Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni

Pèleriner à travers son quotidien

Pilgrimage is about what happens along the way.
Bob Kunzinger
Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais ouverte à l’émerveillement, attentive à ce qui m’entoure, à l’espace que je traverse. Je me laisserais imprégner par les paysages que je côtoie pourtant tous les jours, fascinée par les changements de couleurs et de lumières dans la nature. La féérie d’un tourbillon enfloconné, les odeurs d’un automne flamboyant, le vol des oiseaux migrateurs, le rayon de soleil dans mon salon, la chaleur d’un feu de bois, la beauté de nos petits villages aux maisons colorées. Tant de choses qui m’entourent au quotidien et auxquelles je n’accorde peut-être pas autant d’attention que si elles m’étaient nouvellement offertes. En 2017, je serai touriste chez moi!

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je prendrais le temps de dire « bonjour » ou « bonne journée » aux gens que je croise; j’échangerais quelques mots ou un sourire avec celui qui attend l’autobus comme moi, celle qui fait la file d’épicerie patiemment, avec la personne qui jardine devant sa maison. Je prendrais un peu de temps pour connaître et créer une relation toute simple avec les gens que je côtoie régulièrement. En quoi étudie le jeune qui me sert à l’épicerie et qui apporte ses devoirs pour combler les temps calmes de sa journée? Comment vont les affaires pour le garagiste devant chez qui je vois beaucoup de voitures s’arrêter ces temps-ci? D’où vient la serveuse du petit restaurant où je vais souvent, celle qui a un petit accent original? En pèlerinage, je découvre tant de personnes enrichissantes qui colorent ma route simplement parce que nous avons pris un peu de temps pour échanger quelques phrases, le temps d’une pause, le temps d’un repas. Ces relations, sincères bien qu’éphémères, font partie des plaisirs et des souvenirs parfois marquants de ma route. Pourquoi n’aurais-je pas cette même ouverture pour aller à la rencontre des gens qui marquent mon quotidien?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
se reposerJe prendrais le temps d’écouter les signaux que me transmet mon corps. Je prendrais des décisions et des actions pour être physiquement bien. Je pourrais refuser certaines surcharges au travail car la fatigue commence à m’user, dire à mon ados que s’il veut que je le voyage, il devra déneiger la voiture pour ménager mon dos, aller m’allonger sans culpabiliser pour récupérer après une journée éreintante, prendre le temps de soigner cet élancement que j’ai au cou et que je traîne depuis trop longtemps maintenant. Quand je marche les chemins de pèlerinage, je prends le temps d’écouter mon corps et d’en prendre soin. J’ai appris que si je n’interviens pas lorsque la douleur se présente, la guérison sera plus longue et plus complexe. C’est pourquoi, je prends des pauses régulièrement, bois de l’eau, masse mes mollets, crème mes pieds, mange plus léger et me couche tôt. En 2017, tout en continuant de m’occuper des autres, je me donne le devoir de prendre soin de moi et de ma santé.

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je ferais du ménage! Un ménage concret dans ma garde-robe, dans mes armoires de cuisine, dans ma bibliothèque, dans le garde-manger, dans le garage, dans le cabanon. En pèlerinage, j’ai passé tellement de temps à reconsidérer le contenu de mon sac à dos pour l’alléger et me permettre d’avancer plus librement. Le pèlerin voyage avec son essentiel. Dans mon quotidien, certaines choses ne me sont qu’encombrantes ou accaparantes. En 2017, je prends le temps de faire un tri. Je donne, je jette, je garde. Lentement, je me libère de certaines amarres, de certaines ancres que je ne désire plus posséder car elles ne font plus partie de mon essentiel pour avancer sur ma route de vie.

Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je choisirais mes compagnons de route. Je m’entourerais de personnes avec lesquelles j’ai du plaisir à avancer dans la vie, des gens qui me font grandir, qui m’aident, qui me font du bien. Des gens qui partagent ma vision de la vie, mes valeurs et avec lesquelles la complicité se passe de mots. Sur le chemin, les rencontres vont et viennent. Certains feront plusieurs jours de marche ensemble, d’autres ne se seront croisés qu’une seule fois et d’autres se retrouveront au hasard de la route après quelques jours d’absence. Ainsi va la vraie vie aussi. Est-ce que je me permets de choisir mes relations?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais attentive aux signes qui balisent ma route. Je me donnerais régulièrement des objectifs me permettant de me rapprocher lentement du but que je me suis fixé dans la vie. J’évaluerais fréquemment la route que je parcours, les décisions prises et les actions posées, afin de m’assurer que j’avance toujours dans la bonne direction, que mes pas concordent avec ce que je désire atteindre dans ma vie. Je réviserais mes attentes, les questionnerais pour confirmer que le but auquel j’aspire résonne toujours en harmonie avec la personne que je suis, avec la personne que j’évolue à être. Je prendrais les moyens qu’il faut pour avancer chaque jour un peu plus vers mon but. En pèlerinage, chacun marche vers cette destination finale qu’il s’est donnée. Mais à l’intérieur de chaque pèlerin, il y a tout un remue-ménage et remue-méninges qui s’effectue. Quel est ce sanctuaire dans ma vie?
Le pèlerin d’aujourd’hui c’est quelqu’un qui part marcher en quête de plus de sens à la vie, en quête d’un indéfinissable bien-être intérieur. Ce pèlerin qui fait un bout de route sur les chemins de pèlerinage avant de revenir à son quotidien, c’est moi, c’est vous. Et si vous traversiez l’année 2017 comme on aborde la vie durant un pèlerinage?
Bonne année 2017, … Bon pèlerinage!
Brigitte Harouni

Ce qui freine ma marche

La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même.
Franklin Roosevelt
La capacité d’adaptation dépend grandement de la souplesse d’esprit et de l’ouverture que nous avons à accepter le changement. Voyager, c’est mettre à l’épreuve cette aptitude. C’est choisir de sortir de ses habitudes pour aller découvrir un ailleurs et un autrement. C’est se rendre disponible à apprendre, à apprivoiser et parfois même à adopter la différence et la nouveauté. C’est grâce à ce déplacement extérieur que je peux mettre en lumière mes résistances intérieures, que je peux questionner mes limites et mes enfermements. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer? Quels sont mes freins? Ont-ils leur raison d’être?

chemin clôturéComme l’adolescent qui élargit son territoire d’exploration en allant chez des amis, et qui, conscient que les règles peuvent être discutées, questionne le fait que l’autre a des droits et des privilèges qu’il n’a pas, le voyageur découvre de nouvelles façons de faire et de vivre qui viennent ébranler la base de ses propres prémisses. Celui qui a grandi dans un pays « surdéveloppé » a été façonné par une multitude de règles, de conventions, de codes, de lois et d’encadrements de toutes sortes venant baliser le chemin et la voie à suivre. Cet exosquelette est tellement fort et tellement présent que toute initiative prise par l’individu pour en sortir est perçue comme de la délinquance, voire même de la folie. On dira de celui qui, se sentant trop  à l’étroit dans ce moule, se permet de sortir de cette route sécuritaire toute tracée pour vivre plus de liberté, que c’est un marginal; simplement parce qu’il vit en marge de ce que la société environnante prône. Et paradoxalement, ce qui peut paraître étouffant pour certains est perçu comme sécurisant par d’autres. Chaque famille, chaque parent, instaure des règles dans le but d’offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants, pour qu’ils ne manquent de rien, pour leur assurer un bel avenir. Le cadre est là pour protéger. C’est le casque de vélo, la clôture du jardin, la ceinture de sécurité, la veste de flottaison. Mais mère disait : « Trop d’une chose n’est jamais bon ». Alors je vous le demande : quel adulte devenons-nous lorsque tout autour de nous est pensé et prévu pour éviter de se faire mal?

Bottes et VéloVoyager, c’est s’exposer à vivre, à ressentir le déséquilibre et l’inconfort de l’expérience nouvelle. C’est se mettre en situation d’ouverture face à l’inconnu et au changement. Pourtant, récemment, dans un hôtel de Cuba, j’entendais une touriste québécoise qui refusait fermement qu’on lui serve son café dans un verre. Elle exigeait de l’avoir dans une tasse. Pourquoi cette rigidité? D’où origine cet enfermement? Chaque pays a son cadre de vie. Prendre le temps de l’observer et de le comprendre nous permet de réaliser que faire autrement est possible et acceptable. Certains peuples mangent avec des ustensiles, d’autres avec des baguettes tandis que d’autres mangent avec leurs mains, en se servant de feuilles de laitue ou de galettes de pain. Certains pays boivent le vin chaud, d’autres l’aiment frais. Tout comme certains boivent la bière tiède alors que d’autres la préfèrent glacée. Chez nous, il y a un panneau d’arrêt obligatoire à presque tous les coins de rue, alors que dans certains pays, on ne trouve aucun feu de circulation, et même aucune ligne sur la route. Selon notre code d’éthique, finir son assiette est un signe de politesse, alors que dans d’autres pays il faut en laisser une bouchée pour signifier que c’était très bon mais qu’on est maintenant rassasié.

realite-convenueTous ces encadrements ne sont que des règles inventées et convenues par les hommes. Mais elles sont si nombreuses et si présentes qu’on ne les remarque plus. Elles font partie de notre réalité convenue. Rarement nous les remettons en question. Année après année, présentées par différents agents de confiance, parents, amis, enseignants, nous apprenons à les intégrer. Elles font maintenant partie de nous et contribuent à orienter nos décisions lors de débats intérieurs. Comme elles sont nombreuses et qu’elles ont souvent de l’ancienneté, elles ont un grand pouvoir d’influence sur ce que nous conviendrons de faire, sur les actions que nous choisirons d’entreprendre. Parfois aidantes, elles peuvent cependant aussi devenir un frein au changement. Elles peuvent être limitantes, contraignantes, et même alimenter le jugement que nous avons de nous-mêmes. Elles en viennent parfois même à éclipser notre jugement en regard de la situation, nous obligeant à faire abstraction de notre élan intérieur et des sentiments qui nous habitent, de notre désir profond.

En sortant de chez soi pour aller vers l’autre, c’est tout un univers de possibilités et de modèles de vie qui s’offre à soi. Tous ces gens que je rencontre sont des « moi » potentiels. Si une version m’attire, qu’est-ce qui m’empêche d’aller vers elle et de la faire mienne? Si un changement m’interpelle, pourquoi ne pas le vivre? Qu’est-ce qui me fait dire que ce n’est pas possible? Bien que le frein soit très utile sur un véhicule, il faut savoir le retirer pour pouvoir avancer. Sur la route au volant de ma vie, je suis le moteur et le frein. Il n’en tient donc qu’à moi pour avancer.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Un escargot sur l’autoroute de la vie.

Le pèlerin, tout comme l’escargot, porte sur lui un point d’interrogation. Au cœur de notre 21ième siècle, sa lente présence nous déconcerte. Auto-stoppeur? Itinérant? Marchand ambulant? Pourquoi? Surtout, pourquoi? Le pèlerin est une interrogation pour notre époque.

escargotsLorsqu’il passe le pèlerin, il met du temps à traverser nos vies. Alors que sa route s’étire, on le croisera plus d’une fois. Passant et repassant devant lui, chaque rencontre devient provocation. En nous rendant à l’épicerie, on l’aperçoit, désinvolte, appuyé sur ses bâtons, il attend patiemment de traverser la rue. À l’heure du lunch, c’est dans le parc que nous l’apercevons. Allongé au pied d’un arbre, il fait la sieste, pendant que nous, nous devons retourner au boulot. Le lendemain matin, en nous pressant d’aller déposer les enfants à la garderie, nous le croisons de nouveau. Cette fois, c’est tout le village voisin qu’il défie de son pas joyeux et de ses yeux rieurs. Sa nonchalance nous nargue. Son petit air satisfait nous irrite. Et voilà qu’on le croise partout! Le pèlerin, de par sa lenteur, nous semble soudainement omniprésent.

siesteMalgré la constance de son pas, il met du temps le pèlerin. Il en met du temps pour arriver jusqu’à nous, pour traverser nos vies. Et son passage provoque. Il questionne notre mode de vie. Lorsqu’il s’arrête et que nous avons enfin la chance de l’interroger, c’est toute sa vie que nous scrutons à travers nos questions : d’où viens-tu? Où vas-tu? Pourquoi? Croyant nous soulager par cet interrogatoire, il nous entraîne encore plus loin dans nos tourments. Par ses réponses, c’est toute notre vie qu’il nous force à examiner. Secoués par cette rencontre, nous le quittons lentement, comme s’il nous avait communiqué une part de sa lenteur. Dans nos urgences, on en vient souvent à manquer l’essentiel…

Pourquoi? Même si on la lui pose souvent cette question, sa réponse n’est jamais la même. Elle évolue. Sans cesse, il la refaçonne, la retourne, la polit. Sa réponse est en cheminement, tout comme il l’est physiquement. Dégagé des contraintes inutiles, il n’a qu’à vivre. Tout son être chemine, grignotant des bouts de chemin, des bouts de vie – non pour les posséder, mais pour se laisser prendre, vivre en eux, avec eux. Le pèlerin se laisse traverser par le mouvement vivant du chemin, l’appel du sanctuaire qui vibre en lui; et, au fond de nous-mêmes, cette audace nous attire et nous exaspère. Tiraillé entre esclavage et liberté, elle nous reflète ce dont nous n’avons pas le courage. Elle renvoie à un vivre autrement dont l’inconnu inquiète le consommateur boulimique que nous sommes devenus. Elle nous renvoie à une innocente confiance en la Vie. Une innocence que nous avons perdue… trekking-245311_640Le pèlerin avance, confiant. Il n’attend rien, surtout pas qu’on prenne sa vie en main. Il fait son chemin et en reprécise la destination chaque jour. Il marche en quête de vérité, en quête d’une vie vraie, sans artifice. Alors que nos vies débordent d’exigences jusque dans nos pauvretés.

Regarder un pèlerin passer, c’est comme s’arrêter pour regarder l’escargot traverser le chemin : le temps semble se fixer. Pourtant, il n’en n’est rien. Plus détendu, moins stressé, le pèlerin avance autrement. Il n’était pas comme ça avant. C’est l’expérience qui l’a transformé, qui l’a façonné de l’intérieur. Une puissance invisible, instinctive, qui l’attire et le défait de lui-même. Le pèlerin a un impact social indéniable. Tout en douceur, il en provoque plus d’un sur son passage. C’est un révolutionnaire tranquille.

Éric Laliberté

L’art de vivre pèlerin

Je sais que la vie vaut la peine d’être vécue, que le bonheur est accessible,
qu’il suffit simplement de trouver sa vocation profonde,
et de se donner à ce qu’on aime avec un abandon total de soi.
Romain Gary
Affranchi du modèle religieux, le pèlerinage est devenu un art de vivre en pleine croissance. Un phénomène qui se développe et s’articule autour de la marche et la transcende. Car si c’est dans le pas à pas que l’expérience prend forme, c’est bien au-delà de nos bottes qu’elle nous élève. Tous ceux et celles qui pratiquent le pèlerinage vous le diront : il en va plus que d’une simple escapade touristique! Le pèlerinage nous transporte, nous bouleverse, nous renverse, nous chahute, nous bouscule, nous presse, pour nous laisser – à bout de force – abasourdis et émerveillés. L’expérience est intense. Elle nous fait basculer dans un autre vivre, entrevoir une autre réalité, d’autres possibles. Ils sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à embrasser ce mode de vie. Que ce soit pour quelques mois, quelques années ou même toute une vie, le pèlerinage donne des fourmis dans les jambes à plus d’un. Mais comment définir cet art de vivre pèlerin? De quoi est-il constitué pour interpeller le pèlerin aussi profondément? Pour le réfléchir ensemble, nous soulignerons cinq principes propres à ce modèle de vie en émergence.

1) Radicalité. Le pèlerin : figure de résistance face à un monde désenchanté.

Camino Frances - FoncebadenLa radicalité semble sur toutes les lèvres ces temps-ci. Bien qu’elle nous apparaisse souvent subversive, voir dangereuse, la radicalité dont il est question ici s’intéresse à l’étymologie du terme. C’est-à-dire radical au sens de retour aux sources, à ses racines. Mais quelles racines le pèlerin peut-il bien chercher sur ce chemin? Des racines qui plongent profondément en lui, qui lui parle de sa vie, de sa manière d’être à la vie.

Dans une société occidentale aux relations et aux références fragilisées, l’être humain est laissé à lui-même pour construire une vie qui fasse du sens. La télé, les réseaux sociaux, il en a fait le tour, et les groupes de croissance personnelle, il en a assez. En se faisant pèlerin, l’être humain cherche à se distancier d’un mode de vie, de ses influences, pour toucher un espace de vérité et c’est par lui-même qu’il compte y arriver. Il y a un désir d’autonomie derrière cette quête. Il ne cherche pas LA vérité, mais SA vérité. La radicalité du pèlerinage relève ainsi de la résolution, c’est-à-dire qu’elle vise un retour à sa véritable nature. Pour un grand nombre de pèlerins c’est un malaise, plus ou moins grand, qui les a poussés à se mettre en route. Ce mal être les incite à rompre avec un mode de vie décevant et se mettre en quête de sens. Il y a un appel qui monte de ce désir… Il écoute.

2) Dépouillement. Pour en finir avec le marchandage de soi.

Ile d'OrléansFace au dépouillement, l’image qui nous vient est sans doute celle du sac à dos toujours trop plein. Celui-ci, cependant, a tôt fait de nous propulser sur un autre registre. Notre culture de consommation, nous l’avons construite autour d’un marchandage identitaire. Après plusieurs décennies à se chercher à travers tout un fatras de marques et de modes; cette course pour se distinguer, se dire et s’afficher; l’être humain est épuisé. En se faisant pèlerin, il se déleste de tout ce poids social et prend conscience de l’illusoire de ce mode de vie. Par le dépouillement, un espace se crée pour laisser place à l’écoute de ce qui l’habite. En se défaisant de son surplus, le pèlerin redécouvre l’espace de l’essentiel.

3) Communauté. La communauté du chemin : un vivre ensemble en mouvement.

Les amitiés et les liens qui se tissent sur le chemin sont d’une puissance incroyable et s’installent avec une rapidité phénoménale. Le sentiment d’appartenance est fort. Le pèlerin l’expérimente dès ses premiers pas. Mais, soyez rassurés, ce n’est pas toujours le conte de fée! Le chemin de pèlerinage peut d’ailleurs prendre des allures de village gaulois. Comme chez Astérix et Obélix, les émotions peuvent être vives et les emportements aussi, mais nul ne sera laissé pour compte. Tout le monde y trouve sa place. Il en va cependant d’un vivre ensemble en mouvement, sans attachement, sans dépendance. La communauté du chemin évolue et ne sera pas toujours constituée des mêmes visages. Elle va et vient dans ses liens tout en demeurant habitée par les mêmes valeurs, les mêmes sentiments : liberté, fraternité, égalité, entraide. Un vivre ensemble qui rompt avec la culture occidentale du chacun pour soi. La communauté du chemin, c’est d’abord le cœur sur la main qu’elle se vit.

4) Joie de vivre.  Un art de vivre qui ne se prend pas au sérieux.

Ile d'OrléansC’est une caractéristique du pèlerin qui est frappante : il dégage une joie de vivre. Non qu’il soit toujours dans un état de bonheur extatique, bien qu’il vive des moments difficiles, celui-ci dégage une joie de vivre qui va au-delà des souffrances qu’il peut expérimenter. Malgré les difficultés, le pèlerin est heureux de ce qu’il accomplit et il rend grâce d’être ainsi comblé par cette expérience qui ne cesse de l’émerveiller. Le pèlerin redécouvre le sens de l’émerveillement. Dépouillé de tout superflu, il se fait une fête de bien peu. Avec quelques pâtes et quelques conserves, des festins sont concoctés dans la bonne humeur.

La joie de vivre du pèlerin c’est aussi l’art de l’autodérision. Le pèlerin apprend à rire de lui-même, de ses travers et s’accueille dans l’erreur. Elle l’extrait de ses rigidités qui se réclamaient d’un paraître, pour découvrir la liberté d’être. La joie de vivre du pèlerin vient aussi alléger son fardeau.

5) Vocation. Un appel à vivre en mouvement.

Le pèlerinage prend racine dans le mouvement en réponse à une parole entendue, perçue, en soi. Du latin « Vocare » qui signifie : « appeler », vocation désigne l’appel et est corrélatif à l’écoute. En somme, vocation nous dit : « Mets-toi à l’écoute de cette parole qui t’habite et te traverse.  Entends cette parole qui te fait vibrer, cette parole qui te fait parler et qui te met en mouvement. » Le pèlerin a quitté sa demeure en quête d’un sens à sa vie et c’est sur la route, dans le mouvement qui le tient en tension entre ses origines et son sanctuaire, qu’il trouve une réponse à son mal de vivre. Vocation aussi au sens où la vie du pèlerin est si bonne, qu’il peine à s’en détourner. S’y adonner devient alors une vocation. Ile d'OrléansC’est-à-dire que sa vie y prend tout son sens et qu’il puise dans ce bon goût la force d’adopter cet art de vivre contre toute subversion. Au plus profond de lui, le pèlerin sait que cette forme de vie résonne en cohérence avec tout son être. Dès l’instant où il accepte de se laisser guide par cette parole inscrite en lui, par cette « vocation », c’est tout son sac de vie qui s’en trouve allégé. Il se laisse alors porter par le mouvement de la vie inscrit en lui et demeure en cheminement vers.

Bien entendu, d’autres principes peuvent fonder l’expérience pèlerine. Ceux-ci nous apparaissent toutefois majeurs et peuvent baliser le cadre de la démarche dans un art de vivre. Ils devront cependant trouver leur voie jusque dans notre quotidien. Pour que cette expérience ne meure, ces principes devront faire jaillir des repères inspirants. Nous devrons dégager de l’espace et du temps. Entraîner nos vies dans de perpétuels pèlerinages, concrétisant « ici » ce qui nous faisait vibrer « là-bas ». Si j’ai pu expérimenter ces principes sur le chemin, c’est qu’il est possible de vivre ainsi et que cette expérience me parle. Ma vie peut contenir la substance de l’esprit pèlerin, ai-je mis les choses en place pour me laisser transformer?

Sur le chemin, le pèlerin-randonneur développe la capacité de se mettre à l’écoute de cette parole qui parle en lui, qui vibre en lui et le met en route. Libre, il lui appartient maintenant de persister dans l’écoute de ce mouvement et dans l’observation de cet art de vivre pèlerin.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Le pèlerinage, une métaphore de la vie?

Vous avez peur de vivre parce que vivre, c’est prendre le risque de souffrir.
Arnaud Desjardins
Marcher en toute liberté, sans horaire et sans contrainte. Réduire son mode de vie à sa plus simple expression. Vivre simplement. Le pèlerinage nous fait rêver. Il suscite attentes et espérances. Certains diront qu’il est une merveilleuse métaphore de la vie. Qu’il exprime de manière poétique le parcours d’une vie dans tout ce qu’il suscite et laisse à réfléchir. Pour ceux et celles qui l’ont fréquenté, les scènes bucoliques nous reviennent aisément en mémoire et le vent de liberté qui flotte sur ces routes, nous berce encore de sa douce brise. La joie de vivre et la vie fraternelle qui portent les pas des pèlerins résonnent encore au fond de nous. Toutes ces images sont bien fortes en moi et me parlent. Cependant, aujourd’hui, je me questionne : le pèlerinage est-il réellement une métaphore de la vie?
Chemin du Puy-en-Velay - Aubrac

La métaphore est une image détournée pour expliquer une réalité. En quoi ma vie de tous les jours, coincée entre métro-boulot-dodo, ressemble-t-elle à un pèlerinage? Le pèlerinage ne reflète la réalité d’aucun pèlerin. Au contraire! Il met en évidence l’incohérence, voire l’absence, de notre adhésion à la vie. Si le pèlerinage nous parle, nous interpelle dans notre mode de vie, c’est qu’il est très différent de nos vies. Bien sûr, nous pouvons dire qu’il est un reflet des hauts et des bas de notre quotidien. Qu’il porte en lui l’expression du fardeau et des souffrances de nos jours. Mais soyons réaliste, chanceux celui ou celle dont le quotidien ressemble à un pèlerinage! Le pèlerinage devient métaphore de notre mode de vie – seulement et seulement si – nous y reproduisons les travers de celui-ci. Loin de cette métaphore, l’expérience pèlerine nous propulse dans un autrement que nous n’avons pas le courage d’assumer au quotidien.

Ce ne sont pas les embouteillages, ni la course contre la montre qui nous attire sur les chemins de pèlerinage. Pas plus que la souffrance ou les inégalités, ni les images de marques ou les grands magasins. Si le pèlerinage était une métaphore de la vie, personne n’irait faire un pèlerinage! Ma vie n’a rien à voir avec le pèlerinage. Ce que j’ai vécu sur le chemin ne s’apparente en rien à ma vie de tous les jours. Chemin du Puy-en-VelayCar c’est bien d’une manière de vivre dont nous parlons, lorsque nous rêvons de pèlerinage. C’est la vie sur le chemin qui fait rêver le pèlerin!

Et si le pèlerinage n’était pas une métaphore?
Et s’il ouvrait une fenêtre sur une réalité bien concrète?
Et s’il était l’expression même de ce qu’est vivre?

Plus qu’une métaphore de la vie, c’est la vie elle-même qui jaillit du pèlerinage. Le pèlerinage c’est revenir à la vie. Il est « la vie ». Se donner le temps de vivre l’expérience pèlerine, permet de mettre l’agitation sociale sur pause pour vivre pleinement. Si le pèlerinage est une métaphore de la vie, c’est d’une autre vie dont il nous parle et de son possible. Notre vie quotidienne est faite en grande partie d’illusoire et de futilités. Sur le chemin, c’est d’une autre manière de vivre dont il est question et celle-ci me révèle un autre rapport à l’espace et au temps. Une vie où chacun de mes pas me fait grandir en liberté, me libérant de mes oppressions.

Chemin du Puy-en-VelayLe pèlerinage provoque une expérience vivante qui va bien au-delà de l’intellectualisation. Cette expérience ne se joue pas dans la tête du pèlerin : elle entre dans son corps, et elle y entre par les pieds!  Elle va à l’encontre de la culture du rationnelle qui compartimente tout. Le pèlerinage m’interpelle dans mon corps, dans ma manière d’être à la vie, à l’instant même où chacun de mes pieds frappe le sol. Il me défait de mes rigidités temporelles, du grief de l’agenda. L’oisiveté y devient règle de vie, et non un péché social de contre-performance. Ceux qui ne respectent pas les règles vivantes du pèlerinage se blessent ou font du pèlerinage une métaphore de la société : ils courent, performent, se sentent utiles, comme s’il y avait lieu de prouver quelque chose dans l’exécution de ce pèlerinage devenu tâche à accomplir. Dans ces conditions, je suis alors d’accord, nous faisons de ce temps d’arrêt une métaphore de notre régime de vie. Il devient espace où nous reproduisons, malgré nous, et de manière compulsive, le rythme de vie que nous avions voulu quitter.

Toutefois, la puissance de l’expérience pèlerine s’exerce à l’opposé de ce que nous vivons quotidiennement. Elle nous défait de nos habitudes de vie, de nos croyances, faisant de nous de véritables vivants. La Voie du St-LaurentElle nous rappelle de vivre, car c’est la seule exigence que porte la vie. Vivre, protéger la vie, l’aimer, la goûter, la laisser grandir librement. Tout le reste nous l’avons inventé. Alors, ne nous prenons pas trop au sérieux dans notre cirque social!Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Mon chapeau de pèlerin

Pour la marche, le plus beau chapeau du monde ne vaut pas une bonne paire de chaussures.
Pierre Dac
Elle me fait sourire cette citation, parce qu’avec humour et sans le savoir, elle résume très bien l’idée principale de mon texte : en pèlerinage, on n’a pas besoin de porter de chapeau. Je m’explique.

Bottes et VéloDepuis notre jeune enfance, en passant par l’adolescence, pour arriver enfin à l’âge adulte, chacun de nous porte en alternance différents chapeaux. Étudiante sérieuse, bouffon de la classe, sportif téméraire. Ou plus tard : maman attentionnée, employé efficace et professionnelle, amie toujours disponible, parent généreux toujours de service. Tous ces chapeaux que je porte, symboles identitaires de l’image que je souhaite projeter de moi ou identité dont mon entourage m’a affublé et que j’endosse un peu malgré moi, tous ces chapeaux se sont confectionnés au fil du temps  à travers les rapports que j’entretiens avec mon milieu de vie. Et bien que souvent j’aie choisi de les porter, parfois même fièrement, j’en suis sournoisement devenue esclave. Subtilement, ils guident mes agissements et mes décisions. Sous le couvert de ces chapeaux, je m’oblige et m’impose des rôles que parfois je ne désire plus jouer. Mais un équilibre étant depuis longtemps établit avec mon environnement extérieur, il m’est souvent bien difficile de sortir de cette routine comportementale pour vivre tel que je le souhaiterais maintenant.

