Pèleriner à travers son quotidien

Pilgrimage is about what happens along the way.
Bob Kunzinger
Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais ouverte à l’émerveillement, attentive à ce qui m’entoure, à l’espace que je traverse. Je me laisserais imprégner par les paysages que je côtoie pourtant tous les jours, fascinée par les changements de couleurs et de lumières dans la nature. La féérie d’un tourbillon enfloconné, les odeurs d’un automne flamboyant, le vol des oiseaux migrateurs, le rayon de soleil dans mon salon, la chaleur d’un feu de bois, la beauté de nos petits villages aux maisons colorées. Tant de choses qui m’entourent au quotidien et auxquelles je n’accorde peut-être pas autant d’attention que si elles m’étaient nouvellement offertes. En 2017, je serai touriste chez moi!

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je prendrais le temps de dire « bonjour » ou « bonne journée » aux gens que je croise; j’échangerais quelques mots ou un sourire avec celui qui attend l’autobus comme moi, celle qui fait la file d’épicerie patiemment, avec la personne qui jardine devant sa maison. Je prendrais un peu de temps pour connaître et créer une relation toute simple avec les gens que je côtoie régulièrement. En quoi étudie le jeune qui me sert à l’épicerie et qui apporte ses devoirs pour combler les temps calmes de sa journée? Comment vont les affaires pour le garagiste devant chez qui je vois beaucoup de voitures s’arrêter ces temps-ci? D’où vient la serveuse du petit restaurant où je vais souvent, celle qui a un petit accent original? En pèlerinage, je découvre tant de personnes enrichissantes qui colorent ma route simplement parce que nous avons pris un peu de temps pour échanger quelques phrases, le temps d’une pause, le temps d’un repas. Ces relations, sincères bien qu’éphémères, font partie des plaisirs et des souvenirs parfois marquants de ma route. Pourquoi n’aurais-je pas cette même ouverture pour aller à la rencontre des gens qui marquent mon quotidien?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
se reposerJe prendrais le temps d’écouter les signaux que me transmet mon corps. Je prendrais des décisions et des actions pour être physiquement bien. Je pourrais refuser certaines surcharges au travail car la fatigue commence à m’user, dire à mon ados que s’il veut que je le voyage, il devra déneiger la voiture pour ménager mon dos, aller m’allonger sans culpabiliser pour récupérer après une journée éreintante, prendre le temps de soigner cet élancement que j’ai au cou et que je traîne depuis trop longtemps maintenant. Quand je marche les chemins de pèlerinage, je prends le temps d’écouter mon corps et d’en prendre soin. J’ai appris que si je n’interviens pas lorsque la douleur se présente, la guérison sera plus longue et plus complexe. C’est pourquoi, je prends des pauses régulièrement, bois de l’eau, masse mes mollets, crème mes pieds, mange plus léger et me couche tôt. En 2017, tout en continuant de m’occuper des autres, je me donne le devoir de prendre soin de moi et de ma santé.

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je ferais du ménage! Un ménage concret dans ma garde-robe, dans mes armoires de cuisine, dans ma bibliothèque, dans le garde-manger, dans le garage, dans le cabanon. En pèlerinage, j’ai passé tellement de temps à reconsidérer le contenu de mon sac à dos pour l’alléger et me permettre d’avancer plus librement. Le pèlerin voyage avec son essentiel. Dans mon quotidien, certaines choses ne me sont qu’encombrantes ou accaparantes. En 2017, je prends le temps de faire un tri. Je donne, je jette, je garde. Lentement, je me libère de certaines amarres, de certaines ancres que je ne désire plus posséder car elles ne font plus partie de mon essentiel pour avancer sur ma route de vie.

Et si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je choisirais mes compagnons de route. Je m’entourerais de personnes avec lesquelles j’ai du plaisir à avancer dans la vie, des gens qui me font grandir, qui m’aident, qui me font du bien. Des gens qui partagent ma vision de la vie, mes valeurs et avec lesquelles la complicité se passe de mots. Sur le chemin, les rencontres vont et viennent. Certains feront plusieurs jours de marche ensemble, d’autres ne se seront croisés qu’une seule fois et d’autres se retrouveront au hasard de la route après quelques jours d’absence. Ainsi va la vraie vie aussi. Est-ce que je me permets de choisir mes relations?

Si je traversais l’année 2017 comme j’aborde la vie durant un pèlerinage….
Je serais attentive aux signes qui balisent ma route. Je me donnerais régulièrement des objectifs me permettant de me rapprocher lentement du but que je me suis fixé dans la vie. J’évaluerais fréquemment la route que je parcours, les décisions prises et les actions posées, afin de m’assurer que j’avance toujours dans la bonne direction, que mes pas concordent avec ce que je désire atteindre dans ma vie. Je réviserais mes attentes, les questionnerais pour confirmer que le but auquel j’aspire résonne toujours en harmonie avec la personne que je suis, avec la personne que j’évolue à être. Je prendrais les moyens qu’il faut pour avancer chaque jour un peu plus vers mon but. En pèlerinage, chacun marche vers cette destination finale qu’il s’est donnée. Mais à l’intérieur de chaque pèlerin, il y a tout un remue-ménage et remue-méninges qui s’effectue. Quel est ce sanctuaire dans ma vie?
Le pèlerin d’aujourd’hui c’est quelqu’un qui part marcher en quête de plus de sens à la vie, en quête d’un indéfinissable bien-être intérieur. Ce pèlerin qui fait un bout de route sur les chemins de pèlerinage avant de revenir à son quotidien, c’est moi, c’est vous. Et si vous traversiez l’année 2017 comme on aborde la vie durant un pèlerinage?
Bonne année 2017, … Bon pèlerinage!
Brigitte Harouni

L’échange de cadeaux sur le chemin de la vie

Le don est échange de vie ; et la vie, échange de don.
Paul Zumthor 
Le temps de Noël, c’est le temps de donner. Donner des cadeaux à ceux que l’on aime, faire des dons de denrées alimentaires à ceux dans le besoin, donner de son temps à ceux que l’on voit moins souvent durant l’année. On se donne en faisant des compromis et des concessions; on ouvre sa porte; on ouvre sa maison. Et dans cet échange de « cadeaux », il y a deux acteurs : le donneur et le receveur.

Sur les chemins de pèlerinage, donneurs et receveurs se côtoient et s’épaulent tout le long de la route. C’est cet échange qui rend le chemin praticable et donne vie au chemin. Comme la rivière qui serpente à travers le désert, les personnes qui accueillent le pèlerin à travers ses kilomètres de marche, le nourrissent physiquement et spirituellement. Et inversement, celui qui reçoit le pèlerin, l’hospitaleros, garde la trace de ce passage sur sa propre route de vie. La puissance et la richesse de la relation pèlerin-hospitaleros réside dans cet échange mutuel. Cette synergie de la rencontre enrichit chacune des personnes touchées par l’échange. Comme dans toute relation d’échange, un fruit germe de la rencontre d’un pèlerin et d’un hospitaleros, d’un receveur et d’un donneur. Une relation s’établit, un lien se créer, des souvenirs s’inscrivent qui viendront teinter le chemin de vie des deux personnes. Chacun reprendra sa route en portant en lui un peu de l’autre. C’est ce que certains appellent « la magie du chemin ». La dynamique de l’échange de « cadeaux » n’a d’impact que si les trois acteurs sont en jeux : le donneur, le receveur et l’échange relationnel, ce phénomène d’osmose qui s’opère entre les deux personnes.

Dans notre monde moderne, le receveur a rapidement tendance à penser monnayer sa part de l’échange. Spontanément, celui qui reçoit met la main dans sa poche pour sortir quelques sous pour signifier sa reconnaissance envers le donneur. Mais sur un chemin de pèlerinage, tout comme dans notre vie quotidienne, l’argent n’est pas forcément l’unique monnaie d’échange. Le pèlerin peut enrichir son donneur en offrant une belle soirée d’histoires et d’anecdotes du chemin, en partageant des moments de rires et de plaisirs sincères mais passagers, en prenant le temps de participer à la vie des hôtes, en donnant un peu de qui il est, de ses valeurs, de ses croyances et de ses connaissances. Il est des cadeaux qui n’ont pas de prix. Dire bonjour et sourire à celui que l’on croise en chemin, ramasser ce que l’autre a échappé sans s’en rendre compte et le lui rendre, aller donner un coup de main à celui qui a les bras trop chargés, à celui qui semble mal pris.

Souvent celui qui donne ne souhaite pas d’argent en retour. C’est là toute la beauté du geste. Sa gratuité! C’est vraiment ça donner : partager une richesse que l’on possède et dont l’autre a besoin. Celui qui donne offre un peu de lui : un coin de toit à l’abri, une assiette du repas, un petit bout de route en voiture, un verre d’eau, une pomme de son verger. Le donneur est nourrit par la reconnaissance et la gratitude qu’il lit dans les yeux du receveur. Tout comme le scout qui a fait une bonne action, celui qui donne se sent envahi par une sensation intérieure qui le grandit et le réchauffe. Il en tire une satisfaction égoïstement personnelle.

Comme pour toute chose, nous avons généralement développé, dans ce rapport de donneur-receveur, une zone de confort, un rôle dans lequel nous nous sentons plus à l’aise. Certains en sont presque devenus des donneurs professionnels, tout comme d’autres sont devenus des receveurs universels. Pourtant, dans chaque rôle les apprentissages sont importants et contribuent à faire de nous des pèlerins de vie aux multiples compétences en relations humaines.  À exacerber un rôle, on risque de nourrir notre égo et ainsi nuire à la dynamique relationnelle d’échange entre le donneur et le receveur. Apprendre à donner, c’est s’intéresser et se soucier des besoins de l’autre. C’est prendre conscience de la présence de l’autre et la considérer. Dans la société dans laquelle nous vivons, une société de plus en plus individualiste, savoir donner est une bien belle qualité. Apprendre à recevoir, c’est s’intéresser et se soucier de ses propres besoins. Malheureusement, on a souvent tendance à ne pas vouloir s’accorder d’importance, de crainte de passer pour égoïste ou profiteur. Plusieurs vont être réticents à demander de l’aide de peur de déranger ou de s’imposer.

En ce temps des fêtes, vivez de la « magie de Noël ». Demandez-vous si vous êtes plus donneur ou receveur. Osez sortir de votre rôle de confort. Allez à la découverte d’un nouvel apprentissage!

Brigitte Harouni

Ce qui freine ma marche

La seule chose que nous ayons à craindre est la crainte elle-même.
Franklin Roosevelt
La capacité d’adaptation dépend grandement de la souplesse d’esprit et de l’ouverture que nous avons à accepter le changement. Voyager, c’est mettre à l’épreuve cette aptitude. C’est choisir de sortir de ses habitudes pour aller découvrir un ailleurs et un autrement. C’est se rendre disponible à apprendre, à apprivoiser et parfois même à adopter la différence et la nouveauté. C’est grâce à ce déplacement extérieur que je peux mettre en lumière mes résistances intérieures, que je peux questionner mes limites et mes enfermements. Qu’est-ce qui m’empêche d’avancer? Quels sont mes freins? Ont-ils leur raison d’être?

chemin clôturéComme l’adolescent qui élargit son territoire d’exploration en allant chez des amis, et qui, conscient que les règles peuvent être discutées, questionne le fait que l’autre a des droits et des privilèges qu’il n’a pas, le voyageur découvre de nouvelles façons de faire et de vivre qui viennent ébranler la base de ses propres prémisses. Celui qui a grandi dans un pays « surdéveloppé » a été façonné par une multitude de règles, de conventions, de codes, de lois et d’encadrements de toutes sortes venant baliser le chemin et la voie à suivre. Cet exosquelette est tellement fort et tellement présent que toute initiative prise par l’individu pour en sortir est perçue comme de la délinquance, voire même de la folie. On dira de celui qui, se sentant trop  à l’étroit dans ce moule, se permet de sortir de cette route sécuritaire toute tracée pour vivre plus de liberté, que c’est un marginal; simplement parce qu’il vit en marge de ce que la société environnante prône. Et paradoxalement, ce qui peut paraître étouffant pour certains est perçu comme sécurisant par d’autres. Chaque famille, chaque parent, instaure des règles dans le but d’offrir ce qu’il y a de mieux à ses enfants, pour qu’ils ne manquent de rien, pour leur assurer un bel avenir. Le cadre est là pour protéger. C’est le casque de vélo, la clôture du jardin, la ceinture de sécurité, la veste de flottaison. Mais mère disait : « Trop d’une chose n’est jamais bon ». Alors je vous le demande : quel adulte devenons-nous lorsque tout autour de nous est pensé et prévu pour éviter de se faire mal?

Bottes et VéloVoyager, c’est s’exposer à vivre, à ressentir le déséquilibre et l’inconfort de l’expérience nouvelle. C’est se mettre en situation d’ouverture face à l’inconnu et au changement. Pourtant, récemment, dans un hôtel de Cuba, j’entendais une touriste québécoise qui refusait fermement qu’on lui serve son café dans un verre. Elle exigeait de l’avoir dans une tasse. Pourquoi cette rigidité? D’où origine cet enfermement? Chaque pays a son cadre de vie. Prendre le temps de l’observer et de le comprendre nous permet de réaliser que faire autrement est possible et acceptable. Certains peuples mangent avec des ustensiles, d’autres avec des baguettes tandis que d’autres mangent avec leurs mains, en se servant de feuilles de laitue ou de galettes de pain. Certains pays boivent le vin chaud, d’autres l’aiment frais. Tout comme certains boivent la bière tiède alors que d’autres la préfèrent glacée. Chez nous, il y a un panneau d’arrêt obligatoire à presque tous les coins de rue, alors que dans certains pays, on ne trouve aucun feu de circulation, et même aucune ligne sur la route. Selon notre code d’éthique, finir son assiette est un signe de politesse, alors que dans d’autres pays il faut en laisser une bouchée pour signifier que c’était très bon mais qu’on est maintenant rassasié.

realite-convenueTous ces encadrements ne sont que des règles inventées et convenues par les hommes. Mais elles sont si nombreuses et si présentes qu’on ne les remarque plus. Elles font partie de notre réalité convenue. Rarement nous les remettons en question. Année après année, présentées par différents agents de confiance, parents, amis, enseignants, nous apprenons à les intégrer. Elles font maintenant partie de nous et contribuent à orienter nos décisions lors de débats intérieurs. Comme elles sont nombreuses et qu’elles ont souvent de l’ancienneté, elles ont un grand pouvoir d’influence sur ce que nous conviendrons de faire, sur les actions que nous choisirons d’entreprendre. Parfois aidantes, elles peuvent cependant aussi devenir un frein au changement. Elles peuvent être limitantes, contraignantes, et même alimenter le jugement que nous avons de nous-mêmes. Elles en viennent parfois même à éclipser notre jugement en regard de la situation, nous obligeant à faire abstraction de notre élan intérieur et des sentiments qui nous habitent, de notre désir profond.

En sortant de chez soi pour aller vers l’autre, c’est tout un univers de possibilités et de modèles de vie qui s’offre à soi. Tous ces gens que je rencontre sont des « moi » potentiels. Si une version m’attire, qu’est-ce qui m’empêche d’aller vers elle et de la faire mienne? Si un changement m’interpelle, pourquoi ne pas le vivre? Qu’est-ce qui me fait dire que ce n’est pas possible? Bien que le frein soit très utile sur un véhicule, il faut savoir le retirer pour pouvoir avancer. Sur la route au volant de ma vie, je suis le moteur et le frein. Il n’en tient donc qu’à moi pour avancer.Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Quel est ce rêve qui m’éveille à la vie?

Fais de ta vie un rêve, et d’un rêve, une réalité.
Antoine de Saint-Exupéry
reve-2Quand on est jeune, notre univers déborde de rêves de toutes sortes. Les yeux fermés, le soir dans notre lit, notre esprit créatif et imaginatif vivote, d’un savoureux désir à un autre. Avoir un petit chien, danser avec ce beau garçon de la classe voisine auquel on n’ose pas parler, vivre une aventure trépidante dans un décor rocambolesque avec notre meilleure amie. Puis, la vie de jeune adulte nous rattrape et nos rêves prennent une tournure souvent plus réaliste : partir en appartement avec son amoureux, vivre un mariage des plus romantiques, avoir des enfants, petits anges cornus adorables. Passé les vingt ans, les rêves deviennent des projets de vie réfléchis : avoir une maison avec un beau jardin, trouver un travail dans le domaine d’étude, élever trois enfants et voyager.Et souvent, les contes de fées s’arrêtent là : ils se marièrent, eurent beaucoup d’enfants et vécurent heureux jusqu’à la fin des temps. On ne nous raconte jamais la suite de l’histoire. Comme si après toutes ces péripéties de jeunesse, la vie prenait une vitesse de croisière et filait le parfait bonheur jusqu’à la fin. Pourtant, la réalité est tout autre. Cette vitesse de croisière peut même plutôt nous donner le sentiment d’être à l’arrêt, sur le neutre. Alors je vous le demande : à quoi rêve-t-on quand les enfants sont grands, que la maison est rénovée, que la carrière est établie et que la routine est bien installée? Sylvain Lelièvre a-t-il raison lorsqu’il dit qu’ « en prenant de l’âge, on déserte son propre cœur?

voyageur-bord-de-routeC’est souvent à ce moment charnière de notre vie que le désir de changer se fera sentir avec intensité. Un sentiment d’incomplétude commence à naître que rien ne semble combler, ni le voyage dans un tout inclus à Cuba, ni l’escapade amoureuse dans un centre de massothérapie. Tous ces « avoirs » ne rassasient que temporairement et superficiellement. C’est un manque d’ « être » que l’on ressent. Alors comment répondre à ce qui cherche à s’exprimer? Maintenant adulte, nous n’avons plus l’âge d’apprendre à patiner ou à faire de la bicyclette. On a trop peur de tomber et de se faire mal. Notre parcours de vie, à travers les moments difficiles et souffrants, en a échaudé plus d’un. Combiner cette crainte acquise à ce que notre monde moderne nous a conditionné à faire : planifier, organiser, prévoir même l’imprévisible afin de le prévenir, et vous obtenez un adulte figé sur le bord du chemin de la vie.

reve-3Souvent conscient de ce qui nous appelle intérieurement  et de ce que nous souhaitons vivre, on se retrouve coincé dans un conflit moral entre « ce que je veux », les « il faut » et les « qu’en dira-t-on ». Dans cette tempête intérieure, le combat est souvent injuste car « ce que je veux » est encore bien jeune. Il a souvent grandit étouffé par les « il faut » et les « quand dira-t-on ». L’issue de la bataille n’est pas d’en sortir un gagnant, mais bien d’arriver à une solution qui fasse consensus, une proposition qui tienne compte du point de vue de ces trois personnages et avec laquelle JE est prêt à vivre.

On a beau vouloir maintenir notre vie dans un équilibre statique parfait et confortable, l’omniprésence du changement dans tous les aspects de ce qui nous entoure rend cet objectif complètement utopique. Accepter le changement, c’est être conscient de la réalité dans laquelle on chemine tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. Certains changements sont très accessibles et réalisables. Ce sont de petits pas vers notre rêve lequel se définira et prendra forme au fil des étapes du parcours. Mais d’autres changements peuvent s’avérer plus fous et inquiétants pour nous et aux yeux de ceux qui nous entourent, eux qui généralement souhaitent rester dans un monde connu et sécurisant. De tels changements sont souvent signe que le désir est en gestation depuis bien longtemps dans notre esprit et qu’ils sont plus que mûrs pour voir le jour. Jean-Pierre Ferland nous chante poétiquement: « je veux mourir ma vie, et non vivre ma mort ». Si l’appel est si grand, il continuera de résonner et nous rappellera régulièrement. Alors chacun à son rythme, un pas à la fois, on découpe le parcours pour le vivre à travers des étapes raisonnables qui correspondent à ce qu’on est prêt à vivre sans se blesser et sans causer trop de dégâts autour de soi. Rien ne presse. C’est un vrai pèlerinage qui commence, celui de ma vie!Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Le choc du retour

L’herbe est toujours plus verte ailleurs
Proverbe français
Peu importe le voyage que nous entreprenons, que ce soit pour vacances, pour un défi sportif ou pour du ressourcement, nous partons à la découverte d’un ailleurs et d’un autrement. Celui qui part en pèlerinage, n’est pas bien différent du voyageur. Il quitte son quotidien pour se donner un espace et un temps pour vivre une expérience, qu’il espère lui fera du bien.

Tout voyage est un temps passé en marge de notre quotidien. La destination que nous choisissons et l’objectif de notre voyage parlent de nous et de ce que nous attendons de notre vie. Partir, c’est se donner l’espace pour vivre autrement, vivre dans un contexte qui se rapproche davantage de mes valeurs et de ce que je souhaite vivre. Partir vers cet ailleurs, c’est Bottes et Vélo - Compostellecroire que la réponse n’existe pas ici, c’est croire qu’elle ne peut être réalisée avec les paramètres de ma vie actuelle.

Comme tout voyageur, le pèlerin rapporte des souvenirs et des anecdotes mémorables de ce temps d’exil. Mais qu’a-t-il réellement aimé sur le chemin de Compostelle? Que disent ces souvenirs? Comment parlent-ils du pèlerin et de ce qu’il aime de la vie? On croit souvent que les souvenirs sont sur les photos ou dans cet objet que l’on a acheté. Ils sont souvent bien plus dans les émotions que nous avons vécues sur le chemin : les rires et les échanges sympathiques autour d’un repas pris avec des personnes que l’on ne connaissait pourtant pas, le plaisir des rencontres et des amitiés sans lendemain et sans attaches, les gestes de générosité toute gratuite que l’on observe à tout moment de la route, le partage, l’entraide, les bonjours et les sourires entre inconnus, le plaisir du silence dans sa tête, le plaisir des longs moments de douce solitude, le plaisir du déplacement et du nomadisme… Tous ces moments de vie que le pèlerin a savourés chemin faisant parlent de lui et de ce qu’il aimerait vivre dans son quotidien.

Bottes et VéloPour plusieurs, le retour de pèlerinage est difficile et ne se fait pas sans douleur, ni sans heurt. Le décalage entre ce qui était vécu sur le chemin et les attentes face à la vie quotidienne dans laquelle le pèlerin revient peut être très significatif et faire en sorte que le pèlerin en revienne déstabilisé et déboussolé. Maintenant conscient qu’il lui est possible de ressentir la vie autrement, il lui est difficile d’accepter de recommencer à vivre certains aspects de sa vie « habituelle ». Certains pèlerins, ceux qui s’étaient laissés toucher et transformer par l’expérience de vie pèlerine, ceux qui se l’étaient appropriée car elle correspondait en plusieurs points à ce qu’ils attendent de leur vie, pour ceux-là, le retour risque d’entraîner des changements marqués dans leur environnement de vie. Plus l’écart entre l’expérience pèlerine vécue et le quotidien de la vie réelle est prononcé, plus le choc du retour se fera sentir. Ce choc met en évidence les incohérences que vit le pèlerin entre son environnement de vie et ses valeurs profondes. À son retour, le pèlerin doit être à l’écoute des émotions qui le traversent pour en cerner le sens. Dès lors qu’il en prend conscience, son défi sera alors de voir comment réaménager son quotidien pour l’adapter et le rendre conforme à ce qu’il désire vivre réellement. C’est donc dire qu’il tentera de mettre en lumière ce qu’il a aimé vivre ailleurs, pour l’appliquer et l’adapter à la réalité de sa vie quotidienne.

Bottes et Vélo Nous avons tendance à être pèlerin, touriste, ou vacancier, ailleurs, pensant que c’est le dépaysement qui fait nous du bien. Et pourtant, on voit régulièrement des étrangers venir chez nous et s’émerveiller de nos richesses et de l’accueil chaleureux qu’ils y reçoivent. La question qu’il faut donc se poser c’est « qu’est-ce que je cherche? » : du temps? du changement? du dépassement? des relations simples et agréables? de la liberté?… Le voyage, de par son caractère en marge de la réalité, offre la distance et le recul nécessaire pour identifier ou faire émerger l’inconfort, l’insatisfaction, que le voyageur cherche à combler. Le voyage ou le pèlerinage sont des moyens pour satisfaire temporairement sentiment d’incomplétude, qui plus est de manière illusoire. La réponse recherchée, celle qui aura un effet durable, celle parfois difficile à entendre, est souvent en soi. S’arrêter, cesser de s’agiter, c’est s’accorder de l’attention et de l’écouter face à ce qui cherche à se dire en moi.

Le pèlerinage est historiquement un chemin de foi. Le pèlerin d’aujourd’hui ne doit pas faire abstraction de aspect du pèlerinage qui est l’essence même du chemin, celle qui lui confère son pouvoir notoire. Avoir la foi, que l’on parle de religion ou non, c’est croire. Et croire, c’est voir que l’herbe peut aussi être verte ici.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Résonner pour mieux raisonner

La vie est un mystère qu’il faut vivre, et non un problème à résoudre.
Gandhi
Sur le chemin de la vie, le pèlerin avance, en quête de son sanctuaire, à la recherche de ce qu’il désire vivre pour être heureux. Cette route qui se fond dans la brume à l’horizon, s’éclaircit au fur et à mesure qu’il avance. Parfois, ses pas le mènent à des intersections. Le pèlerin doit alors prendre quelques minutes pour s’arrêter et se référer à sa carte, ce plan de vie qu’il a élaboré consciencieusement au fil du temps. Puis il consulte aussi sa boussole intérieure pour s’assurer qu’elle pointe encore dans la direction qu’il s’était fixée. Ainsi va sa route; la tête et le cœur, travaillant de concert, s’accordant pour avancer en harmonie.

Bottes et VéloD’autre fois, cependant, le pèlerin de vie se retrouve à la rencontre de plusieurs chemins, sur un carrefour giratoire important. De tels carrefours, nous en croiserons quelques-uns au cours de notre vie. Ils marquent un moment charnière de notre existence : orientation scolaire à prendre à la fin du secondaire, décision d’unir sa vie à un amour que l’on veut éternel, choix d’avoir un enfant, lettre de démission que l’on remet après plusieurs années de service pour pouvoir réaliser un autre rêve,…  Ces moments, marquent des carrefours décisifs dans notre parcours de vie. Ils représentent un embranchement crucial qui me distinguera par la suite des autres Moi que j’aurais pu devenir. Une telle décision ne se prendra pas en quelques jours. Le pèlerin de vie peut faire plusieurs tours dans ce rond-point, à considérer et reconsidérer toutes ces avenues. Mais rien ne presse. Un temps de gestation est essentiel à la maturation de cette décision. Tout comme la poire a besoin de temps pour devenir sucrée et juteuse, il faudra un temps pour mûrir la suite du parcours pour qu’il nous soit savoureux.

Bottes et VéloC’est en se mettant à l’écoute de son milieu, en se laissant traverser par ce qui vibre à l’extérieur, que le pèlerin s’éveille aux prémisses d’une réponse.Tout comme le phénomène de résonance des sons, la projection de chaque Moi-futur possible engendré par chacune des avenues génère une vibration qui vient toucher le pèlerin de vie. Le pèlerin, telle une caisse de résonance, reçoit cette vibration et prend conscience de ce qu’elle active en lui, de la façon qu’elle résonne en lui. C’est à partir de cette information invisible perçue par les sens, et du ressenti qui en a émergé dans le corps que la direction de la route à suivre prendra forme. Si le pèlerin vibre au diapason avec ce que l’extérieur lui propose, c’est qu’il est sur la bonne voie. Il est alors en accord avec la décision.

De ce « résonnement » découlera le raisonnement pour mettre en place les actions concrètes pour reprendre la route et se diriger vers ce sanctuaire qui l’appelle et guide ses pas. Nietzsche disait : « deviens ce que tu es ». C’est le « qui suis-je? » qui me permet de savoir  « où vais-je? ». Mais c’est l’image de mon sanctuaire, de ce qui goûte bon dans ma vie, de ce qui oxygène ma flamme, qui m’aide à identifier qui je suis vraiment.

violonisteTout objet, tout corps a sa propre fréquence de résonance. Il y a résonance lorsqu’un élément par simple vibration anime un autre élément qui possède une fréquence similaire. Sur un instrument de musique à cordes, les cordes sympathiques sont des cordes libres, sur lesquelles on n’exerce aucune action, mais qui entrent en vibration par simple résonance — par sympathie — avec les notes jouées de même fréquence. C’est dans cette vibration sympathique entre le monde extérieur et son être que le pèlerin trouve sa voie. Guidez vos pas : Demandez-vous ce qui est dans vos cordes?

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Marcher en pleine conscience

Ne cherchez pas le passé, ne cherchez pas le futur;
le passé est évanoui, le futur n’est pas encore advenu.
Mais observez ici cet objet qui est maintenant.
Bouddha
Quand je marche, je découvre le monde sous un jour différent. Trop habituée de me déplacer rapidement, souvent en voiture, la tête oscillant entre le bilan de ce que je viens de faire et la planification de ce que je me prépare à vivre, je réalise souvent que la route s’est passée sans que je ne la remarque. Je cours d’une activité à l’autre motivée par celle qui se promet d’être des plus agréables. Je m’épuise entre travail, cours et rendez-vous durant la semaine avec la hâte de voir arriver la fin de semaine. Mon agenda annuel est rempli d’obligations et de devoirs et je compte les dodos qu’il reste avant mes vacances. Je conserve un emploi et des responsabilités en rêvant de ce jour où ma retraite sera enfin arrivée pour me permettre de faire ce qui m’habite vraiment. Mon comportement au quotidien me fait oublier le plaisir de vivre la route et le déplacement, obnubilée par l’urgence d’arriver, incapable d’arrêter de m’agiter. Alors que pourtant, cette route, c’est ma vie.

Bottes et VéloPèlerine, « promeneuse du dimanche », l’esprit plus léger, l’agenda vierge d’obligations, je découvre rapidement le plaisir de marcher en symbiose avec ce qui m’entoure. Marcher en pleine conscience, c’est être pleinement présent à ce qui se vit autour de soi et en soi. C’est capter toutes les informations que me transmettent mes sens et ressentir l’émotion et les sensations que cela me procure. Est-ce que je « marche en pleine conscience» dans mon quotidien?

Dans les premiers jours de marche, beaucoup de mon attention est occupée par mes sensations corporelles. Marcher en pleine conscience me permet d’être à l’écoute de mon corps, des défis qu’il rencontre et des demandes qu’il me fait. Ajuster une courroie du sac, m’arrêter, prendre une gorgée d’eau, resserrer un lacet, enlever ma veste, ralentir le pas, faire une pause. Pour le pèlerin, prendre soin de son corps est essentiel et évident s’il désire bien profiter de sa route. Et que je sois pèlerine ou pas, cette relation avec le corps est indissociable. Est-ce que je prends le temps de l’écouter lorsqu’il me dit que j’ai assez mangé, assez bu, que je devrais diner, que je devrais soigner mon dos, mon genou, aller me coucher, rester à la maison et me soigner au lieu d’aller travailler? Suis-je à l’écoute de ce qui se dit à l’intérieur?

Quand j’ai acquis cette capacité à marcher en respect et en harmonie avec mon corps, j’atteins un autre palier de conscience. Je m’ouvre à Bottes et Vélo - Hawaïtout ce qui m’entoure, à chaque pas. Les odeurs bonnes ou moins bonnes me semblent plus présentes. Elles me font voyager à travers mes souvenirs. Elles allument d’autres lumières intérieures, me font parfois saliver, me font rêver, font jaillir des images. Les bruits m’accompagnent le long de ma route, signes de l’omniprésence de la vie autour de moi. Bruit du vent, de la cascade, des gens qui bavardent, les voitures qui filent, un chien qui jappe, le tracteur qui travaille dans le champ, les cigales qui ont chaud. Je m’enivre du regard. Les couleurs, les paysages, la nature que je traverse, l’architecture des maisons, le décor dans lequel j’avance. Ma peau frissonne sous la caresse du vent qui joue dans mes cheveux, se détend à la chaleur d’un rayon de soleil et se laisse envelopper par la fraîcheur d’une journée bruineuse. En pleine conscience, je fais partie du tout qui m’entoure. J’y vibre en harmonie.

Quand je marche en pleine conscience, je goûte la vie par tous les pores de ma peau. Je réalise que pour bien goûter, je dois ralentir. Ppapa-et-bebearfois même, je m’arrête pour bien m’imprégner de ce que je vis qui goûte si bon pour moi et qui me fait tant de bien intérieurement. Je prends alors conscience du côté éphémère de ces petits moments de bonheur. Tout est mouvement, rien ne demeure éternellement. Chaque instant que je tente de retenir me file entre les doigts. Un coucher de soleil, la brume du matin, un vol d’oies blanches, l’expression dans les yeux amoureux de mon homme, les séances de chatouilles avec mes enfants, l’émotion vécue le jour du mariage de ma fille, l’odeur du bébé blottit dans le creux de mes bras. Ma mère disait : « toute bonne chose a une fin. » Alors quand c’est beau et que c’est bon, je ralentis et je me remplis de tout ce qui me fait du bien, qui énergise ma vie intérieure.

Après plusieurs pèlerinages, je rapporte maintenant dans mon bagage cet apprentissage : je marche ma vie en pleine conscience. Sur ma route de vie, je prends le temps de ralentir, et de m’arrêter pour savourer chaque petit bonheur que je rencontre car j’ai compris. J’ai compris qu’à trop remettre à plus tard sans savoir ce que plus tard nous réserve vraiment, on passe à côté de maintenant qui est un présent qui ne reviendra pas. J’ai compris que mon bonheur, mon sentiment intérieur de plénitude, dépend de moi et du temps que je choisis de lui accorder à chaque pas de ma vie. Et cet espace-temps éphémère est toujours ici-maintenant.

Bottes et Vélo - Emblême

Brigitte Harouni

Mon chapeau de pèlerin

Pour la marche, le plus beau chapeau du monde ne vaut pas une bonne paire de chaussures.
Pierre Dac
Elle me fait sourire cette citation, parce qu’avec humour et sans le savoir, elle résume très bien l’idée principale de mon texte : en pèlerinage, on n’a pas besoin de porter de chapeau. Je m’explique.

Bottes et VéloDepuis notre jeune enfance, en passant par l’adolescence, pour arriver enfin à l’âge adulte, chacun de nous porte en alternance différents chapeaux. Étudiante sérieuse, bouffon de la classe, sportif téméraire. Ou plus tard : maman attentionnée, employé efficace et professionnelle, amie toujours disponible, parent généreux toujours de service. Tous ces chapeaux que je porte, symboles identitaires de l’image que je souhaite projeter de moi ou identité dont mon entourage m’a affublé et que j’endosse un peu malgré moi, tous ces chapeaux se sont confectionnés au fil du temps  à travers les rapports que j’entretiens avec mon milieu de vie. Et bien que souvent j’aie choisi de les porter, parfois même fièrement, j’en suis sournoisement devenue esclave. Subtilement, ils guident mes agissements et mes décisions. Sous le couvert de ces chapeaux, je m’oblige et m’impose des rôles que parfois je ne désire plus jouer. Mais un équilibre étant depuis longtemps établit avec mon environnement extérieur, il m’est souvent bien difficile de sortir de cette routine comportementale pour vivre tel que je le souhaiterais maintenant.

Bottes et VéloUn des grands bienfaits du chemin de pèlerinage est l’anonymat. Sur le chemin, étant sortie de mon cadre relationnel habituel, tous ces chapeaux n’ont plus l’obligation d’exister. Mon chapeau de pèlerin est vierge. Libre à moi de le porter comme je veux. Il me permet d’avancer dans un monde en étant libre d’être tout simplement moi. Libre de tout jugement extérieur, libre de toute critique, libre de toute pression d’être autrement que ce que je souhaite être. Sur le chemin, je suis confortablement moi. Par contre, je dois avouer qu’au début, il n’est pas toujours facile d’être ainsi nue, sans personnage pour se camoufler un peu, pour se donner une contenance. Certains chapeaux sont encore présents au début, surtout ceux que je m’enfonçais jusqu’aux oreilles. Mais avec le temps, la marche, et la nouveauté qui m’entoure, c’est sans difficulté que j’ose être pleinement moi. Dans ce nouveau groupe qui m’entoure et m’accepte telle quelle, je découvre le bon goût de me sentir appréciée dans l’essence même de mon être. Je me sens libre d’afficher ma vraie couleur, sans être jugée et sans me juger.Bottes et Vélo

Comme le dit la citation, en pèlerinage, le chapeau importe peu. Nous sommes tous pèlerins. Chacun porte son bagage avec lui. Chacun fait sa route. Chacun a son histoire. Il y a un respect des réalités de chacun que l’on croise sur sa route. Et c’est ce respect de soi et de l’autre qui permet l’émergence de ce ressenti si apaisant : se sentir faire partie d’un groupe, tout en demeurant soi-même. Appartenir et s’appartenir. Un équilibre avec lequel il fait bon avancer.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Et si c’était possible…

Ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait.
Mark Twain
Un beau matin, après plusieurs jours de marche, le pèlerin se lève avec cette délicieuse sensation intérieure du simple bonheur de vivre ainsi. Heureux de renfiler son sac, désireux de reprendre sa marche, curieux de découvrir ce que sa journée lui réserve, il se réapprend. Malgré l’effort physique répétitif de la marche, la fatigue générée par le poids du sac à dos et les inconvénients de cette itinérance minimaliste, c’est souvent avec un certain regret que le pèlerin voit arriver la fin de son chemin. Au cours des derniers kilomètres, voyant la ligne d’arrivée se rapprocher pas à pas, il anticipe avec un peu d’amertume son retour dans les souliers de celui qu’il était, il y a pourtant seulement près d’un mois.La Voie du St-Laurent

Un mélange d’émotions contradictoires et imprécises le traverse. Il y a cette douce sensation apaisante à l’idée de retourner dans sa zone de confort confortable, de renfiler ses vieilles pantoufles, de retrouver certains plaisirs qui lui ont manqués durant son périple. Mais il y a aussi ce petit pincement au cœur de savoir que certains aspects de cette nouvelle vie en pèlerinage vont disparaître, une fois le seuil de la maison franchi, emportés par le courant dévastateur de la routine.

Mais qu’est-ce donc qui l’a tant touché? Est-ce le plaisir du voyage? Les rencontres? Les mésaventures mémorables? Les paysages? Est-ce uniquement  l’environnement extérieur qu’il souhaite rapporter dans son bagage pour se sentir bien?

En partant ainsi marcher, aussi longuement, le pèlerin n’a pas fait que sortir de sa zone de confort, il l’a agrandit! Et en ouvrant ainsi ses horizons à de nouvelles réalités, il s’est permis de créer de nouveaux rapports entre lui et ce nouvel environnement. En entrant dans cette zone inconnue, il s’est permis de naître à nouveau à ce monde, vierge de toute histoire, de tout antécédent. Il s’est permis d’être simplement lui-même, dépouillé de toute pression, et de toute influence, autres que celles émanant de lui-même, cicatrices de son parcours de vie. Ce2009-compostelle-et-barcelone-081 processus a pris du temps, des jours de marche et de fatigue pour venir à bout de toutes ces années d’habitudes, de convenus et de devoirs; pour graduellement avancer vers un vivre en harmonie et en cohérence avec ce qu’il désire de la vie.

Alors, qu’est-ce qui l’a tant touché et qui l’a transformé sur cette route? Le sentiment de liberté? La simplicité de chaque journée? La légèreté de son agenda? La tranquillité de ses pensées? Sa disponibilité aux plaisirs des sens? La rencontre avec l’autre le long de sa route?… Que s’est-il permis d’être qu’il a tant aimé?

Un grand nombre de pèlerins revient convaincu que c’est le chemin qui permet de vivre une telle magie intérieure. Et bien qu’il soit vrai que le chemin de pèlerinage offre souvent au pèlerin un terreau favorable à l’épanouissement de ce qui cherchait à germer dans sa vie antérieure, cette musique qui l’anime intérieurement a pourtant toujours été en lui. Dans L’avant-pèlerinage, cette partie de lui ne pouvait trouver sa place pour s’exprimer, étouffée par les obligations, les rôles, et le manque de temps pour prendre conscience de son existence. Le contexte du pèlerinage : dépouillement, désencombrement, calme et temps de solitude, ont offert cet espace pour renaître à soi-même. Cet espace-temps de vide ouvre une fenêtre sur la création, sur l’émergence de la nouveauté, sur un monde de possibles.

KamouraskaDans l’après-pèlerinage, le pèlerin qui revient de cette longue évasion en marge de l’effervescence de nos vies modernes, devra réaménager son quotidien pour se libérer de l’espace et du temps pour continuer d’entendre ce qui le fait vibrer intérieurement, pour se permettre de continuer d’être celui qu’il apprécie être devenu. S’il fait un brin de ménage dans sa zone de confort devenue un peu désuète, pour l’adapter au confort  maintenant recherché, le pèlerin mettra alors en place les moyens qui le rapprocheront de son sanctuaire de vie, cet espace qui l’attire et dans lequel il s’épanouit.

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême

Le dur chemin du retour

“La vie est un départ et la mort un retour.” Lao-Tseu
Partir, se lancer sur les routes, avec pour seul bagage son sac à dos, fait naître intérieurement une gamme d’émotions énergisantes. Se savoir parti à l’aventure, à la découverte d’un autre monde, un monde en marge du quotidien, un monde rempli d’imprévus enrichissants et de moments mémorables, nous tient en haleine comme un bon roman et nous donne le goût de continuer d’avancer. L’histoire se dévoile lentement. Une page à la fois. Un pas à la fois, chaque journée nous apporte son lot de souvenirs qui marqueront à jamais notre parcours de vie. Ils traversent tout notre être, nous transforment. On tente de retenir ces instants savoureux. On les décortique pour en goûter chaque seconde. On désire les vivre pleinement et intensément, ralentir le temps, mais le temps et l’espace s’écoulent tout autour de nous.

la Voie du St-LaurentPuis vient le moment où la fin du rêve commence à poindre à l’horizon. Le but se rapproche de nos pas. Impossible de retenir l’inévitable. Il est maintenant temps de rentrer chez soi. De déposer celui qui est passé de simple sac impersonnel, à fidèle compagnon de voyage, celui qui a partagé cette épopée que notre entourage ne semble pas saisir, celui qu’on a même parfois baptisé d’un petit surnom sympathique.

Le retour est difficile! À l’instant même où nous prenons conscience que la fin est belle et bien arrivée, c’est la rencontre de deux courants : le plaisir de retrouver le confort de son chez soi, de cette partie de notre vie que nous chérissons, et l’inconfort de retourner vivre ce qu’on a eu tant de plaisir à quitter!

Bottes et VéloEt c’est là que le vrai pèlerinage commence! C’est au retour que tout se joue réellement. Toute cette marche n’était en fait qu’une introduction. Un stage de vie. Qu’as-tu réellement aimé de ton pèlerinage? Qu’est-ce qui te donne vraiment l’envie de vivre? Que souhaites-tu rapporter comme « souvenir » de ce pèlerinage pour l’introduire dans la suite de ta vie?

Le grand défi, celui que nous ne suspections pas, nous attend sur le perron de la maison. On se retrouve alors, la clé dans la main, prêt à ouvrir la porte sur notre ancienne vie, celle qui n’a pas bougé depuis notre départ. Celle que nous avons quittée avec un peu trop d’enthousiasme. Celle qui est toujours là à notre retour et qui génère un serrement à l’estomac.  « Et maintenant, nous  dit notre petite voix, tu vas faire quoi? »

Tout ce temps passé en marge de ma réalité quotidienne, ce pèlerinage, m’a permis de découvrir qui je suis vraiment, ce qui me fait vibrer, ce qui donne bon goût à MA vie. Je l’ai vécu. Je sais l’identifier. Alors maintenant : comment puis-je adapter mon quotidien pour continuer de goûter ce qui me fait tant de bien? Comment faire comprendre à ceux qui  me connaissent depuis si longtemps que je suis revenu transformé? Qu’ils vont devoir récrire leurs étiquettes, celles qu’ils m’attribuent? Redéfinir notre relation? Comprendre que je ne veux plus être la personne que j’étais, qui n’était déjà pas vraiment moi?

La Voie du St-LaurentOui! Le défi : c’est le retour! Le pèlerin revient, après près d’un mois de déplacement, à son point de départ. Et ce point de départ, lui, n’a pas cheminé! Et souvent, ne comprendra pas ce que le cheminement a apporté au pèlerin.

Bref, ce que le pèlerin ne suspecte pas lorsqu’il quitte sa demeure, alors qu’il est obnubilé par toute la frénésie du départ et de l’aventure, c’est qu’il est en train de faire le premier pas vers une meilleure connaissance de lui-même, sur une route qui s’annonce plus longue que ce que sa carte ne semble lui annoncer!

Brigitte HarouniBottes et Vélo - Emblême