Là où mon cœur me porte…

N’allez pas là où le chemin peut mener.
Allez là où il n’y a pas de chemin et laissez une trace.
Ralph Waldo Emerson

Quelle place occupe l’amour dans vos réflexions? Dans vos décisions? Quelle définition avez-vous de ce qu’est l’amour?

Dans un livre de Pascal Marin que je suis en train de lire, cet auteur, docteur en philosophie, nous dit qu’il n’y a pas de chemin sans amour. L’amour, ce sentiment indéfinissable généré par nos sens et nos pensées, suscite le mouvement. Élan d’abord intérieur, il électrise le corps et initie l’action. Il nous porte sur des chemins que la raison n’aurait pas suspectés. Émanant des profondeurs de notre âme, il nous relie à notre désir de vivre. Comme l’aiguille d’une boussole, il est cet « aimant » intérieur qui nous dirige vers ce qui nous attire, ce qui nous appelle.

Depuis les temps reculés, il y a cet éternel combat entre le monde scientifique et celui des grands philosophes. La tête, le rationnel – le concret – le réfléchi, s’opposant aux théories plus humaines du cœur et de l’impalpable. Pendant que les scientistes parlent de l’attraction comme d’un fait observable et mathématique, les philosophes nous invitent à réfléchir sur l’amour comme force génératrice d’attraction. On dit bien que l’amour peut déplacer des montagnes!

Selon Saint-Augustin, le poids n’est pas cette masse qui est attirée par la Terre. Le poids de ce que je porte en moi est ce qui pèse dans la balance pour moi, donc ce qui est digne d’être pensé, d’occuper mes pensées. Lorsque quelque chose vaut son pesant d’or, le poids importe peu. On parle ici de qualité et de valeur. Ce poids qui guide mes pas sur cette route insituable topographiquement, c’est l’amour.

Il y a de ces chemins pavés de « il faut » et de « je dois », qui nous semblent incontournables et inévitables. Ces autoroutes que tout le monde prend. Une ligne de vie pré-tracée, convenue socialement, sur laquelle on avance sans se poser de questions, entouré d’un paysage sans nouveauté. Un parcours routinier qui éteint les passions, qui nous endort au volant de notre propre vie.

Puis il y a ces routes qui nous font rêver. Tous ces chemins que je prends, même l’instant d’une ballade, guidé par mon cœur : la visite chez une amie, la petite marche au bord du lac, le samedi au musée, les cours de yoga ou de peinture. Je m’entoure de ce que j’aime, de ce qui augmente l’intensité de la vie en moi. Certains prennent des chemins plus cahoteux : déménagement, séparation, réorientation de carrière, longs voyages. On les dit souvent téméraires, audacieux, bohèmes ou même fous! Alors que souvent de telles décisions sont prise car la personne étouffe, manque d’air, sent que si elle ne change pas de direction, elle risque de s’éteindre. C’est un cri du cœur. Un manque d’amour de la vie.

Ce désir d’actualiser ce que j’aime, ce qui m’anime intérieurement, ce qui m’allume, met en marche tout une série d’actions qui me rapprochent de mon objet de désir. Je quitte l’autoroute du train-train quotidien, je mets un peu de côté ce que me dicte ma tête, pour me pencher et écouter mon cœur. Je pars suivre cette route qui m’appelle et qui est mienne. Promesse de bien-être intérieur; sentiment de liberté et de légèreté soudaine; conviction d’être dans la bonne direction.

Ce battement qui résonne régulièrement en vous ne s’éteindra pas. La théorie de l’attraction c’est aussi de dire que chaque corps tend spontanément à rejoindre ce lieu qui lui est propre.  Petite ou grande décision, décision futile ou majeure, chaque pas fait par amour vous rapproche de ce lieu qui est le vôtre. Laissez l’amour vous guider. Écoutez votre cœur, il connaît la route!

Brigitte Harouni

Nouvel an, nouvel élan!

« Nouvel an, nouvel élan. »
Christelle Heurtault
La venue de la nouvelle année a quelque chose de bien particulier. Cette date, pourtant déterminée dans un calendrier inventé par l’homme, porte clairement à ressentir qu’un cycle vient de se terminer et qu’un autre commence. C’est la saison magique des souhaits et des vœux. Chacun a espoir d’un meilleur à venir, désire qu’un certain changement s’accomplisse, qu’un rêve se réalise durant cette nouvelle année. Chacun s’empresse de prendre des résolutions avant que cet élan de foi ne s’atténue.

Tout comme le pèlerin qui décide de se mettre en marche, la résolution que nous prenons émane d’un malaise, d’un mal-être ou d’un sentiment d’incomplétude. Une part de moi sait, ou du moins souhaite, qu’il existe mieux que ce que le présent est, et désire passer à l’action pour le découvrir. Cesser de fumer, perdre du poids, économiser, consacrer moins d’heures au travail, sont autant de nouvelles décisions pour voguer vers cette nouvelle année prometteuse. Ce sont autant de dépendances et d’attaches dont chacun cherche à se délester. Ce sont tous ces poids que le pèlerin porte dans son sac à dos, qui le blessent et l’empêchent de jouir de sa route.

Le pèlerin qui s’élance sur ce long chemin ne marche pas sans but. Il marche vers une destination bien tangible, qu’il s’est fixée. Un lieu significatif pour lui. Un sanctuaire qui lui est propre, qui orientera ses pas et donnera un sens à sa démarche. L’élan qui le met en route permet d’initié le mouvement, mais c’est la puissance de la signifiance du sanctuaire qui mènera le pèlerin à bon port. Avant de prendre une résolution, je dois me demander quel objectif sous-tend mon souhait et pourquoi je désire réaliser ce changement. Est-ce simplement parce qu’il faudrait bien, parce que je devrais, que tout le monde le dit? Ou ai-je, moi, atteint ce degré d’inconfort et d’insatisfaction qui me pousse à m’engager pleinement dans une démarche active?

La nouvelle année n’a rien de magique. Mirage de promesses sans fondement. Le pèlerin n’atteint son sanctuaire que par sa marche, par son déplacement, par le mouvement. Pour qu’une résolution devienne réalité, je dois poser des actions qui contribuent à me rapprocher de mon objectif. Mes actions vont certainement générer des changements dans mon environnement habituel, auxquels j’aurai à m’adapter. Comme le pèlerin, je vivrai l’inconfort de la nouveauté qui m’oblige à réorganiser mon quotidien. Je devrai abandonner certaines choses de mon sac de vie qui m’empêchent d’avancer vers mon but. Puis, après un certain temps, je me serai trouvée de nouveaux repères. Je serai capable de constater et d’apprécier la route que j’aurai parcourue.  Je commencerai à construire un quotidien qui tienne compte des changements que j’apporte. Un pas à la fois, je me rapprocherai de ce « mieux » sincèrement désiré.

L’élan, c’est le premier pas. Et dans notre société élitiste, être le premier est souvent très valorisé et recherché. Par contre, dans ma quête d’un meilleur avenir, ce sont tous les prochains pas qui seront les plus importants, ceux qui confirment que le pèlerin est en mouvement, qu’il chemine vers son sanctuaire, qu’il avance avec détermination, engagement et conviction. Pour la nouvelle année, gagnez en liberté, soyez pèlerin sur le chemin de votre vie!

Brigitte Harouni

Se préparer : aidant ou nuisible?

N’élevons pas nos enfants pour le monde d’aujourd’hui.
Ce monde n’existera plus lorsqu’ils seront grands.
Et rien ne nous permet de savoir quel monde sera le leur.
Alors apprenons-leur à s’adapter.
Maria Montessori

De nos jours, celui qui désire vivre l’expérience « Compostelle » trouve une panoplie de services et d’informations pour planifier son voyage. Jusqu’où devrait-on se préparer à cette aventure? Jusqu’où peut-on vraiment prétendre être préparé à ce que ce type de déplacement nous fera vivre?

Toute nouveauté, tout apprentissage amène son lot de défis et de souffrance. Pourtant, de nos jours, nombre de parents surprotègent leur enfant pour lui épargner cette facette douloureuse de l’apprentissage. L’enfant d’aujourd’hui qui commence à faire de la bicyclette aura presque toujours un casque, des genouillères, des petites roues d’entraînement et parfois aussi des coudières. Presque toujours, le parent le suit, voire même, le retient. Pour ne pas qu’il se fasse mal. Ne pas qu’il tombe. Ne se blesse. Mais vit-il la recherche d’équilibre et la sensation de vitesse? Lorsque l’enfant est en processus d’acquisition d’un peu plus d’autonomie, plusieurs adultes, le voyant forcer et peiner pour y arriver le feront à sa place. Pour l’aider. Pour lui faciliter la tâche. L’aident-ils réellement en agissant ainsi? Dans cette façon de faire qui veut protéger l’autre, le prévenir des dangers, quelle part de l’apprentissage vient-on ainsi occulter? Quel comportement vient-on conditionner? Qu’apprend réellement l’enfant et que pourrait-il lui manquer pour affronter les durs défis de la vie adulte?

Adulte, nous avons tendance à reproduire inconsciemment ces mêmes comportements, anticipant et planifiant même l’imprévisible. Avant de partir en pèlerinage, plusieurs iront chercher conseil pour l’achat des bottes et du sac à dos. Certains iront même se faire accompagner pour l’ensemble du matériel requis, allant de la serviette, aux pantalons, en passant par le chapeau et les bâtons. Évidemment, une majorité de futurs pèlerins marcheront plusieurs fois nombre de kilomètres pour user un peu les bottes. Mais d’autres iront même jusqu’à pèleriner avec leur sac à dos rempli d’un poids pour s’entraîner avant de partir. Certains s’achèteront un dictionnaire français-espagnol qu’ils feuilletteront pour le plaisir avant le départ. D’autres s’inscriront pour une session à des cours d’espagnol. Et presque tous iront voir des photos, des vidéos ou même des conférences du chemin. Et la chaleur extrême, les ronflements, les blessures, la fatigue, l’éloignement? Peut-on, et devrait-on, tenter de remédier à tous les inconforts annoncés? Se préparer à faire Compostelle : comment, pourquoi mais surtout jusqu’où?

Ce besoin de préparation est probablement proportionnel au niveau d’inquiétude et de peur de chacun. Mais il dépend certainement aussi du niveau de confiance et d’assurance accumulé tout au long du parcours de vie de la personne. Toute cette palette de sentiments tant positifs que négatifs est omniprésente et influe sur les décisions que chacun décide de prendre. Se préparer peut donc autant être aidant que nuire à l’expérience.

La préparation du pèlerinage est la première étape vers l’inconnu. Elle se fait essentiellement au niveau technique et matériel. Le pèlerinage est jalonné d’imprévus et d’imprévisibles qui font la force de ce voyage et qui permettent au pèlerin de se révéler à lui-même et de vivre des réussites. C’est l’occasion pour plusieurs  d’exploiter les outils accumulé dans leur bagage de vie. Partir pèleriner c’est accepter de se laisser déplacer, accepter que tout ne sera pas anticipé.   Pèleriner, c’est accepter de se faire confiance. C’est à travers l’effort et l’adversité qu’émergent des apprentissages qui façonnent et consolident notre personnalité, et nous outillent pour faire face aux aléas de la vie à venir.

Brigitte Harouni

Je marche donc j’écris

Ce que tu écris est ce qui te ressemble le mieux.
Proverbe arabe
Dans le sac à dos du pèlerin, on ne retrouve que l’essentiel. Et dans cet essentiel se trouve un carnet de route et un crayon. Pourtant peu utile pour se protéger de la pluie, pour panser une plaie, ou pour se réchauffer, ce petit poids supplémentaire est presque un impératif. Fidèle compagnon de route, confident silencieux, témoin du chemin intérieur, il accompagne le pèlerin tout au long de sa marche. Et s’il pouvait parler, que dirait-il?

Avant le grand départ, le carnet de route fait déjà partie des préoccupations du pèlerin. Certains prendront même beaucoup de temps à le choisir, analysant la taille, le poids et le côté pratique de son utilisation. D’autres seront davantage influencés par sa couverture, son côté esthétique; le choix devenant plus affectif. Déjà un rapport relationnel s’établit entre le carnet de route et le pèlerin. Et avant même qu’une phrase ne soit écrite, ce carnet parle déjà de lui!

Tout au long du pèlerinage, le pèlerin s’adapte à son nouveau mode de vie et développe ainsi différentes routines quotidiennes. L’une d’entre elles est l’écriture du carnet de route. Certains pèlerins rangent leur carnet afin qu’il soit facilement accessible, leur permettant ainsi de le sortir fréquemment durant leur journée de marche, pour y colliger les pensées du moment. D’autres se réservent ce temps d’intimité et d’écriture pour la fin de la journée, quand tranquilles, après une bonne douche, ils peuvent repasser le fil de leur journée et noter ce qu’ils souhaitent en retenir. Chaque façon de faire met en lumière des caractéristiques du pèlerin.

Puis il y a le contenu de ce carnet. Que contient-il? Certains carnets sont de vraies autobiographies dans lesquelles les mots et les phrases remplissent les lignes et les pages. Tandis que dans d’autres carnets, on retrouve des dessins griffonnés aléatoirement, des croquis venant imager les propos avoisinant, des billets de trains, les coquelicots séchant entre deux pages, des découpures de journaux résumant un moment marquant. Tant de choses qui viennent décrire le pèlerin dans ce qu’il désire retenir de la vie, de ce qui lui parle autour de lui.

Qu’écrit le pèlerin? Que souhaite-t-il immortaliser dans sa mémoire? Et pourquoi? Le pèlerin note dans son carnet de route ce qui lui est important, ce qui l’a marqué, touché. En écrivant, il concrétise une émotion ressentie qu’il désire conserver. Par son geste, il structure sa pensée. Inconsciemment, il fait un tri de sa journée, de ses souvenirs, de ses pensées pour ne retenir que son essentiel à lui. Que ce soit des anecdotes du chemin, des descriptions de paysage, des réflexions et questionnements sur sa vie, tous ces écrits permettent au pèlerin de parler de lui.

Ce simple carnet de route est probablement le seul ami qui saura comprendre réellement ce voyage que le pèlerin vient de vivre. Ce temps de pèlerinage a permis de prendre du recul par rapport à sa vie. Et l’écriture du carnet de route offre la possibilité d’ouvrir les yeux sur ce qui était parfois caché, sur ce qui est important pour lui, sur ce qu’il aime et aimerait de la vie. Au retour, c’est dans la relecture de ces écrits que le pèlerin pourra refaire tout ce chemin intérieur qu’il a soigneusement noté. Et c’est à partir de cette relecture que l’expérience du pèlerinage prend réellement toute sa force, qu’elle se concrétise et prend forme. Ainsi donc, ce petit poids en apparence inutile que porte le pèlerin est probablement l’élément le plus essentiel à celui qui désire donner un nouveau sens à son existence!

Brigitte Harouni

Des paroles qui font du chemin!

We’re different, and we like it that way.
William and Mary College

La richesse d’aller dans un symposium réside dans la variété des expertises et des points de vue avec lesquels chacun aborde une même réalité. Le symposium sur les études pèlerines auquel Bottes et Vélo a participé récemment, a permis d’ouvrir les horizons sur des facettes du pèlerinage que nous n’aurions pas suspectées. Le symposium rassemblait une communauté de chercheurs de divers domaines tels que la sociologie, les études classiques, les études religieuses, l’anthropologie, la littérature et les langues, l’histoire de l’art, la kinésiologie, le théâtre et la danse, l’histoire médiévale, le droit, l’écologie, l’éducation. L’univers du pèlerinage s’est ouvert sur des fenêtres que nous avons eu plaisir à découvrir. Laissez-moi vous partager les découvertes que j’y ai faites.

Tout d’abord, première belle découverte, l’Institut d’études du pèlerinage du Collège de William & Mary. Et surprenamment, le fait que cet institut fait partie intégrante non pas de la faculté de théologie ou d’histoire, ni même de celle de sociologie, mais bien de la Faculté des arts et des sciences. De quoi déjà annoncer une ouverture sur une approche différente de celle que nous avons l’habitude d’avoir. C’est en 2011 que le professeur George Greenia, du Département de Langues et Littératures Modernes du Collège de William & Mary, fondateur de l’Institut, a mis sur pied le premier consortium. Depuis, avec une équipe d’experts issus de divers champs de recherche, il contribue à la mise en place de plusieurs activités toutes liées au pèlerinage. La mission de cet institut est de promouvoir la réflexion internationale sur le pèlerinage et de faciliter le développement du programme d’études à l’étranger du collège, dont le campus est basé dans la ville de Santiago de Compostelle, en Espagne.

Nous avons eu l’occasion de rencontrer plusieurs étudiants universitaires ayant participé à ce programme d’études à l’étranger. Ce programme d’une durée de 6 semaines, se déroule entièrement en Espagne et est divisé en trois phases : 2 semaines d’enseignement en classe, 3 semaines de marche sur le chemin de Compostelle et un atelier d’une semaine pour élaborer un projet de recherche interdisciplinaire permettant d’intégrer les apprentissages pèlerins. Les étudiants, tous dans la jeune vingtaine, nous ont partagé leurs apprentissages et leurs réflexions : avantages et inconvénients de voyager seul et ceux de voyager accompagné, comment réinvestir les habiletés acquises en chemin (confiance, débrouillardise, audace…), pourquoi certains se blessent et d’autres pas, pèlerinage ou randonnée : quelle est la différence, …

Maintenant, concernant les présentations originales, voici celles que j’ai retenues :

  • Le rôle des guides de pèlerinage : Plusieurs questions intéressantes sont posées : comment le guide du pèlerin accompagne le pèlerin tout au long de son pèlerinage. Avant, pendant, après? Qu’est-ce que le pèlerin y annote? Quel est le parcours de vie de chaque guide du pèlerin : il nous est donné, on va le prêter à un ami, on en a déchiré les pages inutiles, on le garde précieusement au retour, …? Qu’est-ce qui a influencé notre choix de guide? Les réponses que chacun apporte décrivent en partie des traits qui nous caractérisent, le type de pèlerin que nous sommes.
  • Un titre accrocheur : Pilgrims in pain : Walking it off
  • Le pèlerinage pour guérir les blessures morales chez les vétérans de guerre : un processus d’accompagnement qui a fait ses preuves auprès d’anciens combattants portant encore les séquelles morales de traumatismes vécus sur les terrains en guerre. Constitué de quelques rencontres préparatoires, puis d’un séjour de plus de 7 jours à Lourdes, ce programme d’aide souligne l’importance de la durée du séjour, de la rupture avec le quotidien, des partages de groupe et des rencontres individuelles faites avec des accompagnateurs spirituels du sanctuaire. Pour grand nombre de vétérans ayant suivi ce programme, la blessure, bien qu’encore présente, ne fait plus autant souffrir et la vie redevient possible.
  • Le pèlerinage pour guérir de la dépendance : Pour tous ceux qui luttent pour sortir du cercle vicieux des dépendances, ceux qui se sentent marginalisés, isolés, seuls dans leur réalité, le pèlerinage peut être une issue, un chemin vers un monde meilleur. C’est souvent lorsque le malaise est rendu insupportable, qu’il prend les visages de la mort, que l’individu acceptera de se mettre en marche. Quitter est essentiel. Quitter plusieurs jours. Vivre en marge du monde, cette fois-ci par choix, dans le but non pas de demeurer sans identité, mais au contraire, pour se reconstruire, retrouver son identité originelle. Certains organismes offrent ce type d’accompagnement spécifiquement pour une clientèle ayant une problématique de dépendance.
  • La réalité des femmes espagnoles qui marchent le chemin : On retrouve plusieurs Espagnoles sur le chemin de Compostelle. Vivent-elles différemment l’impact de cette expérience? Avantages et inconvénients : parcours moins exotique car l’individu connaît les paysages, les mœurs et habitudes, les particularités locales; découverte de son pays sous un autre angle; moins coûteux; accès au chemin plus rapide et facile; possibilité d’avoir de la visite en cours de chemin; sentiment d’être étranger dans son propre pays; facilité avec la langue; moins dépaysant; coupure avec le quotidien moins facile. Il est intéressant de constater que pour nombre d’Espagnoles, l’expérience de pèlerinage à Compostelle n’apparaît pas aussi extraordinaire que pour des étrangers pour qui cela semble être un exploit.
  • Les tatouages du Camino : Pourquoi certains pèlerins ressentent ce besoin de graver de façon indélébile leur passage sur le chemin de Compostelle? Une façon d’afficher son expérience, pour soi mais aussi pour les autres. Pour se la remémorer, et ne jamais oublier ce qui s’y est vécu. Pour s’offrir l’occasion d’en parler régulièrement. Au moyen-âge, il y avait un seul tatouage pour ceux qui avait parcouru le chemin. Aujourd’hui, une vaste variété s’offre à celui qui le désire. Il est intéressant de prendre le temps d’analyser le tatouage : sa taille, sa couleur, son motif, son sens ou sa symbolique, son emplacement sur le corps, s’il est le même que celui d’autres pèlerins avec lesquels on a voyagé. Le tatouage, tout comme le pèlerinage est une expérience ancrée/encrée dans la chair.
  • Un autre titre accrocheur : Finding the « ped » in pedagogy.
  • Apprendre pendant que l’on marche : Plusieurs universités organisent des voyages étudiants à l’étranger. Une équipe de professeurs analyse le processus d’intégration des nouveaux apprentissages. Plus les liens avec la vie quotidienne et les anciennes connaissances sont élaborés, plus les nouveaux apprentissages seront maîtrisés. On va de la simple connexion, à l’application, puis finalement à la synthèse. Pour maximiser le processus d’intégration, on recommande d’amener l’étudiant à parler de ses apprentissages et de ses prises de conscience, l’aider à faire des liens avec son quotidien, à cerner pourquoi certains éléments apparaissent importants pour lui, et à réinvestir ses apprentissages selon l’approche de son choix. Il y a même un audacieux cours universitaire qui accompagne les étudiants dans le pèlerinage des immigrants qui fuient le Mexique pour entrer aux États-Unis. Un chemin parsemé de rituels et de traces de passages que les étudiants découvrent en le marchant. Ce cours ne se limite cependant pas au chemin. Avant et après avoir marché ce pèlerinage, les étudiants en apprennent davantage sur la réalité de l’immigration, dans un contexte légal. Des apprentissages sur le terrain!
  • Le pèlerinage du point de vue de l’Hospitalero: Il existe une formation pour celui qui désire être Hospitalero sur le chemin de Compostelle. Cette figure du chemin joue un rôle important dans l’expérience du pèlerin.
  • L’expérience écologique du pèlerinage: Le pèlerin chemine dans un environnement qu’il ne cherche souvent pas assez à connaître. Cette professeure a parcouru le camino, transportant ses lunettes d’approche et son appareil photo. À l’aide de photo aérienne, elle nous a présenté l’empreinte historique du chemin telle qu’inscrite dans la nature : le déboisement agressif, les terres à l’abandon, l’impact d’une mauvaise gestion agricole, les signes de désertification, la pollution urbaine… Le mode de vie du pèlerin et les valeurs qu’il encourage, font de lui un agent de changement potentiel. Il faut savoir prendre le temps de lire la nature aussi.
  • Le corps, un pèlerinage en soi : Selon ce professeur, issu du domaine des sciences biologiques, le pèlerinage aujourd’hui rejoint un grand nombre de personnes qui ne s’identifient généralement pas à une pratique religieuse. Beaucoup de marcheurs apprécient les bienfaits du mouvement de la marche et pratiquent cet exercice pour les faire cheminer intérieurement. Le pèlerinage est dans l’expérience elle-même du déplacement. La destination importe peu. Tout le corps est un récepteur d’informations. C’est à travers les sens, par le corps que le pèlerinage s’actualise et se vit. Une expérience incarnée!

Les participants de ce symposium venaient de différents états des États-Unis, d’Angleterre, d’Ontario et d’Espagne. L’anglais y était parfois parlé avec l’accent british, espagnol, russe ou français. Une diversité ethnique qui n’est pas sans rappeler la communauté du Camino! Et comme sur le chemin, des liens se sont tissés. On peut déjà sans crainte dire : à l’année prochaine!

Brigitte Harouni

Un espace à l’abri du temps

Aux Îles, on n’a pas l’heure, on a le temps.
Expression madelinienne
Ceux qui me lisent le savent, j’ai du plaisir à décortiquer et à prendre conscience des multiples facettes de la vie que le pèlerinage permet de mettre en lumière et de faire vivre comme apprentissage. Cet été, sur les Sentiers entre Vents et Marées des Îles-de-la-Madeleine, je me suis attardée à ressentir le plaisir de vivre au gré du temps qui passe. Tout pèlerinage amène le pèlerin à redécouvrir le doux rythme du temps naturel. Celui que l’on voit dans le ciel, dans les vagues, les marées, les fruits qui mûrissent, les fleurs qui se fanent. Quand je marche, tout semble ralentir et le temps semble infini. Pas de cadran pour me réveiller, la clarté du jour me suffit. Pas de pause-diner imposée, pas de jour de ménage, pas de course à l’épicerie avant de faire le souper qui doit être sur la table à 18h00.

Le temps pèlerin, c’est manger quand l’appétit se fait sentir, dormir et faire une sieste quand le corps le demande, s’arrêter pour un brin de jasette avec un Madelinot ou pour regarder les phoques se chauffer sur la plage. Le temps passe quoi que je fasse. Mais en pèlerinage, mon horaire allégé d’obligations variées me permet de profiter pleinement de chaque instant et d’allouer à chaque activité le juste temps pour la savourer.

Revenir d’un pèlerinage est souvent très déstabilisant. C’est au retour qu’on réalise qu’au-delà du chemin parcouru, exploit physique certes, il y a le cheminement vécu intérieurement. Un début de transformation qui résonne en nous et qui sonne juste. Le sentiment de s’être rapproché d’un état de bien-être tant recherché. C’est dans le contraste entre ce qu’on a vécu en pèlerinage et ce que notre quotidien bien connu nous offre, que nous prenons conscience de ce nouveau moi qui s’est actualisé. Reprendre le fil de notre vie là où nous l’avions laissée, saisir les aiguilles du temps pour poursuivre notre tricot quotidien peut s’avérer parfois ardu. Pour chacun le choc sera différent, tout dépendant du manque ressenti.

Pour ma part, après m’être vautrée dans le temps réel, vivant en rebelle, sans montre, sans agenda. Maître de mon temps! À mon retour, j’ai été marquée par la vitesse à laquelle le monde vit. Plus on s’approche du monde urbain, plus les voitures roulent vite, dépassent, coupent, se faufilent pour gagner quelques longueurs dans la file, gagner quelques secondes. Sur les pistes cyclables, on a vu apparaître depuis les dernières années, des limites de vitesse, des barrières de ralentissement. La popularité du jogging ne cesse d’attirer des adeptes. Au restaurant, les clients se pressent. Pas le temps d’attendre. On ne débarque souvent plus de la voiture pour être servi. À l’épicerie, on trouve tout pour faire un repas rapidement. La vitesse est partout! Le déroulement de chaque journée semble être calculé à la seconde près. Dès la sonnerie du réveil : top chrono! La journée débute et l’horaire est préfixé. Le temps mécanique est maître et roi de ce monde moderne. Tellement habitués à performer et consommer que nous abordons chaque instant de notre vie avec cette urgence de rentabilité et d’efficacité. Nous surchargeons notre agenda comme on remplit un panier d’épicerie. Alors on se presse pour compresser le temps et réussir à tout faire avant que le temps soit écoulé. On en fait trop, trop vite en trop peu de temps, pour se donner l’illusion qu’on a gagné du temps.

Le pèlerin de vie qui désire vivre en harmonie avec les battements de son cœur, apprend à ralentir, à désencombrer son horaire en triant l’essentiel, de l’important et du futile. Il recherche le juste temps des choses, pour bien goûter l’instant présent. Cet instant qui ne reviendra pas. La vie n’est pas une course à gagner. Pourquoi vivre dans la constante urgence de ce qui s’en vient? Si toutes les musiques étaient jouées au rythme effréné du mérengué, la valse et le tango perdraient de leur charme.

 

Brigitte Harouni

En avant, marche!

L’UTOPIE
Elle est à l’horizon.
Je fais deux pas en avant, elle s’éloigne de deux pas.
Je fais dix pas de plus, l’horizon s’éloigne de dix pas.
J’aurai beau marcher, je ne l’atteindrai jamais.
A quoi sert l’utopie ? Elle sert à ça : à avancer.
Eduardo Galeano
Dans le monde actuel de l’éducation, on parle beaucoup de motivation et de persévérance. Deux caractéristiques clé permettant de contrer le décrochage. Notre décrocheur, c’est ce jeune en perte de sens qui avance sur une route prétracée qui n’est pas la sienne. Toutes les contraintes du système dans lequel il évolue étouffent le feu qui alimente son désir d’actualisation. Il a le sentiment d’aller nulle part. Nombreux sont ceux dont l’objectif premier est d’atteindre l’âge légalement permis pour quitter ce chemin qui ne leur correspond pas.

Rêver est essentiel à l’âme du pèlerin de vie. Se permettre d’idéaliser un futur, qu’il soit proche ou lointain, est mobilisateur. Chercher à répondre à cet idéal qui attire et séduit, stimule la recherche d’action signifiantes et créatives. Comme le pèlerin qui entame son voyage de 800 km vers St-Jacques de Compostelle, qui est bien loin de voir le clocher la cathédrale de Santiago, et qui se fixe de courtes destinations pour découper sa route, le pèlerin de vie qui garde le cap sur son rêve réalisera plusieurs étapes qui contribueront faire brûler la flamme de la motivation et l’encourageront à persévérer malgré les défis et les embûches.

Il ne faut pas être surpris, le jour où on recroise un ancien décrocheur maintenant devenu adulte, de constater la transformation qui s’est opérée depuis qu’il est devenu maître de sa route. C’est en trouvant sa liberté de penser et sa liberté de rêver qu’il a pu se mettre en mouvement et créer un chemin à sa mesure, un chemin sur lequel il se reconnaît et se réalise. Le rêve donne à nos engagements bien plus qu’un sens à suivre, il leur donne du sens. Même si cet idéal recherché n’est pas très précis, que la route pour s’y rendre n’est pas tracée à l’avance, la puissance de l’élan intérieur suffit à mettre en marche. De cette mobilisation signifiante nait une énergie qui nourrit l’être et entraine la cadence.

Sur le chemin de pèlerinage, bien que certains parfois s’égarent sur quelques kilomètres, on a tôt fait de se mettre à la recherche des précieuses flèches jaunes qui guident nos pas. Dans la vie quotidienne, pas de flèches pour nous aider, seulement cette petite voix intérieure qui murmure que c’est bon! Il faut savoir faire confiance à ce ressenti qui anime et stimule le corps et l’esprit. Il est notre boussole qui pointe vers notre idéal, nos flèches jaunes tournées vers notre sanctuaire de vie. Il influence nos décisions pour nous rapprocher toujours un peu plus près de ce vivre autrement qui nous correspond mieux.

Phare - Bottes et VéloLe rêve, cet idéal, cette utopie, ne se réalisera peut-être pas tel que rêvé. Là n’est pas son rôle! Tout comme le pèlerin poursuivra sa route au-delà de Santiago pour continuer de marcher et d’avancer, le rêve qui semblait être une finalité n’est en fait qu’une étape sur le chemin de notre vie, qui sera transformé et transcendé par un autre idéal. Tout cet imaginaire occupe un espace vide où circule la vie en soi. Évitez le décrochage : laissez parler vos rêves!

Brigitte Harouni

Marcher et laisser marcher

“De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou.”
Michel Foucault

Savez-vous ce qu’est un panoptique? C’est un type d’architecture imaginé au 18e siècle pour rendre plus efficace la gestion d’une prison. La structure est composée d’une tour centrale autour de laquelle les cellules sont disposées en cercle. La lumière entre par les fenêtres des cellules. Le gardien installé au centre peut donc en tout temps voir ce que font les prisonniers sans être vu. Le surveillant devient invisible, et de ce fait, omniprésent. Ce type de pouvoir incite au conformisme et à l’autodiscipline, l’individu se sentant constamment surveillé.

Inconsciemment, nous adoptons nous-mêmes des comportements pour lesquels nous avons été conditionnés, et ce malgré l’absence d’autorité apparente. Avez-vous remarqué comme nous avons tendance à spontanément nous référer à des règles ou des normes quand il est question de prendre une décision? Négligeant souvent d’écouter notre propre désir intérieur. D’où nous vient cet étrange réflexe qui prend le dessus sur notre jugement et notre sens de l’initiative?

règles et conventionsDurant toute notre croissance, de notre plus jeune âge à l’âge adulte, tous nos apprentissages sont influencés par les valeurs éducatives de notre milieu familial et de celui du monde de l’éducation. À coups de récompenses ou de punitions, de valorisation ou de réprimande, on nous conditionne à apprendre et à intégrer les comportements souhaités, ceux valorisés par notre société actuelle. Les règles de politesse, les protocoles, les bienséances, le code de la route, le sens du devoir, et j’en passe. Tous ces cadres de références nous dictent la conduite à adopter selon la circonstance. Y déroger entraîne généralement des conséquences peu souhaitables alors que s’y conformer est nettement valorisé pour celui qui veut bien paraître et briller. On se croit ainsi mieux outillés pour la vie adulte, plus autonomes et fonctionnels pour bien évoluer dans le monde des grands. Alors que chacun de ces cadres vient limiter notre liberté, créant autour de nous cette prison invisible dans laquelle on s’enferme et de laquelle on aura bien peur de sortir.

limites et cadresToute décision, si simple soit-elle, fait aujourd’hui référence à une règle ou à un cadre de conventions.  Adulte, on se surprend à demander à une collègue : « tu mets quoi pour y aller ce soir? Y vas-tu en jeans ou en robe? ». Tant d’années passées à chercher à donner la bonne réponse pour avoir une bonne note. Tant de travaux faits en connaissant les exigences à produire et les critères de correction. Nous avons appris à bien répondre à l’autre. À agir en fonction des attentes de l’autre. Pour plaire à l’autre. Pour bien paraître. Alors adulte, souvent, nous avons encore ce réflexe de chercher à correspondre aux attentes extérieures à nous-mêmes. Et ce réflexe nous enferme. Il nous limite dans nos décisions et dans nos actions. Comme ce gardien invisible du panoptique, un pouvoir invisible semble nous emprisonner et nous empêcher d’être nous-mêmes. Non pas un pouvoir comme celui de Big Brother, qui nous oppresse et contrôle l’information, mais plutôt, comme le dit Alain Damasio, le pouvoir de Big Mother. Un enfermépouvoir que l’on accepte de subir, qui nous conforte, nous rassure et nous donne raison. Une source d’influence qui nous materne pour insidieusement nous amener à agir volontairement comme elle le souhaite, sans qu’elle ne soit là.

Bien que se sentant un peu rebelles et aventuriers, ceux qui partent marcher Compostelle n’échappent pas à ce conditionnement. Dès la phase de préparation, on peut observer toute la mécanique qui est mobilisée en vue du grand départ. Rien n’est laissé au hasard. Notre pèlerin québécois partira avec l’équipement recommandé et conseillé. Il aura pris soin de respecter toutes les étapes requises. Inquiété d’oublier quelque chose ou de ne pas arriver bien préparé pour la grande représentation. Et en cours de route, nombreux seront les pèlerins qui porteront un jugement sur la qualité de la performance pèlerine de ceux qui n’auront pas marché les 800 km, ou ceux qui auront fait porter leurs bagages, ou même ceux qui auront fait une partie du trajet en autobus. Ceux-là n’ont pas fait le vrai chemin. Ils trichent! Mais qui corrige?

Brigitte Harouni

Marcher dans le vide

L’espace d’une vie est le même, qu’on le passe en chantant ou en pleurant.
Proverbe japonais

Le vide est l’ingrédient incontournable à toute création. Il est la page blanche de l’écrivain, la caisse de résonance du tambour, l’espace de liberté qu’envahit le danseur, les morceaux de bois que retire le sculpteur, la toile vierge qui attend le premier coup de pinceau. C’est dans cette absence en attente de réalisation que peut germer et s’épanouir une idée. Dans cet espace de circulation actuellement libre d’utilisation, ce lieu de passage et de transformation que la matière prendra forme. C’est cet ingrédient, invisible, intangible, et souvent insaisissable, que le pèlerin, parfois même sans en avoir conscience, découvre et savoure tout au long de son chemin.

Bottes et VéloLa société dans laquelle nous vivons quotidiennement nous incite à acquérir et à accumuler bien plus de choses que nous avons réellement besoin. Sans nous en rendre compte, nous en venons à adopter la même attitude vis-à-vis de tout ce qui nous entoure, même ce qui n’est pas matériel : activités, sorties, amis, heures de travail, heures passées à prendre soins de nos possessions. Notre temps et notre espace sont surchargés, « bien remplis » dit-on. Dès qu’une case se libère, on ressent l’urgence de la combler. Chaque journée est rentabilisée, chaque heure voire même chaque minute compte pour nous permettre de faire tout ce que nous désirons faire et ce que nous nous sentons obligés de faire. Nous sommes rendus des athlètes de haut niveau de la gestion du temps et de l’agenda!

On envie souvent le pèlerin qui voyage léger. On dit qu’il ne voyage qu’avec son essentiel. Ce qu’on ne suspecte pas c’est que celui qui part arpenter les chemins de pèlerinage, débute réellement Bottes et Véloson voyage avec deux gros bagages. Le premier, son sac à dos, a été pensé et élagué bien avant le départ. Et pourtant, notre pèlerin passera plusieurs kilomètres à le reconsidérer et à se le personnaliser en fonction de ses propres besoins jugés essentiels. L’autre bagage, celui dont on ne parle que très rarement, c’est tout le contenu de notre tête, cette incessante cogitation qui nous habite et agite nos pensées. Ce bagage-là, bien souvent, le pèlerin l’apportera intégralement avec lui.

Le calme et la simplicité du voyage pèlerin mettra rapidement en relief le rythme effréné du tourbillonnement des pensées du pèlerin fraîchement arrivé sur le chemin. Graduellement, jour après jour, le pèlerin s’adapte à sa nouvelle réalité et désengorge le trafic de calculs et de réflexions d’orchestration et de gestion qui cadençait ses journées. Il allège son sac à dos et libère son esprit. Il ralentit, se désencombre. Libéré des charges de son emploi, des obligations de la maison, des exigences des relations, de l’urgence de tout vivre, de la pression du paraître, il fait de l’espace jusqu’à se surprendre un jour à ne plus penser à rien. Il découvre alors le plaisir de ce vide intérieur qui permet d’être pleinement présent à ce qu’il vit. Il savoure la liberté de cette page blanche qui lui permet simplement d’être. Il se demande parfois même comment il pourrait aménager son quotidien pour s’offrir un petit peu de ce vide régulièrement. Car au retour, le train-train qui file nous emporte bien vite à son bord. S’arrêter et s’offrir une page blanche devient souvent un défi à réaliser.

Bottes et VéloLe pèlerinage est un temps de vide temporaire qui permet à l’individu d’enlever tous les chapeaux, les masques, les costumes qu’il porte, d’arrêter l’incessante roue du faire et de l’avoir. Cet espace de liberté de mouvement offre la possibilité d’afficher ses vraies couleurs et de jouer sa propre musique, celle qui anime réellement sa vie intérieure. Il offre un espace vierge où chacun a l’opportunité de s’actualiser, de découvrir ce qui cherche à germer en lui. L’espace et le temps sont essentiels à la création. En ce début de printemps où tout est appelé à renaître, ne négligeons pas l’importance du grand ménage!

Brigitte Harouni

Pour que les bottines suivent les babines

Dans le pèlerinage, on ne peut pas être un autre que soi : on ne peut pas jouer un personnage,
c’est la vérité de l’être qui émerge.
Norbert-Marie Sonnier

Depuis les dernières années, plusieurs récits de pèlerin sont apparus dans les librairies. Carnets de voyage, bandes dessinées, recueils de pensées pèlerines agrémentées de photos du chemin. On observe aussi l’émergence de ciné-conférences pour partager cette expérience. La forme varie, mais l’essence du message demeure la même : ce besoin de se raconter. Pourquoi? Pour qui?

Dans l’essentiel du pèlerin, très souvent, on retrouve un carnet et un crayon. L’écriture de ce carnet de voyage s’insère rapidement dans la routine de la journée. Certains y notent des faits et des anecdotes de la route, d’autres y griffonnent des croquis d’éléments symboliques ou marquants de leur parcours, et d’autres vont y noter des réflexions plus intimes et profondes qui émergent de leur chemin intérieur.

Chaque jour de marche, chaque pas, transforme le pèlerin. Cette longue route parsemée de longues périodes de silence en solitaire et de temps de partages et de plaisirs communautaires est propice à l’introspection et au questionnement. Écrire permet de prendre du recul et de poser notre pensée. Écrire, c’est tenter de concrétiser et de retenir des souvenirs, des sensations, un sentiment. Et lorsque l’écriture va au-delà du simple rapport d’événements, le pèlerin avance alors sur son chemin intérieur avec plus de clarté, plus de vérité. L’intimité de cet espace d’actualisation de la pensée offre une liberté d’expression qui encourage l’authenticité des propos. Plus le pèlerin s’écrit en franchise, plus il définit et éclaire sa voie intérieure. Un défi aussi exigeant que celui imposé par l’épreuve physique du chemin réel.

Celui qui revient de pèlerinage, celui qui s’est senti transformé par cette expérience qui l’a touché, l’a dépassé, ressent le désir de partager avec ses proches ce vécu. Malheureusement, comme le dit Éric-Emmanuel Schmitt: « Le langage a été inventé pour décrire le visible, pas l’invisible ». Et c’est cet invisible que le pèlerin tente de raconter, mais que souvent peu de gens de son entourage vont saisir. Pour plusieurs qui n’ont pas fait de pèlerinage, c’est un voyage comme les autres que l’on fait cependant à pied. Toute la dimension du chemin intérieur demeure trop abstraite pour celui qui ne l’a pas vécu. Elle est pourtant essentielle pour comprendre que le pèlerin qui se raconte, souvent parle de cet être en lui qui est en train de renaître; de ce calme qui l’a habité et qu’il espère pouvoir conserver malgré les pressions extérieures du monde dans lequel il revient.

La puissance de l’expérience pèlerine réside dans la synergie qui existe entre le chemin parcouru physiquement et le chemin intérieur parsemé de questionnements, d’observations, et d’autoévaluations. Se raconter ou s’écrire, c’est avant tout un discours avec et envers soi-même. C’est chercher à saisir cet insaisissable qui nous habite maintenant, dans l’espoir de le comprendre davantage, dans l’espoir de faire durer les bienfaits du pèlerinage, malgré le retour à la maison. Se raconter, c’est continuer ce discours intérieur que le silence du chemin a permis de faire naître pour continuer de cheminer avec soi-même en toute franchise, sur cette nouvelle voie qui nous correspond mieux.

Brigitte Harouni