Bottes et VéloUn des grands bienfaits du chemin de pèlerinage est l’anonymat. Sur le chemin, étant sortie de mon cadre relationnel habituel, tous ces chapeaux n’ont plus l’obligation d’exister. Mon chapeau de pèlerin est vierge. Libre à moi de le porter comme je veux. Il me permet d’avancer dans un monde en étant libre d’être tout simplement moi. Libre de tout jugement extérieur, libre de toute critique, libre de toute pression d’être autrement que ce que je souhaite être. Sur le chemin, je suis confortablement moi. Par contre, je dois avouer qu’au début, il n’est pas toujours facile d’être ainsi nue, sans personnage pour se camoufler un peu, pour se donner une contenance. Certains chapeaux sont encore présents au début, surtout ceux que je m’enfonçais jusqu’aux oreilles. Mais avec le temps, la marche, et la nouveauté qui m’entoure, c’est sans difficulté que j’ose être pleinement moi. Dans ce nouveau groupe qui m’entoure et m’accepte telle quelle, je découvre le bon goût de me sentir appréciée dans l’essence même de mon être. Je me sens libre d’afficher ma vraie couleur, sans être jugée et sans me juger.Bottes et Vélo

Comme le dit la citation, en pèlerinage, le chapeau importe peu. Nous sommes tous pèlerins. Chacun porte son bagage avec lui. Chacun fait sa route. Chacun a son histoire. Il y a un respect des réalités de chacun que l’on croise sur sa route. Et c’est ce respect de soi et de l’autre qui permet l’émergence de ce ressenti si apaisant : se sentir faire partie d’un groupe, tout en demeurant soi-même. Appartenir et s’appartenir. Un équilibre avec lequel il fait bon avancer.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Êtes-vous contenant ou contenu?

Il faut être nomade, traverser les idées comme on traverse les villes et les rues.
Francis Picabia
Êtes-vous contenant ou contenu? Qu’est-ce qui vous préoccupe le plus? Sur quoi mettez-vous le plus de temps : le contenant ou le contenu? On a tous le souvenir de ces jeunes enfants qui aussitôt le cadeau déballé se mettaient à jouer avec la boîte, le chou et les papiers colorés. Nous avons tous fait la même chose au même âge. Mais, depuis, avons-nous grandis? Il y a certains jours où nous nous amusons encore avec l’emballage et nous préoccupons bien peu du contenu! Sans essence, même la plus belle et la plus performante des voitures ne va nulle part!

sa à dosMettez-vous des heures à emballer un cadeau? Êtes-vous du genre à refaire la décoration de votre maison régulièrement? À considérer l’achat d’un objet pour son apparence plus que pour son utilité? À passer des heures devant le miroir? Êtes-vous du genre à vous laisser séduire par la pub?

Contenant ou contenu? Qu’est-ce qui les distingue? Lequel a le plus d’importance?

Le contenant contient, alors que le contenu est ce qui est retenu par le contenant. Sans contenant, le contenu est sans récipient. Le contenu est alors une énergie qui erre et se disperse.

Prenons un contenant : la gourde. Seule, elle a peu de considération. Cependant, une fois remplie d’eau, sa valeur change. Son importance est multipliée. Tous les pèlerins le savent, une gourde vide, même la plus « fashion » des gourdes, la plus ergonomique, celle dont les matériaux sont les plus écolos, même celle-là, n’est d’aucune utilité. La gourde a pour mandat de contenir. Elle est au service de l’eau, elle en canalise la substance.

soifDe plus, la gourde n’est pas faite pour contenir n’importe quoi. Elle a pour mandat de contenir un liquide qui permette de se désaltérer. En pèlerinage, une gourde pleine d’huile n’accomplirait plus son mandat et serait, encore une fois, d’aucune utilité. Par ailleurs, la gourde n’est pas faite pour posséder ce qu’elle contient. L’eau qui resterait à perpétuité dans une gourde finirait par croupir et ne serait plus bonne à consommer. Si l’eau de la gourde n’est pas partagée, mise en circulation, elle ne sert pas. La gourde pleine, que l’on conserve pleine, ne vaut pas plus qu’une gourde vide. Il faut que l’eau y circule pour qu’elle prenne toute sa valeur. Sans cette circulation, le contenant ne sert à rien.

Le contenant est un lieu de passage. Il est l’espace de canalisation d’une énergie potentielle : si elle circule! Il est important de noter, ici, que le contenant ne s’approprie pas son contenu. Il se laisse traverser par lui et c’est ainsi qu’il s’accomplit comme contenant. Il est donc question de relation entre contenant et contenu. Le contenant est au service du contenu, un contenu qui le traverse, qu’il ne possède pas. Alors, comment contenir?

Pour reprendre l’analogie du début, même la voiture la plus belle et la plus performante ne sert à rien sans essence. La voiture doit se laisser traverser par l’ « essence » qu’elle contient pour se mettre en marche. Contenant et contenu travaillent conjointement pour un plus. Le corps du pèlerin est le premier contenant auquel il a affaire. pèlerinsDès sa naissance, le corps est fait pour être traversé par l’expérience vivante. Pour vivre, nous devons nous laisser traverser par l’air, l’eau et la nourriture. Je ne peux les enfermer en moi. Empêcher cette circulation, c’est la mort assurée. Malheureusement, nous vivons comme dans une heure de pointe qui n’en finit jamais : tout reste engorgé! Ma vie, mon corps, ma tête, mon cœur, mon agenda se remplissent sans jamais laisser d’espace vide. Pourtant, j’ai besoin d’espace pour souffler, pour goûter, pour vivre!

Le pèlerin est espace circulatoire. Il est contenant traversé par l’expérience vivante. Le pèlerinage lui enseigne à se déposséder, à se désengorger de son trop-plein, se défaire de ses dépendances, de ses enfermements, de son ego, pour que la Vie circule en lui. Il lui apprend à faire de l’espace pour se laisser traverser par l’élan qui le tire en avant. Il lui apprend à écouter ce murmure qui le traverse. Le pèlerin est en définitive le contenant idéal, car il peut tendre à la conscience de ce qui le traverse! (Contrairement à la gourde…) Toutes les béquilles qu’ils se donnent ne feront jamais de lui un meilleur contenant. Le pèlerin n’a qu’à se rendre attentif, qu’à s’abandonner, pour mener à terme le projet de vie qui sommeille en lui. La Vie qui coule en lui est son « essence ». La retenir le priverait d’accomplir sa destinée.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Pèlerin ou randonneur?

Ce que le public te reproche, cultive-le, c’est toi.
Jean Cocteau
Pèlerinage ou randonnée? Pèlerin ou randonneur? Randonneur ou marcheur?  Toutes ces pratiques se ressemblent mais ne parlent pas de la même réalité. Il existe plusieurs pratiques qui permettent de marcher autrement: marche afghane, marche nordique, marche rapide, marche banlieusarde… On parle même de marche pèlerine. Mais qu’en est-il au juste? Qu’est-ce qui les distingue? Qu’est-ce qui distingue une randonnée, d’une marche pèlerine, d’un pèlerinage de longue randonnée?

marcheurLe marcheur n’est pas un pèlerin, pas plus que le randonneur. Mais le pèlerin est à la fois marcheur et randonneur. De prime abord, le pèlerin n’est pas un sportif. Le sport vient en second lieu dans son expérience, même s’il n’est pas interdit de commencer randonneur pour terminer pèlerin; comme plusieurs l’ont affirmé d’ailleurs…

Lorsque l’appellation débute par marche, elle désigne l’activité de marcher pour ensuite qualifier ce type de marche : comment elle sera pratiquée. En ce sens, la marche pèlerine n’est qu’une marche qui s’apparente au pèlerinage, mais qui en définitive n’en n’est pas. Si c’était le cas, elle s’appellerait pèlerinage! En utilisant l’appellation marche pèlerine, il y a quelque chose que l’on cherche à éviter et qui fait que celle-ci ressemble davantage à de la longue randonnée. Ce quelque chose résiderait-il dans la profondeur du pèlerinage, la démarche intérieure qu’il implique? Le pèlerinage déplace autant intérieurement qu’extérieurement et cela peut être dérangeant. Dire marche pèlerine permettrait-il d’éviter ce dérangement tout en se donnant l’illusion d’être pèlerin?

Le randonneur est porté par le sport, le plaisir de la nature, le défi et, bien souvent, la contemplation. Le randonneur habite les grands espaces comme le coureur des bois. Il est d’abord un amant de la nature. Et c’est dans cet amour de la nature que pèlerin et randonneur se rejoignent. L’espace d’un instant, ils se retrouvent habités par le même vertige face à l’univers : cette sensation de plus grand que soi, cet espace de transcendance. C’est dans ces moments que plusieurs randonneurs ont affirmé être devenus pèlerins. Quelque chose d’autre les mettait soudainement en marche, à un autre niveau, et les attirait.

randonneurLa situation du marcheur est différente. Bien souvent passagère, l’aventure du marcheur ne dure que peu de temps. Elle vise au bien-être immédiat et ne s’inscrit pas dans la durée. La marche a quelque chose de ponctuel qui s’intègre à un art de vivre. Elle ne le questionne pas, elle en est le résultat. Jean-Jacques Rousseau y voyait d’ailleurs un espace pour s’évader, pour la rêverie… La marche est l’exercice quotidien d’une vie saine.

Le dynamisme du pèlerinage de longue randonnée, par contre, oriente le pèlerin d’une toute autre façon. Son dynamisme implique tout notre être dans une démarche qui est à la fois quête de sens et quête des sens.

Par la durée de cet exercice, le pèlerin reprend contact avec tous les plans de son humanité : physique, psychique et spirituel; l’un éveillant l’autre dans un effet domino. L’exigence physique du pèlerinage ébranle l’émotif du pèlerin, qui questionne alors le sens de sa vie : le spirituel. Se lancer dans un pèlerinage implique donc de se mettre en mouvement dans un processus qui donne du relief à sa vie, qui ouvre sur une perspective différente, qui engendre un questionnement intérieur.

Le pèlerinage de longue randonnée, tel que nous l’observons aujourd’hui, est ainsi un exercice qui s’inscrit dans la durée et la profondeur. Des dimensions qui le distinguent définitivement de la marche. Le pèlerin se met en marche pour répondre à quelque chose qui surgit du plus profond de lui-même, quelque chose qui le dépasse et l’invite à approfondir son expérience vivante. Ce n’est pas uniquement pour le plaisir de la randonnée qu’il s’aventure sur routes et sentiers. S’il se met en marche, c’est qu’il cherche, à travers cet exercice, une réponse à ce qu’il est. Une réponse qui va bien au-delà de la quête narcissique, égotique, du moi.

pèlerinsBien plus qu’un exercice de croissance personnelle, le pèlerinage de longue randonnée vise une rencontre avec l’espace Vivant, ou espace divin, qui  traverse le pèlerin. Le pèlerin est celui qui se met à l’écoute de cet espace, de ce qui se joue en lui, de ce qui résonne au plus profond de sa chair. Le pèlerin se fait le pisteur des signes vivants qui l’habitent. Il en cherche les traces qui orienteront sa vie et lui donneront bon goût. Si le pèlerin se rend attentif à ces signes, c’est qu’il cherche à en déceler la volonté. Il cherche à orienter sa vie selon l’élan de vie qui le traverse, selon ce qui le fait vivre. Conscient de cet enjeu, le pèlerinage relève alors davantage de l’expérience que de l’exercice. Il faut le vivre pour le saisir.

Au cœur de ces déambulations, marcheurs, randonneurs et pèlerins se croisent. Ils marchent aux frontières d’un même univers, habités par des préoccupations qui se font proches les unes des autres. Cependant, il faut retenir que c’est dans l’intention que porte le pèlerin que celui-ci se distingue. Sinon, il n’y aurait pas raison de se poser la question et le pèlerin n’aurait alors pas lieu d’exister. Nous demanderions alors : marcheur ou randonneur? Si je suis pèlerin, c’est qu’il y a une différence et c’est en elle que réside toute la richesse du pèlerinage.Bottes et Vélo - Emblême

Éric Laliberté

Se libérer pour mieux récolter

Il en faut vraiment peu pour être heureux,
Vraiment très peu pour être heureux,
Il faut se satisfaire du nécessaire.
Baloo
À l’aube de la civilisation, Confucius, ce grand philosophe chinois, disait : « Un bol de riz à manger, de l’eau à boire et mon bras replié en guise d’oreiller, et me voilà heureux ».  Une façon toute simple de dire que le bonheur est à portée de main à qui souhaite y goûter. Aujourd’hui, ce même message est encore juste, pourtant, tout autour de nous tente à grands coups de publicités et de slogans de nous convaincre que le bonheur s’achète et se possède. Alors pris dans cette frénésie du « toujours plus » pour « plus de mieux-vivre », nous encombrons nos vies de toutes sortes de choses qui finissent par nous éteindre, nous étouffer, nous rendre malade. En ce début de printemps, faisons un peu de ménage dans tout ce qui nous alourdit l’existence!

pèlerin surchargéCeux qui déménagent vous le diront tous : on accumule bien plus d’objets que ce dont nous avons réellement besoin. Et une multitude de ces accessoires dorment et s’empoussièrent dans un racoin de la maison, inutiles, désuets, parfois même brisés. Pourtant nous les conservons. Au cas où.  Nous avons souvent plusieurs exemplaires d’un même outil. Le dernier étant toujours plus performant ou plus joli. Et que dire de la garde-robe! Certaines personnes ont tellement de vêtements ou d’accessoires qu’elles en oublient ce qu’elles ont et manquent de jours ou d’occasions pour les porter. Tout ce surplus, ce superflu, pèse sur les épaules de ceux qui le possèdent. Que cache-t-il? Pourquoi s’attacher à des biens matériels? Pourquoi est-il difficile de s’en départir? Donnez. Faites circuler. Libérez-vous de l’espace. Il est mieux posséder peu et de l’apprécier plutôt que de s’attarder à ce qu’on n’a pas et se rendre malheureux d’être envieux.

Et puis il y a le temps. Ce concept abstrait que l’homme a inventé pour s’outiller et organiser son quotidien et qui aujourd’hui, sournoisement, a pris le contrôle de nos vies. Les agendas sont surchargés par tous les rendez-vous, les activités sociales, les loisirs et les obligations familiales qui s’ajoutent à l’horaire de travail et à la routine de la maison. Même les vacances sont planifiées. Chaque heure est remplie alors que ce que nous recherchons c’est du temps. Désirez-vous vivre toutes ces activités qui vous précipitent vos journées? Les avez-vous choisies? liberté - cageAppréciez-vous le rythme auquel s’écoulent vos semaines? Vous sentez-vous dépendant de votre agenda? Que signifie ce besoin d’être constamment occupé? Pourquoi ne pas vous offrir le pouvoir et le plaisir de choisir comment utiliser le temps? Déterminez ce qui accapare votre temps et que vous pourriez reconsidérer autrement. Libérez-vous des espaces de temps dans votre vie. Laissez-vous un temps pour ne rien faire. Offrez-vous ce vide qui permettra à une nouvelle opportunité plus séduisante de germer.

Le ménage extérieur est souvent celui que nous avons de la facilité à faire. Il nous est bénéfique sans pour autant être trop menaçant quant aux changements qu’il peut entrainer. Le ménage intérieur par contre, celui que je fais en moi, est de loin le plus efficace, bien qu’il soit plus ardu à réaliser. Bien plus long que de trier une pile de vêtements ou de faire l’inventaire du garage, le ménage intérieur requiert une franchise envers soi-même. Tout ce que je possède m’attache et m’empêche d’être libre. Tout ce que je possède, ultimement me possède car je m’y accroche. Et tout ce à quoi je m’accroche éventuellement peut devenir une source de souffrance, que je m’inflige de par la relation de dépendance que j’ai établie et que j’entretiens. Emploi, situation sociale, relation amoureuse ou amicale, image projetée de soi, sécurité financière, apparence physique, famille… Autant de possibilités d’attachement et de dépendance. Le ménage intérieur est personnel. Je dois me demander : qu’est-ce qui me pèse lourd dans mon sac de vie? jeune pousseQu’est-ce que je fais pour les mauvaises raisons, ou même pour des raisons qui ne sont pas les miennes? Qu’est-ce que je porte dans mon sac de vie qui ne m’appartient pas? De quoi j’aimerais me libérer? Qu’est ce qui étouffe la vie en moi? Et pourquoi je m’y accroche?

Le printemps est la saison d’un renouveau, d’une renaissance. Prenez le temps de reprendre contact avec vous-même. Remonter à votre source, à ce qui fait votre essence même et mettez en place des conditions qui favoriseront l’épanouissement de votre être. Allez-y enlevez les mauvaises herbes et faites de la place pour semer ce que vous désirez récolter!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni