe Barraqué
Je me rappelle ce pèlerin allemand avec qui j’ai marché en 2009. C’était sur le chemin du Puy-en-Velay. Il s’appelait Reinhald. Il portait un t-shirt sur lequel on pouvait lire l’épitaphe de Kazantzakis : « Je n’espère rien. Je ne crains rien. Je suis libre. » Je l’ai aimé tout de suite. Il parlait peu,  souriait beaucoup et s’accommodait de tout. Nous pouvions marcher des heures ensemble sans dire un mot et nous étions bien comme ça.

Chemin Kamouraska - 2016Sur ce chemin, nous formions un petit groupe. Nous étions sept et nous nous retrouvions régulièrement sur la route. Parfois pour parler, souvent en silence, ou simplement pour échanger quelques regards complices. Comme il était bon, en cette terre étrangère, de partager la présence amicale et rassurante de l’autre.

Après quelques jours de marche,  ces visages croisés chaque jour nous devenaient familier. On se connaissait à peine et nous pouvions compter les uns sur les autres. Une présence qui allait bien au-delà des mots. On marchait côte-à-côte, parfois avec distance, mais on finissait toujours par s’attendre à un croisement, à l’entrée d’un village. Quand certains jours étaient plus moroses, on faisait route avec celui ou celle qui avait le moral à plat. S’il nous manquait quelque chose, il y avait toujours quelqu’un pour nous tendre la main. Ainsi réunis, nous grandissions en confiance.

Les jours passaient et une certaine intimité s’installait. Vint un moment où, en fin de journée, nous prenions soin de nos pieds mutuellement, nous faisions la lessive ensemble et nous préparions nos repas en commun. Cette familiarité, cette aisance, tout cela en quelques jours à peine, et entre de purs étrangers. Il y avait de quoi s’étonner!

Reinhald - Chemin du Puy-en-Velay - 2009Le soir, rassemblés autour de la table, nous sirotions un dernier verre de vin en nous racontant nos vies, nos rêves et nos désespoirs. C’est là que Reinhald nous rappelait en souriant: « La famille du chemin! » Il prononçait ces paroles en nous touchant du regard les uns après les autres. Comme s’il voulait marquer l’instant, le lien. Surtout la force du lien.

La famille du chemin… En si peu de temps les liens créés étaient si fort que c’en était déconcertant. Des liens solides se bâtissaient même au-delà des barrières de la langue. Après quelques jours, on parlait de famille élargie tellement nous étions nombreux à nous reconnaître. On avait l’impression d’un village entier qui migrait. Un village aux allures gauloises, avec sa bonhomie, ses rires et ses éclats, ses colères et ses emportements. Il y avait de tout sur ce chemin, du simple pèlerin-randonneur à l’illuminé. Toutefois, tout le monde y trouvait sa place et s’y sentait accueilli. Et c’est très certainement là toute la puissance des caminos de ce monde!  Ils sont des routes sans frontières, sans barrières, sans exigences; en marge d’un monde de règles et de convenances. Sur ce chemin, nous marchions librement et ensemble.

Le chemin de pèlerinage n’attend rien de nous. Il est un lieu où l’on trouve la possibilité d’être soi-même, sans artifice. Camino Frances - 2013Il est le plaisir d’être ensemble, de se retrouver dans un sentiment de confiance et d’appartenance. Il nous permet de retisser ces liens qui se sont effrités dans notre société divisée. Le chemin de pèlerinage redonne espoir dans un monde qui peut vivre uni, malgré tout. Il redonne confiance en notre humanité et la rend plus belle.

C’est alors que le sanctuaire se dessine peu à peu à l’horizon…Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Et si c’était possible…

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.
Mark Twain
Un beau matin, après plusieurs jours de marche, le pèlerin se lève avec cette délicieuse sensation intérieure du simple bonheur de vivre ainsi. Heureux de renfiler son sac, désireux de reprendre sa marche, curieux de découvrir ce que sa journée lui réserve, il se réapprend. Malgré l’effort physique répétitif de la marche, la fatigue générée par le poids du sac à dos et les inconvénients de cette itinérance minimaliste, c’est souvent avec un certain regret que le pèlerin voit arriver la fin de son chemin. Au cours des derniers kilomètres, voyant la ligne d’arrivée se rapprocher pas à pas, il anticipe avec un peu d’amertume son retour dans les souliers de celui qu’il était, il y a pourtant seulement près d’un mois.La Voie du St-Laurent

Un mélange d’émotions contradictoires et imprécises le traverse. Il y a cette douce sensation apaisante à l’idée de retourner dans sa zone de confort confortable, de renfiler ses vieilles pantoufles, de retrouver certains plaisirs qui lui ont manqués durant son périple. Mais il y a aussi ce petit pincement au cœur de savoir que certains aspects de cette nouvelle vie en pèlerinage vont disparaître, une fois le seuil de la maison franchi, emportés par le courant dévastateur de la routine.

Mais qu’est-ce donc qui l’a tant touché? Est-ce le plaisir du voyage? Les rencontres? Les mésaventures mémorables? Les paysages? Est-ce uniquement  l’environnement extérieur qu’il souhaite rapporter dans son bagage pour se sentir bien?

En partant ainsi marcher, aussi longuement, le pèlerin n’a pas fait que sortir de sa zone de confort, il l’a agrandit! Et en ouvrant ainsi ses horizons à de nouvelles réalités, il s’est permis de créer de nouveaux rapports entre lui et ce nouvel environnement. En entrant dans cette zone inconnue, il s’est permis de naître à nouveau à ce monde, vierge de toute histoire, de tout antécédent. Il s’est permis d’être simplement lui-même, dépouillé de toute pression, et de toute influence, autres que celles émanant de lui-même, cicatrices de son parcours de vie. Ce2009-compostelle-et-barcelone-081 processus a pris du temps, des jours de marche et de fatigue pour venir à bout de toutes ces années d’habitudes, de convenus et de devoirs; pour graduellement avancer vers un vivre en harmonie et en cohérence avec ce qu’il désire de la vie.

Alors, qu’est-ce qui l’a tant touché et qui l’a transformé sur cette route? Le sentiment de liberté? La simplicité de chaque journée? La légèreté de son agenda? La tranquillité de ses pensées? Sa disponibilité aux plaisirs des sens? La rencontre avec l’autre le long de sa route?… Que s’est-il permis d’être qu’il a tant aimé?

Un grand nombre de pèlerins revient convaincu que c’est le chemin qui permet de vivre une telle magie intérieure. Et bien qu’il soit vrai que le chemin de pèlerinage offre souvent au pèlerin un terreau favorable à l’épanouissement de ce qui cherchait à germer dans sa vie antérieure, cette musique qui l’anime intérieurement a pourtant toujours été en lui. Dans L’avant-pèlerinage, cette partie de lui ne pouvait trouver sa place pour s’exprimer, étouffée par les obligations, les rôles, et le manque de temps pour prendre conscience de son existence. Le contexte du pèlerinage : dépouillement, désencombrement, calme et temps de solitude, ont offert cet espace pour renaître à soi-même. Cet espace-temps de vide ouvre une fenêtre sur la création, sur l’émergence de la nouveauté, sur un monde de possibles.

KamouraskaDans l’après-pèlerinage, le pèlerin qui revient de cette longue évasion en marge de l’effervescence de nos vies modernes, devra réaménager son quotidien pour se libérer de l’espace et du temps pour continuer d’entendre ce qui le fait vibrer intérieurement, pour se permettre de continuer d’être celui qu’il apprécie être devenu. S’il fait un brin de ménage dans sa zone de confort devenue un peu désuète, pour l’adapter au confort  maintenant recherché, le pèlerin mettra alors en place les moyens qui le rapprocheront de son sanctuaire de vie, cet espace qui l’attire et dans lequel il s’épanouit.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Où allais-tu en marchant si longtemps?

Sans destination, il n’est pas de destinée.
Abbé de Rancé
Où allais-tu en marchant si longtemps? Étais-tu en quête d’espace, alors que ta vie devenait trop étroite? Étais-tu en quête de lenteur, alors que ta vie allait trop vite? Étais-tu en quête d’exotisme, alors que ta vie manquait de saveur? Étais-tu à la recherche d’une destination, alors que ta vie n’en avait plus? Où allais-tu? Quelle était cette force qui appelait chacun de tes pas?

Bottes et VéloLe pèlerinage n’est pas sans raison, surtout pas sans réflexion. Sinon, il n’est plus que simple randonnée, un sport à pratiquer. Le pèlerin de l’époque médiévale savait où il allait et pourquoi. Il marchait vers un sanctuaire dans l’espoir d’expier ses péchés, dans l’espoir d’une vie meilleure. Le sanctuaire était sa destination. Atteindre le sanctuaire, c’était pour une vie meilleure. Toute sa route pointait vers cet espace de sainteté. Le sanctuaire porte en lui le désir du pèlerin.

Aujourd’hui, la notion de péché n’est plus tellement présente dans nos vies, pas plus que celle de sainteté. Toutefois, l’idée d’une vie meilleure nous parle. Cette vie meilleure nous la cherchons tous. Il y a toujours une insatisfaction pour nous rappeler que nous aimerions que ce soit autrement. Nous aimerions avoir une plus grande maison, de plus beaux vêtements,  une nouvelle voiture, partir en voyage, voir cette personne plus souvent, avoir de plus longues vacances, être aimé davantage, se sentir apprécié, perdre du poids, avoir un corps musclé, se faire refaire le nez, changer de couleur de cheveux… Bottes et VéloToutes ces insatisfactions nous disent et redisent, de manière détournée, notre désir d’une vie meilleure. Mais, était-ce réellement mon nez qui me dérangeait ou plutôt l’idée que je me faisais d’un beau nez…?

À travers nos insatisfactions, notre désir cherche à se dire et nous pousse à agir. Toutefois, nous agissons souvent de manière impulsive face à celui-ci. Dans le brouhaha et l’urgence quotidienne de nos vies, chaque malaise, insatisfaction, souffrance est comblé rapidement. Si je grignote ces chips, est-ce réellement parce que j’avais envie de chips, ou pour éprouver une sensation de bien-être alors que je viens de vivre une frustration? Trop souvent, nous ne prenons pas le temps d’être attentif à ces signaux intérieurs, d’écouter ce qu’ils cherchent à nous dire réellement. Ce n’est que lorsqu’ils se font de plus en plus pressants, qu’ils ne peuvent plus être leurrés par un sac de chips (ou tout autres subterfuges), qu’une véritable action devient nécessaire. Il faut alors se mettre en marche! Il faut bouger! Et pour bouger il faudra abandonner certaines choses derrière soi. Bottes et VéloOn ne peut pas tout emporter! Et si ma souffrance, mon malaise, venait de ma peur de perdre? De mon attachement? Pour le pèlerin, l’espoir est plus grand que sa souffrance. C’est ce qui le mettra debout et en marche.

Partir en pèlerinage. Quitter son chez soi et toutes ses habitudes. Marcher en marge du monde. Loin du bruit et de l’agitation, entendre. Se mettre à l’écoute de cette destination qui murmure en nous, de cette vie meilleure qui nous appelle. Quitter un chez soi illusoire pour se diriger vers sa véritable demeure. Avoir le courage de vivre en cohérence avec cet appel.

« Où allais-tu en marchant si longtemps? – Je rentrais chez moi. »Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Quitter sa tête pour marcher avec son cœur

Vous avez l’heure, nous avons le temps.
Sagesse africaine

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardCet été, nous sommes tous partis en vacances en quête d’un mieux-être. Qu’avons-nous trouvé et où l’avons-nous trouvé?

Pèlerins et vacanciers portent en eux le même désir : briser la routine en quittant leur demeure pour arrêter le temps et retrouver cet espace où il fait bon respirer, un espace de liberté. Que ce soit à la campagne, à la montagne ou au bord de la mer, les vacances nous appellent, tout comme le pèlerinage, à sortir de chez nous, de notre train-train quotidien, pour entrer dans une vie autre. Une vie qui fait du bien, qui apaise et qui fait plaisir.

D’abord le cœur, ensuite la raison.

Partir en vacances, c’est bien souvent quitter les règles usuelles : se permettre de dormir tard, de manger à l’heure que l’on veut, de lire ce roman qui nous attend depuis si longtemps, de visiter ces lieux qui nous font rêver, de farniente, de faire des folies… Un temps d’arrêt, sans urgence, pour retrouver ce mouvement de vie qui passe d’abord par le cœur et qui n’est plus gouverné par la raison.

La raison au service du cœur.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardSans sombrer dans l’insouciance, il faut tout de même reconnaître que le plaisir des vacances est d’abord de se mettre à l’écoute de ce que l’on remet toujours à plus tard, de ce désir qui nous habite et nous parle d’un vivre autrement. Lorsqu’on entre dans cet espace, on y ressent comme un éveil à la vie. Comme si nous levions le voile sur une manière de vivre qui nous demeurait cachée tout le reste de l’année… Quelque chose nous y est révélé qui nous parle de notre goût pour la vie. Il y a comme une rupture dans le temps…

Cet arrêt dans le temps permettra de quitter l’illusoire d’une vie centrée sur la prestation, l’accomplissement et la performance, pour renouer avec le strict nécessaire d’une vie qui a du goût, d’une vie savoureuse. Il n’est pas question de négliger ses obligations, mais de remettre les pendules à l’heure. De renommer et de resituer ses priorités de vie. De mettre la raison au service du cœur!

De vacancier à pèlerin.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardPour passer de la raison au cœur, il faudra cependant franchir l’état de vacancier. Bien que le pèlerin entre dans son projet avec le même état d’esprit, ce sera toutefois pour le visiter plus assidûment, l’habiter à plus long terme. Nous avons besoin de temps pour nous défaire de nos habitudes quotidiennes, pour nous laisser transformer, déprogrammer.

L’expérience du pèlerin randonneur s’étendant sur un à plusieurs mois, cette différence ne sera pas à négliger. C’est elle qui lui permettra de franchir l’état de vacancier pour entrer pleinement dans l’expérience pèlerine. D’aller au-delà de l’objet « vacances » pour approfondir la quête, le désir, qui anime son projet.

À la base, pèlerins et vacanciers ne cherchent pas seulement une pause dans leur vie, ce n’est pas seulement pour se changer les idées qu’ils quittent leur demeure. Ils cherchent quelque chose qui existe dans ce moment hors du temps et qu’ils voudraient s’approprier pour tous les jours de leur vie. Tout le monde voudrait de perpétuelles vacances!

Et c’est là que le vacancier n’aura qu’à faire quelques pas de plus pour devenir pleinement pèlerin. Franchir l’état de vacancier pour devenir pèlerin, c’est se mettre à l’écoute de ce qui nous interpelle du fond de ce projet et nous fait tant de bien. Ce n’est plus seulement une parenthèse, une manière de se changer les idées pour se donner le courage de retourner au boulot et reprendre le harnais.  C’est tenter de comprendre pour demeurer dans cet état d’esprit et se laisser transformer.

Pèlerinage Ile-du-Prince-EdouardDans le parcours pèlerin, vient un moment où je n’agis plus comme un vacancier qui sera de retour au travail sous peu et qui commence déjà à anticiper les tâches qui l’attendent. À travers la durée de l’expérience, le processus de la démarche du pèlerin peut s’installer. Ce processus – qui s’installe bien indépendamment de la volonté du pèlerin – lui permettra, progressivement, de quitter sa tête pour marcher avec son cœur et sentir par les pieds. Il lui permettra d’entrer pleinement et consciemment dans ce mode de vie qui met en contact avec le sol, enraciner dans la réalité, la tête portée par le vent.

Le pèlerin entre alors avec confiance dans un autre temps, un autre espace, où il reçoit sa vie comme un don qui le traverse. C’est là que l’aventure pèlerine commence!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

** Ce weekend nous serons au Salon International du Mieux-Être, à Lévis (19-20-21 août). Venez nous rencontrer au kiosque #96! Nous offrirons également une conférence, samedi matin, 10h30, salle 5, intitulée : Au-delà de Compostelle…

Partir quelque part pour partir…

« Partir, c’est l’appel du chemin, l’appel au cheminement »
Bottes et Vélo
Le village de Saint-Michel-de-Bellechasse est situé sur une route de migration. Migration animale, migration humaine. Le fleuve en guide et en inspire plus d’un! La migration animale a longtemps  fasciné les chercheurs. Qu’est-ce qui suscite un tel déplacement? Sommes-nous bien différents des animaux?

Saint-Michel-de-bellechasseChaque année, au début du printemps des milliers d’oies blanches et d’outardes animent  le ciel. Au rythme des marées, elles se rassemblent sur les berges du fleuve et dans les champs. Elles nous visitent quelques instants, le temps de profiter des lieux, de refaire le plein d’énergie avant d’attaquer les prochains kilomètres de vol. Puis, lorsque l’automne et le froid s’annoncent, on les voit repasser, plus rapidement cette fois-ci.

La région reçoit aussi la visite passagère des Harfangs des neiges. Amateurs de hauts perchoirs, on a de forte chance d’en voir un paisiblement installé sur le sommet d’un poteau électrique, d’un silo, ou sur le plus haut point d’un bâtiment ou d’un arbre situé au milieu des champs. Les harfangs nous arrivent avec l’hiver et nous quittent avant l’arrivée du printemps, pour remonter vers le nord.

La migration animale est un périple périodique entrepris durant une période de l’année ou une période de la vie de l’animal. Elle implique un retour dans la région de départ. Les périodes de migrations sont souvent reliées aux conditions et aux changements climatiques. Le manque d’eau ou de nourriture, la présence accrue de prédateurs, poussent l’animal à quitter son habitat en quête de meilleures conditions de vie; des conditions favorables à sa croissance et à sa reproduction. Sans y réfléchir, par instinct, l’animal migre pour survivre, pour mieux vivre! Sommes-nous bien différents des animaux?

Un autre type de migration que nous pouvons observer à Saint-Michel-de-Bellechasse, c’est une variété de Le Québec à vélomigration humaine. Chaque année, dès le mois de mai, on observe des cyclistes qui, chargés de leurs sacoches et de leurs bagages, le coup de pédale régulier et calme, voyagent vers l’est. Le cycliste migrateur se déplace souvent seul et parfois en couple. Étudiant qui débute ses vacances après des années d’études collégiales ou universitaires, ou retraité profitant de cette liberté tant attendue. Homme ou femme. Ce qui le caractérise c’est surtout ce voyage, intérieur et extérieur, qu’il choisit d’entreprendre. Il n’est pas pressé. Il profite du paysage, s’arrête dans les villages, s’imprègne du vent et du mouvement qui le traverse. Chaque jour, immanquablement, j’en vois un… et je me mets à rêver! Ah, le chanceux!

La migration humaine, tout comme la migration animale, est un déplacement d’un lieu vers un autre que l’on espère IMG_7236plus prospère. L’homme qui migre, quitte son lieu de résidence en quête d’un monde meilleur, en quête d’identité, en mal de vivre. Il espère dans cet ailleurs trouver un environnement qui réponde mieux à ses aspirations et ses désirs, pour plus de sécurité, pour plus de richesse, plus de confort matériel ou spirituel, pour plus de vie!

Cette semaine, j’ai eu la chance de voir un oiseau migrateur des plus rares au Québec : un pèlerin! Je l’ai croisé sur le bord du chemin. Sac au dos, bottes aux pieds, bâtons en main, il allait paisiblement sur sa route. Je n’ai pas su résister, je me suis approchée de lui pour le questionner : il partait tout juste de Beaumont et s’en allait jusqu’à Gaspé! Jeune, seul, le regard brillant devant cette aventure qui l’attendait… Comme je l’ai envié!

Chez Bottes et Vélo, l’appel du pèlerinage est plus fort que tout. De voir passer tous ces cyclistes et ce pèlerin m’attire d’instinct à prendre la route et à suivre mes semblables. Ce temps de migration momentané est un réel pèlerinage qui me permet de faire mon ménage intérieur et de retrouver l’essence même de mon être. C’est un bilan annuel incontournable qui me permet de revenir chez moi en étant plus réceptive aux signes qui balisent ma route de vie.

Sans mauvais jeu de mots… le pèlerin serait-il une variété d’oiseaux migrateurs?

Prenez note que le blog fera relâche le temps d’un pèlerinage. On vous retrouvera le 19 août! Bon été!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Êtes-vous contenant ou contenu?

Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse les villes et les rues.
Francis Picabia
Êtes-vous contenant ou contenu? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus? Sur quoi mettez-vous le plus de temps : le contenant ou le contenu? On a tous le souvenir de ces jeunes enfants qui aussitôt le cadeau déballé se mettaient à jouer avec la boîte, le chou et les papiers colorés. Nous avons tous fait la même chose au même âge. Mais, depuis, avons-nous grandis? Il y a certains jours où nous nous amusons encore avec l’emballage et nous préoccupons bien peu du contenu! Sans essence, même la plus belle et la plus performante des voitures ne va nulle part!

sa à dosMettez-vous des heures à emballer un cadeau? Êtes-vous du genre à refaire la décoration de votre maison régulièrement? À considérer l’achat d’un objet pour son apparence plus que pour son utilité? À passer des heures devant le miroir? Êtes-vous du genre à vous laisser séduire par la pub?

Contenant ou contenu? Qu’est-ce qui les distingue? Lequel a le plus d’importance?

Le contenant contient, alors que le contenu est ce qui est retenu par le contenant. Sans contenant, le contenu est sans récipient. Le contenu est alors une énergie qui erre et se disperse.

Prenons un contenant : la gourde. Seule, elle a peu de considération. Cependant, une fois remplie d’eau, sa valeur change. Son importance est multipliée. Tous les pèlerins le savent, une gourde vide, même la plus « fashion » des gourdes, la plus ergonomique, celle dont les matériaux sont les plus écolos, même celle-là, n’est d’aucune utilité. La gourde a pour mandat de contenir. Elle est au service de l’eau, elle en canalise la substance.

soifDe plus, la gourde n’est pas faite pour contenir n’importe quoi. Elle a pour mandat de contenir un liquide qui permette de se désaltérer. En pèlerinage, une gourde pleine d’huile n’accomplirait plus son mandat et serait, encore une fois, d’aucune utilité. Par ailleurs, la gourde n’est pas faite pour posséder ce qu’elle contient. L’eau qui resterait à perpétuité dans une gourde finirait par croupir et ne serait plus bonne à consommer. Si l’eau de la gourde n’est pas partagée, mise en circulation, elle ne sert pas. La gourde pleine, que l’on conserve pleine, ne vaut pas plus qu’une gourde vide. Il faut que l’eau y circule pour qu’elle prenne toute sa valeur. Sans cette circulation, le contenant ne sert à rien.

Le contenant est un lieu de passage. Il est l’espace de canalisation d’une énergie potentielle : si elle circule! Il est important de noter, ici, que le contenant ne s’approprie pas son contenu. Il se laisse traverser par lui et c’est ainsi qu’il s’accomplit comme contenant. Il est donc question de relation entre contenant et contenu. Le contenant est au service du contenu, un contenu qui le traverse, qu’il ne possède pas. Alors, comment contenir?

Pour reprendre l’analogie du début, même la voiture la plus belle et la plus performante ne sert à rien sans essence. La voiture doit se laisser traverser par l’ « essence » qu’elle contient pour se mettre en marche. Contenant et contenu travaillent conjointement pour un plus. Le corps du pèlerin est le premier contenant auquel il a affaire. pèlerinsDès sa naissance, le corps est fait pour être traversé par l’expérience vivante. Pour vivre, nous devons nous laisser traverser par l’air, l’eau et la nourriture. Je ne peux les enfermer en moi. Empêcher cette circulation, c’est la mort assurée. Malheureusement, nous vivons comme dans une heure de pointe qui n’en finit jamais : tout reste engorgé! Ma vie, mon corps, ma tête, mon cœur, mon agenda se remplissent sans jamais laisser d’espace vide. Pourtant, j’ai besoin d’espace pour souffler, pour goûter, pour vivre!

Le pèlerin est espace circulatoire. Il est contenant traversé par l’expérience vivante. Le pèlerinage lui enseigne à se déposséder, à se désengorger de son trop-plein, se défaire de ses dépendances, de ses enfermements, de son ego, pour que la Vie circule en lui. Il lui apprend à faire de l’espace pour se laisser traverser par l’élan qui le tire en avant. Il lui apprend à écouter ce murmure qui le traverse. Le pèlerin est en définitive le contenant idéal, car il peut tendre à la conscience de ce qui le traverse! (Contrairement à la gourde…) Toutes les béquilles qu’ils se donnent ne feront jamais de lui un meilleur contenant. Le pèlerin n’a qu’à se rendre attentif, qu’à s’abandonner, pour mener à terme le projet de vie qui sommeille en lui. La Vie qui coule en lui est son « essence ». La retenir le priverait d’accomplir sa destinée.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Provoqué à vivre

L’essentiel n’est pas de vivre mais de bien vivre.
Platon
baignade à la merTous les jours nous sommes provoqués au changement. Si je bouge la main, l’air se déplace; si je presse une orange, j’obtiens du jus; si je déplace mes pieds, j’avance; si j’ouvre les yeux, je vois… Chaque mouvement provoque un changement qui me déstabilise, déplace mes repères, et engendre un réaménagement de mes perceptions.

C’est par le mouvement des ondes que j’entends la musique. C’est par la tige qui grandit que l’arbre porte fruit. C’est par les mouvements de ma bouche que des paroles sont prononcées. Des paroles qui suscitent diverses réactions, divers mouvements…

Tout change, tout bouge. L’enfant qui va naître. Le cours d’eau qui fluctue. Le feu de forêt qui ravage une région : tout cela, c’est la vie en mouvement. La Vie bouge. Elle nous déséquilibre à chaque instant, nous provoquant à vivre, nous appelant au dépassement. C’est là le cœur de l’expérience pèlerine. Dans chacun de ses pas, le pèlerin est déstabilisé et tente de retrouver son équilibre : un équilibre de vie.

équilibristeCet équilibre de vie, vers lequel nous tendons tous, provoque et incite le meilleur de nous. C’est par cet élan déséquilibrant que nous aspirons sans cesse au meilleur de la vie. Pour l’atteindre, je dois cependant accepter d’être en mouvement. L’équilibriste ne peut tendre à l’équilibre que par le mouvement. De même, je dois me laisser déplacer, transformer, pour parvenir à l’équilibre recherché. Désirer le meilleur, c’est désirer être transformé pour s’équilibrer. C’est désirer être provoqué dans ces stagnations, dans ces inerties qui nous font pencher d’un côté. C’est avoir le courage de dépasser la souffrance d’une posture qui nous a ankylosés pour remettre la vie en circulation dans nos veines.

Qui, consciemment, voudrait d’une vie végétative branchée sur des appareils qui le maintiennent en vie? Pourtant, c’est-ce que la plupart d’entre nous faisons. Désirer le meilleur sans mouvement, c’est rêver sa vie bien calé devant sa télé, branché sur son portable. Demeurer au stade du rêve, du virtuel, n’a jamais mis en mouvement! Le rêve peut susciter l’étincelle, mais si cette étincelle ne provoque jamais la flamme, ne met jamais le feu à nos passions pour nous provoquer à l’action, elle est vaine.

MarcheurLe pèlerin de longue randonnée éprouve un bien-être et une aisance – malgré les difficultés, malgré les souffrances – qui enflamment sa joie et son plaisir de vivre. C’est au cœur de son déplacement qu’il éprouve de l’accomplissement, qu’il se sent vivant. Comme la flûte prend vie par le souffle qui la traverse, le pèlerin s’éprouve et s’accomplit par le mouvement de la Vie qui souffle en lui. Le pèlerinage provoque à vivre là où nous nous étions assoupis. Semblable à la main qui secoue le dormeur, le pèlerinage nous sort de notre torpeur et nous rappelle à la vie.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté